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Dossier: L’aménagement forestier : les enjeux sociaux, économiques et environnementaux

Approches de gestion durable et démocratique des forêts dans le monde

Priscilla Gareau

Résumés

La déforestation, la dégradation des écosystèmes forestiers et les moyens privilégiés pour y remédier, classés sous le terme générique de gestion durable des forêts, sont devenus des sujets importants dans l’agenda politique international depuis les vingt dernières années.  Malgré les piétinements au niveau politique, diverses approches de gestion durable et démocratique des forêts ont été expérimentées à travers le monde.  Cet article recense les événements politiques majeurs menant aux pourparlers internationaux actuels sur la gestion durable des forêts et analyse sous une perspective interdisciplinaire les principales approches alternatives expérimentées à travers le monde.  Ces approches ont été regroupées en trois catégories: écosystémique, intégrée et communautaire.  

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Texte intégral

Introduction

1La déforestation, la dégradation des écosystèmes forestiers et les moyens privilégiés pour y remédier, classés sous le terme générique de gestion durable des forêts, sont devenus un sujet important dans l’agenda politique international depuis les vingt dernières années (Gareau, 2004; Maini, 1994).  Malgré les piétinements au niveau politique, diverses approches de gestion durable et démocratique des forêts ont été expérimentées à travers le monde.  Bien que marginales et émergeantes, ces approches alternatives recèlent des leçons dont il est nécessaire de tirer profit.  Cependant, rares sont les écrits qui recensent, décrivent et comparent ces approches entre elles.  Un tel exercice permettrait d’élargir la vision des acteurs intéressés par la gestion durable et démocratique des forêts, trop souvent figée par un cadre disciplinaire et culturel, et d’initier une réflexion interdisciplinaire sur ce thème.

2Cet article recense donc les événements politiques majeurs menant aux pourparlers internationaux actuels sur la gestion durable des forêts et analyse sous une perspective interdisciplinaire les principales approches alternatives expérimentées à travers le monde.  Suite à un travail de recension et d’analyse de la revue de la littérature, ces approches ont été regroupées en trois catégories: écosystémique, intégrée et communautaire.  Les dimensions prônées par le concept de développement durable traversent chacun de ces trois courants mais de façon plus ou moins marquée : sociopolitique, économique et écologique.  Le niveau d’importance accordé à chacune de ces dimensions, leur genèse et leur univers conceptuel permettent de les différencier.

Politiques internationales et gestion durable des forêts

3La fin des années soixante correspond aux premiers balbutiements de la prise de conscience des problèmes de déforestation et d’iniquité sociale entre les acteurs  bénéficiant des ressources forestières à l’échelle internationale (Blais, 1997; Lanly, 1994).  Époque concordant également à l’émergence des premières critiques du modèle de société basé sur le concept traditionnel de développement, essentiellement axé sur l’économie, et du concept d’écodéveloppement, ancêtre du développement durable, à travers la Conférence des Nations Unies sur l’environnement humain en 1972 (Gareau, 2004).  

4Il faut cependant attendre 1987 pour que ce dernier se popularise grâce à la diffusion du rapport de la Commission Mondiale sur l’Environnement et le Développement (CMED) (Allemand, 1999; Mundler, 1997).  A ce propos, soulignons également l’importance des ouvrages de Sachs (1980) et de Brown (1981), deux initiateurs du concept de développement durable.  On commence alors à parler d’un développement, intégrant les dimensions économiques, sociopolitiques et écologiques, capable de répondre aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs (CMED, 1988; Gendron et Revéret, 2001).  Cette popularisation du concept de développement durable s’étend à divers champs d’activités, dont la gestion des forêts.

5Bien que les événements politiques précédents soient importants, le point de départ des discussions internationales sur la gestion durable des forêts fût le Sommet de la Terre à Rio en 1992 (Blais, 1997; Humphreys, 1996; Kiekkens et Byron, 1997).  De ces rencontres, divers outils juridiques et institutionnels voient le jour pour tenter de réduire la déforestation :  l’Accord international sur les bois tropicaux, Action 21 – Déclaration de principes relatifs aux forêts, la Convention sur la désertification, la Convention sur la diversité biologique, le Groupe Intergouvernemental et le Forum des Nations Unies sur les forêts  (Alyanak, 1994; Hadley, 1994; Institut international du développement durable, 2000; Kiekkens et Byron, 1997; Maini, 1994; Nations Unies, 1993; Pulzl et Rametsteiner, 2002).  Outils nécessaires, mais dont l’efficacité dépend de l’atteinte d’un consensus international qui se fait toujours attendre.  Finalement, mentionnons la tenue du deuxième Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002.

