OSKAR NEGT (1935-2024)
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Mots-clés :
Adorno Theodor, Alexander Neumann, apprentissage exemplaire, commons, critique de la domination, École de Francfort, Eigensinn, Espace public oppositionnelKeywords:
Critical TheoryTexte intégral
1Mon ami Oskar Negt est mort. Il approchait ses 90 ans, bien entouré par Christine Morgenroth, professeure, psychanalyste, sa compagne, qui était aussi la gardienne de la dignité pendant ces dernières années de maladie incurable. Il laisse une oeuvre de vingt volumes (éditions Steidl), autant que Hegel comme il aimait à le rappeler, et la forme éditée de ses cours à l'université Leibniz. C'était un intellectuel d'une vivacité incomparable, animé d'un humour caustique et d'une joie de vivre récurrente, après avoir échappé au pire.
2Oskar est né au milieu de l'été 1934, près de Kaliningrad, alors Königsberg, la ville natale de Kant, tout près de la mer baltique. Il en avait gardé un léger accent chantonnant, le gout du poisson frais, du vin blanc et de la philosophie politique. Cet été 1934, la vie quotidienne sur la ferme parentale n'était pas encore frappée par la violence du régime nazi. Oskar aimait dormir dans le foin, rêver ou regarder le ciel. Il raconte ces détails dans son essai autobiographique, Überlebensglück, mais pour être capable de s'en souvenir, à 80 ans, il fallait que Christine l'aide de toutes ses facultés psychanalytiques, pour qu'il parvienne à écrire cela, au cours d'un séjour à Vienne (Wien) non loin du domicile de Sigmund Freud. Les souvenirs sont terribles. Vers la fin de la guerre, les parents abandonnent les plus jeunes, les envoient à Königsberg en train régional, croyant défendre à mains nues le domaine en face de la puissante Armée rouge. Oskar et ses soeurs errent au milieu des bombardements et combats, traversent péniblement la mer baltique et se retrouvent enfin dans un camp de rétention des autorités danoises. Quand le monde s'effondre, les débris frappent même un héro, avait dit Hegel avec Horace. Le traumatisme de la guerre et de la violence nazie a fortement imprégné toute l'oeuvre de Negt, sans être nommé explicitement. Dans Histoire et subjectivite rebelle (Geschichte und Eigensinn), écrit avec Alexander Kluge, se trouve par exemple une réflexion au sujet de la famille en tant qu'un ensemble de terreurs (Familie als Terrorzusammenhang). Je le lis aujourd'hui comme une conceptualisation de l'expérience déchirante de 1944, entre normes imposées, abandon, peur de mourir et captivité. Je pense que nos traumatismes respectifs et quêtes de sens furent à la base d'une affinité intellectuelle qui s'entend sans dire. Cela a été dit quand même, lorsque Oskar a rencontré mon père, qui était de sa génération.
3De retour en république allemande, Oskar obtient son bac grâce à ses lectures de Kant, puis s'initie à la Théorie critique, en particulier la sociologie empirique et la philosophie pratique, dans le sillon d'Adorno et Horkheimer qui étaient à la fois professeurs de sociologie et de philosophie à Francfort; tous deux signent la préface à la forme publiée de sa thèse de doctorat, celle qui compare d'une manière critique GWF Hegel et Auguste Comte. Adorno précipita la validation de ce doctorat, lorsqu'il apprit qu'Oskar Negt allait servir comme assistant sous l'égide du jeune professeur Jürgen Habermas. Oskar a conté comment Jürgen a de fait empêché son habilitation à diriger des recherches, au bout de sept années de service, au terme de longues discussions nocturnes, amicales et infructueuses. Soyons précis: j'étais présent lorsque Habermas a reconnu avoir sous-estimé la capacité intellectuelle de Negt, lors de son 80ème anniversaire. Negt sera enfin nommé professeur à Hanovre en 1972 après une intervention du Ministre de la recherche de la Basse Saxe, Peter von Oertzen, et soutenu par le Ministre fédéral de la recherche, qui n'est personne d'autre que le successeur direct d'Adorno à la tête de l'Institut de Francfort, l'IfS: Ludwig von Friedeburg (pendant la période ministérielle il donna délégation à Gerhard Brandt pour diriger l'Institut). Oskar Negt admet dans ses mémoires qu'il avait été pressenti pour prendre un poste de professeur en sociologie à Francfort, mais qu'une sorte de folie des grandeurs l'avait poussé à demander dans le même temps la direction de l'Institut de recherche de Francfort, ce que Freideburg refusa. Oskar parle chance à propos de sa nomination à Hanovre, je parlerais plutôt de justice. Car ce n'était pas de la faute de Negt si Habermas avait été auparavant répudié intellectuellement par Horkheimer, au moment où celui-ci aurait voulu entamer sa propre HDR à Francfort. Le parcours de Negt, son existence même, en tant qu'adornien en poste soutenu par le directeur de Francfort en exercice après la mort d'Adorno, Friedeburg, contredit le récit qui voudrait présenter Habermas comme la "seconde génération" de l'Ecole de Francfort. Ce discours n'est plus entretenu par le nouveau directeur de l'Institut de Francfort, Stephan Lessenich, au moment où Negt cesse de respirer. J'ai compris toute cette constellation en 2014, quand Negt s'est fait une joie d'être le rapporteur de mon HDR au sujet de la Théorie critique, à Paris, avant de me confier tous les détails de son propre parcours avec un sourire radieux, à la terrasse d'un Café, rue Pouchet. Il a avait insisté, en paroles tout comme par écrit, sur l'importance de toujours chercher une issue, avec persévérance, comme il l'avait fait à Königsberg, ou dans ce camp danois où il avait creusé un tunnel de fuite à mains nues comme une taupe, ou encore à Francfort, dans une société ouest-allemande infestée par les anciennes élites nazies.
