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Aux marges du nucléaire français : ce que veut dire démanteler l’industrie minière de l’uranium.

Philippe Brunet

Résumés

Sur un demi-siècle, l’industrie minière de l’uranium en France a produit une part importante du combustible nucléaire, notamment en Limousin. L’article analyse ses activités de démantèlement-délaissement, avec leurs enjeux et problèmes. Débutées dans les années 90, ces activités s’exercent de manière ambivalente : tendues entre les mondes minier et nucléaire. Leur réception sur le territoire, comme question environnementale, montre des périodes chaude et froide qui aboutissent à un démantèlement qui ne peut être que partiel. Deux parties structurent l’article. La première situe l’industrie dans sa production et son ancrage territorial à travers deux temporalités : celle du « temps béni de l’uranium » jusqu’au milieu des années 70, puis celle du « temps disputé du nucléaire » où l’on assiste à une montée en puissance industrielle, qui reconfigure la production et le territoire. La seconde partie se focalise sur les activités de fermeture, de démantèlement et de réaménagement. Face aux élus locaux et aux groupes associatifs qui tentent, chacun, de prendre en charge la question environnementale de l’après-mine, la COGEMA se transforme en entrepreneur environnemental tout en préemptant la mémoire industrielle. L’État, pour sa part, est contraint de saisir la nucléarité des restes. Des conflits ne cessent de ponctuer ce processus que les dispositifs de concertation n’arrivent pas à dépasser. Finalement la question environnementale se délite, due aussi bien à la faiblesse des acteurs face à l’exploitant qu’à l’impossibilité de trouver une solution satisfaisante. Le délaissement demeure dès lors indéfiniment partiel.

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Texte intégral

Introduction

1La qualification de site nucléaire pose d’emblée quelques problèmes au regard sociologique. On conviendra d’abord que l’industrie électronucléaire ne serait rien sans l’uranium qui constitue tout autant la matière de son combustible fissile que la source de ses divers déchets radioactifs. Il s’en suit que, outre les centrales et les sites de retraitement et d’entreposage de leurs déchets, mis en forte visibilité par leurs partisans comme par leurs détracteurs, d’autres, moins visibles, qui concernent la fabrication du combustible, concourent tout autant à cette industrie. Accompagnant cette mise en visibilité, il n’est guère surprenant de constater que les sciences sociales intéressées au nucléaire se soient surtout focalisées sur les établissements de production d’énergie (centrales électronucléaires) et leur aval (gestion de leurs déchets radioactifs), là où la politisation de cette technologie s’est fixée (Barthe, 2006 ; Carlino, 2018 ; Subra, 2018). Toutefois, un examen de la littérature montre qu’elle les couvre de manière déséquilibrée tant en intensité qu’en étendue. Certains sites ont ainsi été promus au rang de modèles d’analyse de l’industrie électronucléaire, qui se réduisent, le plus souvent, à quelques hauts lieux médiatisés : La Hague en France et, à l’étranger, Tchernobyl et Fukushima (Arnhold, 2019 ; Baisnée, 2001 ; Bocéno, 2007 ; Chateauraynaud et Torny, 1999 ; Denoun, 2016 ; Dupont, 2006 ; Grandazzi, 1998 ; Khan, 2018 ; Zonabend, 1989, 2014 ). Convenons que cette inclination traduit la forte influence de deux axes de recherche : les centrales de production d’électricité appréhendées sous l’angle de l’évènement catastrophique et de ses conséquences, d’une part ; les déchets radioactifs, leurs risques et leur gestion en rapport avec leur réception sociale, d’autre part. Par conséquent, d’autres perspectives et objets ayant trait à l’industrie électronucléaire ont été plus ou moins ignorés.

2C’est le cas des recherches sur les centrales nucléaires considérées dans leur fonctionnement normal (Lafaye, 1994 ; Meyer, 2014). C’est le cas aussi d’autres sites industriels qui, n’émargeant pas à la qualification d’installation nucléaire de base (INB), participent de manière masquée au complexe électronucléaire. L’industrie minière de l’uranium est symptomatique de ce hors champ saturé d’ambiguïtés : ni pleinement nucléaire, ni hors du nucléaire. Ce qui d’ailleurs entraîne, en retour, la formation de tensions et de conflits quant à la détermination techno-politique de sa nucléarité (Hecht, 2014 ; 2020). En France, cette industrie a fait l'objet de recherches scientifiques lors de sa fermeture (Brunet, 2004) ou bien après (Bretesché et Ponnet, 2013), mais, comme telle, l’analyse de son démantèlement n’y fut jamais centrale. Cet article entend donc réinterroger ce terrain industriel particulier en explorant les activités de démantèlement dont il a été l’objet et leurs conséquences.

  • 1 La classification des déchets radioactifs répond à deux paramètres : leur niveau de radioactivité e (...)

3En tant que chaînon manquant de l’industrie électronucléaire française, ceci suppose de considérer une discontinuité entre les INB et les entités qui ne le sont pas. Nonobstant, cette partition instituée met à jour un paradoxe, qui n’a eu de cesse d’en constituer un enjeu de frontière. En effet, contrairement à une centrale nucléaire, fermer et démanteler un site industriel minier n’offre aucune autre solution que de maintenir sur place une masse très imposante de déchets radioactifs, certes de très faible activité, mais à vie longue, qui a pris du temps pour être reconnue comme telle1. Sa prise en charge s’est donc avérée plus que problématique, compte tenue, d’une part, de ses modalités de gestion évolutives et, d’autre part, du temps incommensurable de sa désintégration radioactive. Dès lors, parce que ce paradoxe semble ne jamais pouvoir être résolu, l’objet de l’article est d’éclairer les caractéristiques d’un processus que l’on qualifiera de démantèlement-délaissement.

4L’analyse qui suit repose sur les données d’une recherche qui a pour terrain l’industrie de l’uranium dans les Monts d’Ambazac, petite région de la région administrative française du Limousin, au nord de Limoges. Celle-ci a fourni pendant un demi-siècle plus d’un tiers de l’uranium produit en France. Cette recherche, débutée il y a une trentaine d’années dans le cadre d’une thèse (Brunet, 2004), au moment où l’activité industrielle prenait fin, ne s’est jamais interrompue, malgré ses discontinuités du point de vue de la production des données. Elle s’inscrit donc dans une temporalité longue. Au total, il en résulte plus de cent-vingt entretiens approfondis avec les acteurs passés et présents ayant pris part à la destinée de cette industrie ; une documentation liée à son histoire : rapports officiels, compte-rendu de réunions, documents personnels, articles de presse sur 70 ans. En reprenant à nouveaux frais l’ensemble de ces données accumulées jusqu’à ce jour, l’article cherche à saisir cet objet démantèlement-délaissement comme un processus inachevé tant du point de vue de sa mémoire (Bretesché, 2014) que des masses radioactives à gérer.

