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Section courante

Quels leviers pour associer les agriculteurs français à une transition agro-écologique ?

What levers can be used to involve french farmers in an agro-ecological transition?
Olivia Boyon, Etienne Grésillon, Marianne Cohen, Anne Sourdril, François Bouteau et Valentin Verret

Résumés

À partir d’entretiens effectués avec des acteurs agricoles d’Île-de-France, cet article a pour objectif d’étudier les motivations et les résistances des agriculteurs français pour la mise en place d’une transition agro-écologique. Les principaux leviers pour changer de modèle agricole reposent sur le constat partagé d’une accélération des événements climatiques extrêmes, la volonté de transmettre une exploitation pérenne et le partage d’expérience avec d’autres agriculteurs voisins ayant mis en place des démarches de transition. Le frein principal pour un changement de pratiques repose sur le langage qui construit des barrières entre des agriculteurs utilisant des concepts d'écologie (biodiversité, écosystème) plutôt portés par les agriculteurs biologiques et les acteurs institutionnels de cette filière ainsi que les agriculteurs dits conventionnels qui utilisent un vocabulaire issu de l’agronomie. Même si la notion de sécheresse, très prégnante lors de la réalisation des enquêtes, constitue un point de consensus et de dialogue entre agriculteurs, derrière ces langages se cachent des manières de concevoir le monde, des savoirs et un rapport au collectif très différents qui ne permettent pas une percolation des pratiques plus écologiques chez les conventionnels.

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Texte intégral

Ce travail a été financé dans le cadre du projet Mobidif (programme CasDar du Ministère de l’Agriculture français). Les auteurs remercient la promotion 2020-21 du master 2 Espace et Milieux Territoires Écologiques de l’université Paris Cité pour leur participation aux phases initiales du travail : Amine Addoun, Thomas Cordier, Inès Créti, Bastien Elie-Ragobert, Jeanne Foucault, Ophélie Halaire, Roman Lagalis, Elodie Massiot, Charlotte Veau, Gabrielle Vialle, Lisa Vincent, Tatiana Wasella.

Introduction

  • 1 Le label agriculture biologique permet de distinguer les produits provenant de l’agriculture biolog (...)
  • 2 D’après le Groupement des Agriculteurs Biologiques d’Ile De France (GABIDF) en 2023. Pour plus d’in (...)
  • 3 D’après la synthèse de la préfecture et les services de l’État en région Île-de-France. Pour plus d (...)
  • 4 Label rouge, IGP (indication géographique protégée), AOC-AOP (appellation d’origine contrôlée / pro (...)
  • 5 Pour plus d’information, voir le site internet du Ministère français de lAgriculture et de la souve (...)
  • 6 L’agriculture de précision se réfère à « l'ensemble des technologies actuelles [...] mobilisées pou (...)
  • 7 Stabilisé avec un label « Au Cœur des Sols » créée il y a une vingtaine d’années par des agriculteu (...)
  • 8 « Bienvenue à la ferme » a été créé et est coordonné par les Chambres d’agriculture à l’échelle des (...)
  • 9 Cette dénomination est utilisée par les agriculteurs qui pratiquent la commercialisation directe de (...)

1Aujourd’hui, l’agriculture prend de multiples formes et la capacité à engager une transition agro-écologique est très variable. Une des façons de faire est de reconnaitre l’engagement des agriculteurs dans une agriculture durable qui « ménage son environnement et sauvegarde à long terme ses capacités de production » (Bonny, 1994, p. 6), Il s'agit aussi d'intégrer les agriculteur qui considèrent que « produire mieux prime sur produire plus » (Petit, 2017) avec une démarche de labellisation ou sans label. En France, l’agriculture biologique définie un modèle de production par l’obtention du label AB1. Elle est mise en avant par de nombreux non-agriculteurs (citoyens ou professionnels), en réponse à des enjeux environnementaux dont la pression se fait de plus en plus forte (Fleury et al., 2014, p. 110). Si seuls 15,1% des agriculteurs franciliens la pratiquaient en 20232 (soit 7 % de la SAU régionale), le nombre d’exploitations labellisées AB y connaît une progression passant 121 à 667 exploitations entre 2010 et 2023 (GAB IDF, 2023). En parallèle, les effectifs des exploitations impliquées dans des démarches de valorisation et de diversification augmentent de 360 % entre 2010 et 2020 d’après le recensement agricole 20203. Entre 2010 et 2020 en Île-de-France, le nombre d’exploitations détenant un « signe officiel de qualité ou d’origine »4 est passé de 54 à 253 (Agreste, 2021), auxquelles il faut ajouter une centaine d’exploitations ayant obtenu la certification Haute Valeur Environnementale. D’après le ministère de l’Agriculture de la souveraineté Alimentaire et de la Forêt « La Haute Valeur Environnementale (HVE) garantit que les pratiques agricoles mises en œuvre sur l'ensemble de l’exploitation préservent les écosystèmes et limitent les pressions sur l'environnement (sol, eau, biodiversité, et cetera). ». Elle est « le 3e niveau (le plus élevé) de la certification environnementale des exploitations agricoles (article L.611-6 du Code rural et de la pêche maritime - CRPM) »5. Mentionnons également des pratiques agricoles qui s’inscrivent dans des démarches d’agriculture durable comme les techniques de l’agriculture de précision6, l’agriculture de Conservation, qui « repose sur trois fondamentaux : la réduction du travail du sol (voire sa suppression), le couvert permanent par des végétaux ou par des résidus de végétaux et la rotation des cultures. » (Laurent, 2024)7, la biodynamie (Foyer, 2018). D’autres labels ont une vocation d’accueil touristique comme le label « Bienvenue à la ferme » (Foyer, 2018)8 ou l’agriculture de qualité9 qui élargissent les possibilités de qualifier ces initiatives.