4Il avait répondu avec humour, toujours, à la question d'une haute fonctionnaire allemande qui voulait savoir, lors d'un diner parisien, ce que Negt pense du projet européen de favoriser des universités d'excellence ou d'élite - « Eliteuniversitäten » en allemand. Il avait répliqué : je hais les élites! Les élites ont été capables d'épouser le nazisme, puis de le tolérer encore jusqu'en 1968 au moins, elles puent le mépris de classe aristocratique ou la médiocrité bourgeoise. Ces élites regardaient longtemps de haut le jeune intellectuel Negt, réfugié et immigré dans son propre pays, étudiant chéri des anciens exilés francfortois, ami des syndicalistes ouvriers, des dissidents socialistes et des pédagogues expérimentaux sans notations, compréhensif envers le marxisme soviétique et allié des féministes universitaires. Ce jeune enseignant dont le séminaire sur Marx a Francfort comptait des centaines d'inscrits, qui comptait parmi ses étudiants Angela Davis et le jeune Cohn Bendit, lui qui discutait en cours à Hanovre les choix de Ulrike Meinhoff, cette ancienne étudiante d'Adorno qui avait fini dans la RAF. Le sociologue Oskar Negt attribuait aux ouvriers un flair politique élémentaire qui les rend capables de déceler toute situation de domination, l'instinct de classe (Klasseninstinkt). Sans doute Negt parle un peu de lui-même, proche en cela de ce fils du Béarn Pierre Bourdieu qu'il citait parfois. Vers la fin de la carrière negtienne, le quotidien francfortois de droite, le FAZ, avait encore moqué le mode de travail artisanal et libre de Kluge et Negt, dans un article à charge d'une demie page. Le lendemain de sa mort, la FAZ déborde d'éloges, oubliant l'ancienne taupe marxiste, le présentant comme l'un des intellectuels politiques les plus importants de la république fédérale! Le même jour, Alexander Kluge a rendu hommage à Negt, tout en ridiculisant involontairement la FAZ, en affirmant qu'entre lui et Oskar, l'hiérarchie était très claire: c'est Oskar qui donnait la ligne conceptuelle. Nul esprit brouillon ici, mais une constance adornienne claire comme le cristal.
5Le cosmopolitisme de Negt, inspiré de Kant et de Marx, dépassait de loin celui des journalistes berlinois. Il avait participé à la campagne mondiale pour la libération d'Angela Davis, traversé la moitié de l'Europe en guerre, puis accepté des invitations dans des universités américaines, chinoises, donné une conférence à la demande de la présidence Lula, inspiré la pédagogie en Europe du Nord, favorisé la traduction de son oeuvre dans les langues les plus connues. Francophone, il adorait Paris, le Paris de la révolution française, de la Commune et de la grève générale de 68 qu'il avait vécu sur place, le Paris de Vincennes - Paris 8 aussi. Il lisait et discutait André Gorz et Gilles Deleuze, d'un air circonspect, mais il préférait Jean-Marie Vincent et Socialisme ou Barbarie. En marge d'une conférence parisienne, Lucia Sagradini avait comparé le sens pratique de Negt à celui de Leonard de Vinci, l'intellectuel-ingénieur et ingénieux, ce qui avait provoqué le plus beau sourire de l'intéressé. C'est une chose que le quotidien conservateur allemand FAZ ne peut pas comprendre.
6La clairvoyance negtienne allait de pair avec sa consistance politique. Quand le mur de Berlin est tombé et que l'Union soviétique s'est effondré, une grande conférence sur le bilan historique de la gauche, à l'Université est-berlinoise Humboldt, a réuni Negt, Ernest Mandel - intellectuel-clé de la 4ème Internationale - et Gregor Gysi, avocat et dernier chef du parti-unique du RDA en voie de refondation. Negt tomba d'accord avec Mandel qu'il s'agit de maintenir la référence à la révolution russe d'Octobre 1917, dans l'esprit de Rosa Luxemburg, mais il ne voyait nulle trace de patrimoine ouvrier dans les défunts Etats pro-soviétiques, contrairement à Mandel, et il faisait savoir que le socialisme n'était qu'une chose morte s'il s'incarnait dans des partis, Etats et appareils.
