Cette étude a été réalisée grâce au soutien financier de l’INRAE, des régions Bourgogne-Franche-Comté et Île-de-France, dans le cadre du méta-programme SELGEN (Genobees) de l’INRAE, du projet DEVAPIC (ANER-Bourgogne-Franche Comté) et PSDR (Cap-IDF). Nous tenons à remercier très chaleureusement les apicultrices et apiculteurs pour le temps qu’elles et ils nous ont consacré.
- 1 L’Association nationale des éleveurs de reines et des centres d’élevage apicole (Anercea) est une s (...)
1Considérée comme une préoccupation majeure du point de vue de la biodiversité, la disparition des abeilles a peu à peu été érigée en problème public mondial (Dupré et al., 2021). Goulson et al. ont mis en évidence trois causes majeures au déclin des abeilles domestiques et sauvages : les parasites, les pesticides et le manque de fleurs (Goulson et al., 2015). Si les deux premières ont fait l’objet d’une grande attention, l’insuffisance des ressources alimentaires, à savoir le manque de nectar et de pollen indispensables à la vie des abeilles, a été bien moins analysée en dehors des multiples facteurs à l’origine de leur raréfaction : la simplification des paysages agraires sous le coup des remembrements, la fin de la polyculture-élevage et la spécialisation des cultures (Guillerme et Maire, 2018; Fortier et al., 2020b), l’artificialisation des sols, et plus récemment le changement climatique (Darricau, 2021). Écologues, agronomes et géographes ont par ailleurs développé des approches en termes d’évolution des paysages apicoles (Britten et al., 2015; Léhébel-Péron et al., 2015) en montrant l’intérêt d’éléments naturels ou semi-naturels, décrivant des dynamiques de végétation favorables aux abeilles, soulignant le rôle des arbres (Guillerme et al., 2015), mesurant le poids de la fragmentation spatiale (Maire et Laffly, 2015), et cetera. Nous abordons quant à nous la question des ressources en pollen et nectar, non pas sous l’angle de leur disponibilité écologique, mais en interrogeant les formes de leur appropriation sociale et économique par les apiculteurs, à travers notamment la question des emplacements des ruchers. Celle-ci est devenue en l’espace de quelques années un sujet de préoccupation majeure au point de figurer à l’agenda des organisations apicoles, comme l’Anercea1 (Dupré et Fortier, 2022). L’enjeu est d’autant plus fort que le déficit de pollinisation lié au déclin des abeilles et des pollinisateurs, conjugué à la diminution de la production de miel ont conduit les pouvoirs publics à encourager l’installation d’apiculteurs d’une part et à favoriser la transhumance pour leur permettre de faire face aux disettes d’autre part.
2Les ressources indispensables aux abeilles pour assurer leur alimentation et produire du miel se composent principalement de nectar et de pollen prélevés sur des fleurs sauvages (tilleul, bruyère, bourdaine, acacia et autres) et cultivées (colza, tournesol, lavande, et cetera). Pour l’apiculteur, le nectar et le pollen ne constituent des ressources à proprement parler qu’à partir du moment où ses abeilles les transforment en miel. Ces ressources nécessaires et convoitées ne sont pas cultivées par les apiculteurs qui y ont accès selon des modalités qui s’apparentent à un droit d’usage. Selon A. Rey, ce dernier désigne au début du 19e, « le droit réel qui permet à son titulaire de se servir d’une chose appartenant à autrui, spécialement le droit de couper du bois dans une forêt, de faire paître du bétail dans un pacage » (Rey, 2020, p. 4009). Ainsi, on pourrait considérer que l’apiculteur exerce un droit d’usage lorsque ses abeilles se nourrissent sur les terrains d’autrui, ce qui est le cas la plupart du temps. C’est là du reste un des traits de l’activité qui la singularise au sein du monde agricole. Selon quelles modalités l’apiculteur s’approprie-t-il ce dont ses abeilles ont besoin ? La notion d’appropriation renvoie ici aux processus d’acquisition des ressources et n’implique pas la propriété individuelle. Dès lors, quels liens l’apiculteur entretient-il avec les propriétaires de terrain sur lesquels il implante ses ruchers, et avec les autres apiculteurs du territoire ? Comment s’organisent l’accès et le partage du pollen et du nectar en l’absence de règles collectives et du fait que ces ressources ne disposent d’aucun statut juridique clairement défini ? C’est précisément cet ensemble de questions que nous souhaitons documenter en investissant une sorte d’impensé socio-anthropologique au cœur d’enjeux particulièrement vifs aujourd’hui.
3La théorie classique du droit de propriété, qui s’apparente à un pouvoir de domination et d’exclusivité sur les choses, étant inadaptée à la pratique apicole, nous privilégions la notion d’accès. Celle-ci est définie par Ribot et Peluso comme « la capacité à bénéficier des choses, qu’il s’agisse d’objets immatériels, de personnes, d’institutions ou de symboles » (Ribot et Peluso, 2023, p. 30). « Problématiser l’accès […] permet en effet d’envisager la question des usages plutôt que celle des seuls droits, d’échapper au juridisme pour développer une approche plus attentive aux acteurs, à leurs relations et à leur capacité effective à jouir ou à user des ressources disponibles. Il ne s’agit donc plus de savoir qui possède quoi, mais qui est en mesure de profiter de quoi, avec qui et comment » (Ribot et Peluso, 2023, p. 30). Une telle perspective permet ainsi d’attirer l’attention, comme nous le verrons, sur l’importance des réseaux socio-économiques, mais également des rapports de pouvoir à l’œuvre en apiculture.
4Nous montrons qu’en l’absence de réglementation, les apiculteurs fonctionnent sur la base d’un ethos, plus ou moins partagé. Nous mobilisons cette notion en référence à la sociologie des professions où elle désigne « le dénominateur commun à un ensemble d’individus […] pratiquant une activité similaire qui se reconnaissent et sont reconnus comme membres professionnels » (Fusulier, 2011, p. 104). L’ethos renvoie à « l’intériorisation » par l’expérience et l’apprentissage, de normes, de valeurs, de principes éthiques » et implicites conduisant à qualifier ce qui est « bien », « juste », « normal » (Fusulier, 2011, p. 102). En apiculture, cet ethos vise tout particulièrement les emplacements des ruchers, autrement dit l’ancrage territorial permettant d’accéder aux ressources florales. Mettre en lumière cet ethos revient à expliciter ce qui est de l’ordre de l’implicite, et à rendre visibles les pratiques discrètes, sinon secrètes, du monde apicole où, comme le souligne Jamin à propos de la tenderie aux grives, se jouent en silence, mais non sans frictions, des rapports de savoirs et de pouvoir (Jamin, 1977). Dans un contexte de raréfaction et de pression accrue sur les ressources apicoles, l’accès, l’usage et le partage de ces dernières deviennent des enjeux cruciaux pour les professionnels de l’apiculture et dont les apiculteurs en cours d’installation se font particulièrement l’écho : « Les emplacements c’est le nerf de la guerre de l’apiculture ! », résume l’un d’eux récemment installé (apiculteur professionnel, Côte d’Or, 2020). Ils posent la question de la robustesse de cet ethos et de sa capacité à réguler, endiguer des tensions de plus en plus vives, variables selon les contextes.
5Dans un premier temps, nous montrerons en quoi l’accès aux ressources relève non pas de l’exercice d’un droit de propriété, mais s’apparente à un droit d’usage présentant un certain nombre de points communs avec le pastoralisme et la cueillette. Dans un second temps, on examinera comment, en l’absence de réglementation et de statut juridique de la ressource, les apiculteurs ont longtemps cohabité dans un même espace, en référence à un ethos renvoyant à des codes plus ou moins établis en vue du partage de la ressource. Enfin, nous verrons comment, sous l’effet conjugué d’une pression apicole accrue et d’une raréfaction des plantes mellifères, cet ethos joue de plus en plus difficilement son rôle de régulation, avec pour conséquence d’accroître les phénomènes de concurrence et de compétition entre apiculteurs.
