De l'indivision
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Texte intégral
1Un vieil adage, parasite de nos cervelles gallo-romaines, prononce "Nul n'est tenu de rester dans l'indivision", et les soirs de ressentiment nous y étayons notre soif de vengeance en famille.
2Je dis - parce qu'il y a banalité du mal, et que pour un peu, il s'en faut d'un peu, dans ces moments ou nous avons soif de basse complicité, nous accorderions audience au "Front National"! Je dis nous par indivision du médiocre, quand notre faiblesse glisse au complot.
3Mais contrarier l'avenir de la contagion est noire projet. Je dis "notre" en pensant a la pensée plurielle de la philosophie, de la science, des arts. La vérité doit être faite par tous.
4Opposons : nul n'est tenu de rester dans la division. Ou : entrons dans l'indivision ! c'est le programme. Pour qu'il y ait un jour chance de non violence de proche en proche, baisse des défenses immunitaires réciproques, diminution de la tuerie, ii faut que "le même" - un seul et même : par exemple Jérusalem, cité bien édifiée, dit le vieux psaume, à cause de sa "participation" - puisse être a plusieurs. Etre-à, c'est le problème ; de participation de l'un au multiple, des mortels a leurs comme-un.
5Sortir de la monomanie, de la scission pétrifiante, de la solution insoluble ou s'établissait la drôle d'après-guerre, scindant l'Allemagne ou la Corée, l'Europe ou le Vietnam, bientôt le Nord et le Sud, et bientôt "dualisent" toute société, dépasser le moment rusé où ne s'arrêta précisément pas la justesse de Salomon qui ne voulut pas couper en deux...
6Le partage est à partager, littéralement et dans tous les sens. Traduisons, d'un trait qui enflamme l'actualité furieuse : par exemple la France n'est pas qu'aux français, il faut se faire une raison ; il faut refaire la raison...
7Dans l'immense régression intégrisante partout enclenchée, le "Front National" buté, bas, encorné, donne du mufle a coups de slogans monoïdes identitaires. Opposons ! L'esprit de distinction discernante prévient en droit deux catastrophes : celle du fusionnel et celle de la superstition hypostasiante. Le refus de l'identification et le refus de la substance, voilà ce qu'apprend l'exercice de juger, "l'exercice de la patience", dans son expérience et livresque et "esthétique", c'est-a-dire orientée vers le vrai, le beau et le bon. Refus, par exemple, d'identifier un homme, je veux dire cet homme-ci (la "première manière d'être" selon le Philosophe) à et par sa nationalité. N'oublions pas le "camp de concentration" où un homme, un individu, l'humanité de l'homme, était, n'était que, son caractère "français, polonais, italien"... : un enfer dantesque dont les bolges étaient ethniques ou, comme on dirait aujourd'hui, ethnico-culturelles. L'enfer c'est quand la scène du monde représente un Serbe réduit a sa "nature" serbe contre un Croate réduit a sa "nature" croate, ou un Arabe arabe et un Juif juif, s'accusant mutuellement de nazisme, c'est-à-dire de cette naturalisation même. "L'homme est un loup pour l'homme" ! Plus redoutable encore : l'homme est un dieu pour l'homme.
8Qu'est-ce qu'un étranger ? Quand "je" suis chez les autres, hommes et étrangers, toujours menacé par leur particularité, le clanisme et le chauvinisme, "j"en appelle (le je est ce qui en appelle) dans cette localité à une loi qui nous protège tous, chacun où que nous soyons, contre le lynchage ethnocentriste de l'étranger (que "je" suis) : J'ai à être protégé par votre loi - en tant que universelle - contre vous même!
9Telle est la figure de la Raison qu'il faut se refaire, rationnelle et raisonnable, parlant ici par cette petite prosopopée dans la contrée de la justice et de la loi, comme mesure "humaine" éduquée par l'humanisme européen. Telle est l'espérance et l'expérience qu'un sujet occidental fait de l'utopie de la loi et de l'universalité.
10L'étrange - mais qui n'est pas plus étrange que la sagesse des nations roulant sans mémoire ses dictons antinomiques de droite a gauche -, c'est que la même France qu'on dit qui "voterait Le Pen", aime a plébisciter l'Abbé Pierre. Mais que dit l'Abbé (que je respecte, faut-il le dire, et ne confonds ici nullement) ? "Ouvrons toutes les portes ! faisons monter le Sud au Nord et descendre le Nord au Sud !" Soit le contraire, exact, intraitable (non dialectisable ni paradoxolisable) de ce que vocifère le F.N. Comment est-ce possible ? S'agit-il d'articuler le plan de la compassion privée avec le plan des grands nombres et de l'assurance sociale ? Sans doute, entre autres. Ce qui ne se pourrait faire sans passer d'un plan a un autre sans omission de l'un ni de l'autre : par la pensée, donc, qui surplombe, survole et surmonte, faisant se communiquer des voies (privée, publique...) qui, sans cela isolées, seraient des impasses.
11Je sais qu'on ne persuade pas, et même de mains en main, malgré Longi ou Pascal comme si la part la plus impartageable était celle du vrai, parce que sa multiplicité paradoxale, sa complexion toute de contrariétés, était de moins en moins recevable, dans le temps chronométré des "petites phrases", à la démagogie des sondages et des spots ; comme l'éther audiovisuel où nous vivons, nous mouvons et sommes, ne pouvait "screeniser" que des convictions haineuses entêtées par leur front de mouflon... .
12Pourtant résister a ce simplisme du "temps présent", c'est poursuivre, "l'exercice de la patience" , travailler a penser, en philosophes, en savants, en artistes, dans un esprit de rapprochement que j'appelle poétique.
13Tout ce qu'il y a d'important a penser, à espérer, faire, va contre l'idéologie du F.N., contre l'idéologisation en général qui court le monde, contre la politique des pires ; contre les alibis et les masques du religieux, contre les métastases des intégrismes refoulés qui se défoulent.
Pour citer cet article
Référence électronique
Michel Deguy, « De l'indivision », Variations [En ligne], 27 | 2024, mis en ligne le 03 juillet 2024, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/variations/2462 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11xgg
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