  • 2 La Cogema a été créée en 1976, reprenant les activités de la Division des productions du Commissari (...)

5Pour comprendre sa dynamique et ce qui en résulte, il y a lieu, d’abord, de situer cette industrie à travers deux périodes par lesquelles sa production s’est ancrée spatialement : celle du « temps béni de l’uranium », de la fin des années 1940 jusqu’au milieu des années 1970 et celle, plus brève, mais plus intense industriellement, du « temps disputé du nucléaire ». En suivant, l’analyse s’intéresse à l’arrêt définitif de la production et à ses conséquences quand la Compagnie générale des matières nucléaires (Cogema)2 le confirme en 1991. Son démantèlement et le réaménagement des sites ouvrent alors sur le « temps incertain de la radioactivité ». Cette période est analysée à travers les tensions qui se développent autour de ces activités et les processus de réduction de la mémoire qui affectent le territoire devenu apparemment silencieux. L’analyse permet de conclure sur ce qui demeure paradoxalement irrésolu dans ces activités de démantèlement-délaissement.

Ancrage et extension industrielle de l’industrie minière de l’uranium en Limousin

6Toute industrie minière se conforme à des usages professionnels, techniques et réglementaires et s’implante dans des territoires peu denses. Celle de l’uranium n’y échappe pas. Pour autant, sa spécificité l’a constituée comme un monde minier à part : atomique puis nucléaire. Ses deux premières temporalités d’existence reposent, du point de vue des territoires concernés, sur des valorisations positives. Mais au fil du temps, elles se sont atténuées, pour n’être que faiblement transmises lors de son arrêt définitif et du démantèlement qui a suivi.

« Le temps béni de l’uranium » : tisser une activité industrielle de proximité

7En 1946, Frédéric Joliot Curie, Haut-Commissaire du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), s’adresse à la première promotion des prospecteurs chargée d’explorer le territoire français au compteur Geiger pour trouver le minerai d’uranium (Paucard, 1992). Il invoque la nécessité de s’assurer du futur combustible dans un contexte de repli national où chaque pays qui entend développer l’énergie atomique n’a d’autre possibilité que de chercher le précieux minerai sur son territoire (Goldschmitt, 1962). En France, ce déploiement d’explorateurs en métropole et dans l’empire est la première pièce visible d’une industrie de l’uranium.

  • 3 Deux voies de concentration du minerai d’uranium existent. Pour les plus fortes teneurs, il subit u (...)

8C’est dans les Monts d’Ambazac, région rurale à une vingtaine de kilomètres au nord de la ville de Limoges, qu’est découvert un filon de pechblende, minerai à très forte teneur d’uranium. Cet indice prometteur favorise les recherches qui s’intensifient sur la zone, tandis qu’un premier puits est creusé, suivi par d’autres et par l’ouverture de mines à ciel ouvert (MCO) sur diverses communes proches. De 1950 à 1958, la Division minière de la Crouzille (DmC) s’implante sur ce territoire agricole en déshérence, touché depuis longtemps par l’émigration vers les villes (Lacotte, 1968). Rapidement, le CEA décide de construire à Bessines, petite ville de cette zone uranifère, une usine de concentration du minerai en yellow cake3, à proximité de deux grandes MCO exploitées, ajoutant ainsi, en 1958, sa dernière pierre à l’édifice industriel (Figure I).

Figure I. carte de la Division Minière de la Crouzille.

(document appartenant à Philippe Brunet)

9Les relations tissées par le CEA sont alors façonnées par des arrangements individualisés avec les cultivateurs dans un contexte où la DmC est perçue comme une entité de l’État : ventes obligées de terrains à bon prix et promesses d’embauche à la mine, quoique soumises à enquête morale et politique, avec des salaires ouvriers supérieurs à ceux pratiqués à Limoges. Par ailleurs, de nouveaux logements accueillent une main-d’oeuvre ouvrière et de maîtrise venue souvent d’autres exploitations minières en France, qui se mêle à la population. La vie de ce territoire, qui se présente comme une aire culturelle spécifique (Vallin, 1985), s’identifie progressivement à cette industrie. Elle lui offre un nouvel essor, marqué par de fortes symbolisations : les « bars de l’uranium » fleurissent dans les villages et l’élection annuelle d’une Miss Uranium participe à rythmer la vie locale. En revanche, dans ce nouveau tissu social, les maires et les conseils municipaux ne sont guère sollicités par le CEA. Toutefois, dans un rapport institué de dépendance, ceux-ci ne s’en émeuvent guère : la prise en charge par le CEA de réseaux d’adduction d’eau potable, lorsque les chantiers interrompent la circulation des eaux souterraines, ou la réfection de routes sont considérées tout autant comme des solutions aux « inconvénients » de la mine que comme conséquences pratiques de la volonté de l’État de favoriser l’entrée du territoire dans la modernité. L’équilibre ainsi trouvé, tissé durant un quart de siècle, se trouve affecté lorsque le gouvernement décide la création d’un parc électronucléaire en France en 1975.

« Le temps disputé du nucléaire » : un territoire éclaté et en tension

10Pour réaliser ce projet, le complexe nucléaire national est réorganisé (Goldschmitt, 1980). Electricité de France (EDF) gère les nouvelles centrales tandis que le CEA est délesté de ses filières productives au profit de la création d’une entreprise anonyme à capitaux publics : la Cogema. Celle-ci se voit chargée de toutes les activités du cycle du combustible : mines, préparation du combustible par concentration puis enrichissement, et retraitement des déchets. Le plan gouvernemental pour l’industrie électronucléaire conduit à doubler la production d’uranium. Il implique donc d’intensifier la recherche et l’extraction du minerai tout en s’adaptant à un marché devenu mondial. Il contribue dès lors à bouleverser les équilibres sociaux du territoire minier. À cela s’ajoutent les effets d’une rurbanisation due à la proximité de Limoges.

  • 4 La teneur de coupure est la teneur d’uranium du minerai à partir de laquelle un gisement est rentab (...)

