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Ce que l’(agro)écologisation des projets de recherche produit sur différentes catégories professionnelles et leurs interactions au sein d’INRAE : étude de cas à partir du projet LAPOESIE

What the (agro)ecologization of a research project produces on different professional categories and their interactions within INRAE: a case study based on the LAPOESIE project
Floriane Derbez, Evelyne Lhoste et Myriam Grillot

Résumés

À travers une étude de cas, nous proposons d’aborder la transition agroécologique sous l’angle de l’évolution des objets de recherche et de la recomposition des identités professionnelles qu’elle produit au sein de l'Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE) en France. Nous nous intéressons ainsi à la manière dont le projet affecte les agents de deux unités de recherche « spécialisées », l’une en productions végétales (arboriculture fruitière), l’autre en productions animales (cuniculture). S’inscrivant dans une perspective de sociologie des sciences et des techniques, l’article montre d'une part que les agents engagés dans la voie de l’agroécologie développent des pratiques de recherche « déviantes » au regard de leurs socialisations scientifiques disciplinaires et, d'autre part, qu'ils font face à des obstacles institutionnels liés à l’organisation de l’institut et au cloisonnement structurel entre productions végétales et animales. Le cadre de travail agroécologique et interdisciplinaire du projet génère ainsi un certain nombre de décalages, frictions et recompositions conduisant à des évolutions dans les manières de percevoir et d’exercer la recherche ainsi que les métiers qui y sont associés.

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Texte intégral

Les autrices remercient les membres des deux unités de recherche qui ont accepté de collaborer à cette enquête, financée par le Métaprogramme METABIO d’INRAE (2019). Nous remercions également les relecteurs et relectrices de la revue pour leurs commentaires constructifs.

Introduction

1L’Institut national de la recherche agronomique – récemment transformé en Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement - s’est construit au sortir de la Seconde Guerre mondiale (1946) pour répondre à un enjeu crucial : « nourrir la France » (Cornu et al., 2018). Afin de répondre au mieux à cette mission, l’institut s’est structuré, d’un point de vue organisationnel, en départements scientifiques et centres de recherches spécialisés, disséminés sur l’ensemble du territoire national.

  • 1 On demande par exemple aux étudiants de choisir entre « PA » (productions animales) ou « PV » (prod (...)

2Tandis qu’au début du 20e siècle, l’activité agricole reposait encore sur des relations étroites et synergiques entre animaux et végétaux (Mazoyer et Roudart, 2002), le mouvement de « modernisation agricole », que l’INRA a contribué à impulser et accompagner, s’est effectué sur la base d’une dissociation entre mondes du végétal et de l’animal (Aubron, 2021). Cette partition entre productions animales et productions végétales structure à la fois l’institut et ses sites expérimentaux (stations et installations expérimentales), mais également l’enseignement agronomique1 et la recherche. Cependant, dès les années 1970, les pratiques agricoles qualifiées de « modernes » suscitent des critiques sous la montée d’enjeux environnementaux et en lien avec les conséquences délétères de l’intensification agricole. Aujourd’hui, un consensus existe sur l’importance de développer des formes d’agricultures (plus) respectueuses de l’environnement, qu’elles soient dites durables, écologiques ou plus récemment agroécologiques. Ce faisant, la recherche agronomique doit elle-même composer avec une série de mots d’ordre réformateurs (Breton et Perrier, 2018), dont l’agroécologie, adopté dans les documents d’orientation de l’institut (Bellon et Ollivier, 2012) peu de temps avant de faire l’objet d’une institutionnalisation par le ministère de l’Agriculture en 2014.

3Si les sciences sociales s’intéressent à la manière dont l’agroécologie transforme les pratiques agricoles et l’agriculture française et particulièrement à la manière dont les agriculteurs s’insèrent dans les dispositifs publics de soutien à l’agroécologie (Compagnone et al., 2018 ; Derbez, 2020 ; Barbier et al., 2022), peu de travaux (Fiorelli et al., 2014 ; Cardona et al., 2018 ; Dedieu et al., 2022) portent en revanche sur les effets de la promotion de l’agroécologie sur l’institut lui-même et ses agents. L’enquête que nous avons déployée nous a permis de saisir ce questionnement sur l’agroécologisation des pratiques en amont, en nous intéressant aux activités de production scientifique des chercheurs de l’INRAE qui s’impliquent dans ce processus.

4Notre cas d’étude porte sur un projet de recherche exploratoire (LAPOESIE) qui vise à étudier les bénéfices de l’association entre arboriculture fruitière et élevage cunicole. Ce projet peut être considéré comme assez inédit dans le sens où a) il conduit des chercheurs issus de différentes disciplines (agronomie et zootechnie) et de différentes unités (géographiquement distantes) à collaborer ensemble et b) il est construit autour de l’hypothèse que lapins et arbres fruitiers formeront une association fructueuse. Or de la même manière que pour les coquilles Saint-Jacques décrites par Callon, rien ne garantit d’emblée que lapins, pommiers et humains parviendront à une telle association. Nous nous sommes donc intéressées, suivant pour ce faire les principes de la sociologie des sciences et des techniques (Woolgar et Latour, 1988 ; Callon et Latour, 2013) et plus spécifiquement de la traduction (Callon, 1986), à toutes les étapes nécessaires à la mise en place de cette forme d’innovation agroécologique. Dans une perspective pragmatiste conséquentialiste (Chateauraynaud, 2016), nous nous sommes également intéressées à ses effets sur les rôles et les places des agents de deux unités de recherche de l’institut. Comment ce projet agroécologique affecte-t-il les agents des unités concernées ainsi que leur positionnement et leur travail ? Nous avons adopté une perspective résolument descriptive, considérant, dans la lignée des travaux engagés sur les lapins par Catherine Mougenot et Lucienne Strivay, « que raconter c’est expliquer déjà, c’est déjà réfléchir » (Mougenot et Strivay, 2011, p. 11).

5L’article est divisé en trois parties. Dans la première, nous décrivons la genèse de ce projet de recherche et présentons notre démarche d’enquête. Dans la deuxième partie, nous nous intéressons à la mise en œuvre du projet. Nous montrons que les coordinateurs rencontrent un certain nombre de freins institutionnels et organisationnels et la manière dont ils parviennent à les contourner. Dans la dernière partie, nous nous intéressons aux effets de ce projet de recherche agroécologique sur les agents qui y participent, mais également sur ceux qui font le choix de rester à distance. Nous montrons qu’il est à la fois générateur de nouvelles ressources pour certains et un facteur de déstabilisation pour d’autres, et qu’il opère finalement comme un révélateur des tensions sur les manières de « faire science », particulièrement au sein de l’une des unités concernées.

Un projet exploratoire à la croisée des sciences agronomiques et zootechniques

Objectifs du projet

6LAPOESIE (le LApin, le POmmier et les bénéfices EcoSystémiques IntErspécifiques) visait à étudier les effets – positifs mais aussi potentiellement négatifs (services et dis-services) – de l’association entre arboriculture fruitière et élevage cunicole. Ce projet a bénéficié d’un financement de deux ans (2021-2023) par un dispositif d’animation et de programmation scientifique interne à l’INRAE : le métaprogramme Métabio2. Il avait pour ambition de démontrer la faisabilité et la plus-value de l’association arboriculture-élevage « lapins en verger de pommiers » en agriculture biologique. Les hypothèses testées étaient que le verger apporterait des ressources alimentaires et améliorerait le bien-être des lapins (enrichissement du milieu de vie, ombrage et protection contre les prédateurs volants). Les lapins pouvaient en retour permettre de gérer l’enherbement, de fertiliser le sol, et éventuellement avoir un effet prophylactique en consommant des feuilles et fruits qui servent d’hôtes à des ravageurs du verger. Un volet sociologique transversal était prévu dès la phase de conception du projet, et consistait à analyser les collaborations entre agronomes et zootechniciens dans ce cadre inédit.

7Le projet s’est déroulé en trois phases expérimentales. Dans les deux premiers essais, des prototypes ont été conçus pour tester différentes modalités de logement des animaux (cage mobile et parc fixe) au verger avec des effectifs d’animaux réduits (24 lapins). Le troisième avait pour but, une fois le prototype stabilisé, d’administrer une « preuve de concept » sur la faisabilité et l’intérêt de cette association, avec 144 lapins.

Unités de recherche et agents impliqués

  • 3 Selon le décret n° 2013-118 du 1er février 2013 relatif à la protection des animaux utilisés à des (...)

8Le projet a mis en relation deux unités de recherche de l’INRAE qui n’avaient, jusqu’alors, jamais collaboré voire, ignoraient leur existence mutuelle. Il impliquait donc des agents dépendant de plusieurs entités organisationnelles, départements scientifiques et centres de recherche, et de niveaux hiérarchiques différents. Il a été porté par une équipe de zootechniciens spécialisée en cuniculture et située à Toulouse qui dispose, sur le même site, d’une installation expérimentale (IE) : le pôle d’expérimentation cunicole (PECTOUL), responsable du soin et de la gestion des animaux utilisés3 à des fins expérimentales, dont ceux impliqués dans les essais LAPOESIE. Le projet a été construit en collaboration avec l’unité expérimentale de recherche intégrée (UERI) de Gotheron (centre INRAE de PACA, Drôme), spécialisée en arboriculture fruitière, sur laquelle ont été réalisés les essais (parcelles de pommiers).

Figure 1. Schéma récapitulatif des collaborations engagées dans le cadre du projet LAPOESIE

Figure 1. Schéma récapitulatif des collaborations engagées dans le cadre du projet LAPOESIE
  • 4 Pour la catégorie « chercheurs », deux corps existent : directeur de recherche (DR) et chargé de re (...)

9L'INRAE distingue deux catégories de personnels : les « chercheurs » et les « ingénieurs, cadres et techniciens » chacun répartis dans différents corps et grades4. La deuxième catégorie rassemble tous les personnels techniques et administratifs, dont ceux qui sont responsables du soin aux animaux expérimentaux : les soigneurs animaliers ou « techniciens en expérimentation animale ». Les rapports entre et au sein de ces différentes catégories d’agents sont structurés par des relations de type hiérarchique. La hiérarchie individuelle (qui dépend du niveau d’études ainsi que de la catégorie de l’agent) se double d’une hiérarchie entre unités (de recherche ou expérimentale) et installations. En effet, l’installation expérimentale de Toulouse (IE) est gérée par des animaliers, mais placée sous la responsabilité de la direction d’une Unité mixte de recherche (UMR GenPhySE), alors qu’une unité expérimentale comme l’Unité expérimentale de recherches intégrées (UERI) est une structure indépendante dotée d’une direction propre.