- 2 L’apiculture urbaine présente dans Paris et sa proche banlieue obéit de fait à des logiques spécifi (...)
6Cette réflexion est le fruit d’enquêtes successives réalisées entre 2016 et 2022. Une première série d’entretiens (48) a été effectuée en Bourgogne-Franche-Comté et en Île-de-France. Ils nous ont conduites à documenter la pluralité des systèmes apicoles notamment du point de vue de l’ancrage territorial, des miellées et des stratégies d’accès à la ressource florale. La diversité des systèmes (sédentaires et transhumants) et des apiculteurs – débutants et expérimentés – a permis de mieux comprendre les pratiques liées aux emplacements, leurs enjeux et leur évolution dans le temps. Le Bassin parisien se caractérise en effet par une densité d’apiculteurs amateurs et une configuration géographique et agricole (grandes cultures et forte urbanisation) posant de manière singulière la question des ressources2. Le terrain Bourguignon présente quant à lui l’intérêt de compter un nombre important d’apiculteurs professionnels, une diversité de paysages et donc de ressources apicoles, et une dynamique d’installation soutenue. Cette dernière a fait l’objet d’un approfondissement analytique à partir d’une seconde série d’entretiens qui a permis de saisir une intensification des problèmes rencontrés par les jeunes apiculteurs professionnels installés, notamment en termes d’emplacements (8 entretiens). Enfin, cette réflexion s’est également appuyée sur les échanges qui ont eu lieu lors de la table ronde organisée par l’Anercea en janvier 2022 et sur les entretiens approfondis que nous avons conduits ensuite auprès de certains de ses membres. Ce volet d’enquête complémentaire s’est focalisé sur la question des emplacements, l’état de la ressource mellifère et l’évolution de la sociologie apicole sur les 30 dernières années. Il a permis d’avoir un aperçu de ces questions à l’échelle nationale et dans le temps long. Le dialogue avec le monde apicole initié à cette occasion a confirmé ce que les entretiens les plus récents conduits en Bourgogne laissaient entrevoir : l’accès à la ressource est aujourd’hui une préoccupation largement partagée au sein de l’hexagone, à laquelle les nouveaux installés se trouvent tout particulièrement confrontés. Au total donc, une soixantaine d’entretiens compréhensifs enregistrés et intégralement retranscrits, ont alimenté ce corpus auxquels s’ajoutent les débats très riches suscités par l’Anercea à l’occasion de ses rencontres annuelles.
7L’apiculture fait appel à des ressources singulières, le nectar et le pollen, dont le statut juridique est non défini. Celles-ci interrogent la pluralité des formes d’appropriation de la nature et mettent en lumière différents modes de relation à la terre et à la propriété (Bruno et Cary, 2023). Échappant au droit de propriété, l’accès au nectar et au pollen entretient une relative proximité avec les droits d’usage de l’Ancien Régime comme la cueillette et le pastoralisme et plus largement avec les travaux actuels sur les « communs » qui revisitent et réhabilitent la propriété collective notamment dans une perspective écologique (Ostrom, 2010; Dardot et Laval, 2014; Coriat et al., 2015; Vanuxem, 2018), tout en s’en distinguant par certains aspects.
- 3 Il faudrait ajouter également le miellat, une substance produite par des insectes qui ingèrent la s (...)
8Le pollen et le nectar des fleurs sont essentiels à l’alimentation des abeilles et à la production de miel3. Le premier joue un rôle primordial dans le développement de la colonie, tout en favorisant également la résistance des abeilles et en réduisant la mortalité hivernale (Pascuale et al., 2018). On estime qu’il faut 13 à 34 kilos de pollen d’origines différentes, par an et par colonie pour assurer sa bonne santé : « si pour nous, c’est cinq fruits et légumes, pour nos abeilles, ce serait plutôt 3 pollens » (Darricau, 2022, p. 219). Les abeilles ont également besoin de nectar, un composé biochimique à base de sucre et d’eau dont elles se nourrissent et à partir duquel elles produisent du miel. Certaines plantes ont une valeur nectarifère très importante (qui reste toutefois soumise aux conditions climatiques), mais ne produisent pas ou très peu de pollen (luzerne, lavande), d’autres au contraire sont exclusivement pollinifères (maïs, peuplier, plantain), d’autres enfin sont polyvalentes (colza, saules, trèfle blanc, pissenlit, prunier, framboisier, marronnier d’Inde, et cetera).
- 4 Ces catégorisations correspondent aux trois grands modes d’occupation de l’espace aujourd’hui en vi (...)
- 5 À ceci près que les apiculteurs sont très dépendants de ceux qui produisent ou entretiennent de tel (...)
9Pollen et nectar sont indispensables aux abeilles et deviennent donc des « ressources » potentielles. Ils ne sont pas produits par l’apiculteur et sont disponibles en plus ou moins grande abondance sur une importante diversité d’espaces quels que soient leur localisation (urbains ou ruraux), leur qualité (hortus, silva, ager, saltus)4, leur statut (cultivés ou sauvages), leur propriétaire (privé et public), leurs taille et morphologie (haies, champs, bords de route, balcons, vergers, jardinières, cimetières, et cetera). La littérature juridique est muette quant aux statuts du pollen et du nectar qui constituent donc des impensés. Nous proposons pour l’heure de les apparenter à la catégorie de res nullius. Les res nullius désignent les choses sans maître, c’est-à-dire celles qui ne sont pas appropriées, mais sont susceptibles de l’être comme le gibier, tandis que les res communis concernent les choses dont l’usage appartient à tous et que nul ne peut s’approprier individuellement (air, lumière) (Cornu, 2018). N’appartenant à personne en particulier, ils sont donc susceptibles d’être appropriés par tout un chacun, à commencer par les apiculteurs5. C’est là un des traits de l’activité dont Réaumur (1683-1757) – entomologiste réputé – disait en son temps qu’elle « n’exige ni engrais, ni labours, ni semences » (dans : Hamet, 1865, p. 26). Il revient donc aux apiculteurs, selon une combinaison associant droit foncier et droits d’usage, d’accéder à ces ressources cultivées ou issues d’espaces « naturels ».
10L’apiculteur entretient un mode de relation à la terre et au foncier qui s’accommode mal de la propriété privée. Cela tient à la nature de l’abeille qui est un insecte volant mi domestique-mi sauvage que l’apiculteur ne contrôle que partiellement (Marchenay, 1993). Comme les apiculteurs le rappellent volontiers : « on ne lui met pas un fil à la patte » ; « on ne l’attache pas avec une ficelle ». Les clôtures, les barrières, les bornes de propriété, le cadastre ne la concernent pas. Mais cela renvoie aussi au fait que l’apiculteur est tributaire d’une ressource qu’il ne produit pas lui-même et dont la distribution varie dans l’espace et le temps et en fonction des conditions météorologiques. De fait, l’apiculteur est rarement en possession des terrains sur lesquels il implante ses ruchers. Il en négocie l’usage auprès de leurs propriétaires respectifs pour y déposer temporairement ses ruches. Cette autorisation repose le plus souvent sur un arrangement oral. La location d’un emplacement assure le gite, mais pas nécessairement le couvert aux abeilles. Pour se nourrir, ces dernières évoluent dans un rayon de 3 kilomètres (parfois davantage), et vont butiner, selon les cas, soit chez le détenteur du fonds où est établi le rucher, soit chez les voisins qui ne sont pas consultés ni même connus de l’apiculteur. Mais c’est bien le propriétaire foncier de l’emplacement qui est rétribué, en miel le plus souvent – entre 8 et 25 kilos par rucher selon sa taille. Certains apiculteurs en font un véritable principe auquel ils ne souhaitent pas déroger. Toutefois, des organismes comme l’Office national des forêts (ONF) qui accueille beaucoup de ruches sur ses domaines, établissent des conventions écrites avec les apiculteurs et fixent un loyer (autour de 3,5 euros/an et par ruche, ou 8 kilos de miel/petit rucher), se soustrayant ainsi à cet usage fort ancien qui remonte au Moyen-Âge (Marchenay, 1985) et se maintient jusqu’au 18e siècle (Boyer, 1906). La pollinisation peut également intervenir comme monnaie d’échange, l’usage du terrain est alors « compensé » par le service rendu par les abeilles aux plantations alentour, voire par le simple plaisir d’accueillir chez soi des hôtes prestigieux.