11Satisfaire le doublement d’une production soumise aux lois du marché implique d’exploiter le minerai à une concentration au-dessus de sa teneur de coupure4. Un double levier est utilisé : à côté des grands gisements exploités, de nombreux autres chantiers en MCO, petits et peu profonds, sont ouverts, qui offrent un coût de production limité, mais conduisent à miter le territoire. Par ailleurs, pour augmenter la productivité, l’exploitation se mécanise avec des techniques empruntées aux chantiers de travaux publics : l’introduction d’engins sur pneus accélère la production. Cette forte adaptation conduit la DmC à recruter, bien au-delà de ses limites territoriales, un personnel plus qualifié que par le passé. Au début des années 80, elle emploie plus de 1600 salariés en Haute-Vienne et elle produit environ 1000 tonnes d’uranium par an sous forme de yellow cake (Bavoux et Guiollard, 1998, p.77). Toutes ces transformations affectent le milieu de vie du territoire minier : la figure du paysan-mineur s’efface au profit de celle d’un salarié qui n’habite plus nécessairement sur place. Les distances qui s’accentuent entre le lieu de travail et le lieu de résidence, permises par les transports automobiles, déstructurent les équilibres de la période précédente où la proximité et l’entre soi dominaient. Parallèlement, le territoire devient un lieu de résidence pour des urbains attirés par des valeurs foncières faibles, le calme et l’idée d’une nature préservée. Ces nouveaux habitants, non acculturés au territoire, vivent l’industrie minière d’abord et avant tout comme une série de contraintes : chantiers bruyants à proximité des habitations, circulation des engins et camions sur les routes, fermetures de mines à la va-vite et mal identifiées, dépôts de résidus miniers qui inquiètent, et cetera. Certains d’entre eux les politisent par une lutte antinucléaire (Pénicaud, 1979) et font front commun avec des associations qui, à Limoges, luttent contre la pollution des eaux de la ville. Ses réservoirs, sous forme d’étangs, sont en effet situés tout près des sites miniers et reçoivent des eaux d’exhaure. Dès lors, l’extension et l’intensification de l’exploitation minière reconfigurent les rapports sociaux au sein et en dehors d’un milieu de vie qui s’est déséquilibré et fragilisé. Pour leur part, tous les élus (maires, conseillers généraux et régionaux, parlementaires) affirment leur attachement à cette industrie. Cependant, sachant sa durée de vie limitée, ils réclament des retombées immédiates (relèvement de la redevance minière) et plus pérennes pour le territoire, ainsi que quelques considérations (Lamargue, 1980). Des vents de fronde se lèvent, plus ou moins forts, mais dispersés : les associations environnementales et antinucléaires accusent les élus d’être soumis à la volonté de la Cogema ; les élus considèrent n’être guère entendus par le Préfet et la DmC. Dès lors, la dynamique de valorisation, jusque-là positive est neutralisée par ces transformations, mais aussi dépréciée : les risques associés aux pollutions et aux masses de déchets issus de l’industrie commencent à pénétrer les discours et les agirs.

Démanteler, réaménager, délaisser :  tensions dans le temps incertain de la radioactivité

  • 5 L’apogée des mobilisations se situe en octobre 1991 avec l’opération « villes mortes » des communes (...)

12Entre la première alerte concernant le risque de fermeture de la DmC lancée fin 1988 par le syndicat français Confédération Générale du Travail (CGT) des mineurs, sa confirmation par la Cogema au printemps 1991, et la fin de toute extraction d’uranium en 1995, s’écoulent guère plus de six ans au cours desquels grèves et manifestations se succèdent appuyées par tous les élus (maires, conseillers régionaux, parlementaires)5. Pourtant, ces mobilisations n’ont pas réussi à interrompre le processus lancé par la Cogema, décidée à en finir avec ses activités minières pour cause de non-rentabilité. Cette décision a pour conséquence une remise en état d’un territoire parsemé de chantiers et sièges miniers qu’il faut réaménager, de déchets et de résidus radioactifs qu’il faut contenir et sécuriser, et d’une usine de concentration du minerai qu’il faut démanteler.

  • 6 Même si l’ensemble des élus militent pour un territoire propre, la distinction entre « grands élus  (...)
  • 7 En 1992, les associations mobilisées se regroupent dans la Coordination Limousine Anti-Déchets (CLA (...)
  • 8 Les mineurs subissent un plan social (reconversions, licenciements) qui les disperse, vidant le ter (...)
  • 9 Cette expression, produite par les associations environnementales et antinucléaires, et médiatisée (...)

13L’entreprise s’y attelle, à sa façon, mais sous une étroite surveillance : celle des élus, d’une part, tout du moins des « grands élus », dont l’autorité pèse sur les politiques d’aménagement, qui misent sur une reconversion touristique « verte », associée à l’image que la région Limousin veut donner d’elle-même et de son territoire6 ; celle du mouvement associatif, qui mobilise sur la problématique des déchets radioactifs produits par cette industrie pendant près un demi-siècle, attentif aux risques présents et à venir dont ils sont porteurs7. Le « temps incertain de la radioactivité » (traversé à la fois par la mise en silence d’acteurs qui ont fait ce territoire8, et par de fortes tensions, contrairement aux temporalités précédentes) exprime une valorisation dépréciée d’un territoire qui refuse de voir clore son demi-siècle de vie minière par l’image d’une « poubelle nucléaire »9. En effet, si après le démantèlement de son site industriel à Bessines la Cogema s’engage à maintenir diverses activités (laboratoires de Recherche et Développement et de méthodes, suivi environnemental des sites miniers français), elle prévoit aussi d’implanter un « entreposage » d’uranium appauvri portant sur une quantité de 199.000 tonnes (Écho du Centre, le 19 novembre 1992). Celui-ci est porteur d’une image négative de déchets venant s’ajouter à ceux déjà présents. Après avoir précisé et clarifié la notion de démantèlement-délaissement, les activités concrètes de remise en état seront abordées. Ensuite, seront examinés le positionnement et les mobilisations des forces qui disputent à la Cogema le contenu et les valeurs de ce démantèlement-délaissement.

Ce que veut dire démanteler une installation de l’industrie électronucléaire

  • 10 On trouve cette définition sur le site web de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (...)

14Assez tôt, la question du démantèlement d’installations (laboratoires, petits réacteurs, etc.) s’est trouvée posée. C’est le cas de la France dès les années 1960 pour certaines d’entre elles (Portelli et al., 2013). Ce processus s’industrialise à partir des années 90 pour les centrales nucléaires tout en posant des problèmes technologiques et sociaux (Pasqualetti, 1988 ; Froehlig, 2019). Considéré du point de vue de l’institution nucléaire en France, un démantèlement est l’« ensemble des opérations d'enlèvement des éléments constitutifs d'une installation nucléaire déclassée »10. Techniques, ces opérations ont des conséquences physico-chimiques (Barbey et al., 2009) et sociales.