Matériaux et méthode

  • 5 Cette démarche a été facilitée par la présence régulière de l’une des co-autrices sur le site de Go (...)

10Dès sa construction, LAPOESIE prévoyait un volet d’analyse sociologique, destiné à analyser les effets de la collaboration interdisciplinaire que générerait le projet (production de protocoles expérimentaux – et de connaissances – à l’interface entre agronomie et zootechnie). Aussi, les trois co-autrices de cet article ont été impliquées dans toutes les phases du projet, depuis sa construction jusqu’à ses phases opérationnelles. Nous avons adopté une démarche ethnographique avec des observations participantes5. Nous avons participé à l’ensemble des réunions du projet, depuis sa conception en passant par la mise en place des protocoles expérimentaux et des essais jusqu’à leur évaluation finale. Nous avons ainsi suivi le projet à toutes ses étapes et observé les négociations nécessaires à sa mise en œuvre.

11Ce matériau représente au total une vingtaine de journées d’observation participante et a été complété par une série de 12 entretiens semi-directifs conduits entre l’hiver 2021 et le printemps 2022 auprès d’agents de l’unité de recherche GenPhySE (5 chercheurs en zootechnie, 1 membre du personnel administratif), de son installation expérimentale PECTOUL (4 techniciens en expérimentation animale) et d’agents de l’unité de recherche intégrée de Gotheron (3 ingénieurs agronomes). Nous avons ainsi interviewé les responsables du projet et les personnes qui étaient directement impliquées dans sa mise en œuvre, mais également les directions des deux unités concernées, ainsi que certains agents, notamment des techniciens, qui devaient être mobilisés dans le projet, mais qui s’y sont finalement peu ou pas impliqués. Les personnes enquêtées ont été invitées à retracer leur trajectoire professionnelle au sein de l’INRAE, à décrire leur implication dans le cadre du projet LAPOESIE puis à s’exprimer sur le contenu du projet et son déroulement. L’article se fonde sur une analyse thématique conduite sur la base des entretiens ainsi que leur mise en regard avec les matériaux ethnographiques collectés sur la durée du projet (deux ans).

« Être verger » et collaborer avec « des gens des animaux » : « quelle drôle d’idée d’élever un ravageur du verger dans le verger »

  • 6 GenPHySE est en effet une UMR importante (123 chercheurs répartis en 10 équipes), née de la fusion (...)
  • 7 Précisons que cette perspective de recherche est assez singulière dans leur laboratoire, où l’« ana (...)
  • 8 Le dispositif expérimental, dénommé « Mobigarenne », est un bâtiment mobile sur le modèle de ceux e (...)
  • 9 Il s’agit en fait d’une double crise, liée à la fois à la baisse constante de la consommation de vi (...)

12Le projet est porté par un chercheur zootechnicien, recruté en 2017 par l’unité de recherche GenPhySE, pour travailler sur la gestion intégrée de la santé chez les lapins avec une approche agroécologique. Pour ce faire, il est rattaché à une équipe de recherche6 (Systèmes d’élevages durables, SYSED) qui conduit ses travaux dans une perspective systémique7 et dont certains chercheurs font figure de pionniers dans l’explicitation des liens entre agroécologie et élevage (Thomas et al., 2014). Certains membres de cette équipe sont engagés, au moment où le projet se construit, à la fois dans de l’expérimentation animale « en rupture », c’est-à-dire « à l’extérieur » et hors des cages8 (Fetiveau 2023), mais également dans l’accompagnement de l’évolution des conditions de logement des lapins (projet Living Lab Lapin) aux côtés de la filière cunicole qui traverse une crise profonde9. Un chercheur de l’équipe travaille depuis plusieurs années en étroite collaboration avec le réseau des éleveurs bio de lapins.

  • 10 Entretien avec le porteur du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).
  • 11 C’est d’ailleurs cette proximité – la reproduction du grand monde dans le petit monde – qui dans la (...)

13À son arrivée dans l’unité, le porteur du projet est frappé par le fait « de devoir faire de l’agroécologie dans un bâtiment. Je ne comprenais pas la fiche de poste : il y avait une incohérence entre la fiche de poste et l’outil expérimental à disposition »10. En effet, l’installation expérimentale (IE) adossée à l’unité de recherche GenPhySE ne se distingue guère, à première vue, des bâtiments d’élevage « classiques ». Les animaux y sont logés dans des conditions similaires à celle de leurs homologues élevés dans des élevages dits « commerciaux », c’est-à-dire en cage. La principale différence réside dans le fait qu’ils sont impliqués dans des protocoles de recherche, et qu’ils font de ce fait l’objet d’attentions et de suivis réguliers (inclusion dans des saisines et mesures scientifiques). L’installation expérimentale témoigne ainsi, dans sa configuration matérielle, d’une forme d’héritage en même temps que d’un alignement avec les normes techniques en vigueur dans les élevages industriels de lapins, que les chercheurs de l’institut eux-mêmes11 ont largement contribué à produire.

  • 12 Entretien avec le porteur du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

14En effet, plus de 90% des élevages de lapins de chair français sont des élevages hors-sol (Gidenne et al., 2022), en cage, en bâtiment et sous conditions contrôlées (et représentent en volume plus de 99% des lapins de la production française). Les animaux y sont élevés selon un mode d’élevage qualifié de « rationnel » correspondant à un élevage spécialisé dont le nombre d'animaux élevés est important et dont le rythme de production est intensif (Martrenchard, 2021). À compter de son recrutement, le porteur de projet est progressivement intégré dans certains projets de son équipe de rattachement, et en vient notamment à contribuer activement au projet Mobigarenne qui transforme profondément ses perspectives de recherche. Voici la manière dont il rend compte de cette expérience singulière : « Et là c’était la joie de voir que dès que tu ouvres la trappe, des lapins qui n’ont jamais vu l’herbe et qui étaient issus de 53 générations de sélection en bâtiment, en moins de 30 secondes, ils se mettaient à brouter »12. Il cherche alors les moyens de pérenniser cette expérimentation qui réduit les effets de dissonance cognitive qu’il semble éprouver, et donc à porter des projets compatibles avec cette orientation.

15C’est lors d’une journée de présentation du métaprogramme Métabio de l’INRAE, qu’il prend connaissance de l’existence du domaine expérimental de Gotheron, situé dans la Drôme et spécialisé en arboriculture fruitière. C’est à cette occasion que germe l’idée d’associer les lapins et le verger, et qu’il prend l’initiative de contacter la direction de l’unité de Gotheron pour mettre à l’épreuve son idée. Cette découverte de l’existence de Gotheron nous semble significative du cloisonnement entre unités qui travaillent sur les productions végétales et animales à l’INRAE. En entretien, le directeur de l’unité de Gotheron confirme cette partition :

  • 13 En effet, l’UERI de Gotheron est rattachée administrativement au centre Provence-Alpes-Côte d’Azur (...)
  • 14 Entretien avec le directeur de l’UERI de Gotheron, octobre 2021, Gotheron (Drôme).

« En fait on est très structuré (en Conseil national des Unités expérimentales - CNUE) en DU (directeur ou directrice d’unité) végétal et DU animal avec des réunions dédiées. On se rencontre plusieurs fois par an et forcément quand on va dans les réunions de la CNUE, pour faire simple les animaux sont ensemble et les végétaux sont ensemble. Disons qu’on peut discuter avec des gens des animaux mais on ne les connait pas forcément à part si on est sur les mêmes centres. Mais comme nous on est isolé en végétal13, on n’a pas beaucoup de relations avec les gens des animaux du coup ! »14

16Cette situation d’absence d’interconnaissance préalable est renforcée, du côté de Gotheron, par le fait que l’idée d’intégrer des lapins en verger, aussi séduisante puisse-t-elle paraître pour les spécialistes des lapins, est loin d’aller de soi pour les agronomes spécialistes des vergers. En effet, si les pratiques d’intégration d’animaux en vergers se développent, notamment dans le cadre de l’agroécologie (Paut et al., 2021), celles-ci concernent principalement deux espèces animales : les brebis et les poules. Les lapins quant à eux sont généralement considérés par les arboriculteurs comme des « prédateurs naturels du verger » puisqu’ils génèrent des dégâts importants sur les arbres, plutôt donc comme des éléments peu conciliables d’emblée (voire incompatibles ?) avec un objectif de production fruitière. C’est ce qu’indique une des agronomes de Gotheron impliquée dans le projet, particulièrement surprise par cette proposition de collaboration :

  • 15 Entretien avec une agronome de l’UERI de Gotheron, avril 2022, Gotheron (Drôme).

« Je me rappelle il (le directeur d’unité) nous en avait parlé à la pause-café et je m’étais dit, mais qu’est-ce que c’est que cette blague ? (rires) Et en fait je me suis rendue compte que c’était sérieux et que ça n’était pas une plaisanterie. […] L’association verger / élevage ça m’intéressait, après les lapins j’avoue que ça me paraissait étrange, parce que les lapins sont des ravageurs du verger quand même ! Et puis moi j’étais verger donc je me disais quelle drôle d’idée quand même d’élever un ravageur du verger dans le verger ! »15

  • 16 Moyennant quelques ajustements de taille, à savoir a) le choix d’un verger expérimental « en fin de (...)
  • 17 Entretien avec le directeur de l’UERI de Gotheron, octobre 2021, Gotheron (Drôme).

17Passé ce mouvement de surprise, l’équipe de Gotheron accepte finalement16 de collaborer avec les chercheurs toulousains dans la construction du projet. Cette acceptation mérite d’être replacée dans le contexte plus large de la trajectoire de l’unité (décrite par Cardona et al., 2018). L’UERI de Gotheron a vu le jour en 1963. Très tôt, des membres de cette unité expérimentale se positionnent sur des travaux relatifs à la réduction des produits phytosanitaires en arboriculture fruitière et s’investissent également précocement dans des essais en agriculture biologique (1994). En outre, cette unité a joué un rôle pionnier dans la mise en place des essais systémiques en arboriculture fruitière (2000). « C’est vrai qu’au niveau de l’unité on a toujours été dans l’innovation »17 estime le directeur de l’unité qui s’est récemment engagée dans l’implantation d’un verger « circulaire » conduit en « zéro phyto ». Le projet LAPOESIE, pour étrange qu’il puisse paraître de prime abord, entre en fait en résonance avec un certain nombre de questions que se posent les agronomes de l’unité notamment sur l’intégration arboriculture / élevage :

  • 18 Entretien avec le directeur de l’UERI de Gotheron, octobre 2021, Gotheron (Drôme).