6Malgré les piétinements au niveau politique, certaines approches de gestion durable et démocratique des forêts ont été expérimentées à travers le monde.  Bien que marginales et émergeantes, ces approches alternatives sont le sujet de cet article.  Elles ont été regroupées en trois catégories: écosystémique, intégrée et communautaire.  Les dimensions prônées par le concept de développement durable traversent chacun de ces trois courants mais de façon plus ou moins marquée : sociopolitique, économique et écologique.  Le niveau d’importance accordé à chacune de ces dimensions, leur genèse et leur univers conceptuel permettent de les différencier.  Soulignons qu’en cherchant à simplifier la complexité de ces approches pour les inscrire dans des catégories, certains thèmes se chevauchent, la délimitation entre ceux-ci étant souvent floue et on perd souvent en nuances.  

L’approche écosystémique

7Née dans les années trente aux États-Unis, l’approche écosystémique visait à assurer une protection adéquate de la biodiversité, en réaction aux lacunes de la gestion traditionnelle, dont les interventions n’intégraient pas les caractéristiques des systèmes naturels (Freemuth et McGreggor Cawley, 1998 ; Kennedy et Quigley, 1998; Knight,1998; Szaro et al.,1998).  Alex S. Watt serait le premier auteur ayant écrit sur l’approche écosystémique appliquée à la foresterie (Watt, 1947).  Les biologistes décriaient notamment l’incapacité de ce mode de gestion à tenir compte des échelles spatiales et temporelles des systèmes naturels ainsi que leurs limites à se régénérer.  Le concept d’écosystème est ainsi apparu.

8Dans cette conception, l’environnement est perçu comme plusieurs sous-systèmes en interaction les uns avec les autres (CRDI, 2001).  De celle-ci résulte la gestion écosystémique dont les fondements peuvent se résumer à la prise en compte de la résilience des écosystèmes, de la capacité de leur régénération et des interactions entre leurs constituantes (Environnement Canada, 1996; Grumbine, 1994; Knight,1998; Lackey, 1998; Slocombe, 1998).  D’autres pays occidentaux ont également suivi le pas en expérimentant l’approche écosystémique.  Citons, par exemple, le Canada, la Finlande et la Suède (Binkley, 1999; Pedynowski, 2003; Slocombe, 1998; Tomalty et al., 1994).

9On remarque une évolution de l’approche écosystémique à travers le temps.  Elle passe d’un concept basé essentiellement sur un savoir écologique à un concept intégrant également les dimensions sociopolitiques.  Cependant, cette transition ne se fait pas si clairement.  Il est ainsi possible de distinguer deux visions distinctes dans la revue de la littérature: celle des sciences naturelles et celle des sciences humaines.

10Dans la première, celle des écologistes, l’approche écosystémique vise avant tout à gérer les composantes de l’environnement comme des écosystèmes afin de maintenir leur intégrité et leur capacité de régénération (Coates et al., 2003; Emmingham, 2002; Leskinen et al., 2003; Macdonald et al., 2004; Russell-Smith et al., 2003; Timoney, 2003).  L’important est d’avoir une connaissance approfondie des écosystèmes forestiers en vue d’établir des pratiques inspirées de la nature.  C.S. Holling est un des pionniers ayant écrit sur l’importance d’utiliser de telles pratiques forestières et sur le concept de résilience (Holling, 1978, 1986).  L’utilisation des sciences et des technologies revêt une grande importance.  