15À propos de ces dernières, il n’y a guère de différences entre les installations nucléaires et d’autres industries appelées à fermer. S’y trouvent posés aussi bien le problème de leur reconversion que celui du recul du service public (Haller, 2014). En revanche, il n’en est pas de même pour les conséquences physico-chimiques. S’agissant des installations nucléaires, tout démantèlement génère, certes, des flux de radioactivité parfois difficilement maîtrisables, mais limités dans le temps (Bonavigo et al., 2010 ; Bonnaure, 2011). Le principe est de faire disparaître du lieu d’exploitation tous les déchets radioactifs, donc toute trace de radioactivité, qui doivent être contenus et mis sous surveillance dans des centres de stockage dédiés. À l’inverse, tous les déchets radioactifs de l’industrie minière de l’uranium restent sur place, leurs lieux de stockage nolens volens se substituant aux anciens lieux de production. L’enjeu est de contenir dans ces espaces travaillés, mais naturels, toute la radioactivité laissée. Dès lors, la notion stricto sensu de démantèlement pose problème. Elle ne peut dire tout du processus. Par hypothèse, elle sera complétée par celle de délaissement. Ainsi, comme pluralité d’opérations, elle indique tout à la fois une issue technique incontournable parce qu’impérative, qu’un exutoire oublieux propre à tout industriel minier qui vise l’abandon.

« Rendre à la nature » : des activités de reconstitution à celles de réaménagement

16En dehors du traitement du minerai, la spécificité de l’industrie minière tient en trois verbes, chacun désignant l’un de ses champs d’activités contraints par le droit : chercher, exploiter et fermer. Les deux premiers indiquent ses phases productives, le dernier signale que toute exploitation minière a une fin. À cet égard, si le code minier a évolué dans un sens favorable à la protection de l’environnement et à la sécurisation des sites, c’est de façon lente et partielle. La loi n° 99-245 du 30 mars 1999, relative à la responsabilité en matière de dommages consécutifs à l'exploitation minière et à la prévention des risques miniers après la fin de l'exploitation, opère certes un tournant, mais ses dispositions ignorent l’uranium (Bretesché et al., 2020) et, en tout état de cause, ne pouvaient s’appliquer lors du réaménagement des sites de la DmC.

  • 11 La DmC, à l’intérieur de ses concessions, a des droits qui subsument ceux des propriétaires privés (...)
  • 12 L’IRSN recense 250 sites en France, [en ligne], URL : https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Environn (...)
  • 13 Leurs dénominations proviennent du lexique minier. Les stériles sont les roches extraites avec une (...)
  • 14 Ces usages masqués, c’est-à-dire non répertoriés et reconnus ensuite comme mésusages, n’ont été dét (...)

17La DmC couvre un vaste territoire de 300 km2 divisé en quatre concessions, dont 1200 hectares en propriété11. Avec des durées de vie variables, 70 chantiers et sites industriels environ ont été actifs pendant l’exploitation, ouvertures et fermetures de chantiers se succédant sans cesse12. Dès lors, les trois types de restes industriels que sont les « stériles », les « résidus » et les « eaux d’exhaure » ont dû être évacués d’une manière ou d’une autre (Brunet, 2016)13. Ainsi, au cours de la période industrielle, une part des stériles comme des résidus a été l’objet d’usages autres que le comblement de mines : remblaiements de routes, constructions diverses, qui ont favorisé leur dispersion oublieuse14. Il est vrai que les plaquettes de communication de la DmC montrent pendant longtemps son indifférence à la question des déchets et, lorsqu’elle commence à s’en soucier, elle en euphémise les risques : leur radioactivité est considérée comme « naturelle », non ajoutée, et donc inoffensive. Celle de 1962, qui présente un schéma du « cycle de l’uranium », n’y fait même pas référence. Celle de 1979, à propos du siège minier du Brugeaud, souligne des « produits rejetés » :

« Ce siège qui a produit plus de 2000 tonnes d’uranium a épuisé son gisement. [...] Il a été exploité par travaux miniers souterrains (un puits, cinq niveaux) et par une importante découverte à ciel ouvert (12 hectares, 140 m de profondeur), 15 millions de tonnes brutes de matériaux extraits [...]. L’excavation subsistante sera mise à la disposition de l’usine de traitement des minerais en 1978. Elle sera donc ainsi progressivement remblayée par les produits rejetés. » (Rapport COGEMA 1979, archives personnelles)

  • 15 Au final, quatre stockages, réalisés le plus souvent par comblement de MCO (2 sur le site industrie (...)

18Par conséquent, à partir des années 90, lorsque s’accélèrent les opérations de fermeture des sites et sièges miniers et de démantèlement de l’usine de traitement, celles-ci s’inscrivent dans des pratiques déjà là, niant tout risque radioactif15. L’objectif est de « rendre à la nature ». Dans son rapport Environnement de 1997, La Cogema présente un chapitre intitulé Rendre les sites à la nature où des descriptions vertueuses attestent de leur « réaménagement » :

«  […] Faut-il voir avec quelle application le bulliste arrondit le galbe d’une colline, ou avec quelle minutie le pelliste peigne un talus. Ainsi c’est avec fierté que nous regardons un site réaménagé ; celui-ci grâce à la végétalisation, va reprendre progressivement les couleurs de ce Limousin que nous aimons tant. Ma plus belle récompense est d’entendre le voisin, d’un âge avancé, cultivant son champ à proximité du site me dire : « eh bien mon gars, tu as fait du bon travail ! » (Rapport « Environnement » COGEMA, 1997, p. 29, archives personnelles)

19L’extrait est suffisamment explicite : en réaménageant en tant que « nature », l’objectif est de rendre oublieux tout signe ou toute marque du passé industriel. D’ailleurs, ce terme de réaménagement, employé jusqu’à saturation, fait suite à celui de « reconstitution », que l’on trouve encore en 1990 dans le rapport annuel de la DmC. Ce glissement sémantique est intéressant. Il atteste en effet de l’adaptation de la Cogema à une normalité environnementale devenue impérative dans un contexte où une « reconstitution » ne peut plus être tenue pour vraie puisque l’objectif serait de rétablir à l’identique une situation préexistante, impossible à réaliser. En revanche, « réaménager » indique l’objectif de parvenir à une situation acceptable vis-à-vis de cette normalité. Surtout, ce glissement met en évidence les obstacles que la DmC cherche à contourner, tout en  persistant à vouloir « rendre à la nature » les anciens sites, c’est-à-dire pour être quitte du passé et les délaisser. Dès lors, l’enjeu pour la DmC est double. Non seulement il est celui d’un démantèlement, mais aussi celui d’un délaissement, qui s’initie en réalité, logique et barbarisme obligent, d’abord par un « laissement ». Ainsi, en laissant ces masses radioactives stockées « naturellement », il s’agit d’attester, par l’oeuvre du temps, de leur innocuité, si elle veut un jour partir en les délaissant vraiment, c’est-à-dire, sans plus y être attachée. Mais cette ambition se heurte à quelques obstacles, aussi bien physico-chimiques que politiques, posés par le mouvement associatif et les élus.