2La labellisation ou la certification garantit un mode de production, mais ne se traduit pas par des pratiques uniformes. Ces valorisations reposent sur des conceptions de l’agriculture durable, très différentes avec des perceptions discordantes de la terre, de l’écologie, du territoire, de l’agriculture dans son ensemble (Plumecocq et al., 2018). Même la certification Agriculture Biologique correspond à une grande variété de pratiques agricoles (Alavoine-Mornas et Madelrieux, 2014). Au-delà des labels, les enjeux de transition se posent à travers à la fois la production agricole, les filières agricoles, l’utilisation des intrants, la collectivisation des moyens de production, le renouvellement des actifs donc l’installation et la transmission (Duru et al., 2015; Gliessman 2015). Les agriculteurs (Caplat, 2014 ; Jollivet, 2015) et les collectifs d’agriculteurs (Vergote et Tanguy, 2021) devraient être les porteurs du cheminement de cette transition (Bourg et al., 2016; Renouard et al., 2020). Il faut pour cela un « changement par le bas » (Caplat, 2014), un constat partagé par les exploitants quant à la nécessité du changement qui relie la volonté des agriculteurs avec leurs capacités différenciées et collectives à s’approprier la transition (Daré et al., 1989, Ruault et Lémery 2007, Compagnone 2014). Dans notre démarche, il s’agit d’intégrer dans cette transition agro-écologique (Duru et al., 2014 ; Calame, 2016 ; Hazard et al., 2017 ; Macary et al., 2020) à la fois les agriculteurs appelés conventionnels (Sumberg et Giller 2022) et les agriculteurs cherchant à transformer leurs exploitations vers une substitution des intrants par les soutiens de la diversité ́biologique et des agroécosystèmes (Duru et al., 2015).

3Notre travail étudie l’adhésion ou la résistance des agriculteurs face aux modèles proposés pour une agriculture durable qui, pour les agriculteurs dits conventionnels posent d’abord la question du changement (Lamine et al., 2021). D’autres travaux ont déjà étudié la manière dont les valeurs économiques motivaient les agriculteurs conventionnels et les biologiques à changer de modèle (Leduc et al., 2023), le vécu émotionnel de la transition vers le biologique des agriculteurs conventionnels (Van Dam et al., 2010), les formes de transition vers des pratiques plus écologiques des agriculteurs biologiques (Lamine et al., 2009), ou encore l’apport de la littérature scientifique pour une transition agro-écologique de la viticulture (Macary et al., 2020). La transition doit s’opérer à toutes les échelles, des politiques agricoles aux agriculteurs (Deverre et Sainte-Marie, 2008; Geels Frank, 2019; Boulestreau et al., 2021). Dans cet article, nous nous intéressons principalement aux agriculteurs et à l’action en train de se faire avec une approche compréhensive déjà développée dans des travaux de sociologie pragmatiste sur la transition agro-écologique (Lamine et al. 2015).

  • 10 Cette recherche est financée par le Compte d'affection Spécial au Développement Agricole et Rural ( (...)
  • 11 Olivia Boyon a effectué 23 entretiens et les étudiants de la promotion 2020-2021 du Master Espace e (...)

4Dans le cadre du projet de recherche MOBIDIF10, nous cherchons à comprendre les motivations et les résistances des agriculteurs à transformer partiellement ou en profondeur leurs façons de faire. L’étude exploratoire développée ici associe une approche quantitative et qualitative pour comprendre comment individuellement les agriculteurs perçoivent dans leurs discours, leurs territoires et les rôles des structures (filières, marchés, Politique Agricole Commun, conseillers agricoles) pour un changement de leurs pratiques qui pourrait mener vers une transition agro-écologique. Nous avons constitué un échantillonnage représentatif des agriculteurs d’Île-de-France « privilégiant la diversité et l'adaptation aux conditions écologiques et sociales régionales plutôt que d'imposer un modèle unique d’écologisation » (Deverre et Sainte Marie, 2008, p. 16). Dans un contexte d’urgence écologique (Blatrix et al., 2021) encore dégradé par des événements récents (anomalies climatiques, sécheresse, pluviométrie, multiplication des attaques parasitaires), quels sont les moteurs du changement de pratiques agricoles vers des actions jugées comme durables par les agriculteurs ? Quels sont les freins aux changements ? L’article cherche à hiérarchiser ces moteurs et les obstacles vers une transition agro-écologique en fonction des profils d’agriculteurs. Pour répondre à ces objectifs, l’équipe11 a conduit, entre novembre 2020 et décembre 2021, 44 entretiens semi-directifs en Île-de-France auprès d’agriculteurs (conventionnels et biologiques) et des acteurs du monde agricole.

5La première partie de l’article présente le socle conceptuel et méthodologique utilisé dans l’article pour aborder la diversité des transitions vers des agricultures durables en Île-de-France. Dans la deuxième partie, une analyse textométrique montre comment le langage révèle des scissions profondes entre les agricultures. Dans la troisième partie, l’analyse se concentre sur les moteurs de changement vers des pratiques plus agro-écologiques dans les exploitations. Puis dans la partie suivante, l’article s’intéresse aux différents freins rencontrés par les agriculteurs pour adopter une transition agro-écologique. Enfin la dernière partie offre un portrait synthétique qui hiérarchise les freins et les leviers à la transition en fonction des différents agriculteurs..

Aborder la transition vers l’agriculture durable en Île-de-France dans sa diversité

Réflexion préalable sur la conversion

  • 12 Par exemple, un agriculteur se définissant comme conventionnel pratiquant le non-labour effectue un (...)

6Comprendre la volonté de changer, ou non, de pratiques agricoles, passe par la prise en compte de l’expérience de l’agriculteur. Il s’agit de comprendre ce qu’évoque la modification ou la pérennisation des pratiques. Nous désignons le changement de pratique soit comme l’adoption de techniques appartenant à un autre modèle, soit comme un ajustement des pratiques culturales12.

7Transposant l’idée de Fleury et al. sur la communauté de pratiques, en tant que groupe ayant des façons de faire, valeurs et discours communs (Wenger, 2005; dans Fleury et al., 2014), nous distinguons (i) la transition à un modèle particulier de (ii) l’adhésion ponctuelle à une pratique différente de celle de l’agriculteur. Ainsi, les essais réalisés par certains exploitants et leurs justifications ne doivent pas être considérés comme une manifestation de l’adhésion totale à un nouveau modèle. Ces hybridations, fréquentes, nous informent sur les choix d’emprunts de pratiques pouvant être ponctuelles, et amenant, pour certains exploitants, à une transition environnementale.