11Dans la deuxième vision, celle où gestionnaires, sociologues, politologues et géographes prédominent, l’approche écosystémique est un moyen de gérer l’intégrité des écosystèmes tout en tenant compte des facteurs sociopolitiques et économiques (Environnement Canada, 1996;Grumbine, 1994; Lackey,1998; Pedynowski,  2003; Sexton, 1998 ; Slocombe, 1998; Szaro et al.,1998; Yung et al., 2003).  Par facteurs sociopolitiques et économiques, on entend par exemple : une planification de la gestion forestière qui intègre un suivi à long terme, des critères et des indicateurs pour évaluer les résultats et une flexibilité capable de rallier les différentes parties prenantes (stakeholder) (Environnement Canada, 1996; Forget et Lebel, 2001; Grumbine, 1994; Tomalty et al., 1994; Lackey, 1998; Sexton, 1998 ; Slocombe, 1998 ; Szaro et al.,1998).  Soulignons que l’intérêt des sciences humaines pour ce sujet est relativement jeune et que la conception des écologistes prédomine en matière de gestion forestière, du moins au Canada.

12Malgré une volonté d’intégrer les dimensions sociales, politiques et économiques à cette approche, la dimension sociale demeurerait un point faible.  Divers auteurs étudiant des expériences basées sur l’approche écosystémique soulèvent les lacunes suivantes: le manque de transparence, la faiblesse des mécanismes de participation publique et de concertation afin de permettre un accès équitable à tous les acteurs sociaux au processus décisionnel (Freemuth et McGreggor Cawley, 1998 ; Gareau, 2000 ; Higgins, 1999; Smith et al., 1999).

L’approche intégrée

13L’approche intégrée émerge dans les années quatre-vingt-dix, dans certains pays occidentaux, pour pallier aux lacunes de la gestion sectorielle à assurer une planification équitable entre les usages socioéconomiques, dérivant de l’exploitation des ressources naturelles, et les acteurs sociaux sous-jacents (Bertrand et Martel, 2002; Binkley, 1999; Gareau, 2000; Lämås et Eriksson, 2003; LaPierre, 2002; Margerum, 1999; Martel, 2000).  Plusieurs acteurs dénonçaient notamment le privilège accordé par le gouvernement à un usage, l’exploitation forestière, au détriment des autres, activités récréotouristiques, conservation de la biodiversité, chasse et pêche, récolte des ressources non ligneuses, etc. (Arnoud, 1999; Blais, 1997; Québec, 1991; Regroupement pour un Québec Vert, 1988).

14L’approche intégrée vise donc, à travers une approche holistique, à tenir compte de l’ensemble du territoire faisant l’objet de la planification ainsi que des différents usages et acteurs qui y sont liés (Margerum, 1999).  Elle est avant tout axée sur l’aménagement multiressources des forêts, via la science et les technologies, et sur la participation des « parties prenantes » (stakeholder) dans le processus décisionnel (Bertrand et Martel, 2002; Lämås et Eriksson, 2003; LaPierre, 2002; Margerum, 1999).  Soulignons que la dimension technoscientifique prend une place prédominante tout comme dans la gestion écosystémique.  Plusieurs auteurs confondent même « gestion des écosystèmes », « gestion par bassin versant » et gestion intégrée (Lapierre, 2002; Margerum, 1999).  Finalement, en analysant la revue de la littérature, on constate que l’approche intégrée est peu développée dans le domaine de la gestion des forêts, comparativement à son application dans le domaine de la gestion de l’eau (Ballweber, 1999; Cobourn, 1999; Courchesne, 1998; Gariépy et Rousseau, 2000; Griffin, 1999; Kenney, 1999).

L’approche communautaire

15L’approche communautaire met l’emphase sur les solutions socioculturelles et politiques pour résoudre les causes fondamentales sous-jacentes à la déforestation (Gareau, 2004).  La foresterie communautaire, appelée également foresterie participative, sociale ou cogestion vise à assurer la durabilité des forêts, en engageant les communautés locales, qui dépendent de ces ressources, dans le processus décisionnel afin qu’elles conservent un contrôle sur les usages et les bénéfices qui découlent de leur exploitation (Blais, 1999; Booth, 1998; Borrini-Feyerabend et al., 2000; Buchy et Hoverman, 2000; Chouinard et Perron, 2002; Hubbard, 2002; Story et Lickers, 1997; Varughese et Ostrom, 2001).