« En fait on était en pleine réflexion sur la manière dont on pouvait mettre des animaux dans nos parcelles. On avait des réflexions pour mettre des poules dans nos vergers, et on a des génisses (du lycée agricole voisin) qui viennent depuis longtemps sur l’unité, des réflexions éventuellement par rapport à l’intégration des moutons donc ça paraissait être en prolongement. Donc dans cette optique-là, d’évolution de l’agroécologie et de l’arboriculture fruitière, ça me paraissait une possibilité. »18

18Du côté de l’unité toulousaine et de son installation expérimentale, le projet est reçu de manière beaucoup plus contrastée, notamment en raison des problématiques de distance entre les deux sites. Toutefois, nos entretiens ont mis en lumière le fait qu’il ne s’agissait pas seulement d’une question de distance géographique, mais aussi d’une forme de distance cognitive à l’égard des objectifs du projet. Une animalière de l’installation expérimentale explique :

  • 19 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale de PETCOUL, mars 2022, Toulouse.

« Sur le fait d’élever des lapins dehors, je suis d’accord sur le principe, mais je pense que ce n’est pas applicable dans la profession d’éleveur de lapins. Je pense que l’élevage de lapins va sans doute mourir, et il ne sera pas sauvé par des gens qui élèvent des lapins dehors. Des éleveurs qui ont l’habitude de mener un élevage en cage et dedans ne vont pas s’amuser à mettre 30 lapins dehors. C’est un autre métier et je ne pense pas que ça puisse sauver l’élevage de lapins. Je lui ai dit (au coordinateur du projet) "en comparaison, c’est comme si tu faisais des études pour élever les poules que les gens prennent chez eux". Donc je n’y trouve pas un sens très important, qui justifie le déplacement de tous ces gens, de toutes ces personnes, et l’énergie qui est mise dans ce projet […]. Les mettre dehors pour améliorer, pour servir de tondeuse, l’écopâturage, tout ça, d’accord. Mais je ne vois pas trop d’avenir là-dedans, c’est à la marge. Tant mieux si ça fait des choses à la marge, mais est-ce qu’on est là pour ça ? Je ne sais pas. Ce n’est pas à moi de juger. Il y a eu une époque où l’INRA faisait des recherches pour nourrir la France. Peut-être que ce sont mes idées qui n’évoluent pas assez bien mais il ne faut pas l’oublier, qu’on est là pour nourrir. »19

19Cet extrait d’entretien met en lumière des formes d’opposition qui ont trait aux finalités du projet lui-même et à leur décalage supposé avec les réalités de la filière et les formes d’élevage qualifiées de « professionnelles » et « sérieuse », par opposition à de l’amateurisme ou à des pratiques qualifiées de « marginale » : « s’amuser à mettre des lapins dehors », activité qui relèverait du hobby par rapport à l’enjeu majeur de nourrir la France. Cette déqualification s’appuie sur des éléments numériques (mettre 30 lapins dehors alors qu’ils sont plusieurs centaines en bâtiment). Il met ainsi en lumière un décalage, entre agents et au sein d’une même unité de recherche, qui porte sur les finalités de la recherche agronomique elle-même.

  • 20 Entretien avec une directrice de recherche en zootechnie, mars 2022, Toulouse.
  • 21 Ajoutons à cela que les deux chercheurs ont imaginé puis œuvré à la mise en place d’un dispositif d (...)

20Cet écart est également perceptible du côté des chercheurs puisque certains n’ont pas hésité, de la même manière que l’animalière citée précédemment, à qualifier les lapins du projet LAPOESIE de « tondeuses à gazon », réduisant ainsi du même coup l’animal et le projet à une seule fonction, périphérique à la production de viande qui semble être l’objectif partagé par une part conséquente de l’équipe (UMR et installation expérimentale). L’animatrice de l’équipe SYSED confirme ainsi : « Certains ont dit "ça va, à l’INRA on ne travaille pas pour ça, on travaille pour produire de la viande, pas pour s’amuser à faire des lapins qui vont tondre de l’herbe"»20. Ce qui semble être en tension ici, ce sont deux rapports difficilement conciliables à la recherche agronomique en général et à l’expérimentation animale en particulier : l’une d’obédience productiviste, l’autre tentant bon an mal an d’opérer une « transition » dans un contexte qui semble lui être peu favorable. Le projet LAPOESIE opère ainsi, du côté de l’unité toulousaine, comme un révélateur des tensions entre des visions très différentes (et difficilement conciliables) du rôle de la recherche agronomique21.

  • 22 L’effet de distance est renforcé par le fait que le projet a été monté pendant le confinement.
  • 23 Les expérimentations à proprement parler, prévues sur le site de Gotheron, puisque PECTOUL ne dispo (...)

21Cela étant dit, en dépit des critiques en interne du côté toulousain et après une période d’ajustement mutuel nécessaire avec l’unité drômoise, les échanges entre chercheurs débouchent, malgré la distance22, sur la stabilisation d’un collectif de travail intersite. Néanmoins, que le collectif de chercheurs parvienne à trouver un compromis satisfaisant pour chaque partie23 ne suffisait encore pas à rendre ce projet réalisable : c’était sans compter le contexte législatif extrêmement rigoureux qui encadre l’expérimentation animale en France. Celui-ci va sérieusement remettre en question la faisabilité des expérimentations, comme nous le montrons dans la section suivante.

Ce qu’il aura fallu de papier pour écrire LAPOESIE

  • 24 Décret relatif à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques [En ligne] URL : https (...)

22D’un point de vue réglementaire, le décret 2013-118 relatif à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques stipule que « toute procédure expérimentale doit être menée dans un établissement agréé »24. Or, si l’installation expérimentale toulousaine remplissait bien évidemment toutes les conditions requises, il n’en était pas de même pour l’unité de Gotheron qui n’était pas en mesure, juridiquement, d’accueillir des animaux dans un cadre expérimental.

23Trois solutions ont été explorées entre mars 2020 et septembre 2021. La première, qui semblait de prime abord la plus « simple », était d’essayer d’étendre l’agrément de PECTOUL à Gotheron. Cette solution s’est rapidement avérée impossible dans la mesure où l’agrément est soumis à la validation de la Direction départementale de la protection des populations (DDPP). L’établissement agréé est situé en Haute-Garonne tandis que les expérimentations devaient être réalisées dans un autre département, c’est-à-dire en dehors de son périmètre légal. Cette piste a donc été abandonnée.

  • 25 Nous avons été en copie de l’ensemble des échanges.

24Une deuxième solution a alors été envisagée : demander une dérogation à la règle pour raisons scientifiques Cette solution prévue par la loi impliquait, pour que les chercheurs puissent y avoir recours, la publication d’arrêtés complémentaires. Malheureusement, les tutelles responsables de la rédaction de ces dispositions complémentaires (MESRI/MASA) ont tardé à produire ces arrêtés, ne permettant pas aux chercheurs de mobiliser cet argument. La troisième solution a été de porter une demande d’agrément au nom des chercheurs toulousains pour le site de Gotheron. Les démarches administratives nécessaires à l’obtention de cet agrément ont été entièrement prises en charge par l’équipe toulousaine et plus particulièrement par une chercheuse, qui s’est attelée à la constitution du dossier administratif, ce qui a nécessité de se mettre en relation avec deux DDPP (Haute-Garonne et Drôme), plusieurs directeurs et directrices d’unités et plusieurs centres INRAE (Occitanie et PACA), chacun ayant leur propre appréhension du problème et des solutions à y apporter. Ce travail administratif extrêmement lourd a abouti, après une année et demie de tractations et plus d’une centaine d’échanges de courriels25, à un tournant dans l’histoire de l’unité de Gotheron – et plus largement de l’institut ? – qui est officiellement devenu un établissement utilisateur d’animaux à des fins scientifiques.

25Le projet LAPOESIE a confronté ses coordinateurs, dès sa conception et pour que les expérimentations à Gotheron deviennent possibles, à des cloisonnements propres à la structuration historique de l’institut entre productions végétales d’un côté et productions animales de l’autre. Le fait de parvenir à lever ces freins n'a pas constitué pour autant une voie de résolution à l’ensemble des problèmes qu'a soulevé ce projet ambitieux et que nous explorons dans les sections suivantes.

Gérer la distance entre les arbres, les lapins et les humains

  • 26 Si l’on exclut les enjeux liés au transport d’animaux très jeunes, sur une distance importante.
  • 27 Entretien avec le responsable de l’installation expérimentale, mars 2022, Toulouse. Ce dernier gère (...)
  • 28 C’est une « maison » composée d’une salle commune et d’une cuisine ainsi que de plusieurs chambres. (...)
  • 29 Notes personnelles, lancement du projet LAPOESIE, les 30 septembre et 1er octobre 2020.