8Comme pour le terme « conversion » utilisé pour l’agriculture biologique, la transition agro-écologique n’est pas simplement une modification des pratiques agricoles, mais un ralliement à des idées, des opinions, des valeurs, et même à un système philosophique qui peut prendre des formes de bifurcation (Moriceau, 2022). Pour l’agriculteur conventionnel, opter pour des techniques d’agriculture durable signifie-t-il une transformation de ses manières de concevoir la terre, le territoire, l’agriculture dans son ensemble ? Ici « plusieurs visions de l’agriculture s’affrontent, de façon parfois exacerbée, cherchant soit une rupture radicale avec l’agriculture conventionnelle, soit une adaptation de celles-ci, soit une série d’ajustements plus ou moins poussés » (Jasnot, 2019). Nous avons opté dans cet article pour le terme de transition agro-écologique, qui sous-entend une transformation plus progressive et moins radicale que la notion de conversion (Plumecocq et al. 2018).

9Il existe des « brouillages » dans la compréhension de la conversion à l’agriculture biologique (Alavoine-Mornas et Madelrieux, 2019). Le premier brouillage, mentionné par ces auteurs, concerne le manque de nuances dans l’écart qui peut être observé vis-à-vis des pratiques adoptées : certains s’en tiennent à la réglementation, d’autres envisagent d’aller plus loin. Le second alerte sur le manque de distinction entre l’exploitation et l’enquêté : la labellisation et les convictions personnelles de l’agriculteur ne sont pas toujours en phase. Le cheminement de l’enquêté et celui observé sur la ferme peuvent ne pas s’opérer de manière simultanée, deux modèles peuvent ainsi coexister dans une exploitation. Enfin, le troisième brouillage concerne le temps : la conversion commence avant la certification et se poursuit après la délivrance du label. En effet, le passage à un autre modèle a des effets au-delà de l’exploitation, il influe sur les relations familiales et professionnelles. Ces éléments sont à lire à la lumière des questions que nous posions plus tôt, et sont intégrés dans l’analyse des trajectoires de vie des agriculteurs.

Comprendre les motifs de changement ou les résistances aux transformations

10Pour répondre à nos problématiques, nous avons effectué des entretiens semi-directifs auprès de 42 agriculteurs et agricultrices issus de 37 exploitations agricoles (tableau 1) (34 entretiens individuels et 3 entretiens collectifs familiaux). Ces entretiens s’articulent autour de 3 axes : l’exploitation (histoire, structure, organisation et activités) ; les relations des agriculteurs avec les acteurs du monde agricole et du territoire, et enfin les perceptions et représentations des agriculteurs quant aux changements globaux et transformations de pratiques. Ces échanges ont permis de mieux comprendre l’évolution des pratiques à travers le cheminement des individus, les moments charnières ou les périodes de réflexion relatives à ces évolutions.

Tableau 1 : Principales caractéristiques des exploitations enquêtées (2020-2021)

No

Dépar-tement

Age

Gen-re

Productions principales

Labels et/ou certifications

Auto-qualification de l'exploitation

Taille exploita-tion (ha)

1

77

40 - 50

H

Grandes cultures

Non

Conventionnelle

Non précisé

2

78

50 - 60

H

Grandes cultures

AB

Biologique

Entre 200 et 300

3

78

50 - 60

F

Polyculture élevage

Non

Non précisé

Entre 200 et 300

4

95

60 et plus

H

Grandes cultures

Non

De précision

Entre 200 et 300

5

78

60 et plus

F

Grandes cultures + pisciculture

Non

Diversification

Entre 50 et 100

6

77

50 - 60

F

Polyculture élevage

Non

De qualité

Entre 300 et 400

7

77

60 et plus

H

Grandes cultures + maraîchage

Non

Non précisé

Entre 100 et 200

8

77

60 et plus

H

Grandes cultures

Non

Raisonné

Entre 200 et 300

9

95

50 - 60

H

Polyculture élevage

Non

Raisonné

Moins de 50

10

95

50 - 60

H

Polyculture élevage

Non

Raisonné

Entre 50 et 100

11

95

20-30

H

Grandes cultures

Non

De conservation

Entre 100 et 200

12

77

60 et plus

H

Grandes cultures

Non

De précision

Plus de 500

13

78

40 - 50

H

Grandes cultures

Non

De précision

Entre 300 et 400

14

77

40 - 50

F

Grandes cultures + maraîchage

AB

Biologique

Entre 100 et 200

15

77

60 et plus et 30 - 40

F, H

Grandes cultures + maraîchage

AB

Biologique

Entre 100 et 200

16

77

60 et plus

H

Grandes cultures

Non

Conventionnelle

Entre 100 et 200

17

77

20-30

H

Grandes cultures

Non

Conventionnelle

Entre 200 et 300

18

77

40 - 50

F

Polyculture élevage

Non

Conventionnelle, de qualité

Entre 300 et 400

19

77

50 - 60

H

Grandes cultures + horticulture

AB

Biologique

Entre 50 et 100

20

77

30 - 40

H

Maraîchage

Non

Biologique sans intrants
de qualité

Moins de 50

21

91

50 - 60

H

Maraîchage

AB

Biologique

Moins de 50

22

77

50 - 60

H

Grandes cultures

AB

Biologique

Entre 300 et 400

23

78

40 - 50

H

Grandes cultures

AB

Biologique

Entre 100 et 200

24

95

60 et plus

H

Grandes cultures + maraîchage

Non

Conventionnelle

Entre 400 et 500

25

77

30 - 40

H

Autres

Non

Espèces locales, sans traitements

150 ruches

26

91

40 - 50

H

Grandes cultures

Au cœur des sols

De conservation

Entre 200 et 300

27

91

50 - 60

F

Grandes cultures

Non

De conservation

Entre 200 et 300

28

91

50 - 60

F

Grandes cultures + maraîchage

HVE

De qualité

Plus de 500

29

91

30 - 40

H

Maraîchage + élevage

AB

Sol vivant
Non mécanisé

Moins de 50

30

77

60 et plus

H

Polyculture élevage

AB

Biologique sans intrants

Entre 100 et 200

31

77

30 - 40

H

Grandes cultures

Non

De conservation

Plus de 500

32

91

30 - 40

H

Élevage

AB

Biologique

Moins de 50

33

77

40 - 50

H

Grandes cultures

Non

Conventionnelle

Entre 100 et 200

34

91

30 - 40

H

Grandes cultures

Non

Durable, sociale et solidaire

Entre 100 et 200

35

77

50-60

H

Grandes cultures

Non

Non précisé

Entre 400 et 500

36

95

60 et plus

H

Grandes cultures

Non

Conventionnelle

Non précisé

37

77

40 - 50

H

Grandes cultures

Non

De conservation

Entre 100 et 200

  • 13 Afin de renforcer l’hétérogénéité de notre échantillon, nous avons mobilisé à la fois des carnets d (...)
  • 14 70% des fermes de notre échantillon ont pour production principale la grande culture, et 70% à l’éc (...)
  • 15 Avec 51% des enquêtés en Seine-et-Marne, 19 % dans les Yvelines, 16% dans le Val-d’Oise, 14% dans l (...)