- 6 Il est probable que ces chiffres aient été revus à la hausse depuis.
11L’accès aux ressources apicoles relève donc d’une combinaison entre d’un côté, un usage du foncier agricole qui serait presque classique s’il ne concernait pas un espace aussi restreint et ne donnait pas lieu à une rétribution en nature, et de l’autre, un usage des ressources florales environnantes. Celui-ci est implicitement associé à l’autorisation de poser ses ruches, sans être pour autant garanti. Les ressources florales fluctuent en effet selon les conditions météorologiques et l’occupation des sols autour du rucher sur lesquelles l’apiculteur n’a pas de prise. Par ailleurs, la qualité des emplacements est elle-même sujette à une forte variation : 10% d’entre eux sont renouvelés chaque année (ADA, 2016)6. En dehors de leur potentiel, laissé à l’appréciation de l’apiculteur et qui renvoie à des micro-conditions climatiques, cette instabilité est liée à des transformations dans le périmètre de butinage susceptibles de remettre en cause la valeur voire l’existence des emplacements (coupe à blanc d’une forêt, construction d’habitation, installation d’un élevage industriel, travaux, et cetera).
12L’accès aux ressources mellifères, disponibles à certains endroits et en certaines saisons, fait écho aux anciens droits d’usage consentis au Moyen-Âge aux communautés villageoises sur les biens communaux, et assortis de règles spécifiques. C’est le cas du pacage et de la cueillette auxquels l’apiculture peut s’apparenter, mais seulement dans une certaine mesure.
13L’accès au pollen et au nectar sur des terres communes et privées renvoie clairement à la cueillette. À la notion de quasi-gratuité que ces deux activités partagent, s’ajoute l’idée d’une géographie secrète (des « bons coins ») et d’une abondance parfois prodigieuse qui souligne l’aubaine qu’elles peuvent représenter. Mais à la différence de la cueillette, le prélèvement de nectar et de pollen par les abeilles ne porte nullement atteinte à la propriété d’autrui et surtout ne présente pas de risque d’appauvrissement des ressources. Au contraire, loin de stériliser les milieux, les abeilles en tant qu’insectes pollinisateurs favorisent la biodiversité et le développement des écosystèmes. Le « service de pollinisation » apparaissant toutefois comme un argument rhétorique au service des abeilles domestiques et de l’apiculture (Dupré et al., 2021), et ce au détriment des pollinisateurs sauvages intervenant pourtant très fortement dans ces processus. La pollinisation s’inscrit de fait dans un régime de réciprocité (Vaissière, 2018) à trois bénéficiaires : l’agriculteur qui met son terrain à disposition et voit ses récoltes fructifier, l’apiculteur et ses abeilles productrices de miel bien sûr, mais également la société à travers le service rendu aux écosystèmes. On parle désormais de « service écosystémique » à propos de la pollinisation (Beyou et al., 2016). Certains apiculteurs se sont d’ailleurs spécialisés dans cette activité qu’ils pratiquent dans le cadre d’un contrat de pollinisation (Mugnier, 2020). En dehors d’un cadre privé, on estime que c’est la société qui en tire en effet bénéfice, contrairement à la cueillette qui ne profite jamais à d’autre qu’au cueilleur. Ce dernier pouvant du reste compromettre les ressources en cas de prélèvements excessifs (Coujard, 1982).
- 7 Le Groupement pastoral (GP) est une structure d'exploitation collective qui réunit au moins deux él (...)
- 8 Une Association foncière pastorale (AFP) est un regroupement de propriétaires de terrains (privés o (...)
14L’apiculture entretient également des proximités avec une autre activité héritée des anciens droits d’usage, le pastoralisme, mais avec là encore plusieurs limites. L’utilisation des parcours, ces espaces pâturés non détenus par les éleveurs qui sont l’extension de la vaine pâture, y fait écho. Le pastoralisme met aujourd’hui à l’honneur le saltus, « archétype du commun » (Eychenne et Noûs, 2022, p. 113), voire la silva méditerranéenne (Étienne et al., 1994), et parfois même certaines parcelles agricoles dont il valorise les restes ou maitrise l’enherbement, en viticulture par exemple (Dupré et al., 2017). En termes de pâturage, l’abeille rappelle sa singularité : elle est susceptible de couvrir l’entièreté des zones ayant des ressources florales disponibles, indépendamment de leurs statuts, et sans qu’il ne soit possible de lui en restreindre l’accès. Par ailleurs, comme dans la cueillette, l’accès au nectar et au pollen en apiculture est fondamentalement individuel là où le pastoralisme s’adosse souvent à des formes d’organisation collectives et instituées, tant du point de vue de la gestion du troupeau en estive que de l’emploi d’un berger via les Groupements pastoraux7 ou les Associations foncières pastorales8, qui constituent un « outil phare » du pastoralisme reposant sur une « forme souple de relation contractuelle entre le propriétaire du fonds et l’exploitant de l’herbe située sur ce fonds » (Barrière et Bes, 2017). Au-delà de ces distinctions, l’idée d’un service rendu à la société constitue un point commun évident entre pastoralisme et apiculture. En effet, les systèmes pastoraux contribuent à la prévention des incendies sous couvert forestier méditerranéen, des avalanches et à la fermeture des paysages en milieu montagnard.
15Ce détour par la cueillette et le pastoralisme a permis de situer l’apiculture dans un faisceau de droits d’usage anciens. Réactivés et remodelés, discrètement, mais fermement codifiés, ces derniers illustrent les modalités d’accès aux ressources par l’abeille et l’apiculteur. Il a permis également de souligner la réciprocité qui caractérise les liens entre apiculture et société, à travers cet échange de « services », expliquant en partie le faible coût des emplacements. En revanche, les rapports sociaux qui s’instaurent entre apiculteurs prennent un tout autre relief dans la mesure où aucune loi ne régit l’utilisation de la ressource.
16L’apiculture est profondément ancrée dans les territoires qui constituent potentiellement autant de milieux ressources, c’est-à-dire d’espaces susceptibles d’accueillir des ruchers (Adam et al., 2020). Aucune réglementation n’existe toutefois en matière d’accès et de partage de la ressource mellifère. Les apiculteurs doivent donc s’ajuster les uns par rapport aux autres dans la construction de leur exploitation. En l’absence de normes, s’est peu à peu constitué ce que nous avons appelé un ethos apicole, destiné à régler la conduite de chacun en matière d’emplacement. Cet ethos est profondément marqué par un secret étroitement corrélé à des formes de savoir et de pouvoir qui sous-tendent les relations entre apiculteurs et leurs façons de cohabiter au sein d’un même espace.