26Une fois les contraintes réglementaires résolues, il a fallu gérer la distance géographique entre les partenaires du projet et leurs objets de recherche. En tant qu’établissement utilisateur, l’unité de Gotheron peut seulement accueillir des animaux sevrés. Les chercheurs ont donc décidé que les lapins naîtraient et seraient élevés à Toulouse, puis transportés à Gotheron. Cette solution ne posait théoriquement pas de problème particulier26 bien qu’elle conditionnait le travail des chercheurs du projet LAPOESIE à celui réalisé au sein de l’IE, les techniciens en expérimentation animale étant chargés de la vie des lapins du projet de leur naissance jusqu’à leur sevrage. Restait l’obligation de visite des animaux pendant toute la durée des essais par des agents habilités, lesquels résidaient, de fait, à 450 kilomètres du site drômois. Concrètement, il s’agissait d’assurer une présence quotidienne auprès des animaux (pour les nourrir, les soigner) pendant 3 périodes de 35 jours. Le porteur du projet avait initialement envisagé que des animaliers de PECTOUL accepteraient d’effectuer une partie de ces missions, à tour de rôle. C’était mal comprendre la distance cognitive entre chercheurs et animaliers, et leurs attitudes vis-à-vis des déplacements professionnels : « dès qu’on parle de déplacement, pour les animaliers, c’est toujours un peu plus compliqué. Il y a des gens pour qui ça ne pose pas de souci de se déplacer, il y en a d’autres, soit ça leur pose des soucis, soit ça ne les intéresse pas du tout. Pour eux c’est une contrainte »27. Le porteur du projet pensait en outre que les logements stagiaires, mis à disposition par l’unité de Gotheron, permettraient de les loger sur place, à peu de frais et à proximité immédiate des parcelles expérimentales. Mais la visite de ces logements28 lors de la première réunion en présentiel à Gotheron29 a cristallisé les tensions entre animaliers et chercheurs. Si trois animaliers se sont déplacés pour participer au prototypage des logements et des systèmes de clôture des parcs, ils ont été logés à l’hôtel, tandis que les chercheurs avaient quant à eux investi les logements stagiaires, reflétant la distance cognitive entre agents. Ce qui pouvait paraitre pittoresque pour les chercheurs résonnait comme un manque de reconnaissance pour les animaliers.

« C’est d’aller à Gotheron qui pose problème »

  • 30 L’intitulé de cette partie est issu d’un entretien avec un animalier, responsable d’un site expérim (...)

27Plusieurs agents toulousains30, indépendamment de leur statut, nous ont confié avoir essayé de convaincre le porteur du projet de choisir un lieu d’expérimentation plus proche de Toulouse :

  • 31 Entretien avec le responsable de l’installation expérimentale toulousaine, mars 2022, Toulouse.

« Je pense que si on avait pu faire ça dans la région toulousaine, ça aurait été largement plus simple. Je ne connais pas les raisons pour lesquelles il y a eu une volonté de partir sur le site de Gotheron, je n’ai pas cet historique-là, parce que je ne pense pas qu’il y ait eu plus d’échanges que ça, initialement, avec cette unité-là. […] Je ne sais pas pourquoi il a été décidé d’aller là-bas, je n’en sais rien. »31

28L’animatrice de l’équipe SYSED expliquait quant à elle :

  • 32 Entretien avec une Directrice de Recherche, GenPHySE, animatrice de l’équipe SYSED, mars 2022, Toul (...)

« Au début j’ai vu des verrous financiers et organisationnels, et je n’ai pas été convaincue par l’idée qu’ils (les animaliers) seraient enchantés d’y aller. Après j’ai proposé au porteur du projet d’aller à Perpignan, et après je l’ai soutenu […]. Le côté scientifique me plaisait beaucoup, je l’ai soutenu. Et après, quand j’ai vu que ça freinait (au niveau de l’agrément), je revenais toujours sur mon idée initiale… »32

  • 33 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale de PECTOUL, mars 2022, Toulouse.

29Une animalière de l’installation expérimentale estimait quant à elle : « Je trouve qu’il n’est pas rationnel (le projet), que d’envoyer des gens à 500 kilomètres d’ici, ce n’est pas raisonnable, d’envoyer les lapins, c’est pareil, ce n’est pas raisonnable, qu’il y a des vergers… je lui ai même donné l’adresse d’un verger dans l’Ariège, c’était plus près, quand même »33. Ainsi ce qui semble poser problème du côté des équipes toulousaines, au-delà des tensions décrites plus haut autour des visions du rôle de la recherche agronomique, c’est la localisation géographique du site de Gotheron, à l'origine d'une série de problèmes organisationnels particulièrement complexes à résoudre.

30Cette expérimentation « hors les murs » de l’installation expérimentale toulousaine, qui impliquait des déplacements de personnels, a constitué un facteur de désorganisation interne dans la mesure où il n’est pas prévu que des agents soient « détachés » de leur travail ordinaire. En effet, leur absence ferait peser sur l’unité un déficit de ressources humaines pour gérer le volume de travail quotidien. C’est ce qu’exprimait ici le responsable de l’installation expérimentale :

  • 34 Entretien avec le responsable de l’installation expérimentale, mars 2022, Toulouse.

« J’ai assez vite perçu la complexité d’expérimenter à distance, avec Gotheron, avec une mobilisation des équipes de GenPHySE pour aller là-bas. Ça a été quand même des petits sujets… ça demande un investissement particulier, ce n’est pas évident. C’est un peu compliqué pour les équipes parce que quand les gens sont là-bas, ceux qui restent, il faut qu’ils fassent le boulot à leur place. Pour moi, c’est quand même un peu bloquant, même si je comprends l’objectif du projet et l’intérêt de ces questions-là, mais d’un point de vue organisation, ce n’est pas très simple de travailler à distance, comme ça, avec du transport de matériel, d’animaux, la mobilisation du personnel… ça me donne l’impression qu’il y a eu peut-être un peu, de façon illusoire, le fait qu’il y aurait une grande mobilisation des agents autour de ces manipulations et de ce projet. Les gens sont intéressés par ce projet, mais pas au-delà de ce à quoi ils s’intéressent sur les autres projets. »34

31Une des animalières de l’équipe, qui avait indiqué très tôt ne pas vouloir être mobilisée pour des déplacements dans le cadre du projet, estimait quant à elle :

  • 35 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale, mars 2022, Toulouse.

« Ce n’est pas pour aller travailler à Gotheron et regarder des lapins toute la journée, parce qu’il y a ça aussi. Et en étant sur place, qu’est-ce qu’on va faire ? Et ça ne m’intéresse pas du tout d’aller travailler dans les vergers. Parce qu’il y avait aussi une histoire d’échange de pratiques avec les autres… non, je n’ai pas envie. »35

32Dans cet extrait d’entretien conduit entre les deux premières phases d’essais, on peut voir que l’argument mobilisé par l’animalière est relatif au manque de travail et à l’ennui qu’elle redoute (« regarder les lapins toute la journée / qu’est-ce qu’on va faire ») et qui va à l’encontre de sa culture professionnelle d’animalière, c’est-à-dire, du nombre d’animaux dont elle a quotidiennement la charge. En effet, les deux premières phases d’essai ont concerné des effectifs très restreints d’animaux (24 lapereaux). Or, en comparaison avec les centaines d’animaux gérés quotidiennement dans l’installation expérimentale, cet effectif semble dérisoire. Cette animalière ne semblait pas estimer y avoir sa place d’un point de vue professionnel. Aussi, un autre point intéressant de cet extrait concerne la compréhension singulière que propose cette personne du cadre interdisciplinaire du projet. Alors que la mobilisation des agents toulousains pour des chantiers arboricoles n'a jamais été évoquée, cette dernière a retenu que le projet consistait en « un échange de pratiques » et qu’il s’agirait dès lors de « travailler dans les vergers ». Cela traduit, nous semble-t-il, un déficit de communication autour des enjeux du projet qui laisse place à une (re)traduction assez libre de ses objectifs et à des effets de distorsion.

  • 36 Ce mécanisme est renforcé par l’incertitude liée au financement des projets qui « inhibe » toute di (...)

33Si la proximité géographique entre les bureaux qui hébergent les chercheurs toulousains et les bâtiments de son installation expérimentale est évidente (un même site, environ 500 mètres), l’éloignement entre les différents agents selon leur statut, leur grade et leur fonction au sein de l’institut n’est pas nécessairement résorbé par cet effet de proximité. En effet, il a été mentionné à plusieurs reprises que le projet, dans sa phase de conception par les chercheurs, n’a jamais fait l’objet d’une discussion avec les personnels de l’installation expérimentale36, en amont de son dépôt :

  • 37 Entretien avec un technicien de l’installation expérimentale de PECTOUL, responsable d’un site expé (...)

« Gotheron, c’est lui (le porteur du projet) qui a choisi. Il ne m’a pas dit « " qu’est-ce que tu en penses ? ". Nous on a dit " tu ne veux pas la faire ici plutôt que d’aller là-bas ? Ce sera plus près ". " Non… ". Et c’est dans l’air du temps, aussi. On demande à ce que les unités travaillent ensemble, l’agroécologie… »37

  • 38 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale de PECTOUL, mars 2022, Toulouse.

34Ces propos ont été corroborés par une de ses collègues : « Mais je n’ai pas mon mot à dire sur le projet lui-même, parce que ce n’est pas à moi… je ne suis qu’une petite animalière »38. Alors que plusieurs initiatives récentes visent à favoriser la mise en partage entre agents au sein notamment des Structures chargées du bien-être animal (SBEA), théoriquement garantes d’un meilleur dialogue entre expérimentateurs et animaliers, ces extraits d’entretiens semblent attester au contraire d’une répartition toujours très rigide des rôles et fonctions au sein de l’institut. Ainsi, cette personne semble avoir intégré le fait qu’elle n’a aucun avis à donner sur le projet lui-même, minorant également sa fonction par l’usage du qualificatif « petite », qui opère ici comme une dépréciation de son rôle (petite animalière versus grand chercheur). Ces considérations reflètent la structuration de l’INRAE et la division des tâches et rôles au sein de la recherche (Shinn, 2000). Les problématiques associées à ces fragmentations ont pu être mises en lumière grâce à cette étude du projet LAPOESIE.

Ce que le projet LAPOESIE fait (faire) aux agents des deux unités concernées, et la manière dont il questionne la recherche agronomique et son organisation

  • 39 L’analyse de ce "faire faire" s’étend bien évidemment aux animaux et aux vergers, mais auxquels ser (...)

35Suivant la perspective ouverte par les études des sciences et techniques, et le rôle déterminant attribué aux actants au sens large, nous nous sommes interrogées sur ce que LAPOESIE faisait faire39 (Latour 2000) aux agents des unités concernées. Nous avons également cherché à être attentives aux éventuels décalages que pouvait générer le projet sur leurs pratiques scientifiques. Nous allons à présent montrer que ce projet singulier contribue plus généralement à questionner la recherche agronomique et son organisation au sein de l’INRAE.