11Pour réaliser notre échantillonnage, nous avons cherché à être représentatifs des caractéristiques de l’agriculture francilienne (types d’agricultures, modes de production, formes de valorisation)13. Dans un contexte de forte pression urbaine (Poulot, 2013 ; Toublanc et Poulot, 2017) et malgré une multiplication de projets cherchant à reconnecter l’agriculture francilienne avec l’agglomération parisienne (Streith, 2008; Aubry et al, 2012, Guiomar, 2014), ou à protéger l’activité agricole avec les Périmètres régionaux d’intervention foncière (Dabo, 2022), les paysages agricoles d’Île-de-France sont largement façonnés par les grandes cultures (Biasi et Stephan, 2004 ; Bernadet et al., 2016 ; Addoun et al, 2020) avec une baisse de 12 % du nombre exploitations entre 2010 et 2020 et une augmentation des surfaces des exploitations pour atteindre une surface moyenne de 127 hectares en 2020 d’après le recensement agricole de 2020. Les plus présentes sont le blé tendre, l’orge, le colza, la betterave et le maïs. On trouve ensuite le maraîchage, l’arboriculture, la viticulture, l’élevage et d’autres cultures spécialisées. L’échantillonnage respecte la répartition des types de production des exploitations en Île-de-France14 et l’hétérogénéité spatiale de la région15. Les enquêtés sont en majorité des hommes (79%), entre 50 et 60 ans (31%) ou plus de 60 ans (25%). En Île-de-France, la taille moyenne des exploitations est de 127 hectares en 2020, contre 113 hectares en 2010 (Agreste, 2021). Dans notre cas, les surfaces des agriculteurs rencontrés sont comprises entre 1 et 600 hectares, la majorité produisant sur une surface comprise entre 100 et 200 hectares.

12Nous avons également réalisé des entretiens avec 9 acteurs, non-agriculteurs, mais issus de diverses institutions en lien avec le monde agricole (tableau 2) : organisme de conseil, acteurs du monde de la recherche, un syndicat, (la Confédération paysanne), coopératives, agglomérations, associations, et cetera. Ces entretiens permettent de situer les discours et les pratiques des agriculteurs par rapport aux modèles constitués par les organismes professionnels et les chercheurs. L’entretien avec la Confédération paysanne apporte un contrepoint par rapport aux agriculteurs rencontrés et à certains acteurs d’organismes de conseil plutôt affiliés à la Fédération National des Syndicats d’Exploitants Agricoles (FNSEA).

Tableau 2 : Principales caractéristiques des profils non-agricoles enquêtés (2020-2021)

No

Structure

38

Organisme agricole de conseil

39

Organisme agricole de conseil

40

Fondation pour la Recherche sur la Biodiversité

41

Terre de liens

42

Centre d'Écologie et des Sciences de la Conservation UMR 7204

43

Communauté d'agglomération

44

Confédération paysanne

  • 16 D’après les agriculteurs rencontrés, l’« agriculture de qualité » intégrerait le respect de la régl (...)

13Pour mieux comprendre la manière dont les agriculteurs se voient et la façon dont ils valorisent leurs activités, nous leur avons demandé de définir leur ferme et leur production. Nous avons évité d’utiliser les catégories normatives existantes (AB, agriculture de précision, agriculture de conservation). En effet, les agriculteurs se caractérisent selon des systèmes de production agricole plus ou moins durables, leur mode d’insertion dans les systèmes alimentaires et les valeurs qui les justifient socialement (Féret et Douguet, 2001 ; Plumecocq et al., 2018). Sur les 37 fermes étudiées, nous avons observé sept auto-qualifications, renvoyant à des labels (agriculture biologique), des pratiques culturales (agriculture de précision, agriculture raisonnée et de conservation), des dénominations courantes sans définition précise (de qualité16, conventionnelle) (figure 1). La catégorie « alter » comprend les fermes qui se qualifient : « durable, sociale et solidaire », utilisant des espèces locales et n’appliquant aucun traitement, exerçant une agriculture non mécanisée sur sol vivant, ou encore produisant en agriculture biologique sans intrant de synthèse, sans toutefois être labellisées AB. Enfin, seulement deux agriculteurs ont refusé de qualifier leurs productions, ils sont dénommés les « non qualifiés ».

Figure 1 : Autodéfinition des exploitations enquêtées

Figure 1 : Autodéfinition des exploitations enquêtées

14Les agriculteurs dits conventionnels ou n’ayant pas de label bio sont les plus nombreux en Île-de-France et dans notre échantillonnage (65 % des exploitations enquêtées, figure 1), ils définissent leurs pratiques en les qualifiant d’agricoles traditionnelles, standards, ou classiques. Seuls 19 % des exploitants rencontrés se réfèrent au terme conventionnel. Cette faible utilisation du terme semble montrer que cette catégorie souvent utilisée dans les médias par les journalistes, les agriculteurs biologiques et les scientifiques ne renvoie pas à une réalité vécue par les agriculteurs non labellisés (Sunberg et Giller 2022). Pour ces agriculteurs, elle véhicule aussi une image négative. Inversement, les agriculteurs biologiques s’auto-qualifient facilement avec le label AB.

15Afin d’apporter une certaine cohérence, nous avons regroupé certaines auto-qualifications puis apporté une nouvelle dénomination à ces nouveaux regroupements. Ainsi, les agricultures avec le label AB ont été associées avec les agriculteurs pratiquant l’agriculture biologique sans label et nous les avons désignés par le qualificatif « bio ». Le groupe « autre » amputé des agriculteurs biologiques sans label contenant les agriculteurs se qualifiant de « durable, sociale et solidaire », est qualifié d’« Alter ».