7Le retournement médiatique assez récent, qui a fait passer Negt d'un répudié à celui d'intellectuel central, résulte de basculements politiques dans l'histoire de la gauche qui ont été commentées, elles aussi, avec beaucoup d'humour par Oskar. En 1962, il avait été expulsé du parti social-démocrate ouest-allemand SPD, en tant que membre des étudiants socialistes SDS qui refusaient alors d'appliquer le nouveau programme du parti, en rupture avec le marxisme, l'internationalisme et la révolution française, mais en adhésion à l'Etat national, l'économie de marché et l'alliance avec la droite post-nazie sous l'égide de l'ancien nazi Kiesinger. Interrogé sur ce moment, Oskar semble dire que la gauche s'est alors séparé du SPD, ce parti qui "ne servait plus à rien", au lieu de constater son expulsion du parti. Aussi, il s'amusait à rappeler que depuis qu'il ne faisait plus partie du SPD droitisé, ses rapports avec ce parti étaient devenus "nettement plus détendus". Il est vrai que la perte fut très grande pour le SPD, qui avait perdu presque une génération entière d'intellectuels en se mettant à dos tout le mouvement étudiant, de 1959 jusqu'au début des années 1970. Pendant cette période, Negt avait assuré un temps la direction du SDS, devenu une organisation socialiste indépendante. La même ironie negtienne a encore triomphée lorsque la presse a voulu savoir comment l'intellectuel allait prendre position, face à son ancien compagnon de route de la gauche locale à Hanovre, Gerhard Schröder, soudainement élu Chancelier de la république allemande en 1998, en tant que membre du SPD. Oskar répondit alors : Je ne vois pas comment je pourrais rompre une longue amitié...sous le seul prétexte que cet ami soit devenu Chancelier. En réalité, Negt s'est contenté de donner quelques conseils pendant le premier mandat, dont celui de na pas se laisser enrôler dans la guerre en Iraq, promue par les Etats Unis sans mandat de l'ONU. Quand Schröder a commencé à attaquer les syndicats, les 35 heures et les droits des chômeurs, Negt s'est quand même fâché dans les colonnes d'un quotidien, et plus encore quand l'ex-Chancelier s'est laissé rémunérer par l'entreprise russe Gazprom. Oskar était prêt à discuter de tout, sauf de ses positions et convictions fondamentales. En tout cas, depuis le jour où Oskar est apparu comme un "ami" du chef de l'Etat, les principaux médias ont changé de ton, FAZ en tête. Heureusement, je l'ai connu personnellement au début de cette transition, de telle sorte que je pouvais observer que Negt aimait l'idée d'être considéré comme un potentiel Ministre fédéral (à la manière de Ludwig von Friedeburg), tout en comprenant que ce serait une erreur politique de rejoindre une social-démocratie devenue anti-marxiste, potentiellement anti-syndicale. Il était entièrement, physiquement presque, du côté du pouvoir de l'esprit, contre l'esprit du pouvoir. C'est sans doute pour cette raison que l'un de ses anciens étudiants, devenu premier dirigeant de la confédération syndicale allemande DGB, Rüdiger Hoffmann, est venu en voiture depuis Berlin à Hanovre pour y ouvrir le colloque en honneur de Negt lors de ses 85 ans par un mot d'accueil. La version française de mon hommage à Oskar se trouve en ligne dans le n.26 de la revue Variations : Modèles critiques.
8La vie d'Oskar Negt a fini un peu comme elle a commencée, exposée aux menaces qu'incarne l'extrême droite, les nazis, toujours prêts à détruire l'humanité, hier comme aujourd'hui. En 1934, Hitler était en train de préparer la guerre, en 2024 l'extrême droite a dépassé les vingt pourcent dans les sondages électoraux. Lors du colloque pour ses 85 ans, Negt, affaibli, est monté su la tribune pour la dernière fois pour dire une seule chose: ne croyez pas que les fascistes aient changé en quoi que ce soit, ils vous mentent toujours, levez vous contre cette menace! La salle lui a répondu par des applaudissements debout, par une longue standing ovation. Les semaines avant sa mort, des manifestations antifascistes de masse, historiques, ont déferlé dans toutes les villes allemandes, par centaines de milliers à l'Ouest comme à l'Est, trop grandes pour être contenues par les places et artères, de telle sorte que les organisateurs ont du les dissoudre avant la tombée de la nuit, pour éviter des accidents, à Hambourg, Munich et Berlin. L'élan fasciste est brisé pour l'instant. Oskar, tu peux partir en paix, la Théorie critique est partout, les élites deviennent intranquilles, et ta réception est immense.
9Paris, 5 février 2024
Pour citer cet article
Référence électronique
Alexander Neumann, « OSKAR NEGT (1935-2024) », Variations [En ligne], 28 | 2025, mis en ligne le 15 décembre 2025, consulté le 05 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/variations/2816 ; DOI : https://doi.org/10.4000/15enz
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