Un passé mémoriel du territoire amputé et silencieux

20Si le processus de démantèlement-délaissement est marqué par de fortes contestations du point de vue de la radioactivité et de sa mesure, certaines initiatives de préservation d’une mémoire minière viennent compléter le tableau des enjeux et tensions de cette période.

21En mai 1987, soit quelque temps avant les premières alertes concernant la fermeture de la DmC, la municipalité de Razès, l’une des communes minières, se lance dans le projet d’un musée consacré à l’industrie de l’uranium, incluant des visites sur d’anciens sites. Des partenaires ont promis un appui, y compris financier : État, conseils général et régional, Cogema. Trois ans plus tard, sans réel soutien et financement, elle est contrainte à y renoncer. Peu après, entre 1993 et 1995, celle de Compreignac, une commune voisine, reprend le projet sous une autre forme. Elle échoue également. Finalement des années plus tard, en 2013, sur son site de Bessines, Areva inaugure Urêka, un musée dédié à l’industrie de l’uranium et à son histoire, davantage tourné vers la promotion de l’entreprise que vers l’objectivation du passé, surtout local. Cette impossible mise en mémoire de son passé minier par le territoire, si ce n’est sous la tutelle d’Areva, n’a rien d’anecdotique. Elle traduit la volonté de l’exploitant de maîtriser et contrôler de part en part son démantèlement-délaissement, y compris l’histoire industrielle qui en est l’origine. Mais elle révèle aussi l’incapacité de ce territoire qui fût minier à juguler sa déstructuration identitaire et sa dévalorisation déjà entamées lors du temps disputé du nucléaire. Sur la durée, les municipalités n’ont jamais été invitées à participer à l’essor industriel. Au mieux ont-elles dû le suivre et le servir. Et lorsque l’image de l’industrie s’est dégradée, elles n’ont pu ni en interrompre le cours ni offrir une contre-image, déjà préemptée par les « grands élus » du monde urbain autour d’un Limousin vert. Au fond, à distance du territoire, deux histoires minières se sont constituées et s’affrontent, le plus souvent en sourdine. L’une, portée par l’exploitant, survalorise une épopée nationale ancrée pour un temps en Limousin, oubliant ses affres post-minières. Elle est soutenue très passivement par ceux des anciens mineurs qui habitent encore le territoire. L’autre, portée par le mouvement associatif, dévalorise l’histoire productive oubliant ceux qui l’ont faite pour ne retenir que la présence des restes :

« Parce que là-haut en Limousin c’est un tel puits de merde que c’est titanesque ce qu’il y aurait à faire pour vraiment qu’on soit tranquille. C’est même quasiment impossible quoi. Ou alors il faudrait débourser des milliards qu’on suppose que personne n’est prêt à débourser. Mais alors on remblaie ça, on met de la terre par dessus et puis on oublie, c’était tellement scandaleux et dérisoire que, bof…Et puis en plus on en amène d’autres des déchets quoi. » (Entretien, militante CLADE, septembre 1999)

22Dès lors, ni l’une ni l’autre ne peuvent être des substituts à une mémoire du territoire devenue silencieuse, faute de vivacité et d’incarnation forte. Lorsqu’elle se réactive, c’est par à-coup, de manière passive, négative et rétrécie, lorsque le territoire se mue en espace de mesures. 

Du passé radioactif, ne faisons pas table rase

23Le « temps incertain de la radioactivité » exprime la période où la question environnementale s’impose sur toute autre et où les deux histoires, face à face, cristallisent l’opposition des points de vue qui les sous-tend. Ainsi, le passé, lorsqu’il est convoqué, se confond, pour l’une et l’autre, avec une métrique de la radioactivité cartographiée, objet de disputes. Ce sont les résidus issus du traitement du minerai qui en sont le centre, et l’eau qui circule le vecteur du signal. Ils sont questionnés dans leur réalité physico-chimique, leur cadrage juridique, leur rapport aux risques et leur charge symbolique identifiée comme « poubelle nucléaire ».

24C’est par exemple le cas de l’affaire du Lac de Saint-Pardoux qui éclate en 1998. L’Écho du Centre, journal régional, titre en première page : « De l’uranium dans les vases du lac. St-Pardoux (87) Quels dangers ? » (Écho du Centre, le 17 octobre 1998). À l’occasion de sa vidange décennale, le Conseil Général de la Haute-Vienne, propriétaire de ce vaste lac de loisirs situé dans le territoire minier, a procédé à une expertise radiologique. Les résultats aboutissent à la conclusion que si tout risque sanitaire est à écarter, compte tenu du faible niveau des doses mesurées, il est nécessaire de limiter l’impact radiologique des sédiments à l’arrivée d’un ruisseau qui, en amont, traverse les anciennes mines et se charge d’éléments radioactifs. Des travaux, que la Cogema finance, sont réalisés pour ne pas compromettre la saison de l’été 1999. La réaction du mouvement antinucléaire local ne se fait pas attendre :

« […] Car ce qui semble compter avant tout, ce n’est pas la santé des touristes et des baigneurs, mais plutôt leur porte-monnaie. Là encore, les critères économiques passent avant la santé publique : le principal, c’est de « sauver la saison touristique » ! Quel cynisme ! Et quant à ceux qui font diffuser actuellement dans les salons touristiques de l’Europe entière des documents vantant la « qualité » du lac de Saint-Pardoux afin d’attirer les vacanciers sur ce site pollué, ils ne pourront pas nous rejouer (là non plus) les « responsables, mais pas coupables » le jour où des comptes leur seront demandé. » (Tract Organisation Anarchiste de Limoges, février-mars 1999)

25Symboliquement, le point culminant de cette période est atteint en 2004 lors du procès d’Areva à Limoges. Son point initial est plus difficile à établir. Dès la fin des années 1970, on l’a noté, des mobilisations associatives se développent aussi bien sur le territoire minier qu’en dehors. Ainsi, une alerte concernant la gestion des résidus a lieu début 1979. À l’initiative d’associations environnementales relayée par les élus, est dénoncé le transfert de ces résidus d’un site du CEA en région parisienne vers la MCO du Brugeaud, en voie de comblement. La réponse écrite du directeur de la DmC au député de la circonscription ne laisse aucun doute. Ces résidus sont assimilables à des stériles, sans radioactivité ajoutée :