16La terminologie utilisée pour l’auto-qualification permet de comprendre quelles formes revêtent les pratiques, et ce qu’elles évoquent pour les agriculteurs. Elle offre des catégories intéressantes pour comprendre les freins et les leviers pour la mise en place de pratiques agricoles durables. Cependant, nous savons qu’une même autodéfinition peut être polysémique en fonction des représentations de l’enquêté. Notre travail, à la fois qualitatif et quantitatif permettra d’éviter les pièges de catégories trop normatives.

Analyse croisée complémentaire des matériaux recueillis

17L’analyse est ici hybride à la fois quantitative et qualitative. Chacune de ces deux démarches aborde les entretiens de manières différentes.

18La première aborde l’ensemble du corpus textuel (retranscription de tous les entretiens) et pose l’hypothèse qu’il existe des variables basées sur le profil de l’agriculteur (âge, genre, profession) et sur l’exploitation (taille, production, vente directe, et cetera) qui construisent des discours spécifiques. Cette analyse textométrique utilise le logiciel IRaMuTeQ, sur deux corpus l’un composé de 25 entretiens de profils agricoles représentatifs des diverses pratiques agricoles et l’autre de 5 entretiens de profils non-agricoles avec ceux précédemment évoqués. L’analyse permet de compter des occurrences et des cooccurrences de mots. Avec l’appui de la méthode de de Reinert (1983), une double classification hiérarchique descendante regroupe des types de discours équivalents et construit des classes. La dépendance entre ces classes de discours et les variables est mesurée par le test d'indépendance du khi-deux.

19La seconde analyse est thématique, elle pose l’hypothèse que les freins et les leviers sont portés de manière différente en fonction des agriculteurs et des acteurs non-agriculteurs. Elle envisage une analyse de chaque récit comme une unité distincte propre à chaque enquêté. Notre analyse s’appuie sur la volonté de suivre les trajectoires de vie des enquêtés (Jasnot, 2019) afin de saisir les moments de leur carrière mettant en jeu des changements de pratiques, choisis ou subis (Allaire et al. 2014). Chaque entretien a été analysé de manière individuelle en portant une attention au récit de vie (Veith, 2010). Ensuite, afin de comparer les pratiques et les représentations de l’ensemble des enquêtés, nous avons construit une grille d’analyse permettant de comparer les discours des agriculteurs et des acteurs non-agriculteurs. Nous avons effectué un premier tri des motifs encourageants et/ou freinant les agriculteurs à changer de pratique par domaine (pratiques culturales, environnement social et écologique). Ce premier travail a permis de préciser les domaines et de construire de nouveaux motifs agissant sur le changement de pratique comme le voisinage, les consommateurs, la transmission de l’exploitation, le climat. Ensuite, pour chacun de ces domaines précisés, nous avons comparé les discours de l’ensemble des agriculteurs ; ces nouvelles catégories permettent de comprendre les freins et les moteurs de changements de pratiques.

20Dans l’article, il s’agit de trouver des points saillants ressortant des deux démarches et de croiser dans certains cas les deux méthodologies.

Le langage : une barrière entre les agriculteurs conventionnels et les agriculteurs engagés vers une agriculture biologique

Entre les agriculteurs conventionnels et les agriculteurs bio, une frontière lexicale très marquée

21L’analyse textométrique offre la possibilité de hiérarchiser l’influence de toutes les variables sur les discours et de constituer des groupes d’agriculteurs ayant des mots et des idées communes.

22La double classification descendante hiérarchique montre que trois classes de discours se dégagent sur l’ensemble des entretiens avec les agriculteurs. Chacune de ces classes s’oppose sur leurs modes d’insertion dans les systèmes alimentaires et dans leurs systèmes de production agricole (biologique ou conventionnel) (figure 2 et tableau 3). La première classe regroupe les agriculteurs qui vendent leur production à la ferme. La deuxième associe les agriculteurs inscrits dans une démarche d’agriculture biologique labellisée ou non. La dernière rassemble les agriculteurs pratiquant une agriculture conventionnelle. En plus d’être construites sur des systèmes de production et de vente, ces classes s’opposent sur leurs pratiques, intérêts, préoccupations et visions du métier. L’analyse met en évidence que les deux premières classes sont jointes au premier niveau, la troisième est indépendante. Ainsi, les agriculteurs conventionnels ont des discours qui sont les plus éloignés des deux premières classes.

Figure 2 : Représentation graphique des groupes de mots définis par l’analyse de discours

Figure 2 : Représentation graphique des groupes de mots définis par l’analyse de discours

La taille des mots est proportionnelle à leur poids statistique dans la définition des classes.

Tableau 3 : Variables et formes les plus significatives (p-value<0,0001) dans les trois classes de discours

Classe 1

Classe 2

Classe 3

variable

chi2

variable

chi2

variable

chi2

*label_bio

90,57

*label_hve3

146,07

*age_60ep

145,34

*autodef_bio

90,57

*ventedirecte_oui

138,54

*autodef_conventionnel

133,53

*age_40-50

73,32

*taille_>500

129,7

*genre_homme

92,49

*autodef_conservation

57,04

*culture_cerealemaraichage

125,67

*autodef_precision

86,33

*coop_oui

38,18

*autodef_qualité

125,64

*culture_cereale

84,85

*culture_cereale

31,57

*genre_femme

87,81

*ventedir_non

84,51

*ventedir_nsp

29,38

*taille_<50

55,99

*label_non

67,30

*taille_nsp

29,38

*taille_400-500

43,53

*cuma_oui

28,1

*taille_100-200

17,81

*age_30-40

40,33

*coop_non

18,09

*autodef_raisonné 

33,19

*taille_100-200

16,71

*age_50-60

32,53

 

 

*culture_elevage

28,27

 

 

*taille_50-100

27,78

 

 

*autodef_diversifié

27,33

 