17Pour l’apiculteur tributaire de ressources inégalement distribuées dans l’espace et dans le temps, la question des emplacements est un enjeu majeur. Il doit veiller à ce que ses abeilles disposent de pollen et de nectar en qualité et en quantité au cours de la saison (ruchers sédentaires), voire déplacer une partie d’entre elles pour obtenir des récoltes abondantes et diversifiées (transhumance) ou simplement les nourrir en cas de disette. Ce qui conduit à s'interroger sur la manière dont l'apiculteur prend place dans l’espace pour accéder aux ressources dont ses abeilles ont besoin. Cette inscription dans le milieu est étroitement liée à la manière dont l’apiculteur conçoit son exploitation apicole. Le projet, sa taille, ce qui fait ressources pour lui dans le territoire, ses contraintes de temps et de déplacements qui renvoient à l’organisation du travail, de même que sa capacité à mobiliser ses réseaux (familiaux, amicaux) pour dénicher des emplacements propices sont autant de facteurs qui obéissent à des logiques et à des formes de rationalité propres à chacun (Dupré, 2020). Cet ensemble de paramètres contribue au caractère plus ou moins éclaté, étendu, à géométrie variable de l’exploitation apicole. Mais le plus souvent, l’objectif est « d’arriver à faire des boucles » pour faciliter « la tournée » des ruchers et éviter ainsi d’avoir une trop grande distance à parcourir de l’un à l’autre, même si « on a toujours des ruchers un peu excentrés », note cet apiculteur installé dans le Morvan (2019). Et d’ajouter : « Quand on a 500 ruches, on arrive à englober une zone assez large pour qu’on n’ait pas tous ses œufs dans le même panier ». L’exploitation apicole s’apparente ainsi à une constellation de ruchers de différentes tailles (de 25 à 40 ruches, voire plus), discrètement posés dans le territoire, équivalent à une sorte d’archipel au sein duquel l’apiculteur se déplace à intervalles réguliers pour suivre son cheptel, veiller à l’état de santé de ses colonies, effectuer toute une série d’opérations en rapport avec la production et la récolte de miel. L’apiculteur disposant par ailleurs rarement du monopole sur un territoire donné, l’aire de butinage de ses abeilles recoupe parfois, chevauche, s’enchevêtre avec celle d’autres cheptels avec lesquels lui et ses abeilles doivent donc cohabiter.
- 9 À l’exception de dispositions adoptées dans le cadre des Mesures agri environnementales apicoles qu (...)
- 10 La notion de « bon emplacement » est toutefois à relativiser. Elle est en effet susceptible de vari (...)
18Comment caractériser cet espace au sein duquel gravite l’apiculteur ? Peut-on parler de territoire apicole ? Certes, la location des terrains sur lesquels il implante ses ruchers et leur inscription dans des rapports sociaux impliquant une pluralité d’acteurs (agriculteurs, forestiers, propriétaires, et cetera) justifient le recours à cette appellation. Néanmoins, il s’agit d’un territoire particulier à plus d’un titre. En dehors du rucher, ses délimitations géographiques sont vagues, invisibles, toujours chez les autres et ses contours sont calqués sur les usages apicoles. Elles évoluent au fil du temps et des saisons étant donné les incertitudes et les aléas qui pèsent sur la production de nectar et de pollen. L’apiculture déjoue ainsi les frontières, les limites, les bornages qui caractérisent à l’inverse l’activité agricole, et permet d’entrevoir un autre rapport à l’espace du fait notamment de la mobilité lors des transhumances qui constituent des extensions temporaires de l’exploitation. L’accès à ces ressources n’est par ailleurs régi par aucune règle collective, critère pourtant essentiel pour l’anthropologue Godelier dans la qualification d’un territoire car il est censé garantir « à tout ou partie de ses membres des droits stables d’accès, de contrôle et d’usage portant sur tout ou partie des ressources qui s’y trouvent » (Godelier, 1984, p. 112). Le code rural ne mentionne pas les modalités de partage des ressources entre apiculteurs, ni même la distance entre les ruchers9. Il met principalement l’accent sur l’éloignement de ces derniers vis-à-vis des habitations, des établissements à caractère collectif (écoles par exemple), des propriétés privées et des voies publiques dans une perspective de sécurité (Colson, 2013). Le souci du législateur étant de limiter les risques de piqures par les insectes. Au final, l’absence de statut juridique clairement défini de la ressource – ni bien commun, ni res nullius – et de règles en matière de partage et de droit d’accès place les apiculteurs dans une situation de compétition potentielle les uns par rapport aux autres. L’accès au nectar et au pollen relève d’une logique individuelle, voire individualiste. Le phénomène de concurrence est d’autant plus vif que, comme dans la cueillette, tous les emplacements ne se valent pas. On retrouve ici le parallèle avec les « bons coins » à champignons ou à myrtilles10. En l’absence de réglementation, comment s’effectue le partage de la ressource ?
19Les pratiques en matière d’emplacement sont sous-tendues par un ensemble de comportements, de codes tacites, implicites, conscients, qui renvoient à un métier ou une activité et que nous avons appelé « ethos » apicole. L’étymologie de ce terme vient du grec ancien qui signifie la manière d’habiter un lieu, de le faire sien ensemble. C’est bien ici le cœur de la question : s’approprier – faire siennes – des ressources non régies par le droit et convoitées par chacun au sein d’un espace géographique donné. Jorro en propose une définition qui permet de conjuguer ce premier sens avec celui emprunté à la sociologie du travail : l’ethos, souligne-t-elle, « permet l’adéquation entre la pratique et le monde » (Jorro, 2009, p. 264), c’est-à-dire, dans notre cas, la manière de prendre place, de cohabiter avec les autres apiculteurs dans un territoire dont les contours restent mouvants et souples.
- 11 L'éthique désigne un ensemble de principes moraux tandis que l'éthos fait référence au caractère, a (...)
20L’ethos apicole qui se distingue de l’éthique11, s’apparente ainsi à un guide pour régler la conduite individuelle et l’action à plusieurs dans des contextes chaque fois différents, en vue de garantir une certaine paix sociale entre les apiculteurs. Au cœur de cet ethos, figurent les bonnes distances à respecter entre les ruchers des uns et des autres. « Ça ne se fait pas » s’indigne cet apiculteur (Dijon, 2019), de s’installer à proximité d’autrui pour des raisons à la fois sanitaire (transmission des maladies), de pollution génétique (chaque apiculteur disposant de sa propre génétique), mais aussi économique (diminution du rendement en miel en cas de faibles miellées). Aller à l’encontre de ce code suscite au mieux étonnement froissé, aux pires réprobations voire scandale moral :
« Je me souviens une fois, un gars qui avait mis juste en face de mon rucher… un rucher que j’avais en vallée de … Dans la nuit, de l’autre côté de la route, il pose 50 ruches. Oh ! […] Qui a osé faire ça ? Qui m’a fait ça à moi ? Je me suis renseigné. Le pauvre garçon, je le connaissais très bien […]. Je l’avais appelé le lendemain. Je lui ai dit : là, tu as quand même outrepassé la bienséance. Il faut que t’enlèves les ruches ! » (Apiculteur retraité, Landes, 2023)
21Cet ethos relève d’un processus de socialisation : il s’acquiert et se transmet par le biais des instances apicoles locales (syndicats, structures de développement, organisations sanitaires) ou par les apiculteurs eux-mêmes qui accueillent fréquemment des stagiaires dans le cadre de leur formation. Il renvoie, comme nous allons le voir, à des manières d’être entre apiculteurs qui accordent une grande place au secret et à la discrétion, et donne à voir les enjeux de savoirs et de pouvoir autour de l’accès à la ressource.
22« Oh là là ! Si vous vous imaginez que je vais vous dire où sont mes emplacements ! », « J’ai toujours dit à mes jeunes associés : ce que vous devez garder secret, c’est là où vous mettez les ruches ». La question des emplacements, on l’aura compris, relève du secret, de ce qui ne se dit pas. Il est en effet d’usage de ne pas dévoiler leur localisation sinon à des associés, des personnes de confiance, avec qui on a l’habitude de collaborer, y compris à l’occasion de la transhumance. Ce silence fait écho à la dissimulation des ruchers dans le territoire dont on a vu qu’ils sont le plus souvent implantés sur les marges, à l’abri des regards.