16La foresterie communautaire semble tirer ses origines des pays tropicaux (Besseau et al., 2002).  En effet, alors que dans les pays industrialisés, la gestion des ressources naturelles est sous la responsabilité d’acteurs extérieurs aux communautés locales, l’État et les industries privées, depuis environ deux siècles, elle était encore, jusqu’à tout récemment, dans certaines régions tropicales, sous la responsabilité des communautés locales (Bray et al., 2003; Blais, 1997; Varughese et Ostrom, 2001).

17Au fil des siècles, on retrouve des exemples de gestion collective au niveau local qui semblaient respecter la capacité de régénération des forêts, particulièrement dans les pays asiatiques (Berkes et Feeny, 1990; Ostrom, 1990; Varughese et Ostrom, 2001).  En fait, bien que l’approche participative et la gestion durable des forêts semblent des thèmes relativement récents sur la scène internationale, une relecture de l’histoire montre que ces concepts existaient bien avant (Barsh, 2000; Booth, 1998; Leiss, 1972; Higgins, 1999; McGregor, 2002; Sherry et Johnson, 1999).

18Depuis le Sommet de Rio en 1992 et la popularisation du concept de développement durable, ces modèles de foresterie communautaire ont été expérimentés par d’autres pays.  Plusieurs initiatives ont ainsi vu le jour en Inde, en Afrique, au Cambodge et même au Canada (Antona et Babin, 2001; Besseau et al., 2002; Chouinard et Perron, 2002; Hubbard, 2002; Kalyan et Carson, 2000; McGregor, 2002).  Le Canada semble d’ailleurs être un des seuls pays occidentaux à expérimenter la foresterie communautaire, notamment, à travers son programme de forêts modèles (Besseau et al., 2002; Chouinard et Perron, 2002; LaPierre, 2002; McGregor, 2002; Story et Lickers, 1997).

19En général, les adeptes de la foresterie communautaire présument qu’en laissant la gestion des forêts aux communautés locales, émergeront des construits sociaux et environnementaux respectant l’équilibre naturel, tout en étant équitable et rentable, puisqu’ils estiment que les problèmes environnementaux et les iniquités sociales résultent largement de politiques macro-économiques nationales et internationales (Berkes et Feeny, 1990; Booth, 1998; Song et al, 2004; Varughese et Ostrom, 2001).

20Les fondements de cette approche alternative sont l’action collective et la participation des communautés locales dans le processus décisionnel, afin d’augmenter leur capacité à influencer le système sociopolitique dans lequel elles vivent (empowerment) (Antona et Babin, 2001; Besseau et al., 2002; Borrini-Feyerabend et al., 2000; Chouinard et Perron, 2002; Varughese et Ostrom, 2001).  Ceci sous-entend l’intégration des savoirs locaux et un partage des bénéfices équitables entre les utilisateurs des ressources forestières.  La foresterie communautaire trouve beaucoup d’adeptes dans les communautés dépendantes des forêts, particulièrement chez les communautés autochtones qui ont été souvent exclues du jeu de pouvoir (Booth, 1998; Buchy et Hoverman, 2000; Higgins, 1999; Karjala et Dewhurst, 2003; McGregor, 2002; Sherry et Johnson, 1999; Smyth, 1998).

21Deux types de gestion durable des forêts peuvent être considérés comme des sous-embranchements de la foresterie communautaire : l’agroforesterie et la conservation intégrée.  En effet, l’action collective et la participation des communautés locales y revêtent une importance cruciale et elles ont été expérimentées presque exclusivement dans les pays tropicaux.  Cependant, elles se distinguent à certains niveaux.

22En effet, l’agroforesterie compte sur la mise en commun de techniques agraires et forestières durables, particulièrement celles développées par les communautés locales, comme moyen pour, en premier lieu, subvenir aux besoins fondamentaux de celles-ci, et non pour rencontrer les demandes des marchés internationaux, souvent orientées vers l’exportation (Anderson et Ortsin, 1997; Chepstow-Lusty et Winfield, 2000; Geist et Lambin, 2002).  Les sympathisants de l’agroforesterie font donc le pari que la mise en œuvre de cette approche favorisera un partage plus juste des ressources entre les acteurs tout en conservant les ressources forestières dans les zones où la principale cause de déforestation est l’agriculture non durable.  