 

forme

chi2

forme

chi2

Forme

gens

171,41

vendre

234,27

Semer

agriculture

143,87

fermer

213,91

Blé

trouver

141,43

acheter

146,37

betterave

penser

126,21

matériel

134,79

Maïs

chose

121,94

travail

39,62

Eau

bio

69,31

reprendre

110,08

Année

parler

69,12

Père

103,40

Plante

métier

68,55

hectare

101,65

insecticide

voir

59,75

installer

88,78

Semis

animal

58,23

exploitation

84,12

printemps

agricole

54,41

Vente

77,53

Sol

monde

52,95

salarié

70,42

Maladie

nature

50,13

parent

64,06

Colza

politique

48,57

Cuma

57,72

Herbe

ile de France

47,98

marché

55,2

Graine

vrai

46,59

retraite

53,24

Culture

23L’agriculteur conventionnel (classe 3, 28 % du corpus), la plus distincte des trois classes, est associé aux hommes de plus de 60 ans dont l’exploitation n’est pas labellisée. Ils s’auto-définissent comme pratiquant une agriculture conventionnelle ou de précision. Ces enquêtés, que nous appellerons les « conventionnels », sont principalement céréaliculteurs et travaillent sur une surface comprise entre 100 et 200 hectares. Ils se positionnent par rapport à des enjeux internationaux (prix du blé sur les marchés par exemple) et mobilisent leurs discours autour des caractéristiques agronomiques de leurs parcelles (qualité du sol, capacité pour l’eau, et cetera). Les formes les plus significatives de cette classe révèlent des problématiques d’ordre technique (semis, traitements), taxonomique avec une attention à l’espèce plantée (betterave, blé) et météorologique (saison, pluie). Lorsqu’ils évoquent une possible conversion à l’agriculture biologique, ils abordent les carences des traitements autorisés en bio et des difficultés structurelles (financements, marché). Cette classe se distingue par l’emploi de termes plus techniques autour de la culture et de son état.

24Les exploitants de la classe 1 (37 % des discours), que nous appellerons les « bios », concernent les enquêtés labellisés AB et s’auto-définissant comme bio ou pratiquant l’agriculture de conservation des sols. Ils qualifient d’intensif le modèle des conventionnels. Ces enquêtés ont entre 30 et 40 ans, cultivent principalement des céréales sur une surface comprise entre 100 et 200 hectares. Ils abordent leurs pratiques sur un plan conceptuel, prospectif et personnel. Les verbes comme « penser », « trouver », « voir », « passer », « envie », « aimer » sont fortement associés à cette classe. Ce groupe est caractéristique d’agriculteurs menant un processus réflexif sur leurs propres pratiques et leurs intégrations dans leurs environnements sociales et écologiques. Ces agriculteurs conçoivent leurs pratiques comme étant intégrées dans leurs territoires avec des problématiques autour des paysages, des riverains et des enjeux écologiques (continuités naturelles et biodiversité). Leurs démarches sont ainsi multidimensionnelles. Ils possèdent souvent un appareillage conceptuel et méthodologique large qui leur permet d’intégrer des savoirs pluriels.

25La classe 2 concerne principalement les femmes âgées de 30 à 40 ans ou de 50 à 60 ans, travaillant sur des surfaces allant de moins de 50 ha à plus de 500 ha et pratiquant la vente directe (35% du corpus). Nous appellerons cette classe les « diversifié.e.s ». Les systèmes productifs de ces exploitations associent céréales et maraîchage ou élevage. Ces enquêtés sont labellisés Haute Qualité Environnementale niveau 3, ou s’auto-définissent comme pratiquant l’agriculture de qualité, raisonnée ou diversifiée. Le temps, le travail et la main-d’œuvre sont des préoccupations essentielles pour ces exploitations. Les questions de la reprise de la ferme et de sa pérennité sont des mots-clefs de cette classe. Ce groupe est un groupe de gestionnaires, qui associe plusieurs métiers dans la ferme. Ils ont une vision intégrée de l’agriculture allant de la production à la vente.

26Ainsi, chaque groupe d’agriculteurs construit un discours différent sur des éléments clés de la transition agro-écologique comme la pratique agricole, l’insertion géographique et le futur de leurs exploitations. Les agriculteurs conventionnels et associés (groupe 3) sont proches de leurs pratiques quotidiennes et de leurs terroirs. Ils sont dans le présent pour réagir au plus près des enjeux. Les agriculteurs en bio et associés (groupe 1) résonnent à des échelles temporelles et spatiales multiples et par rapport à des savoirs multiples. La démarche est plus importante que la pratique. Pour les agriculteurs dits diversifié.e.s, les enjeux de valorisation économique de la production sont très importants. Ils ont une vision sociale de la ferme et pensent à la génération future. Donc, pour évoquer une transition agro-écologique, il faut arriver à aborder toutes ces dimensions, depuis le quotidien, les enjeux pratiques, les problématiques territoriales jusqu’aux différents types de savoir agronomique, économique, social et écologique. Afin d’intégrer un maximum d’agriculteurs, la transition doit être multiple et prendre en compte des visions différentes du temps et du monde.

Une barrières langagière entre les « bios » associés aux acteurs non-agricoles et les agriculteurs conventionnelles

27Le tableau 4 présente un autre traitement lexicométrique sur le corpus de l’ensemble des entretiens, ceux des agriculteurs précédemment analysés et ceux non-agriculteur issu de diverses institutions en lien avec le monde agricole.

Tableau 4 : Variables et mots les plus significatifs (p<0,0001) dans les discours des « bios » et des non-agriculteurs

Classe A

Classe B

Classe C

variable

chi2

variable

chi2

Variable

chi2

*prof_institutionnel

415,91

*agri_oui

147,02

*age_>60

155,2

*agri_non

380,59

*genre_femme

107,87

*prof_agriculteur

133,88

*age_40-50

323,81

*age_50-60

59,07

*genre_homme

58,2

*prof_conservation

53,03

*prof_agriculteur

55,63

*agri_oui

57,47

*prof_agriBio

52,82

*prof_conservation

36,2

 

 

forme

chi2

Forme

chi2

Forme

chi2

agriculture

327,68

Fermer

313,28

Blé

348,42

penser

241,85

Acheter

154,32

Semer

303,0

bio

117,54

Vendre

146,62

Betterave

252,53

agriculteur

103,81

Matériel

97,86

Maïs

240,53

biodiversité

101,06

Reprendre

93,06

Année

211,64

biologique

95,37

Père

88,76

Herbe

170,95

métier

94,88

Pari

80,94

Plante

167,24

gens

92,4

Salarié

79,78

Eau

164,91

parler

85,19

installer

71,13

Semis

148,06

conventionnel

80,85

parent

70,97

Colza

145,79

Les groupes constitués par cette nouvelle analyse textométrique sont très semblables aux groupes précédents, le groupe A est semblable à la classe 1, le groupe B avec la classe 2 et le groupe C avec la classe 3.