36Afin de pallier les difficultés mentionnées plus haut (la distance à la fois géographique et organisationnelle que révèle le projet), les deux chercheurs toulousains les plus impliqués dans le projet se sont engagés à être présents sur le site de Gotheron durant toutes les périodes d'essai. Ils se sont d’abord relayés lors des deux premières phases expérimentales, puis ont travaillé ensemble et avec l’appui d’une doctorante de l’équipe pour le dernier essai, qui impliquait un nombre plus conséquent d’animaux (144). Interrogée au sujet de son implication à Gotheron, la chercheuse toulousaine explique :

  • 40 Entretien avec une chargée de recherche en bien-être animal, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

« Du côté de notre unité, on nous a un peu demandé pourquoi on était allés chercher des complications et on nous a bien fait comprendre que le dispositif humain de l’installation expérimentale était à flux tendu et qu’il allait falloir qu’on assume par nous-mêmes. Ce qui est vrai et qu’on assume complètement donc on s’est dit "nous irons à Gotheron". On fera les animaliers. Ça nous va. On se sentait tous les deux aussi (de le faire), bien qu’au laboratoire on nous considère comme des chercheurs derrière nos écrans. Enfin moi j’aime toucher, je suis à l’aise avec les lapins, je suis à l’aise avec l’élevage en général. J’ai élevé des moutons, j’ai élevé des lapins, j’élève des poules, j’ai beaucoup d’animaux, j’élève des chats… Je connais bien les animaux, je n’avais pas du tout peur de me confronter à cet aspect pratique, à faire des litières de lapin, moi ça me va, je suis payée pareil et cette tâche pour moi n’est pas rébarbative, ça me plaît je ne me sens pas dévalorisée à faire un travail d’animalier, au contraire. »40

  • 41 Particulièrement sur la gestion « individualisée » de la santé des animaux.
  • 42 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale, mars 2022 Toulouse.

37Cet extrait d’entretien permet de mettre en lumière le profil assez singulier des deux chercheurs toulousains les plus impliqués dans le projet. Partageant comme caractéristique commune le fait d’être tous deux fils et fille d’éleveurs, ils n’ont aucune difficulté à se projeter dans le fait d’assumer des tâches d’élevage, voire apprécient de faire des choses « pratiques » ou « concrètes », en extérieur et surtout, à leur manière41. Ils assument ainsi les propos d’une animalière qui résument assez clairement la position de l’unité : « il fait ce qu’il veut mais tant que c’est lui qui y va »42. Cela ne signifie pas pour autant que les agents de l’installation expérimentale n’ont pas été impliqués dans le projet. Mais ils l’ont été plutôt en amont des phases d’essais (logistique, installation des dispositifs), c’est-à-dire qu’ils n’étaient jamais présents à Gotheron en même temps que les animaux.

  • 43 Entretien avec le responsable du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).
  • 44 Tâche dévolue aux animaliers.
  • 45 Tâche dévolue aux techniciens.

38Cette situation a eu des conséquences importantes sur le contenu des tâches accomplies par les deux chercheurs, qui ont dû, ainsi que l’exprime l’un d’eux, cumuler plusieurs fonctions afin de mener à bien leur projet : « ici je suis à la fois chargé de recherche, technicien et animalier »43. En effet, durant les trois phases d’essais, les chercheurs s’occupaient quotidiennement des soins aux animaux44 (deux fois par jour, le matin et en fin d’après-midi), ils collectaient aussi les données relatives à leurs essais45 (pesées des animaux, mesures de consommation de granulés, de consommation d’herbe, suivi de l’état sanitaire des animaux par observation directe et réalisation de coproscopies) en même temps qu’ils participaient, à distance, aux autres opérations de recherche (réunions de projets, rédaction d’articles scientifiques) sur lesquelles ils étaient impliqués. Le projet LAPOESIE les a donc placé dans une situation de travail inédite, très particulière en comparaison de leurs conditions de travail ordinaires. Qu’est-ce qui peut justifier ou expliquer un tel investissement de la part de ces personnes ?

Un projet révélateur de formes de malaise au travail ?

39Cette situation de travail extraordinaire opère comme un révélateur de formes de malaise et de souffrance au travail que les chercheurs toulousains ont tous deux mentionnés lors des entretiens que nous avons conduits avec eux. C’est, par contraste, l’expérience de Gotheron qui rend ce malaise dicible.

40Le porteur du projet explique à plusieurs reprises souffrir de l’organisation interne de l’INRAE qu’il juge très rigide, et particulièrement de l’éloignement entre chercheurs et animaux, caractéristique de la division sociale du travail scientifique (Shinn, 2000). Il compare avec les expériences cumulées au cours de sa formation au sein de multiples équipes et laboratoires à l’international :

  • 46 Entretien avec le porteur de projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

« J’ai trouvé lourd (le fonctionnement de l’INRAE, à son arrivée en poste). Je ne comprenais pas trop le fonctionnement. Parce qu’au Brésil on avait des expérimentations sur place et c’était nous les étudiants avec nos professeurs qui allions faire les mesures sur les animaux, qui allions sur le terrain. […] Et en Espagne c’était aussi un peu la même dynamique […] et l’université du Mississipi c’était un peu un fonctionnement similaire. Et à l’INRAE j’ai trouvé que c’était très très très structuré. Je voyais des collègues de mon unité qui ne venaient jamais à l’élevage. Qui écrivaient un protocole et qui envoyaient par courriel un protocole, et qui faisaient des réunions de restitution à la fin quand le protocole était fini […]. Donc en arrivant, j’ai évoqué à ma cheffe d’équipe que je trouvais important d’être proche des animaux (dans le cadre du travail expérimental) et que je voulais garder ça dans mes activités. Mais elle a tout de suite attiré mon attention en disant "fais attention parce que ça va te manger du temps et tu auras le risque de ne pas avoir le temps pour écrire des papiers et tu auras des problèmes dans tes évaluations et ce faisant tu pourrais te trouver dans une position délicate". »46

  • 47 Il semble de notoriété publique que les chargés de recherche au sein de l’INRAE sont censés « crach (...)

41Cet extrait est intéressant à plusieurs égards : d’une part, il confirme la segmentation des tâches et rôles au sein de l’INRAE. Les chercheurs ne sont pas censés s’intéresser aux animaux : la pratique courante décrite ici est qu’ils délèguent leur gestion aux animaliers de l’installation expérimentale. Ce mécanisme de délégation leur permet en retour de se libérer du temps pour la publication47. L’organisation de la recherche au sein de l’INRAE semble donc reposer sur une stricte partition des rôles qui, dès lors qu’elle semble menacée, remet en question un fonctionnement « historique » et peut déstabiliser certains agents. La seconde chercheuse, vétérinaire de formation, revendique ce métier (c’est-à-dire un souci du soin aux animaux) comme partie intégrante de son identité professionnelle. Elle a en ce sens opéré une mobilité thématique récente au sein de GenPHySE dans le but de s’investir dans les questions de bien-être animal au sein de l’INRAE. En entretien, elle revient sur son parcours professionnel et sur son intégration récente à l’équipe SYSED, et sur ses relations professionnelles :

  • 48 Il s’agit des deux chercheurs les plus impliqués dans le projet ainsi que d’une doctorante, égaleme (...)

« Je dirais que pour moi ça a été difficile de rentrer dans l’unité en termes d’expérimentatrice, car il y a beaucoup de codes, beaucoup d’implicites et j’ai toujours peur de faire des gaffes, et je censure beaucoup mon expression, car je ne veux pas que ce soit vécu comme des critiques et je sais que je suis vétérinaire et que ce que je dis peut avoir plus de poids que ce que je veux y mettre […]. Après moi j’aide beaucoup, je ne conçois pas de faire de l’expérimentation animale sans avoir vu au moins une fois mes animaux et sans connaître mes données. […] Pour moi une donnée c’est quelque chose de vivant quoi. […] Je ne peux pas moi me contenter de recevoir un tableau Excel des animaliers ou des tubes de sang. […] Après j’ai eu des moments sur LAPOESIE et notamment sur ceux-là (les animaux présents sur le site de Gotheron au moment de l’entretien) quand on avait fait les tatouages et les vaccins, je me sentais très observée et j’avais l’impression que les chercheurs - on était trois48, on avait participé pour prêter main forte - et j’avais l’impression que certains animaliers ça les dérangeait qu’on soit là et qu’ils avaient l’impression qu’on les ralentissait. »

42Cet extrait d’entretien permet d’identifier un point commun aux deux chercheurs les plus impliqués dans le projet, à savoir une conception partagée de la recherche expérimentale et de la manière de « faire science » (Callon et Latour, 1991). Le dispositif expérimental qu’ils mettent en place témoigne, conformément à la perspective développée par Callon et Latour, d’une volonté de construire autrement les faits scientifiques apportant une considération particulière aux conditions de vie et de mort de leurs animaux expérimentaux. Pour les deux chercheurs interrogés, il semble en effet inimaginable de perdre le lien aux animaux qui fournissent les données sur lesquelles ils travaillent ensuite.

43Cela étant dit, ce positionnement semble très singulier, voir à rebours des normes dominantes au sein du laboratoire, c’est-à-dire déviant. Ainsi, la présence des chercheurs n’est, de leur point de vue, ni spécialement bien vue ni bienvenue au sein de l’installation expérimentale. Cela génère un malaise relationnel, source d’incompréhensions entre chercheurs et animaliers. La gestion des animaux constitue de toute évidence un enjeu stratégique pour les animaliers. Or, les chercheurs ne mesurent pas (en voulant « bien faire », « aider », « être proches de leurs animaux ») que leur présence peut être vécue par les agents techniques comme un empiétement sur leur propre travail et sur leurs prérogatives - voire comme une volonté de « contrôler » leur travail. Pire, dans le contexte du projet LAPOESIE, le fait que les chercheurs prennent la main « officiellement » sur la gestion des animaux en assumant les fonctions qui leur sont normalement dévolues, peut être vécu par ces agents comme un déficit de reconnaissance de leurs propres compétences. Tandis que les chercheurs vivent leur absence de lien aux animaux comme une forme de « travail empêché » (Clot, 2010), les animaliers perçoivent quant à eux la présence des chercheurs dans leur espace de travail et sur leur domaine de compétence comme une intrusion.