23Les partisans de la conservation intégrée, quant à eux, prônent la création de réserves, dont le territoire est divisé en zones de conservation totale et d’utilisation polyvalente restreinte des ressources (Wells et Brandon, 1993; Giroux et Soumis, 2000; Gould et al.,  1998; Hadley, 1994; Hall et al., 2003).  La conservation intégrée tire ses origines du constat qu’en excluant les communautés locales, particulièrement celles dépendantes des ressources forestières, l’objectif de conservation des aires protégées ne pouvait être atteint (Allegretti, 1990; Borrini-Feyerabend et al., 2000; Pimbert et Pretty, 1995).  Ces réserves en intégrant dans le processus décisionnel les communautés locales et un partage équitable des bénéfices veulent améliorer les conditions de vie de celles-ci tout en atteignant leur objectif de conservation (Bray et al., 2003; Uniyal et Zacharias, 2001; Wells et Brandon, 1993).  Les Réserves de la biosphère mises de l’avant par l’UNESCO à travers le monde et les réserves extrativistes au Brésil en sont les modèles les plus populaires  (Allegretti, 1990; Batisse, 2001; Becker, 1999; Castro et al., 2001; Gould et al., 1998; Hall et al., 2003; Jardel et al., 1996; Ola-Adams, 2001).

Discussion et conclusion

24Les trois approches de gestion durable et démocratique des forêts: la foresterie communautaire, la gestion intégrée et la gestion écosystémique, reprennent à leur manière les principes fondamentaux du développement durable évoqués notamment dans les pourparlers internationaux.  Il existe des similitudes et des différences entre les trois approches alternatives recensées.  Il ressort notamment que les approches alternatives développées dans les pays tropicaux sont axées davantage sur le potentiel des individus et des sociétés, alors que dans les pays occidentaux, elles sont principalement centrées sur le potentiel technoscientifique.  On distingue également des disciplines prédominantes dans chaque alternative disposant de bagages méthodologiques différents et par le fait même proposant une gamme de solutions qui éclairent sous de multiples angles la problématique de la déforestation.

25L’approche communautaire, expérimentée majoritairement dans les pays tropicaux, met l’emphase sur les solutions socioculturelles et politiques pour résoudre les causes fondamentales sous-jacentes à la déforestation.  L’accent est mis sur le pouvoir de l’action collective et la capacité des communautés locales à influencer les systèmes sociaux et politiques dans lesquels ils vivent.  En général, les adeptes de la foresterie communautaire présument qu'en laissant la gestion des forêts aux communautés locales, émergeront des construits sociaux et environnementaux qui respecteront l’équilibre naturel, tout en étant équitable et rentable, puisqu’ils estiment que les problèmes environnementaux et les iniquités sociales résultent largement de politiques macro-économiques nationales et internationales imposées aux communautés locales (Berkes et Feeny, 1990; Booth, 1998; Chouinard et Perron, 2002; Song et al, 2004; Varughese et Ostrom, 2001).  On peut critiquer la sous-valorisation du potentiel technoscientifique.

26Les approches alternatives, expérimentées majoritairement dans les pays occidentaux, à savoir les approches intégrée et écosystémique, misent essentiellement sur les solutions technoscientifiques pour résoudre les causes de la déforestation et de la dégradation des écosystèmes forestiers.  Bien que certains auteurs soulignent l'importance d’incorporer les «parties prenantes» (stakeholder) dans le processus décisionnel, via la concertation et la participation publique, on constate certaines lacunes afin d’intégrer les populations locales dans le processus décisionnel, particulièrement celles qui sont marginalisées.  

27L’approche intégrée et l’approche écosystémique des forêts présentent également des distinctions.  Le thème central de l’approche intégrée est une planification des forêts capable de tenir compte de l’ensemble des usages et des acteurs sous-jacents.  En somme, l’idée maîtresse est l'utilisation multiressources des forêts (Bertrand et Martel, 2002; Binkley, 1999; Lämås et Eriksson, 2003; Luxmoore et al., 2002).