28La seule originalité de l’analyse se trouve dans le groupe A (34,5 % du corpus) et repose sur l’association langagière entre les agriculteurs biologiques, les agriculteurs de conservation et les acteurs institutionnels liés à l’encadrement et à l’étude de la profession agricole. L’ensemble de ces acteurs utilisent les mêmes mots pour évoquer les enjeux agricoles actuels. Cette concordance langagière est également idéelle. Ils se regroupent avec l’utilisation des verbes comme « trouver », « penser », « parler », « voir » qui expriment la volonté de confronter la pratique à des enjeux théoriques. Ce besoin de formaliser les pratiques se retrouve également dans l’emploi des mots « animal », « nature » ou « politique » qui sont des catégories plus spéculatives. Cette communauté langagière et idéelle montre que les bios sont plus enclins à discuter et à être entendus par les acteurs non-agricoles.

29La classe B (37,2 % du corpus) comme la classe 2 précédemment évoquée regroupent les agriculteurs vendant à la ferme leurs productions. Ils sont animés par les enjeux relatifs à la vente avec les verbes « vendre » et « acheter » très associés à la classe. Ils sont attentifs à l’état de l’exploitation avec les termes « surface », « matériel » affiliés à ce groupe. La reprise de l’exploitation constitue un enjeu fort avec les verbes « reprendre » et « installer » et les mots désignant l’hérédité « père », « parent » et la retraite.

30Alors que les agriculteurs conventionnels (28,2 % du corpus, groupe C) sont plus isolés par leurs vocabulaires, car selon la classification descendante hiérarchique, leur classe est la plus éloignée des classes A et B. Comme dans l’analyse précédente, ils sont préoccupés par des enjeux quotidiens autour des pratiques avec des mots comme « semer », « insecticide », « printemps », « sol », « maladie », « herbe » et « graine », et « culture ». Les productions végétales les plus évoquées sont les plus classiques dans la production intensive en Île-de-France le « blé », la « betterave » et le « colza ».

31Les politiques de transitions agro-écologiques sont portées essentiellement par des acteurs non-agricoles (ministères, syndicats). La question de l’assimilation de ces catégories langagières par les agriculteurs est une question clé en particulier pour les agriculteurs conventionnels qui comme nous venons de le voir ont des préoccupations et un vocabulaire éloigné des acteurs institutionnels.

Transformer les pratiques agricoles : partir d’où pour aller où ?

32Nous tentons ici de comprendre ce qui pousse les agriculteurs à transformer leur manière de produire, parfois au sein d’une même communauté de pratique, en empruntant les pratiques d’autres modèles. Comment évoquent-ils ces transformations, ce vers quoi ils tendent et surtout, pourquoi peuvent-ils/veulent-ils changer ?

La sécheresse : un constat partagé entre les bios et les conventionnels qui peut servir de base pour un changement

33Le tableau 5 montre que 24 exploitations sur 36 considèrent que les évolutions des conditions climatiques seraient des motifs importants de changement de modèle agricole. Les enquêtés sont conscients des sécheresses et de leur ampleur (20 enquêtés sur 36). Puisqu’ils sont directement touchés, ils réfléchissent activement aux possibilités de modifier leurs pratiques face aux sécheresses.

34Face à ce phénomène qui les dépasse, certains agriculteurs se disent un peu fatalistes (5 enquêtés). L’argumentation utilise très rarement la notion de changement climatique qui signifie une trajectoire à long terme, mais plutôt des termes renvoyant à des phénomènes ponctuels (sécheresse, aridité, manque d’eau). Vingt d’entre eux parlent d’« aléas climatiques » désignant un phénomène hasardeux, immaitrisable qu’il est difficile de situer temporellement. L’agriculteur évoque donc ces sécheresses comme des événements malencontreux. Cet aléa engage peu la responsabilité humaine puisqu’il ne se maîtrise pas et serait aléatoire. Ici, l’agriculteur cherche plutôt à atténuer ponctuellement les effets de l’aridité sur les cultures.

35De plus, l’analyse textométique montre que les termes « catastrophe », « sécheresse » sont des mots utilisés préférentiellement par les agriculteurs conventionnels. Mais ces termes se situent sur le même axe factoriel que les agriculteurs biologiques (figure 2). Donc ils sont également potentiellement utilisés par les agriculteurs biologiques. Nous avons ici un constat partagé et des mots en commun qui pourraient être des leviers pour des politiques agricoles environnementales qui englobent l’ensemble des agriculteurs et pourraient être des appuis pour un changement (Sourdril et Garine Wichatitsky, 2019).

36Dans l’analyse qualitative, les enquêtés souhaitent adapter leurs pratiques pour faire face aux conséquences des événements météorologiques à l’échelle de la ferme, mais sans que cela soit vu comme une participation à l’atténuation des effets du changement climatique. Comme le constatent Petra Benyei et al. (2017) et Thareau et Fabry (2014), l’emploi des termes et le rapport au changement climatique sont ici très « contrastés » selon les enquêtés et leurs pratiques. Les discussions s’articulent moins sur le constat de changements globaux à l’échelle de la planète que sur celui d’une intensification des phénomènes de sécheresse depuis 2015.

37D’autres études, aux États-Unis ou en Espagne, montrent que les agriculteurs interrogés ne font pas nécessairement le lien entre ces changements et leur origine anthropique (Veteto et Carlson, 2014 ; Cohen et al., 2014). Dans nos enquêtes, l’argumentation s’articule autour d’une vision à court ou moyen terme, relative aux événements. Cela indique probablement une priorisation des préoccupations pour les conditions climatiques locales ou régionales, dont l’incidence s’observe directement sur leurs parcelles. Le passage du local au global est trop abstrait pour les personnes rencontrées. Pour une petite partie de l’échantillonnage (2 enquêtés) les changements climatiques n’existent pas. Ce changement serait pour ces agriculteurs portés par une vision plus politique que scientifique.

La transmission, levier du changement ?

38L’analyse qualitative montre que le moment propice aux changements de pratiques agricoles vers des procédés plus vertueux se situe tantôt avant la cession du patrimoine agricole tantôt au moment de la transmission.