  • 49 Entretien avec le coordinateur du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

44Les chercheurs toulousains semblent donc trouver dans le projet LAPOESIE, un exutoire bienvenu aux relations complexes qu’engendre la division sociale du travail scientifique en vigueur dans leur laboratoire, dans la mesure où, étant seuls maîtres à bord pour la conduite de leurs essais, ils trouvent un espace pour « faire science » comme bon leur semble. En effet, le projet leur permet à la fois de sortir les animaux de leurs cages (conditions expérimentales de l’installation), de les élever « en extérieur », en pratiquant une gestion individualisée de la santé, ce qui constitue de leur point de vue une amélioration considérable des conditions de vie et d’élevage des animaux expérimentaux. Ce projet peut ainsi être considéré comme une forme de critique « en acte » des formes d’expérimentation animale « classiques » desquelles ils dépendent dans leur laboratoire d’origine. Il leur donne la possibilité d’en faire valoir d’autres. Et cette tentative est d’autant plus significative qu’elle s’appuie sur une transformation profonde du regard qu’ils portent sur leurs animaux expérimentaux, rendue possible par le projet lui-même. Le porteur du projet nous confie ainsi, suite à la première phase expérimentale : « Je découvre (à Gotheron) les lapins tels que je ne les ai jamais connus »49. Cette « découverte » va marquer sa trajectoire de recherche et le conduire à tenter d’orienter la recherche cunicole vers d’autres horizons. Changer les conditions de vie des lapins transforme ainsi le type de questions qu’on peut leur poser (Despret, 2014 ; Haraway et Courtois-L’Heureux, 2021) et, en conséquence, la trajectoire de recherche des individus.

Le goût et le coût de la liberté

  • 50 Entretien avec une chargée de recherche en bien-être animal, décembre 2021, Gotheron (Drôme).
  • 51 Cet investissement implique des temps de présence de plusieurs semaines sur site, loin de leurs fam (...)

45Si le refus des animaliers d’effectuer des déplacements vers Gotheron a d’abord été vécu comme un échec, nos observations témoignent du fait que les chercheurs s’en sont finalement fort bien accommodés, bien que ce refus ait induit un coût important pour chacun d’eux - en termes d’investissement personnel et de travail : « Je vais dire, en termes de charge de travail, moi je n’ai jamais travaillé autant. De ma vie. Pour l’INRA. Mais en même temps je ne me sentais pas fatiguée et le soir je n’étais pas pressée d’arrêter de travailler »50. Cette implication, qui d’un point de vue extérieur pourrait paraître démesurée51, est largement compensée selon les deux chercheurs toulousains, par une forme de satisfaction associée au sens qu’ils trouvent dans leurs activités :

  • 52 Entretien avec une chargée de recherche en bien-être animal, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

« On est récompensé, car on vit pour moi des aventures qui sont des vrais challenges au niveau expérimentation animale à tous les niveaux c’est-à-dire d’avoir fait agréer une unité végétale, de faire rencontrer l’animal et le végétal de cette façon-là, de sortir les lapins des cages et d’envisager que les lapins c’est autre chose que des kilos de viande, de faire replacer nos animaux d’expérience, de faire nous-mêmes tout de A à Z, […] on a cette autonomie merveilleuse de pouvoir piloter notre projet comme on veut, sans avoir besoin de rendre des comptes, de demander des permissions […] on a une marge de manœuvre extraordinaire et on ouvre pour moi des champs, on est dans l’innovation pure. Et moi ça m’a plu. Quand je vois notre manip : zéro mort, des lapins merveilleux qui séduisent tout le monde, […] que tout Gotheron va leur dire au revoir le soir, que les sociologues plantent les piquets, moi j’adore. Ça fait bouger toutes les lignes ! Je trouve que c’est vraiment extraordinaire. »52

46Cet extrait d’entretien met en évidence l’aspiration de ces chercheurs pour un travail « autonome » par contraste avec leur contexte de travail ordinaire caractérisé par une forte segmentation des tâches et des lourdeurs administratives et organisationnelles. Le fait de « tout faire de A à Z » est positivement vécu par ces chercheurs qui gagnent en maîtrise des conditions de leurs expérimentations et parviennent à des résultats qui les satisfont pleinement (la faible mortalité des animaux par exemple).

  • 53 Entretien avec le porteur du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).
  • 54 Il faut dire que le centre INRAE Occitanie est un centre important (plusieurs unités de recherches (...)

47Tandis que nous l’interrogeons sur son impressionnante implication dans la conduite du projet, le porteur de projet répond sans hésiter : « J’ai passé dix jours ici puis je suis allé en Espagne, puis je suis rentré à Toulouse pour une petite semaine de travail qui m’a permis de me rendre compte à quel point j’étais heureux ici et puis je comptais les jours pour revenir ! »53. La comparaison des conditions de travail entre Gotheron et Toulouse54 est mobilisée de manière récurrente dans les discours de deux chercheurs, vraisemblablement très satisfaits (heureux !) de leur qualité de travail sur le site drômois.

48Cela étant dit, s’ils gagnent à Gotheron des marges de manœuvres supplémentaires, le projet LAPOESIE les marginalise aussi considérablement dans leur collectif de travail toulousain. Une agronome de l’UERI de Gotheron, particulièrement impliquée dans le projet, synthétise le problème en ces termes :

  • 55 Entretien avec une agronome de l’UERI de Gotheron, avril 2022, Gotheron (Drôme).

« J’ai l’impression, quand (les expérimentateurs toulousains) parlent de comment ils sont perçus par leurs collègues et par leur direction tu te dis "wahou" ! Enfin nous (à Gotheron) on n’a pas à gérer ça, nous notre direction elle n’est pas à nous dire "pourquoi vous mettez des lapins…". […] ici on est quand même très habitué à tout ce qui est alternatif donc en fait mettre des lapins (dans les vergers) ça va dans le même sens. Les esprits sont déjà habitués à des solutions en rupture qui peuvent ou qui pourraient prêter à sourire autrement ! Donc on n’a pas ce regard un peu "mais qu’est-ce qu’ils font ?", "ils dépensent l’argent bizarrement quand même, pour un truc qui ne sert à rien", voilà enfin on n’a pas ça quoi. On n’a pas la même pression. […] On a que du positif avec ce projet côté Gotheron. »55

49Le projet met en difficulté les deux chercheurs qui le portent dans la mesure où son contenu et son déroulement (hors les murs) peinent à être considérés comme des objets de travail « légitimes » par leurs collègues toulousains. Les critiques émises, d’ailleurs reprises par l’agronome interrogée ci-dessus, concernent l’objectif du projet, de toute évidence en décalage avec les orientations de l’unité (la production de viande versus les services écosystémiques, les animaux étant réduits par les plus sceptiques au statut de « tondeuses à gazon »), mais concernent également l’usage de l’argent public (financement de la recherche, et d’une recherche très « marginale » au regard des préoccupations dominantes de la filière et des chercheurs qui l’accompagnent). Les chercheurs impliqués dans le projet se retrouvent donc dans une position de relatif isolement au sein de leur collectif de travail et le projet semble entretenir voire accroître un sentiment de décalage vis-à-vis des normes professionnelles en vigueur dans leur laboratoire d’origine. Le « coût » de l’innovation agroécologique induite par le projet est bien supérieur, en termes d’implication et de mobilité, pour l’unité toulousaine que pour l’unité drômoise. Cette dissymétrie est renforcée par la responsabilité conséquente que représente le fait de gérer des vies animales dans un contexte de relatif isolement.

D’un dispositif d’enrôlement réussi vers le défi d’une évolution des professions pour répondre aux enjeux de l’agroécologie ?

  • 56 De manière informelle, un agent du site de Gotheron nous a ainsi confié que cela « le détendait » d (...)
  • 57 La formation à l’expérimentation animale comprend deux niveaux : celle d'« applicateur » et celle d (...)
  • 58 Des poules sont associées aux abricotiers dans le cadre de projet MIRADE.

50Les deux chercheurs toulousains vont bénéficier dans la Drôme d’un environnement de travail très ouvert et « aidant », particulièrement dans le contexte de déficit en ressources humaines qui est le leur. Ils vont trouver auprès de l’équipe de Gotheron, les ressources humaines indispensables à la mise en place de leur protocole (aide à l’installation des clôtures, à la construction des abris et au déplacement hebdomadaire des parcs). Selon une logique d’intéressement bien décrite par Callon (1986), les chercheurs toulousains vont progressivement parvenir à « enrôler » un certain nombre d’agents du domaine, en usant de la fréquentation des lapereaux (visites régulières des animaux, invitations à participer aux différentes tâches d’élevage) comme d’un levier d’intéressement majeur56. Conscients dès la première phase d’expérimentation du déficit en ressources humaines auquel ils seront confrontés durant la troisième phase de l’essai, ils vont, entre les deux premières phases de l’essai, c’est-à-dire une fois les agents de Gotheron « familiarisés » avec les lapins, instiller l’idée que certains agents de Gotheron pourraient se « former »57 à l’expérimentation animale. Cette proposition de formation intervient dans un contexte où l’unité de Gotheron souhaite s’engager, comme nous l’avons montré, dans des projets d’association arboriculture/élevage58. Une agronome de Gotheron, récemment formée à l’expérimentation animale, retrace la manière dont a émergé puis s’est concrétisée cette idée :

  • 59 Entretien avec une agronome de l’UERI de Gotheron, avril 2022, Gotheron (Drôme).