28En ce qui concerne l’approche écosystémique, ses adeptes mettent l’emphase sur un aménagement des forêts qui imite les caractéristiques et perturbations naturelles, bien que les auteurs, dont l’univers conceptuel provient des sciences humaines, énoncent également l’importance d’intégrer les facteurs sociopolitiques, notamment les acteurs dans le processus décisionnel, et les facteurs économiques (Coates et al., 2003; Emmingham, 2002;Grumbine, 1994; Lackey,1998; Leskinen et al., 2003; Macdonald et al., 2004; Russell-Smith et al., 2003; Slocombe, 1998; Timoney, 2003).  Ces deux conceptions de l’approche écosystémique reflètent une évolution de l’approche écosystémique à travers le temps.  Elle passe d’un concept basé essentiellement sur un savoir écologique à un concept intégrant les dimensions sociales, politiques et économiques.  Malgré ce changement en cours, la dimension sociale demeurerait un point faible (Purdon, 2003 ; Smith et al., 1999 ; Pedynowski, 2003; Freemuth et Cawley, 1998) .

29Quoi qu’il soit nécessaire d’approfondir l’analyse des forces et des faiblesses de chacune de ces approches afin d’en tirer des leçons pour l’avenir, on peut d’ores et déjà souligner certaines caractéristiques.  Premièrement que la force de l’approche communautaire expérimentée majoritairement dans les pays tropicaux tient dans la prise en compte des dimensions sociales et politiques, alors que celle des approches intégrée et écosystémique, expérimentées principalement dans les pays occidentaux, tient dans leur valorisation du potentiel technoscientifique.

30L’idéal pour la gestion durable et démocratique des forêts serait l’union des forces de ces approches alternatives.  A cet égard, la direction Écosystèmes et santé humaine du Centre de recherches pour le développement international (CRDI), organe du gouvernement du Canada, est un modèle exemplaire.  En effet, en incorporant les principes de l’approche participative dans l’approche écosystémique, le CRDI a innové en réunissant les éléments clés de ces deux approches (CIFOR, 1996; CRDI, 2003; Forget et Lebel, 2001).  

31Finalement, bien que certaines initiatives de gestion durable et démocratique ont vu le jour à travers le monde au cours des vingt dernières années afin de réduire la déforestation et la dégradation des écosystèmes forestiers, celles-ci demeurent très marginales comparativement au mode de gestion forestière prédominant axé essentiellement sur les bénéfices à court terme et la maximisation des profits économiques.  Il n’existe pas de recension exacte sur la superficie des forêts à l’échelle mondiale gérées d’une façon alternative et durable, mais certaines informations peuvent servir d’indicateurs.  Par exemple, la superficie des forêts certifiées à l’échelle mondiale, fin 2000, a été estimée à environ 80 millions d’hectares, soit près de 2 pour cent de la superficie forestière totale (FAO, 2001).  Ce pourcentage correspond sensiblement aux maigres données existantes sur le sujet au Québec et en Colombie-Britannique (Parent et Fortin, 2003; Purdon, 2003).

32Les forêts sont donc loin d’être protégées.  Selon les plus récentes estimations de la FAO, par ailleurs conservatrices, le taux de déforestation dans le monde continue d’augmenter à un rythme élevé, en particulier dans les zones tropicales (FAO, 2001, 2003).  A cette cadence, les forêts et leurs ressources risquent de continuer à se dégrader jusqu’à la rupture des « stocks »,  situation qui s’est déjà produite dans l’histoire de plusieurs sociétés occidentales et qui commence à poindre déjà dans plusieurs zones (FAO, 2000; Romaguer, 2001; Timoney, 2003).  

33Biographie : Priscilla Gareau détient un baccalauréat en biologie et une maîtrise en sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Montréal (UQÀM).  Actuellement, elle étudie l’influence de l’écocitoyenneté sur les politiques publiques liées à la protection de l’environnement et de la santé humaine au sein du programme de doctorat en sciences de l’environnement de la même université.  Ses intérêts de recherche portent sur les approches alternatives de protection et de gestion de l’environnement, l’empowerment et les politiques publiques.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Priscilla Gareau, « Approches de gestion durable et démocratique des forêts dans le monde »VertigO [En ligne], 6-2 | Septembre 2005, mis en ligne le 01 septembre 2005, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/4244 ; DOI : https://doi.org/10.4000/vertigo.4244

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Auteur

Priscilla Gareau

Doctorante en sciences de l’environnement, UQÀM, Présidente, Ambioterra, C.P. St-André, B.P. 32 073, Montréal (Québec) H2L 4Y5, priscilla.gareau@internet.uqam.ca

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