« Sur le problème particulier des décharges effectuées sur le chantier de la Cogema au « Brugeaud » près de Bessines, je puis vous indiquer qu’il est constitué avec les résidus de traitement de l’usine de concentration de minerais de Bessines et de matériaux de même nature en provenance de l’usine de traitement des minerais du Bouchet dans la région parisienne. Les matériaux provenant du Bouchet ne peuvent en aucune façon apporter une radioactivité supplémentaire, étant donné qu’il s’agit de stériles analogues aux matériaux d’origine locale [...]. » (Le Populaire du Centre, 15 février 1979)

  • 16 Rapport de la Commission d’Examen des dépôts de Matières radioactives, juillet 1991, baptisé plus t (...)
  • 17 Confié au député JY Le Déaut ce rapport, dit « rapport Le Déaut », est publié en avril 1992.
  • 18 Les sites de stockage de résidus sont des Installations Classées Pour la protection de l’Environnem (...)

26À ce moment-là, la question industrielle domine pleinement les enjeux. Mais la controverse sur les résidus reprend de la vigueur en 1991 lorsque leur gestion est à nouveau montrée du doigt par les associations, localement et en région parisienne sur ces sites du CEA. Pour le cas de Bessines, l’autorité préfectorale continue à minimiser la radioactivité des résidus. Par un communiqué de presse, le Préfet reprend les arguments et termes utilisés treize ans plus tôt par le directeur de la DmC : « Il convient de souligner que cette radioactivité est naturelle et ne présente aucun danger pour la population…les dépôts de stériles et de résidus de traitement des minerais d’uranium ne répondent pas aux critères de classement des installations nucléaires de base » (Le Populaire, le 22 juin 1991). En revanche, les mobilisations en région parisienne obligent les autorités à réagir. Deux rapports sont commis, l’un gouvernemental16 et l’autre de l’Office Parlementaire des Choix Scientifiques et Technologiques17, qui, pour la première fois, identifient les résidus comme déchets radioactifs. Ils proposent, l’un, d’en appeler à la justice administrative pour trancher sur leur statut et l’autre de classer les stockages comme sites INB. Certes, cette proposition de classement ne sera pas validée18. Mais, en questionnant la nucléarité de ces résidus (Hecht, 2014), l’onde produite par ces rapports fait basculer définitivement l’industrie de l’uranium dans le périmètre du nucléaire, amplifiant la contestation du réaménagement opéré par la DmC.

  • 19 Y siègent l’administration, les élus, les associations, les syndicats et des experts. Elle est char (...)
  • 20 C’est un laboratoire associatif de mesures de la radioactivité fondé en 1986 à Valence dans la Drôm (...)

27Le Préfet est dès lors contraint de créer une commission locale d’information (Cli de Bessines)19 en 1992, chargée de piloter une expertise radiologique des sites réalisée par la Commission de Recherche Indépendante d’Information sur la Radioactivité (Crii-Rad)20. Elle était réclamée par les associations et les grands élus. Cette expertise, complétée par des mesures de l’Université de Limoges réalisées en 1997, conduit la Cli à recommander une surveillance radiologique sur les sites miniers limousins pendant cinq ans. Pourtant, ce premier pas n’atténue en rien les tensions. Les points de vue ne se rapprochent pas. D’un côté, l’expertise de la Crii-Rad est contestée par la Cogema au motif de sa méthodologie ; de l’autre, les associations critiquent la Cogema et l’administration préfectorale pour leur laisser-faire. Celles-ci quittent la Cli, sans toutefois abandonner leur combat.

  • 21 Ce phénomène d’alertes et d’affaires successives en Limousin, mais aussi sur les autres sites minie (...)

28D’ailleurs, la liste des problèmes, dressée par les associations, s’élargit à des lieux privés, au hasard des détections (maisons, ateliers à forte radioactivité du fait de la présence de résidus), et publics21. L’affaire de la vidange décennale du Lac de Saint-Pardoux a été évoquée supra. Ajoutée à d’autres, aux yeux des associations, elle prouve que la gestion des déchets radioactifs par la Cogema n’est en rien maîtrisée. En 1999,l’association Sources et Rivières du Limousin (SRL) opte alors pour une stratégie judiciaire en déposant une plainte contre la Cogema au tribunal correctionnel de Limoges. Elle concerne deux délits : celui de pollution et celui de dépôts et abandon de déchets. Après bien des péripéties, pour la première fois dans l’histoire d’une institution du complexe nucléaire, la Cour d’Appel de Limoges décide de renvoyer Areva devant un tribunal. Le procès s’ouvre en mars 2004. En juin, Areva est relaxée. Si les procédures d’appel de SRL qui suivent ce jugement n’y changent rien, le procès laisse néanmoins des traces. Ainsi, le Directeur régional de l’Industrie et de l’Environnement (Drire), administration de contrôle des mines, y est entendu. À la barre, face à une question délicate, sa réponse fragilise le rôle de l’administration de contrôle qui, par sa passivité, a laissé faire l’industriel : « [...] combien de procès-verbaux ont été dressés dans les trois années précédentes ? Ben, zéro. Et donc il se fait extrêmement malmener [...] » (Entretien, ancien inspecteur Drire Limousin, 2012).

29Dès lors, au niveau ministériel, l’objectif est de désamorcer cette situation problématique : le Groupe d’Expertise Pluraliste (GEP) devient la solution. Comme modèle, il emprunte à la situation du Nord Cotentin où, quelques années plus tôt, avait sévi une forte controverse liée à un surnombre de leucémies d’enfants habitant près de la Hague, (Viel, 1998 ; Miserey et Pellegrini, 2006). Transposé en Limousin, l’objectif est de tenter d’y pacifier les conflits :

« [...] Réunion des services du ministère (français) de l’Écologie et du ministère (français) de l’Industrie. La personne qui préside dit en gros : comment faire pour sauver Areva ? Il était impensable qu’Areva se retrouve au tribunal correctionnel. Et donc c’est de là que naît l’idée de faire un groupe d’expertise pluraliste. On mettra tout le monde autour de la table. Quitte à dégonfler les sujets, et cetera. C’est comme ça que c’est lancé. En disant : qu’est-ce qu’on peut faire pour désamorcer les conflits en Limousin ? » (Entretien, ancien agent ministériel, 2012)

30Le GEP Limousin est institué en juin 2006 sous tutelle interministérielle (Environnement, Industrie et Santé). Il rend ses conclusions en septembre 2010 au ministre français du Développement durable ainsi qu’au président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire. Ainsi, il contribue à renforcer la part de nucléarité désormais reconnue aux anciens sites miniers. Certaines associations ont refusé de participer à ses travaux (Crii-Rad) ; d’autres ont fait acte d’une présence limitée, optant pour une posture critique et distante (SRL). Le fonctionnement technocratique du GEP, distant et indifférent au territoire et à ses enjeux, est au centre des critiques associatives. Certes, il en ressort des recommandations, notamment celle d’élaborer une liste exhaustive des lieux de radioactivité industrielle qui ne soient pas ceux déjà répertoriés et réglementairement identifiés par le programme MIMAUSA. Quand bien même, il contribue à figer dans le marbre une mémoire et une histoire qui, parce qu’atrophiées et, dans une certaine mesure importées, en y ajoutant le musée Urêka de l’exploitant, n’en sont plus vraiment.