23Ce non-dit va de pair avec le silence qui règne au sujet de la productivité en miel des emplacements. « Ce serait mieux de dire aux collègues : tu sais, j’ai fait tant de miel dans telle zone. C’est tentant. Très tentant. Mais non ! Moi, je fuis mes collègues ! » (apiculteur retraité, Landes, 2023). Mieux vaut en effet savoir se taire et éviter ainsi de susciter jalousie, convoitise à propos des emplacements « qui marchent bien » et qui pourraient conduire certains à venir s’installer à proximité. Le silence et la discrétion dès lors qu’il est question des lieux d’implantation de ses ruchers et de leur plus ou moins grande « capacité de rendement » traduisent un rapport aux autres apiculteurs très singulier, marqué par un usage mesuré et contrôlé de la parole. L’échange est loin d’être la règle. Ce sont plutôt les stratégies d’évitement, de mise à distance ou de communication non verbale qui prévalent. Les ruches, même si elles sont simplement posées au sol, signalent sans ambiguïté un rucher, dont l’entretien et le nettoyage disent qu’il est toujours en activité. Il s’agit là d’autant de signes et de codes, accessibles aux initiés, destinés à avertir autrui que l’espace est occupé par un collègue. Et si par hasard un apiculteur s’avisait à s’installer à proximité, on ne manquerait pas de lui signifier son agacement en lui faisant savoir qu’il n’aurait pas dû agir ainsi ou en renversant ses ruches, lui indiquant ainsi qu’il outrepasse les codes en vigueur. Pour autant, les situations observées varient très fortement d’un territoire à l’autre en fonction des contextes, en particulier de l’état de la ressource et de la densité d’apiculteurs. Elles mettent par ailleurs en évidence la plus ou moins grande capacité de ces derniers à dialoguer/échanger entre eux.
24Si d’aucuns cherchent à se maintenir à distance maximale d’autrui à l’image de cet apiculteur qui « essaie d’aller là où les gens ne vont pas. Pour moi, c’est une règle d’or » (apiculteur retraité, Landes, 2023), cette démarche est loin d’être toujours possible. La présence de plusieurs apiculteurs dans un territoire donné nécessite de s’ajuster pour éviter les points de contact ; cela passe parfois par le dialogue pour éviter les conflits, à l’instar de ce jeune apiculteur installé au nord de Dijon pratiquant une transhumance dans le Morvan sur le territoire d’un autre apiculteur (XX) qui y transhumance de longue date :
« XX n’aime pas quand on vient se mettre à côté, c’est pour ça que je suis allé le voir, je lui ai dit : « t’es où ? » (où sont tes ruches ?), pour que ça le gêne pas parce que à (nom de lieu) j’ai un emplacement. Il n’y a pas 500 mètres entre les deux. Mais je ne savais pas qu’il était là, et entre nous deux (YY). Après on a pris une carte : en bleu c’est XX, en rouge c’est YY, et les miens qui vont se mettre là, sur cette limite. » (Apiculteur professionnel, Côte d’Or, 2019).
25On peut donc observer ici et là, des apiculteurs qui entretiennent des rapports de proximité et de confiance et disent fonctionner en bonne intelligence en s’attachant à respecter les codes en vigueur et donc le territoire d’autrui. Mais le plus souvent, dès lors qu’il est question d’emplacements, ce sont plutôt des rapports sociaux discrets, silencieux et à bas bruits qui prévalent.
- 12 D’autant que la valeur d’un emplacement est susceptible de varier au fil du temps : « pendant 5, 10 (...)
- 13 Cette stratégie d’acquisition foncière qui correspond à une forme de privatisation de la ressource (...)
26Cette logique du silence, de la dissimulation, a une fonction distanciatrice et hiérarchique. Elle fait écho aux travaux réalisés à propos de la tenderie aux grives en Ardenne sur les biens communaux (Jamin, 1977; Fortier, 2005) et renvoie dans le cas présent à la distribution des savoirs et aux rapports de pouvoir entre apiculteurs. Dénicher de « bons » emplacements, « c’est compliqué, c’est long » (apiculteur professionnel, Limousin, 2023). Cela repose en effet sur une connaissance fine de l’environnement et la maîtrise d’un ensemble de paramètres (exposition, humidité, densité florale, nature du sol, et cetera) qui se constituent au fil du temps et avec l’expérience12. Autant de savoirs et d’expertises dont on peut aisément imaginer qu’ils sont jalousement gardés et qui concourent à affirmer les compétences, l’autorité et la légitimité de l’apiculteur auprès de ses pairs. À l’image du foncier agricole, les emplacements d’une exploitation apicole constituent un « capital qui s’acquiert au fil des ans et ça ne se négocie pas. Il y en a plein qui ont cherché à savoir. J’ai même été suivi parfois. Mais c’est très précieux » (apiculteur retraité, Landes, 2023). La notion de « capital » a ici toute son importance, elle renvoie à l’idée d’un patrimoine essentiel dans le fonctionnement et la valeur de l’exploitation apicole. On en hérite parfois, on s’attache à le construire, à le préserver, à l’image de l’apiculteur évoqué précédemment qui, dans les années 1980, achetait sa tranquillité en acquérant des emplacements proches des siens : « Je disais : hop, hop, hop ! Là, il va y avoir quelqu’un donc je paie ! ». Et d’ajouter : « J’ai toujours des emplacements en réserve ! Je paie mon loyer annuellement et je les garde. Comme ça, en plus ; ils ne sont pas occupés par quelqu’un ! (rire) » (apiculteur retraité, Landes, 2023). Cette stratégie d’acquisition et de contrôle des « bonnes » places s’effectue dans le cas présent grâce à une forme de générosité, une certaine largesse envers le propriétaire : « j’étais un bon payeur ! » (apiculteur retraité, Landes, 2023). Elle s’est accompagnée, pour cet apiculteur aujourd’hui retraité, d’une démarche d’achat de terrains en vue de consolider de ce qu’on pourrait considérer comme un patrimoine13.
27La neutralisation de l’espace autour du rucher n’est pas sans conséquences sur l’environnement social de l’apiculteur au sens où elle revient à exclure autrui de ces dits emplacements et donc à renforcer la logique d’accaparement des « bonnes » places. La maîtrise des savoirs relatifs à ces derniers et la reconnaissance sociale de l’apiculteur liée en partie à son antériorité dans le territoire participent de l’instauration de rapports de force entre apiculteurs. Dans les zones soumises à forte pression, il semble en effet que ce soient les plus anciens qui détiennent et contrôlent les « bons » emplacements. Phénomène qui tend par ailleurs à se pérenniser du fait que ce « capital » se transmet à des proches, des personnes de confiance, voire tout simplement au moment de la cessation de son exploitation, concourant ainsi à une forme de reproduction socio-professionnelle. « J’ai eu cette chance de reprendre les emplacements, c’était un gros plus » reconnaît cet apiculteur professionnel du Jura (2021), bénéficiant de bâtiments et d’emplacements de « ruchers opérationnels ». D’où la difficulté manifestée par les plus jeunes, en phase d’installation, de « faire leur place » dans des territoires soumis à forte densité. Les recommandations qui leur sont alors adressées étant d’« aller voir, de discuter avec les apiculteurs », comme le précise ce même apiculteur. Ce qui revient, là encore, à privilégier le rôle des anciens qui tendent parfois, selon certains, à s’ériger en « chef » sur un territoire donné et à « gouverner » les emplacements. Ils peuvent en effet être amenés à partager une part de leur expertise avec le nouvel arrivant en lui indiquant tel ou tel emplacement propice pour installer un rucher. Ce partage d’une expérience lentement acquise est une façon d’instaurer une paix professionnelle sur un territoire, tout en en gardant le contrôle. Il s’apparente à un ordre territorial négocié socialement qui passe par la maîtrise de l’accès aux ressources stratégiques et de leur partage. C’est précisément tout l’enjeu de l’ethos apicole, de prendre en charge à travers une série de non-dits, de codes, d’implicites tout ce qui n’est pas institué par le droit. En d’autres termes, de permettre à chacun de cohabiter, autrement dit d’avoir accès au nectar et au pollen, de façon plus ou moins harmonieuse et de « faire territoire » à plusieurs et « sans faire de bruits ». Ce mode de fonctionnement fait écho à l’attitude des apiculteurs vis-à-vis des pouvoirs publics souvent perçus comme une source de contraintes et de restriction des libertés. L’approche socio-historique de l’activité apicole révèle par ailleurs la prise de distance des apiculteurs avec le modèle de développement agricole et ses organisations (Fortier et al., 2020b). Cependant, cet équilibre fragile fondé sur l’ethos qui s’appuie sur le respect des codes en vigueur est mis à mal dans un contexte de pression et de compétition accrues sur les plantes mellifères.