« Ils (les chercheurs toulousains) nous ont dit "vous pourriez vous former, ça serait pas mal" et du coup le fait de le dire ça a rendu la chose possible. Ils ont été facilitateurs, ils ont rendu les choses possibles. Et ça a provoqué un déclic. Et puis on n’avait pas trop le droit d’interagir avec les animaux si on n’avait pas cette formation qui validait le fait qu’on était apte à manipuler les animaux. […] On se freinait un peu sur l’interaction avec l’animal : on n’osait pas trop les manipuler, toucher. Enfin si, on les caressait un peu quand même, mais voilà on avait un peu peur de mal faire et du coup ça a permis de se dire voilà on va le faire, on va se former et on pourra vraiment épauler les collègues pour faire ce qu’ils font ! Dans les soins aux animaux et dans les mesures qu’ils font dessus. Ce qui nous a paru important aussi pour l’essai d’automne où il y aura besoin de plus de main-d’œuvre. […] Et en même temps on est agréé et c’est pour ça que moi j’ai fait le (niveau) concepteur, mais voilà on est agréé, mais en même temps à Gotheron personne n’a la capacité ou n’a la compétence en interne pour porter un projet. Et si on veut faire des projets… Enfin voilà, je pense qu’on aurait (seulement eu) l’idée de LAPOESIE 1, je pense que le fait que moi je fasse la formation niveau concepteur ça n’avait aucun sens. Mais le fait qu’il y aura peut-être LAPOESIE 2, ça donne toute sa pertinence au fait que j’ai fait l’option concepteur pour savoir un peu ce qu’on attend de nous d’un point de vue conception d’essais avec des animaux. On peut tout imaginer, on peut faire n’importe quoi ! [...] Voilà, c’est comme ça que je me suis retrouvée à Toulouse pendant 15 jours, avec des rats et des souris. »59

51À travers cet extrait d’entretien, on peut mesurer l’importance que certains agents de Gotheron accordent aux interactions avec les animaux (toucher, caresser, manipuler), qui semblent constituer une motivation importante dans la décision de se former. L’extrait donne également un bon aperçu de la nature et de la solidité des relations qui se sont nouées entre certains chercheurs des deux unités au cours de la première phase d’essai, et de l’adhésion des agents de Gotheron à l’égard du projet. On perçoit également qu’ils assument ouvertement le fait « d’épauler » les expérimentateurs toulousains et qu’ils ont tout aussi conscience (qu’eux) de l’accroissement du travail que représentera pour leurs collègues la dernière phase d’essai, avec un nombre plus important d’animaux inclus dans l’expérimentation. Enfin, on peut constater que la démarche de formation s’inscrit, pour cette agronome, dans une perspective de projection personnelle et collective, qui dépasse le cadre de ce projet particulier. Ainsi alors même qu’il est encore « en cours » au moment de l’entretien, la personne enquêtée fait déjà référence à un potentiel « LAPOESIE 2 », témoignant ainsi de l’intérêt qu’elle porte aux collaborations de travail qui se sont nouées dans ce cadre.

  • 60 La formation étant déjà complète, les autres agents (techniques) n’ont pas pu faire la formation « (...)

52De son point de vue, puisque le site de Gotheron a été agréé pour pouvoir mettre en œuvre le projet LAPOESIE, il semble logique de disposer, en interne, des compétences nécessaires à la mise en place d’expérimentations avec les animaux qui permet d’ouvrir les perspectives de l’UERI (« tout imaginer »). La décision de formation va être prise assez rapidement, à la suite d’une consultation interne en janvier 2022 au cours de laquelle trois agents se sont montrés intéressés. L’agronome sera la première à effectuer la formation à l’école vétérinaire de Toulouse en mars 202260. Cependant, cette expérience s’est révélée ambivalente. La formation portait sur l’élevage de rats et des souris de laboratoire et l’agronome a éprouvé un très fort sentiment de décalage par rapport au public de la formation, plus jeune, et très éloigné de ses propres préoccupations et attentes. Le sentiment de décalage est partagé, ainsi qu’elle l’explique, par les formateurs eux-mêmes qui peinent à comprendre sa démarche :

  • 61 Entretien avec une agronome de l’UERI de Gotheron, avril 2022, Gotheron (Drôme).

« Je m’étais mise au premier rang parce qu’il fallait que je m’accroche, donc j’ai dit "voilà je me présente, je suis peut-être atypique par rapport au profil des autres" enfin je n’en savais rien, mais il y avait quand même des chances ! Donc je leur dis que je bosse en verger et ils me disent "mais pourquoi vous êtes là ?" "Parce qu’on met des lapins dans nos vergers". "Ah des lapins ? Mais vous faites quoi sur vos lapins ?" "On rase les poils". Le gars dit "Bon ok, mais en termes de procédures expé c’est un peu "light"" […] Même la formatrice elle a mis plusieurs jours à comprendre que le but de l’essai c’était de faire pâturer des lapins ! Et, que ce n’était pas une recherche en toxicologie ou je ne sais pas quoi ! Ou qu'on n’étudiait pas l’impact des produits phytosanitaires qu’on pouvait mettre dans le verger sur les lapins ! Elle était persuadée que c’était ça, c’était vraiment un choc de cultures professionnelles. »61

53La formation, longue et avec des journées très chargées, demande à l’agronome de s’adapter à des contenus qu’elle juge très éloignés des attentes qu’elle avait pu formuler avant de s’engager dans la démarche. Elle se retrouve en difficulté à plusieurs reprises, notamment avec des cours d’histologie et d’anatomie dont elle estime qu’ils ne lui servent à rien, puis particulièrement avec des travaux pratiques d’anesthésie qui sont indispensables à la validation de la formation. Elle se trouve en effet en situation de devoir gérer la contention d’un rat expérimental afin de lui injecter un produit anesthésiant. Cette situation la trouble fortement, car si elle dispose de capacités intellectuelles qui lui permettent de suivre tant bien que mal la formation théorique, le passage aux épreuves « pratiques » la confronte à des difficultés plus difficiles à surmonter.

54Cette expérience de formation met en lumière des décalages importants entre les besoins de formation de cette agronome – pouvoir participer aux essais conduits par les collègues zootechniciens – et les contenus de la formation à laquelle elle participe, qui nous semblent particulièrement révélateurs des difficultés inhérentes au fait de transiter entre les différents « mondes » du végétal et de l’animal. Cette expérience de formation, assez inédite à notre connaissance, montre aussi l’inadéquation des cursus à une nouvelle forme d’expérimentation animale, moins intrusive.

Conclusion

55Notre article décrit ce qu’un projet de recherche en agroécologie « fait faire » (Latour, 2000) aux agents des unités concernées par le projet, et comment ce projet questionne l’organisation de la recherche agronomique. À travers le projet LAPOESIE, des chercheurs se sont placés dans une situation de travail inédite et ambiguë, qui révèle leur volonté de travailler autrement par rapport aux normes et règles dominantes. Nous avons donné à voir la manière dont ils parviennent à contourner certains freins institutionnels pour mettre en place une expérimentation « hors les murs » de l’installation expérimentale avec laquelle ils travaillent habituellement et « hors les cages » dans lesquelles sont logés d’ordinaire les lapins expérimentaux. Cette forme de contournement de l’installation expérimentale a reposé sur un processus de détachement (Goulet et Vinck, 2012) – à la fois physique et cognitif – puis d’attachement à un nouveau collectif de travail, à Gotheron, ainsi que sur une dynamique d’enrôlement de certains de ses agents qui leur permet d’expérimenter autrement.

56Nous avons montré que le projet prenait place dans des unités qui ont chacune des cultures professionnelles et des contraintes organisationnelles bien distinctes. D’un côté, les agents de l’unité expérimentale en arboriculture n’hésitent pas à se saisir du projet LAPOESIE comme un support d’évolution professionnelle et de ses missions. De l’autre, LAPOESIE interroge en profondeur l’organisation du travail, les relations entre les agents, et les cultures professionnelles. L’élevage sous les pommiers de la Drôme « hors les murs » et « hors les cages » sur lequel ont choisi de travailler les chercheurs toulousains constitue une remise en question assez frontale et profonde du rôle et de la fonction de l’expérimentation animale.

57Choisir d’expérimenter à distance constitue ainsi une forme de critique en acte, adressée au fonctionnement de cette installation et aux modes d’élevage qui y sont en vigueur. En assumant les tâches d’élevage normalement dévolues aux animaliers, les chercheurs font la démonstration qu’il est possible d’expérimenter autrement (avec moins d’animaux, et en défendant une gestion individuelle de la santé). De ce fait, il n’est guère surprenant que le projet ait pu susciter des réactions assez vives de la part de certains animaliers, qui ont forgé leur identité professionnelle dans le creuset « productiviste » de l’INRA et qui revendiquent une proximité avec les normes de l’élevage « rationnel » qu’ils ont, d’une certaine manière, contribué à produire et qu’ils voudraient voir perdurer. La spécificité de leur travail, leurs compétences propres et leur autonomie est menacée par ce type de projets, portés par des chercheurs qui aspirent à une reconfiguration – agroécologique – de leur monde professionnel.

58Le déploiement de la recherche en agroécologie que nous avons saisi au prisme d’un projet singulier visant à faire collaborer une unité de recherche spécialisée sur l’élevage cunicole avec une unité expérimentale dédiée à l’arboriculture fruitière a permis de documenter les freins institutionnels et organisationnels propres au déploiement de tels projets au sein de l’INRAE. Nous avons donné à voir la manière dont ce projet affecte les agents impliqués et montré qu’il contribuait également à interroger le rôle des humains, des dispositifs et des animaux expérimentaux en recherche agronomique. Ce travail permet également de saisir les coûts humains associés à cette forme d’innovation agroécologique, ainsi que les efforts déployés par certains chercheurs pour passer au-delà des frontières instituées entre productions végétales et animales. Il nous conduit finalement à poser la question de l’accompagnement du changement dans les unités et installations expérimentales dans un contexte de remaniement profond des interactions humains-animaux, induit par le référentiel agroécologique et par les demandes croissantes de prise en compte du bien-être animal en élevage.

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Bibliographie

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Notes

1 On demande par exemple aux étudiants de choisir entre « PA » (productions animales) ou « PV » (productions végétales).

2 Pour plus d'informations, consulter le site de l'INRAE, [En ligne] URL : https://www.inrae.fr/nous-connaitre/metaprogrammes. Les métaprogrammes visent notamment « à développer les interfaces entre les différents champs disciplinaires, à encourager la prise de risques et à établir des preuves de concepts » (citation extraite du site de l’INRAE mentionné ci-dessus). Ainsi, ils encouragent l’interdisciplinarité et les collaborations entre départements de l’institut. « Métabio », qui est l’un des métaprogrammes de l’institut, portait quant à lui spécifiquement sur la question du changement d’échelle de l’agriculture biologique.

3 Selon le décret n° 2013-118 du 1er février 2013 relatif à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques, PECTOUL est un établissement d’expérimentation animale (EEA) agréé constitué de locaux, du personnel et des services dédiés à l’hébergement d’animaux et à la réalisation des procédures expérimentales. Tout chercheur doit établir une demande d’autorisation préalable en collaboration avec le responsable de l’EEA. Les différentes procédures expérimentales utilisées y sont détaillées avec le nom de toutes les personnes impliquées et dument accréditées à ces pratiques. Cette demande doit être validée par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche après avis d’un comité local d’éthique.