31Dix ans après la fin des travaux du dernier dispositif de concertation jamais véritablement ancré que fût le GEP Limousin, la question environnementale, toujours potentiellement présente, s’est socialement délitée. La mémoire de l’ancien territoire minier s’est réduite à un visage froid de tableaux et de cartes numérisés, peu voire non accessibles. Les acteurs en mesure de la réchauffer et de lui donner vie sont usés, fatigués. L’encastrement spatial du territoire s’est dissous (Meyer, 2020). Il demeure juste un passif minier cristallisé et silencieux, désormais inconnu pour beaucoup de ses habitants  :

« Il ne se passe absolument rien [...] ce n’est plus un sujet la question des stériles miniers malgré la cartographie qui avait été faite... On a même de plus en plus de mal à y avoir accès, qui est une cartographie précise d’emploi des stériles miniers [...] Ce suivi est en train d’être réenterré, quoi... Et il est d’autant plus réenterré que tout ce qui avait été demandé par ailleurs à Areva, comme essayer d’améliorer le descriptif de traitement des eaux qui sont liées aux stockages des déchets des mines, on a plus de nouvelles non plus. [...] Quand il n’y a plus de pression sociale et de pression associative, il ne se passe plus rien. Et en Limousin, tout le monde est épuisé. » (Entretien, militant SRL, décembre 2020)

32Ce constat peut être élargi. En France, les lieux de la question environnementale des anciens sites miniers uranifères présentent, certes, des situations différentes. Toutefois les problèmes, identiques d’un site à l’autre, restent très largement irrésolus. La presse nationale évoque d’ailleurs à leur propos une « malédiction » commune22. Bien qu’inapproprié à une analyse sérieuse, le terme employé dit suffisamment ce qu’il entend signifier : la quasi-impossibilité de corriger ce chapelet de situations qui continuent à produire leurs effets physico-chimiques. Il est désormais temps de conclure.

Conclusion : sous le démantèlement, l’impossible délaissement ?

33Revenons à l’hypothèse du démantèlement-délaissement, explorée au fil d’une analyse spatio-temporelle. Elle a permis d’enrichir la compréhension d’un long processus, toujours plus ou moins actif, que celle de démantèlement ne pouvait totalement rendre compte. Rappelons que tout démantèlement relatif à l’industrie nucléaire suppose, spécifiquement, la disparition de toute trace de radioactivité sur le lieu de son exercice. Mais que nous a alors appris, par son extension, cette hypothèse ? Synthétisons-en les traits les plus saillants.

34L’industrie de l’uranium, bien qu’elle fût en France l’indispensable levier pour développer sa filière dite atomique puis nucléaire, paradoxalement, n’a intégré pleinement cette filière que lorsqu’elle a pris fin ; c’est-à-dire lorsque ses restes ont été reconnus dans leur nucléarité, à la suite d’incessants conflits de classement entre acteurs. Ces conflits, à l’intérieur d’une configuration relativement stable dans sa structure, ont mis aux prises : l’exploitant sous des dénominations différentes ; l’État, du local jusqu’au niveau ministériel ; le mouvement associatif dans sa diversité, les « grands élus » et des experts scientifiques très divers eux aussi. L’analyse a montré que la plupart de ces acteurs, par leurs positions sociales, sont restés distants de l’ancien territoire minier. Sur le temps long du processus, il en a résulté, pourrait-on dire, un double recouvrement, mais, en réalité, partiel.

35D’un côté, les déchets radioactifs ont été laissés tant au-dessus qu’au-dessous de leurs lieux de leur production et à proximité, confinés et surveillés, plus ou moins correctement. En ce cas, il s’agit de la quasi-totalité de la masse radioactive, progressivement comptabilisée et répertoriée via des dispositifs et des programmes ad hoc plus ou moins robustes et partagés. Mais une autre part, aussi infime soit-elle, reste orpheline et parfois encore inconnue, soit qu’elle a été dispersée en vue d’usages bien avant les opérations de contention et de veille, soit qu’elle est générée de manière certes limitée, mais continue par les défauts de confinement de la masse. Autrement dit, ce qui a été laissé ne semble pas pouvoir être délaissé totalement.

36D’un autre côté, toute possibilité de mémoire propre au territoire minier a été annexée par les acteurs de cette configuration lors des conflits qui les ont opposés pour fourbir leurs armes discursives. Cette préemption à plusieurs mains a sans aucun doute contribué à étouffer une mémoire du territoire qui, au mieux, s’exerce par à coups et de manière amputée : seuls les échappements incontrôlés des déchets radioactifs peuvent parfois la réveiller sans que les liens efficaces et symboliques avec une histoire minière complète puissent se retisser.

37Finalement, si l’hypothèse du démantèlement-délaissement a pu permettre de déployer valablement cette analyse, elle révèle quelques imperfections. En effet, émergeant de cette situation héritée, un paradoxe ultime demeure sur ce territoire qui fût un temps minier pour sa richesse en uranium sans être alors pleinement relié à l’industrie nucléaire. Ce sont ses restes, reconnus comme déchets radioactifs, qui désormais l’obligent. Leur délaissement ne peut être complètement accompli. À l’échelle des temps humains, il restera partiel, nécessairement. Pour l’heure, il force à une surveillance continue, celle de l’industriel, sans savoir qui pourra la prendre en charge plus tard, si l’oubli ne vient pas tout recouvrir. Ici donc démanteler n’a pu signifier laisser place nette, mais plutôt : laisser gelée et masquée une situation. Peut-être alors faut-il réajuster l’hypothèse par la formulation d’un démantèlement-(dé)laissement.