28« Tant que ça mielle, ça ne pose de problème à personne. Mais les années où ça mielle moins, on a l’impression d’être tous en compétition, de partager un gâteau qui est plus petit » (apiculteur professionnel, Limousin, 2023). Ces propos disent à quel point l’accès et le partage de la ressource sont devenus un enjeu crucial. Sous le coup de plusieurs phénomènes, pollen et nectar sont en effet de plus en plus convoités. De nouvelles pratiques et outils voient le jour. Ces derniers remettent en cause l’ethos apicole régissant les emplacements et sont à l’origine de discordes entre apiculteurs.
- 14 Celle-ci s’accroît notoirement. Elle passe de près de 50 000 apiculteurs en 2016, à plus de 70 000 (...)
- 15 Celles-ci passent d’environ 980 000 en 2016 à 1 400 000 en 2021, soit une augmentation de près de 4 (...)
- 16 Les catégories apicoles sont très labiles. On qualifie d’amateurs ceux qui détiennent au maximum 49 (...)
- 17 C’est le cas tout particulièrement des exploitations de plus de 400 ruches qui, en 2021, connaissen (...)
29Les tensions autour de l’accès à la ressource se sont notoirement amplifiées au cours des dernières années du fait de l’augmentation de la population apicole14 et des ruches15 d’un côté, et du caractère de plus en plus aléatoire de la ressource mellifère de l’autre. La progression du nombre de ruches est à mettre en relation avec divers paramètres : l’engouement suscité par la disparition des abeilles qui s’est traduit par une explosion de l’apiculture amateur16, dont la figure a singulièrement évolué (Fortier et al. 2022) d’une part et l’agricolisation de l’activité par les pouvoirs publics autrement dit l’encouragement à la professionnalisation de l’activité en vue de combler le déficit de la production de miel en France d’autre part (Fortier et al., 2020b). Des voix avancent sans ambiguïté : « On est trop nombreux ! », « On a trop parlé de l’apiculture à la télé, partout. Ça fait rêver, c’est un métier qui fait rêver » (apiculteur retraité, Landes, 2023). Par ailleurs, pour faire face à la mortalité des abeilles, les exploitations professionnelles augmentent leur cheptel17. Il en résulte une plus grande densité de ruches sur les espaces propices occasionnant une pression accrue sur les ressources.
30Une telle situation met potentiellement en concurrence les apiculteurs professionnels entre eux, mais aussi les professionnels et les amateurs qui maillent, certes avec peu de ruches, le territoire. À cette augmentation des effectifs des apiculteurs et du nombre de ruches s’ajoutent la diminution et le caractère incertain de la ressource florale qui résultent là encore de plusieurs facteurs combinés. Le changement climatique est devenu une préoccupation majeure, particulièrement marquée dans l’est de la France, en Auvergne-Rhône-Alpes et en Corse (France Agrimer, 2022). Les phénomènes climatiques extrêmes (sécheresses, gelées tardives, précipitations intenses, incendies de forêt) et la réduction de la période d’étalement des floraisons affectent non seulement la disponibilité des ressources, mais aussi la qualité et le temps de butinage des abeilles. Les apiculteurs sont ainsi confrontés à des incertitudes croissantes, à une variabilité des rendements allant du simple au double et à une modification du paysage apicole de la France. Par ailleurs, l’évolution des usages du sol liée notamment au développement de l’agriculture intensive, le recours aux pesticides, mais aussi la diminution de certaines cultures (colza) redoublée par le caractère mellifère moindre de nouvelles variétés (tournesol), participent également à la raréfaction des ressources disponibles. Ainsi, les miellées abondantes sur lesquelles on savait pouvoir compter deviennent aléatoires :
« Le problème du tournesol, c’est que selon les variétés ça donne pas grand-chose. Avant, ici, il y avait beaucoup de tournesol, les collègues me disaient : « il y a dix ans on avait le dilemme : est-ce qu’il faut monter en montagne ou rester sur le tournesol ? » Après, le tournesol, ils ont changé les variétés, donc… Cet été, j’ai mis les ruches dessus, elles n’ont rien fait, rien du tout » (apiculteur professionnel, Jura, 2021).
31Au final, même s’il est difficile à quantifier, on relève un déséquilibre entre besoins et ressources disponibles, propres à attiser les conflits entre apiculteurs, tout particulièrement dans les secteurs riches en plantes mellifères offrant des miellées pures très bien valorisées (acacia, sapin, bourdaine, lavande, et cetera).
- 18 Au moyen de sirop à base de sucre.
- 19 « Le changement d’échelle d’une pratique traditionnelle » est une des explications de la « guerre d (...)
32Pour faire face à la raréfaction des plantes mellifères et éviter de nourrir leurs abeilles18, les apiculteurs sont en effet de plus en plus fréquemment amenés à bouger leurs ruches, c’est-à-dire à pratiquer la transhumance.. Qualifiée également d’apiculture pastorale, la transhumance se développe en France dans la seconde moitié du 19e siècle. Elle concerne principalement les possesseurs de gros ruchers (Lemeunier, 2006). En 2021, elle est très fréquente : 70 % des apiculteurs ayant plus de 150 ruches s’y adonnent (France Agrimer, 2022). Cette pratique, assez systématique aujourd’hui, ne va pas sans poser problème19.
- 20 Conférence du 11 mars 2023, au Sénat, sur le thème « Les pollinisateurs face aux défis du réchauffe (...)
- 21 Voir en particulier les évolutions dans la répartition de la production de miel en France entre 202 (...)
- 22 Communication à la conférence de la Société Centrale d’Apiculture, « Les pollinisateurs face aux dé (...)