4 Pour la catégorie « chercheurs », deux corps existent : directeur de recherche (DR) et chargé de recherche (CR). La catégorie « ingénieurs, cadres et techniciens » regroupe quant à elle cinq corps : adjoint technique (AT), technicien de recherche (TR), assistant ingénieur (AI), ingénieur d’étude (IE), ingénieur de recherche (IR). Chaque corps est composé de plusieurs « grades » en fonction desquels sont élaborés les critères de rémunération : classe normale, exceptionnelle, 1e classe, 2e classe, et cetera.

5 Cette démarche a été facilitée par la présence régulière de l’une des co-autrices sur le site de Gotheron.

6 GenPHySE est en effet une UMR importante (123 chercheurs répartis en 10 équipes), née de la fusion de plusieurs unités de recherche spécialisées en génétique et physiologie et qui travaillent sur différents « modèles » (porcs, brebis, lapins, et cetera). L’équipe SYSED est composée d’une dizaine de chercheurs et ingénieurs.

7 Précisons que cette perspective de recherche est assez singulière dans leur laboratoire, où l’« analytique » domine largement.

8 Le dispositif expérimental, dénommé « Mobigarenne », est un bâtiment mobile sur le modèle de ceux existants pour les volailles, permettant l’accès à un parcours herbager pour les lapins. Ce dispositif a fait l’objet d’une thèse de doctorat et a donné lieu à la rédaction de plusieurs articles scientifiques. Il est inséré dans un projet (PANORAMA) financé également par un métapogramme sur la santé et le bien-être animal, qui porte sur l’accès à l’extérieur des animaux élevés en claustration (porcs et lapins).

9 Il s’agit en fait d’une double crise, liée à la fois à la baisse constante de la consommation de viande de lapin et aux critiques adressées aux modes d’élevages en cage, critiques exacerbées par de récentes médiatisations.

10 Entretien avec le porteur du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

11 C’est d’ailleurs cette proximité – la reproduction du grand monde dans le petit monde – qui dans la perspective de la traduction de Callon, permet aux chercheurs de produire des connaissances adaptées aux enjeux des éleveurs et de la filière.

12 Entretien avec le porteur du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

13 En effet, l’UERI de Gotheron est rattachée administrativement au centre Provence-Alpes-Côte d’Azur alors même qu’elle est « isolée » dans la Drôme, c’est-à-dire géographiquement éloignée du centre (et administrativement localisée en Auvergne-Rhône-Apes), contrairement à d’autres unités ou installations expérimentales géographiquement localisées sur un centre de recherche comme c’est le cas pour l’UMR GenPHySE et son installation expérimentale (centre Occitanie).

14 Entretien avec le directeur de l’UERI de Gotheron, octobre 2021, Gotheron (Drôme).

15 Entretien avec une agronome de l’UERI de Gotheron, avril 2022, Gotheron (Drôme).

16 Moyennant quelques ajustements de taille, à savoir a) le choix d’un verger expérimental « en fin de carrière », c’est-à-dire sur lequel il y a moins d’enjeux en cas de dégâts sur les arbres b) l’impératif de production de prototypes.

17 Entretien avec le directeur de l’UERI de Gotheron, octobre 2021, Gotheron (Drôme).

18 Entretien avec le directeur de l’UERI de Gotheron, octobre 2021, Gotheron (Drôme).

19 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale de PETCOUL, mars 2022, Toulouse.

20 Entretien avec une directrice de recherche en zootechnie, mars 2022, Toulouse.

21 Ajoutons à cela que les deux chercheurs ont imaginé puis œuvré à la mise en place d’un dispositif de « replacement » pour « leurs » animaux expérimentaux. Au lieu d’entrer dans la chaîne alimentaire (abattoir) comme la plupart des animaux produits dans le cadre de l’installation expérimentale toulousaine, ils ont été adoptés par des familles par l’intermédiaire d’associations chargées de leur placement. Cette procédure a fait grand bruit au sein de l’unité toulousaine, certains agents ayant très mal vécu le fait de devenir « producteurs d’animaux de compagnie ».

22 L’effet de distance est renforcé par le fait que le projet a été monté pendant le confinement.

23 Les expérimentations à proprement parler, prévues sur le site de Gotheron, puisque PECTOUL ne dispose pas de vergers pour prototyper l’élevage de lapins sous pommiers.

24 Décret relatif à la protection des animaux utilisés à des fins scientifiques [En ligne] URL : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/JORFTEXT000027037840

25 Nous avons été en copie de l’ensemble des échanges.

26 Si l’on exclut les enjeux liés au transport d’animaux très jeunes, sur une distance importante.

27 Entretien avec le responsable de l’installation expérimentale, mars 2022, Toulouse. Ce dernier gère l’interface entre les chercheurs de l’UMR et les agents de l’installation expérimentale. Il a de ce fait, un rôle très particulier dans la mesure où il constitue une courroie de transmission d’informations d’un monde à l’autre opérant ce faisant de nombreuses traductions, dans un sens et dans l’autre.

28 C’est une « maison » composée d’une salle commune et d’une cuisine ainsi que de plusieurs chambres. Ce logement collectif n’est pas équipé en poste de télévision ni en wifi. Il s’agit de « faire sa popote » et de partager les toilettes et la douche avec les apprentis et stagiaires qui y sont également hébergés.

29 Notes personnelles, lancement du projet LAPOESIE, les 30 septembre et 1er octobre 2020.

30 L’intitulé de cette partie est issu d’un entretien avec un animalier, responsable d’un site expérimental, mars 2022, Toulouse.

31 Entretien avec le responsable de l’installation expérimentale toulousaine, mars 2022, Toulouse.

32 Entretien avec une Directrice de Recherche, GenPHySE, animatrice de l’équipe SYSED, mars 2022, Toulouse.

33 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale de PECTOUL, mars 2022, Toulouse.

34 Entretien avec le responsable de l’installation expérimentale, mars 2022, Toulouse.

35 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale, mars 2022, Toulouse.

36 Ce mécanisme est renforcé par l’incertitude liée au financement des projets qui « inhibe » toute discussion préalable qui serait jugée comme une « perte de temps » de part et d’autre, dans le cas où le projet n’aboutirait pas.

37 Entretien avec un technicien de l’installation expérimentale de PECTOUL, responsable d’un site expérimental, mars 2022, Toulouse.

38 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale de PECTOUL, mars 2022, Toulouse.

39 L’analyse de ce "faire faire" s’étend bien évidemment aux animaux et aux vergers, mais auxquels sera consacrée une autre publication.

40 Entretien avec une chargée de recherche en bien-être animal, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

41 Particulièrement sur la gestion « individualisée » de la santé des animaux.

42 Entretien avec une technicienne de l’installation expérimentale, mars 2022 Toulouse.

43 Entretien avec le responsable du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

44 Tâche dévolue aux animaliers.

45 Tâche dévolue aux techniciens.

46 Entretien avec le porteur de projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

47 Il semble de notoriété publique que les chargés de recherche au sein de l’INRAE sont censés « cracher du papier » en référence à l’activité de publication soutenue à laquelle ils doivent se plier (plusieurs collègues de différents laboratoires d’appartenance utilisent cette même description du poste, observations personnelles).

48 Il s’agit des deux chercheurs les plus impliqués dans le projet ainsi que d’une doctorante, également présente sur la troisième phase d’essai.

49 Entretien avec le coordinateur du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

50 Entretien avec une chargée de recherche en bien-être animal, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

51 Cet investissement implique des temps de présence de plusieurs semaines sur site, loin de leurs familles et/ou de leurs attaches relationnelles.

52 Entretien avec une chargée de recherche en bien-être animal, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

53 Entretien avec le porteur du projet LAPOESIE, décembre 2021, Gotheron (Drôme).

54 Il faut dire que le centre INRAE Occitanie est un centre important (plusieurs unités de recherches regroupées sur un seul site), situé en périphérie de Toulouse, et que la taille du laboratoire d’origine des chercheurs (130 agents) est sans commune mesure avec l’unité de Gotheron, en zone rurale, qui compte une trentaine d’agents sur un vaste domaine agricole.

55 Entretien avec une agronome de l’UERI de Gotheron, avril 2022, Gotheron (Drôme).

56 De manière informelle, un agent du site de Gotheron nous a ainsi confié que cela « le détendait » d’aller voir les lapins.

57 La formation à l’expérimentation animale comprend deux niveaux : celle d'« applicateur » et celle de « concepteur », qui seule permet de déposer des projets et des demandes de saisine.

58 Des poules sont associées aux abricotiers dans le cadre de projet MIRADE.

59 Entretien avec une agronome de l’UERI de Gotheron, avril 2022, Gotheron (Drôme).

60 La formation étant déjà complète, les autres agents (techniques) n’ont pas pu faire la formation « applicateur ».

61 Entretien avec une agronome de l’UERI de Gotheron, avril 2022, Gotheron (Drôme).

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Schéma récapitulatif des collaborations engagées dans le cadre du projet LAPOESIE
URL http://journals.openedition.org/vertigo/docannexe/image/47857/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 132k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Floriane Derbez, Evelyne Lhoste et Myriam Grillot, « Ce que l’(agro)écologisation des projets de recherche produit sur différentes catégories professionnelles et leurs interactions au sein d’INRAE : étude de cas à partir du projet LAPOESIE »VertigO [En ligne], Hors-Série 40 | Mai 2025, mis en ligne le 01 juillet 2025, consulté le 11 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/47857 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14clq

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Auteurs

Floriane Derbez

Maîtresse de conférences en sociologie, Institut Agro Dijon, INRAE CESAER, Dijon, France, adresse courriel : floriane.derbez@agrosupdijon.fr

Evelyne Lhoste

Chargée de recherche en études des sciences et techniques, Laboratoire interdisciplinaire sciences innovations sociétés (LISIS), UMR CNRS - ESIEE Paris - INRAE-Université Gustave Eiffel, France, Adresse courriel : evelyne.lhoste@inrae.fr

Myriam Grillot

Chargée de recherche sur les systèmes d’élevage, Institut national de recherche pour l'agriculture, l'alimentation et l'environnement (INRAE), UMR AGroécologie - Innovations – TeRritoires (AGIR), Toulouse, France

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