Vous avez dit Front National ?
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Texte intégral
1II se fait appeler le "Front national". Deux mots, deux mensonges déjà - et une lexie qui, sous son air respectable, cache une imposture.
2National : un beau terme, n'est-il pas vrai ? Nous avons lu Sieyès, Fichte et quelques autres; nous savons, en historiens, en philosophes, que la "nation" c'est le peuple, entité vivante, mais pris dans ses déterminations géographiques et culturelles, organisé de surcroit autour de règles institutionnelles, voire constitutionnelles. Concept tourné vers l'intérieur, donc, et souffrant peut-être de cette orientation endogène ; légitime pourtant. Qui trouverait à redire que nous parlions du "Centre National des Lettres" ou de l'"Assemblée Nationale"? Cela désigne des réalités qui se passent en France, tout simplement. Elles concernent ceux qui, a titres divers, émargent aux communautés qui vivent la. Mais il arrive qu'un glissement surcharge ce sens obvie ; comment oublier que l'on parla, il n'y a pas si longtemps, de "National-socialisme", et que l'Amérique Latine connut et connait encore, de sinistre mémoire, une "Doctrine de Sécurité Nationale"?
3Le meilleur et le pire, par conséquent. Le pire, si de ce drapeau haut levé on fait un principe d'exclusion. C'est oublier que la "nation" française tire honneur et richesse de la diversité des races, langues et sensibilités qui contribuèrent a son histoire. On dira que ce phénomène s'est emballé, et que sont franchis les trop fameux "seuils de tolérance". Mais pourquoi la tolérance, ce beau vocable, ne vaudrait-elle qu'en deçà d'une limite? On dira encore que l'on ne veut pas échapper aux relations et cohérences les plus larges, mais que cela doit se passer... de nation a nation. Comment pourrions-nous l'entendre, nous qui portons le titre de "Collège international de philosophie", et qui tentons d'honorer ce titre en vivant, au sein même des instances responsables, cette articulation des origines et des références qui relève peu ou prou d'un "supranational"?
4Second terme : le Front. Même si l'on ne goûte guère, par principe, las métaphores guerrières, on peut reconnaitre a celle-là de la dignité et, si je puis dire, une belle puissance de mobilisation. Pas besoin pour autant d'évoquer les patries en danger et la construction de "lignes" censées infranchissables ; mais enfin, un "front" devrait toujours s'entendre comme une réalité réparable, continue, a laquelle on peut, quand ii est requis, se mesurer, que l'on peut fixer, enfoncer, contourner. Au lieu que le Front National - et c'est la ce qui rend difficile la polémique a mener contre lui - joue plutot les filles de l'air, se glissant dans les interstices des colères rentrées et des espérances déçues ; posant une banderille puis rompant le contact, glissant un calembour, traitant par la dérision ci qui est le plus sérieux ; mariant goguenardise et grandiloquence, assez lâche pour faire fond sur las rieurs patentes, avec un rien de vulgarité et un souverain mépris des nuances. Cela se traduit par une omniprésence insidieuse, qui refuse la rencontre en rase campagne "à la loyale" et préfère la calomnie, le doute érigé en système.
- 1 Hegel, Phénoménologie de l'esprit, section esprit, la citation incluse dans ce paragraphe est tirée (...)
5C'est pourquoi l'urgence première, face a pareille idéologie, c'est de la contraindre à la faute en l'obligeant a se manifester ; sans transiger sur les dérapages, verbaux ou autres, qu'il serait dramatique de considérer comme de peu d'importance. La banalisation des langages déviants serait le signe d'une démission face a cette tactique de la sape invisible. Ce qui risquerait d'engendrer à nouveau la mésaventure que connut, si l'on en croit Hegel, la société bien-pensante du siècle des Lumières lorsqu'elle fut insidieusement minée par la "pure intellection", ne réagissant que lorsqu'il fut trop tard : "La communication de la pure intellection, lisons nous la, est comparable a une expansion calme ou a l'acte de se répandre, comme d'une odeur dans l'atmosphère dépourvue de résistance. Elle est une contagion pénétrante, qui ne se fait pas remarquer par avance comme quelque chose d'opposé à l'élément indifférent dans lequel elle s'insinue, et que par conséquent l'on ne peut éloigner. C'est seulement lorsque la contagion s'est répandue qu'elle est pour la conscience qui s'abandonne à elle sans souci (... ) Des lors qua la pure intellection est pour la conscience, elle s'est déjà répandue ; le· combat contre elle trahit la contagion advenue ; il vient trop tard, et tout moyen ne fait qu'aggraver la maladie, car elle a saisi la moelle de la vie spirituelle, à savoir la conscience dans son concept, ou son essence pure elle-meme ; pour cette raison aussi, il n'est aucune force dans la conscience qui serait au-dessus de cette pure intellection. Parce qu'elle est dans l'essence elle-même, ses expressions isolées se laissent encore refouler, et étouffer les symptomes superficiels. Ce lui est suprêmement avantageux ; car maintenant elle ne dissipe pas sa force inutilement ni ne se montre indigne de son essence, ce qui est le cas lorsqu'elle éclate dans des symptomes et des éruptions isolées contre le contenu de la foi et contre la cohérence de son effectivité extérieure. Cependant, esprit maintenant invisible et inaperçu, elle se coule de part en part dans las parties nobles, et s'est bientôt emparée a fond de tous les viscères et membres des idoles dépourvues de conscience, et "un beau matin elle donne un coup de coude au camarade et patatras, l'idole est a terre". - Un beau matin, dont le midi n'est pas sanglant, lorsque la contagion a pénétré tous les organes de la vie spirituelle ; seule alors la mémoire conserve encore, comme une histoire révolue l'on ne sait comment, la version morte de la précédente figure de l'esprit ; et le nouveau serpent de la sagesse élève pour l'adoration ne s'est ainsi dépouillé sans douleur que d'une peau flétrie".1
6Une page de fine ironie. Nous aurions tort pourtant de trop en rire. Car ce qui est inquiétant dans la situation actuelle, c'est l'endormissement possible de larges pans de la société qui, inconscients de la gravité du phénomène, auraient, par accoutumance ou lassitude; perdu en l'occurence le goût d'un "non" franc et massif. II est temps d'en revenir ici au parler net, pour qu'un jour un coup de coude anodin ne matte a terre l'effigie de la nation que l'on aura laisse se miner de l'intérieur.
Notes
1 Hegel, Phénoménologie de l'esprit, section esprit, la citation incluse dans ce paragraphe est tirée de Diderot, le Neveu du Rameau.
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Référence électronique
Pierre-Jean Labarrière, « Vous avez dit Front National ? », Variations [En ligne], 27 | 2024, mis en ligne le 03 juillet 2024, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/variations/2492 ; DOI : https://doi.org/10.4000/11xgk
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