33Un premier type de transhumance concerne les déplacements de proximité vers les massifs proches à l’image des apiculteurs de Bourgogne-Franche-Comté qui « vont chercher » du miellat de sapin dans les Vosges, le Morvan ou encore dans le Haut-Doubs. Ces déplacements font alors pleinement partie du système apicole qui prévoit une extension saisonnière et régulière du circuit des ruchers, en jouant d’une complémentarité territoriale plaine/montagne rentrée dans les usages locaux. Le deuxième type de transhumance s’effectue sur de longues distances à l’échelle de la France ou de l’Europe, en lien avec une miellée pure et spéculative. De fait, comme le soulignent Le Conte et Bruneau20, les apiculteurs du Midi, confrontés à des périodes de sécheresse intenses et longues, sont contraints de remonter vers le nord, là où la flore est mieux préservée. Le réchauffement climatique induit de fait une reconfiguration de la géographie apicole attestée par les chiffres21 et relayée sur le terrain. « Plus il fait chaud dans la plaine, plus on produit du miel dans le nord de la France, en Alsace, en Bretagne et en montagne » (apiculteur retraité, Landes, 2023). Cette tendance se confirme à l’échelle de l’Europe. Ainsi, Bruneau22 montre, à partir de données issues de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qu’entre 2008 et 2019, la production de miel aurait doublé au nord, tandis qu’elle se maintient au centre et diminue d’environ 50 % au sud à nombre de ruches constant. Confrontés à une diminution de la ressource, quelques apiculteurs implantés dans les Cévennes, en Haute-Garonne ou encore dans le Tarn n’hésitent pas à endosser le statut de « réfugié climatique » : « On fuit, on quitte notre zone, ce n’est plus possible » (apiculteur professionnel, Limousin, 2023). Ces départs sont par ailleurs motivés par une forte densité d’apiculteurs dans ces secteurs, ce qui exacerbe la concurrence.
- 23 Dans les faits, celui-ci n’est pas pratiqué faute de personnel habilité en nombre suffisant.
34Ces mobilités, étroitement liées aux aléas climatiques, difficilement prévisibles, s’opèrent souvent dans la précipitation. Il importe en effet de réagir vite, dans l’urgence, sans nécessairement disposer d’un temps suffisant pour prospecter de nouveaux emplacements, « roder un circuit de transhumance », ni même « consulter les gens » sur place. Les mouvements de ruches destinés à éviter une disette nourrissent un sentiment mitigé entre compréhension et colère : « il y a des mecs qui sont venus mettre des ruches ici ! des mecs du Jura qui sont venus mettre des ruches au pied de mes ruches ! […] c’est des ruches qui crevaient la faim, ils les ont fait retaper sur le tournesol » (apiculteur professionnel, Côte d’Or, 2021). Ces déplacements réalisés à la hâte, de nuit, et qui doivent en principe faire l’objet d’un contrôle vétérinaire lorsqu’elles ont lieu hors département (Colson, 2020)23 s’effectuent la plupart du temps au détriment du code de bonne conduite relevant implicitement de l’ethos. Lequel semble d’ailleurs de plus en plus ignoré par les nouveaux entrants dans le métier, aux profils très variés, souvent en reconversion comme le suggère cet apiculteur détenteur d’une longue expérience : « La question des emplacements, c’est un sujet que j’abordais peu avant. Maintenant, quand j’interviens en CFPPA (Centre de formation professionnel pour adultes), je suis interrogé là-dessus par les futurs apiculteurs : comment trouver un emplacement ? Un truc aussi basique que ça sur lequel je n’aurais jamais parlé avant ! ». Aux dires des plus anciens, les nouveaux apiculteurs « ne prennent plus le temps de se former en travaillant plusieurs saisons chez des apiculteurs en vitesse de croisière qui leur apprennent les us et coutumes du savoir-faire et du savoir-être » (apiculteur professionnel, Limousin, 2023).
35La compétition pour l’accès à la ressource est d’autant plus vive que la transhumance est encouragée par les pouvoirs publics. Divers instruments, y compris le matériel de transport des ruches, bénéficient de soutiens financiers européens et nationaux24 au titre de la modernisation des ruchers et de la réduction de la pénibilité du travail. Ainsi, l’application BeeGIS pour « Bee Geographic Information System » créée en 2022 par l’Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation (Itsap) et hébergée par le ministère de l’Agriculture permet de faciliter le repérage d’espaces (forêts, milieux naturels et autres) potentiellement riches en ressources mellifères partout en France et donc d’optimiser leur utilisation25. Fondée sur la mise à disposition de plusieurs bases de données26, cette technologie offre dès lors une ressource stratégique pour organiser des transhumances à distance. Celles-ci sont d’autant plus aisées que d’autres outils, comme les balances connectées, permettent de suivre en temps réel les miellées et donc d’identifier les zones et les périodes particulièrement propices pour installer, déplacer et récolter ses ruches. « Le gars, il arrive pas à faire du miel d’acacia. Il se connecte sur internet, il voit qu’à 300 kilomètres de chez lui ça mielle ! Le soir, il charge le camion et il y va ! » (apiculteur retraité, Landes, 2023).
36La technologie, on le voit, tient ses promesses. Elle n’est pas sans conséquence. En favorisant de tels mouvements de cheptel, elle attise la concurrence entre apiculteurs et vient contrecarrer le jeu social : plus besoin de relai local pour surveiller ses ruches transhumantes, plus besoin de se faire connaitre des autres pour trouver sa place, impossibilité pour les locaux de dialoguer avec des autres venus de loin et repartis aussitôt. S’y joue clairement une tension autour de l’échange, du partage et des connaissances : d’un côté, l’accessibilité des données permet à un apiculteur de la Drôme de trouver de l’acacia en Bourgogne sans disposer de compétences particulières en matière d’emplacements. La connaissance perd alors sa dimension secrète et stratégique qui conférait à l’apiculteur un savoir et un pouvoir sur le territoire, le dotant d’un véritable capital. De l’autre, les apiculteurs locaux se trouvent devant le fait accompli en découvrant un matin plusieurs dizaines voire centaines de ruches installées à proximité de leurs ruchers et dont les propriétaires, qualifiés par certains de « hordes sauvages […] (qui) envahissent tels des mercenaires les territoires » (apiculteur professionnel, Limousin, 2021). « Sur l’acacia au printemps, j’ai 2000 ruches qui arrivent près de chez moi, dans un périmètre de 5 kilomètres de large et 10 kilomètres de long » déplore cet apiculteur (professionnel, vallée de Saône, 2022). Bien au fait des us et coutumes, cet autre professionnel avait anticipé les conséquences de ces nouvelles technologies : « Quand j’ai vu ça (la mise en place de balances connectées), j’ai dit : « ouh là, là, c’est une catastrophe si tout le monde sait que la balance qui correspond à tel point GPS donne du miel (rires) ! » Vous allez avoir un voisinage fourni dans les quelques jours, mois ou années à venir ! » (apiculteur retraité, Landes, 2023). Le partage de l’information en temps réel à travers les réseaux de balances connectées explique en grande partie la surfréquentation de certains secteurs avec les problèmes de concurrence qui en découlent. Il suscite, dès lors, de plus en plus de réticences des apiculteurs quant à la propriété et à l’utilisation de ces données, comme l’atteste une enquête réalisée par l’Itsap27.
37Les transhumances font redoubler l’insécurité de l’activité tout en déstabilisant profondément les mondes apicoles. Elles tendent à dessiner une ligne d’altérité établissant une frontière entre « nous » et les « autres » donnant à voir les tensions à l’œuvre et cristallisent les enjeux actuels et à venir. Les autres – posant problème – désignent dès lors les apiculteurs, de plus en plus nombreux, éloignés géographiquement, moralement et professionnellement d’un certain ethos. Ils visent aussi bien les nouvelles pratiques de transhumances adossées à des systèmes fortement capitalisés et intensifs, que les voisins proches géographiquement, mais nouveaux venus dans un métier dont ils ne maîtrisent pas les codes. En effet, pour autant que les transhumants soient au cœur des débats les plus vifs, la concurrence autour des ressources concerne également les apiculteurs d’un même territoire. « Dès qu’on entend des gens qui se prennent la tête, c’est à cause d’emplacements » (apiculteur professionnel, Côte d’Or, 2021). Et le même d’ajouter : « Au global vous avez une concurrence assez importante pour la ressource […]. Maintenant, tout le monde commence à gueuler pour les emplacements : « Machin est trop près », « Là, y’a plus rien », « Pourquoi tu viens là ? ».