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Notes

1 La classification des déchets radioactifs répond à deux paramètres : leur niveau de radioactivité et leur durée de vie (radioactive). Il existe ainsi 6 types de déchets, dont les déchets de très faible activité (TFA). A côté de cette classification, après un long temps de latence, la France a décidé de répertorier dans l’inventaire de ses déchets radioactifs la grande masse des résidus de traitement des mines d’uranium (RTMU) dont le niveau d’activité est considéré comme comparable aux déchets TFA. Pour plus de précisions sur ces déchets radioactifs « à côté », voir le site web de l’Agence Nationale des Déchets Radioactifs (ANDRA), [en ligne] URL : https://www.andra.fr

2 La Cogema a été créée en 1976, reprenant les activités de la Division des productions du Commissariat à l’énergie atomique (CEA) : à savoir, l’amont (production du combustible) et l’aval (gestion des déchets) du cycle nucléaire. En 2006, elle prend le nom d’Areva NC et, en 2018, celui d’Orano.

3 Deux voies de concentration du minerai d’uranium existent. Pour les plus fortes teneurs, il subit un traitement chimique en uranate, appelé yellow cake qui prend la forme d’une poudre jaune concentrant environ 75% d’uranium. Pour les minerais peu riches, le procédé utilisé est la lixiviation par l’acide sulfurique, en usine ou en tas. Les minerais en-deçà d’une teneur de 0,02% sont considérés comme des « stériles ».

4 La teneur de coupure est la teneur d’uranium du minerai à partir de laquelle un gisement est rentable. Sur toute la période, cette teneur moyenne est très faible. Pour une tonne d’uranium, il faut extraire environ 600 tonnes de minerai.

5 L’apogée des mobilisations se situe en octobre 1991 avec l’opération « villes mortes » des communes minières.

6 Même si l’ensemble des élus militent pour un territoire propre, la distinction entre « grands élus » (parlementaires, conseillers régionaux) et « élus locaux » (maires des communes minières) permet de montrer les rapports dissymétriques qui s’exercent entre ces deux groupes, les uns, dont le poids politique est très faible, misant sur une continuité de la Cogema ; les autres sur une redéfinition complète de l’avenir de ce territoire.

7 En 1992, les associations mobilisées se regroupent dans la Coordination Limousine Anti-Déchets (CLADE).

8 Les mineurs subissent un plan social (reconversions, licenciements) qui les disperse, vidant le territoire de leur présence active. Quelques uns restent pour les travaux de remise en état. En tant qu’acteur social, ils ne jouent plus aucun rôle.

9 Cette expression, produite par les associations environnementales et antinucléaires, et médiatisée par la presse, est adoptée par les grands élus lorsque les tensions ont été plus vives concernant l’avenir du territoire.

10 On trouve cette définition sur le site web de l’Institut de Radioprotection et de Sûreté Nucléaire (IRSN), [en ligne] URL : https://www.irsn.fr

11 La DmC, à l’intérieur de ses concessions, a des droits qui subsument ceux des propriétaires privés et publics. Par exemple, la rivière la Gartempe qui traverse l’exploitation à Bessines a pu être détournée de son lit.

12 L’IRSN recense 250 sites en France, [en ligne], URL : https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Environnement/expertises-locales/sites-miniers-uranium

13 Leurs dénominations proviennent du lexique minier. Les stériles sont les roches extraites avec une teneur en uranium en-deçà de celle de coupure. Quant aux résidus, sous forme de boues rougeâtres, ils sont issus de la concentration chimique du minerai. En masse, ceux-ci constituent l’équivalent du minerai traité, compte tenu de leur faible teneur. Les eaux d’exhaure, enfin, sont les effluents aqueux évacués des travaux miniers.

14 Ces usages masqués, c’est-à-dire non répertoriés et reconnus ensuite comme mésusages, n’ont été détectés que tardivement, et au hasard, lors de mesures de radioactivité initiées soit par des associations à la demande de particuliers propriétaires, soit par des collectivités locales.

15 Au final, quatre stockages, réalisés le plus souvent par comblement de MCO (2 sur le site industriel de Bessines et 2 un peu plus éloignés) sur les 17 recensés en France accueillent les restes de la DmC : démantèlement de l’usine, des sièges miniers et des résidus, [en ligne] URL : https://www.irsn.fr/FR/ Par ailleurs, les dits stériles ont fait l’objet d’un « réaménagement » par recouvrement et végétalisation. Cet état descriptif ne tient pas compte des stériles et résidus non localisés et dispersés au cours de la période d’exploitation.

16 Rapport de la Commission d’Examen des dépôts de Matières radioactives, juillet 1991, baptisé plus tard « rapport Desgraupes ».

17 Confié au député JY Le Déaut ce rapport, dit « rapport Le Déaut », est publié en avril 1992.

18 Les sites de stockage de résidus sont des Installations Classées Pour la protection de l’Environnement.

19 Y siègent l’administration, les élus, les associations, les syndicats et des experts. Elle est chargée d’informer le public sur les risques présentés par les rayonnements ionisants liés aux activités passées et présentes de la DmC.

20 C’est un laboratoire associatif de mesures de la radioactivité fondé en 1986 à Valence dans la Drôme, suite à l’explosion de la centrale de Tchernobyl.

21 Ce phénomène d’alertes et d’affaires successives en Limousin, mais aussi sur les autres sites miniers en France, conduit le Ministère de l’Environnement à déléguer à l’IRSN un recensement exhaustif. Ce programme, intitulé MIMAUSA (Mémoire et Impact des Mines d’urAniUm : Synthèse et Archives) démarre en 2003. Sa dernière mise à jour date de 2017, [en ligne] URL : https://www.irsn.fr/FR/connaissances/Environnement/expertises-locales/sites-miniers-uranium/Pages/2-Le_programme_MIMAUSA.aspx#.YLXK3B3gopQ

22 Voir article publié dans Le Monde, [en ligne] URL : https://www.lemonde.fr/planete/article/2017/08/04/la-malediction-des-anciennes-mines-d-uranium-francaises_5168667_3244.html

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Pour citer cet article

Référence électronique

Philippe Brunet, « Aux marges du nucléaire français : ce que veut dire démanteler l’industrie minière de l’uranium. »VertigO [En ligne], Hors-série 35 | octobre 2021, mis en ligne le 04 février 2022, consulté le 15 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/33054 ; DOI : https://doi.org/10.4000/vertigo.33054

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Auteur

Philippe Brunet

Professeur des Universités en Sociologie, Université Gustave Eiffel, LISIS, UMR 1326 UGE/INRAE/CNRS/ESIEE, France, courriel : philippe.brunet@u-pem.fr

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