Les rapports structurels entre les théories sociales de Comte et de Hegel (par Oskar Negt)
Notes de la rédaction
Texte initialement paru in Frankfurter Beiträge zur Soziologie 14, Francfort/M, 1964. Le texte de Horkheimer et d'Adorno (qui a dirigé la thèse de Negt dont il s'agit) figure comme avant-propos à la version livre du travail de doctorat. Nous remercions Oskar Negt de soutenir la présente traduction. Tous droits réservés.
Texte intégral
1L'écrit de Negt produit une comparaison factuelle entre les pensées de Hegel qui se rapportent à la société d'une part, et la sociologie de Comte prise en tant que science historique d'autre part - cela sans aborder de possibles relations génétiques -, pour examiner leurs affinités tout comme leur antagonisme. L'intérêt du sujet ne se réduit pas à un pur exercice d'histoire des idées et doctrines. La recherche apporte au contraire des éclaircissements au sujet du statut de la pensée sociale au sein de la réalité dans laquelle elle prend forme. Cela bien au-delà des constats objectifs qui sont souvent identifiés d'un commun accord par des auteurs qui ont vécu à la même époque. Il s'avère que cela s'applique justement à des penseurs comme Hegel et Comte, dont le caractère et la méthode divergent à ce point. L'un était protestant, l'autre catholique, et chez tous deux l'origine religieuse a orienté la fibre de leur pensée, même à l'endroit où elle se voulait profane. L'un était un métaphysique spéculatif, l'autre a traqué la métaphysique et la spéculation avec une pédanterie monomaniaque, celle qui a connu son apogée dans la doctrine scientifique du 20ème siècle. Mais le monde auquel les deux ont fait face, tout comme la position qu'ils ont pris dans les luttes sociales, de manière tant objective qu'intentionnelle, ont fait que tous deux aboutissent à des doctrines dont les contenus se ressemblent de manière frappante parfois. Tous deux parlent au nom de la bourgeoisie; Comte pour une bourgeoisie victorieuse en voie de passer à une attitude apologétique; Hegel pour une bourgeoisie restée impuissante et menée à la baguette politiquement. La force de sa conception tendait à déborder les limites des contingences, aussi bien que la faiblesse de ceux dont il se faisait l'interprète et qui tentaient de s'accrocher à un ordre établi, bureaucratique et semi-absolutiste. Mais dans les deux cas, les bourgeoisies étaient déjà confrontées aux dynamiques explosives qui menacèrent aussitôt le nouvel ordre. Comte avait déjà à faire avec le prolétariat et les premiers courants socialistes. Dans l'Allemagne de Hegel, la tendance socialiste se manifesta en-deça des oppositions de classe, prenant une forme romantique pour cette raison, par exemple dans la théorie de l'Etat de Fichte; c'était d'autant plus facile de la dénoncer pour Hegel qui recoure alors à l'économie politique libérale et progressiste. Lui et Comte se devaient de relever le défi d'apporter leur soutien à la dynamique bourgeoise, en tant que libération des forces productives, même s'il fallait mettre des bornes à une dynamique qui tendait à aller au-delà d'elle-même pour utiliser une formulation que Hegel utilisait quelquefois. Ils étaient effrayés par l'épouvantail de l'anarchie, attitude qui a davantage favorisé une domination bien assise que la véritable démocratie qui, elle, resta menacée toujours. La contrainte économico-sociale qu'engendrèrent les rapports de classe s'est avérée plus forte que toutes leurs divergences philosophiques, leur intimant de retrouver une unité malgré eux. Ce que l'Etat et la doctrine de l'Etat doivent faire d'après Hegel, de manière immédiate, cela doit être assuré selon Comte par une science institutionnalisé, à commencer par la sociologie. Les commentateurs avaient beau jeu de récriminer la portée réduite de ces recettes. Dans la mesure, pourtant, où la dynamique de la société est passée à côté du potentiel d'une issue meilleure, qui aurait permis de sortir de la recette étriquée, les expériences mentales liées aux commencements du processus qui semblent préfigurer sa suite et sa conclusion ont pris une importance plus grande. Hegel et Comte on, de tout point de vue, anticipé l'articulation dialectique du progrès et de la réaction.
2Le livre de Negt a le grand mérite de réaliser une analyse comparative des théories sociales de Hegel et de Comte, d'une manière différenciée. Les résultats divergent à beaucoup d'endroits de l'opinion courante. De leur vivant, déjà, l'équation la plus répandue s'est montrée fausse, selon laquelle le positivisme serait à ranger du côté du progrès compréhensif, alors que la philosophie spéculative tomberait dans le versant idéologique. La philosophie du droit constitutionnel de Hegel, qui rappelle alors les conditions historiques d'un pays dépourvu de développement industriel (sa théorie sociale évoque la dialectique de la richesse et de la pauvreté, ne retenant que le pauper comme victime) contient malgré tout un élément spéculatif qui lui confère une liberté critique envers tout ce qui est établi, même si son culte de l'Etat lui a valu les sympathies les plus discutables et les haines les plus discutables. Comte, cependant, a érigé le conformisme envers ce qui est établi en principe suprême, dès le départ, considérant comme purement perturbateur tout esprit qui ne soit pas suiviste. De l'autre côté, un positivisme latent habite la construction de Hegel, qui déclare que toutes les conditions sociales existantes font sens, ce que ses ennemies positivistes ne soupçonnent même pas. L'importance du livre de Negt réside surtout dans l'ouverture de telles perspectives.
3Les parallèles et les contrastes entre Hegel et Comte sautent tellement aux yeux que nous sommes surpris de voir à quel point la science sociologique s'est montrée rétive à s'emparer du sujet. L'étude "Comte ou Hegel" de Gottfried Salomon-Delatour semble constituer la seule exception, publiée dans la Revue positiviste international, Paris 1935-36. Le professeur Salomon a apporté ses conseils à Oskar Negt pendant ses travaux de la manière la plus amicale qui soit; nous lui apportons nos remerciements.
Pour citer cet article
Référence électronique
Max Horkheimer et Theodor W. Adorno, « Les rapports structurels entre les théories sociales de Comte et de Hegel (par Oskar Negt) », Variations [En ligne], 26 | 2023, mis en ligne le 13 octobre 2023, consulté le 10 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/variations/2315 ; DOI : https://doi.org/10.4000/variations.2315
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