38La compétition accrue entre apiculteurs suscite inquiétude et colère et remet en cause l’équilibre fragile qui repose sur le respect d’un certain ethos. Elle génère la montée des prix des emplacements, tout particulièrement dans les zones très convoitées. Les apiculteurs s’indignent d’une concurrence d’autant plus déloyale qu’aucune prise ne peut s’exercer localement, faute d’interlocuteur et de moyens légaux : « Le problème qu’il y a, ça a beau ne pas être moral et éthique, ils ne font rien d’illégal, ces gens-là ! » (apiculteur, Bordelais, 2023).
39En court-circuitant le jeu social et l’économie morale tissés autour des emplacements et fondés sur la réciprocité non marchande, les transhumances favorisent ainsi la marchandisation des emplacements. Il est difficile d’obtenir des données chiffrées. Cependant, la comparaison avec le coût des emplacements sur la lavande, une transhumance très prisée, fournit quelques repères. Selon Thierry Fedon, celui-ci se négocie au minimum de 500 à 700 grammes par ruche en miel de lavande ou l’équivalent en espèces, « le chèque n’étant pas de mise » précise l’auteur (Fedon, 2016, p. 18). L’acquisition de ces emplacements se négocie en effet non pas selon une proximité sociale et géographique, mais en euros et selon les lois du marché foncier. Certains apiculteurs transhumants proposent des compensations aux propriétaires de terrain sans commune mesure avec les pratiques en vigueur reposant sur une rémunération symbolique en miel. D’autres envisagent de spéculer, « de racheter les emplacements auprès des propriétaires pour ensuite les revendre » (apiculteur professionnel, Limousin, 2022) aux voisins et aux collègues transhumants à des prix prohibitifs. Le jeu foncier local se trouve alors indexé sur la demande extérieure plus ou moins forte et marque une rupture profonde dans les formes du partage social de la ressource qui a pour conséquence une transformation des rapports entre apiculteurs.
- 28 La lavande fait exception à cette règle.
40Face à l’arrivée de transhumants prêts à payer des sommes conséquentes pour acquérir des emplacements, l’ancienneté dans le métier et dans la place ne confère plus d’avantages professionnels ou symboliques. La valeur des connaissances lentement constituées et du patient travail social déployé localement autour des ruchers est également ébranlée et substituée par le capital monétaire. La marchandisation des emplacements favorise ainsi une domination économique venue de l’extérieur du territoire. Elle revient en quelque sorte à exproprier les apiculteurs locaux de l’accès à « leurs » ressources stratégiques dont ils ne sont cependant pas propriétaires. C’est bien là que se niche toute la singularité de cette situation qui voit resurgir l’indéfinition juridique du statut des ressources mellifères. L’indignation des apiculteurs renvoie à deux dimensions. La première tient précisément au statut de res nullius du pollen et du nectar et à l’usage qui en est fait ordinairement : des ressources accessibles, mais non privatisées ni monétarisées28. La seconde est la légitimité plus ou moins grande qu’il y a à « consommer » les ressources d’un territoire auquel on est complètement étranger, l’ancrage social donnant droit à l’usage légitime des ressources du lieu.
41La médiatisation mondiale de l’abeille a attiré l’attention sur sa disparition en raison de son rôle déterminant dans la pollinisation, faisant passer au second plan la question des ressources nécessaires et disponibles à son alimentation. L’accès à ces dernières est pourtant devenu une préoccupation majeure ces dernières années comme l’atteste l’un des organisateurs de la table ronde sur ce thème à laquelle nous avons participé : « C’est la première fois qu’il y avait un débat sur ce sujet au sein de l’Anercea […]. Beaucoup d’apiculteurs à la fin de cette table ronde m’ont dit : nous, on était venu que pour ça ! […] Ils avaient tous quelque chose à raconter. Un problème qu’ils ont vécu, qu’ils vivent chaque année. Ça les agace. C’est devenu le problème numéro un » (apiculteur professionnel, Limousin, 2023). Cette mise à l’agenda rompt avec le silence et les non-dits qui ont cours en matière d’emplacements des ruchers et de partage des ressources mellifères.
42L’accès aux ressources alimentaires se pose en des termes singuliers en apiculture du fait du statut de l’abeille, mais aussi du nectar et du pollen. L’activité apicole concerne, en effet, l’élevage d’un insecte, mi-domestique/mi-sauvage, qui fait appel à des ressources non produites par l’apiculture et mal définies juridiquement – ni bien commun ni res nullius. Le droit intervient à la marge en ce qui concerne l’accès et le partage de ces ressources puisque le code rural cadre l’installation des ruchers de façon minimaliste. Les pratiques relèvent d’usages anciens fondés sur la réciprocité et le non marchand et la mise en place d’un ethos professionnel qui permettent aux apiculteurs de prendre place dans le territoire, de l’habiter ensemble, sans empiéter sur l’espace d’autrui. Autrement dit, de se tenir à proximité des ressources tout en maintenant de bonnes distances entre eux. En rendant visibles les modes d’accès à ces ressources, nous avons montré qu’elles sont entourées d’une certaine discrétion, sinon d’un secret contrastant fortement avec les grands récits apicoles et donnant à voir l’entrelacs des relations sociales, mais aussi de pouvoir et de savoir qui s’y jouent. Le maintien de la paix sociale entre apiculteurs s’effectuant au prix d’inégalités dans l’accès aux meilleures places pour ceux qui sont moins bien dotés en capital social et cognitif, comme nous l’avons montré. L’ethos remplit d’autant mieux son rôle qu’il existe une relative adéquation entre l’offre et la demande de ressources mellifères.
43Toutefois, le contexte d’aléas et de changement climatique conjugué à un accroissement de la population apicole et du nombre de ruches s’imposent désormais comme des facteurs importants à même de perturber l’équilibre fragile des places et l’accès à des ressources de plus en plus convoitées. Les tensions entre apiculteurs se multiplient. La concurrence et la compétition grandissent du fait notamment de la pratique de plus en plus courante de la transhumance qui permet de prélever la ressource disponible, indépendamment de tout ancrage social, et moyennant la marchandisation des emplacements. L’ethos apicole censé réguler les comportements de chacun se voit, dans ces conditions, de plus en plus souvent bafoué. Ainsi, considérée comme une solution aux problèmes des ressources, la transhumance repose à nouveaux frais la question de l’usage des ressources, tout en en montrant les limites dans un contexte marqué, par ailleurs, par un surenchérissement du coût de l’énergie.
44La transhumance, préconisée pour faire face au manque de ressources, montre ici ses limites : concurrence accrue pour la ressource, conflits larvés et/ou ouverts entre apiculteurs, cessation d’activités précoces. Le monde apicole se trouve aujourd’hui au milieu du gué : l’ethos ne suffit plus à garantir la paix sociale, mais la régulation juridique plébiscitée par quelques-uns ne semble pas faire l’unanimité dans un monde gouverné avant tout par les usages et profondément attaché à son autonomie et à sa liberté. En outre, le manque de souplesse du droit permet difficilement de réguler l’accès à une ressource qui fluctue dans des proportions importantes selon les territoires, les saisons et les conditions météo. Des chartes de bon voisinage sont à l’étude, mais elles n’ont aucune valeur prescriptive. Par ailleurs, que pourrait une charte face aux aides financières qui encouragent la transhumance en évitant de poser la question de leur pérennité et de leur partage ? Les incitations à la mobilité, au développement de grands cheptels intensifs, font partie du paquet technologique qui sous-tend l’« agricolisation de l’apiculture » (Fortier et al., 2020b). Cette dernière pourrait d’ailleurs évoluer vers un mode de production « hors sol » en ayant de plus en plus recours au sirop de sucre pour pallier les problèmes de disette, et ce, au détriment des ressources mellifères et nectarifères.