39Dans le premier cas (6 entretiens, tableau 1), les agriculteurs souhaitent anticiper la reprise de leur ferme par un repreneur (enfants ou non). Ce n’est pas aux repreneurs de prendre en main le changement, mais aux futurs cédants, car le prix de la terre en Île-de-France constitue déjà une charge très lourde pour le repreneur. L’expérience, la capacité mentale à encaisser les moments difficiles, la trésorerie, rendent les futurs cédants plus enclins à modifier leurs pratiques. Un agriculteur explique : « J'ai rencontré d'autres pères, notamment un père qui, ses trois dernières d'années d'existence professionnelle, a converti sa ferme, donc c'est lui qui s'est pris le bouillon économique pour que son fils s'installe en bio » (entretien 22, tableau 1). Pour ces agriculteurs, les problèmes techniques ou financiers potentiels liés à la transition sont lourds à porter et ne devraient pas l’être par un jeune.

40Dans d’autres cas, certains jeunes repreneurs ont envie de façonner une exploitation à leur image et ont tendance à se lancer dans le développement de nouvelles activités, seuls ou avec des voisins (agriculteurs). Lors de la reprise des exploitations en grande culture notamment, ils semblent se tourner vers une diversification de la production (vergers, maraîchage) et de la commercialisation (vente directe, filière locale), ou de leurs activités (travail à façon chez des voisins agriculteurs). Cette situation de transmission du patrimoine reste donc un moment clé dans de possibles changements dans les exploitations.

41Plus généralement, lorsqu’il s’agit d’évoquer le futur comme moteur de la transition agro-écologique, les agriculteurs évoquent la transmission de l’exploitation comme horizon temporel. La transition doit donc apporter des éléments pour la cession des exploitations. Faut-il laisser les notaires ou la Safer agir sur les cessions de patrimoine agricole ? Faut-il sécuriser la transmission du patrimoine agricole pour permettre une vision sur plusieurs générations ? Doit-on offrir un cadre réglementaire et renforcer le système de subventions pour un repreneur ? Faut-il aider les exploitants proches de la retraite à effectuer des changements ?

Une remise en cause familiale ou liée au voisinage

42L’analyse qualitative montre que le changement de pratique peut aussi être lié à une pression ou un soutien familial pour la mise en place de pratiques plus vertueuses. Ce moteur familial a déjà été soulevé par Denis Van Dam (2010) pour la moitié des agriculteurs passant de l’agriculture conventionnelle vers l’agriculture biologique. Cependant nos enquêtes montrent que le facteur famille ou voisinage peut jouer positivement ou négativement sur la transition, voire être subi par les agriculteurs.

43Certaines conversions à l’agriculture biologique sont liées à l’expérience d’un décès ou la maladie d’un proche (5 entretiens). Des enquêtés ayant souffert de problèmes physiques (mal de dos), ou ayant été atteints d’un cancer, évoquent une réelle remise en question de leur pratique professionnelle. Dans leur parcours, ce moment prend parfois la forme de la fin de l’utilisation de produits de synthèse sur la ferme (passage à l’AB ou plus) pour protéger la santé de leur entourage direct. Un exploitant dont les champs se trouvent autour du siège de l’exploitation dans lequel il vit explique : « j’ai une jeune famille, donc c’est dix fois mieux » de ne plus y recourir (entretien 23, tableau 1). Ces agriculteurs souhaitent aussi bien limiter l’exposition de leurs proches aux produits, notamment celles des jeunes enfants, que celles de leurs employés, particulièrement s’ils sont en charge des outils de pulvérisation.

44La pression sociale du voisinage est fréquemment évoquée comme un moteur du changement surtout pour les agriculteurs conventionnels usant des produits phytosanitaires. Un enquêté raconte : « y a un autre agriculteur dans le village qui est pas en bio, et le pauvre me dit, "maintenant que tu es passé en bio, dès que je sors mon automoteur, y a des gens qui viennent me voir en me disant "vous nous emmerdez, regardez l'autre est passé en agriculture biologique" » (entretien 22, tableau 1). Une agricultrice constate que « les gens sont très inquiets des traitements, donc on essaie de s'éloigner plus que la limite obligatoire » (entretien 27, tableau 1). Pour les agriculteurs, ces exigences se multiplient et inscrivent des changements en particulier dans l’utilisation des pesticides (Nicourt, 2016; Hermelin-Burnol, 2021).

45Cependant, il arrive que dans le cadre d’une reprise familiale, la pression de l’héritage des pratiques des parents ou des grands-parents, sceptiques face à la volonté d’adhérer à un nouveau modèle, constitue un frein. De l’échelle d’un village à l’échelle nationale, les agriculteurs évoquent une transformation des souhaits des consommateurs et des riverains (11 entretiens). À une relative indifférence par rapport à leurs productions agricoles, ils voient aujourd’hui une hausse d’intérêt qui peut parfois même devenir intrusive. En plus de vouloir une alimentation de qualité et locale, les riverains veulent plus de biodiversité dans les champs, ce qui est souvent vécu comme une injonction en contradiction avec leurs modèles de production. Les enquêtés entendent ces demandes sociétales, qui ne sont pas nouvelles, mais qui se renouvellent (Jasnot, 2019), entre un monde agricole et un monde urbain en perpétuelle recomposition. Certains souhaitent davantage communiquer sur leur manière de faire pour expliquer leurs choix.

46La transition agro-écologique s’inscrit dans une construction collective et l’agriculture dans un contexte familial (Van Dam et al., 2010) et territorial (Duru et al., 2014) avec un monde agricole en évolution, des riverains de plus en plus concernés par les questions agricoles en particulier les produits phytosanitaires, et des consommateurs qui appuient ou désapprouvent certains choix opérés par les agriculteurs. La transition agro-écologique pose la question de la démocratie locale, de l’inclusion des agriculteurs dans un champ plus vaste que l’alimentaire comme pour la lutte contre les parasites (Brévault et Clouvel, 2019).

Les freins aux changements de pratiques

47L’analyse qualitative montre que le changement de pratique agricole n’est pas un horizon partagé par tous les agriculteurs, en particulier par certains agriculteurs conventionnels ou qui ne s’attribuent pas de qualification. Plusieurs agriculteurs ne comprennent pas les critiques émises à l’encontre des pratiques agricoles intensives et industrielles. D’autres considèrent qu’il existe beaucoup trop de freins qui empêchent une transformation en profondeur du modèle existant.

Les invitations aux changements de systèmes agricoles vues comme des injonctions extérieures

48L’origine et l’énonciateur de la proposition au changement ont une incidence sur sa réception. Certains agriculteurs non labellisés conçoivent les modèles d’agriculture durable comme étant construits par des personnes extérieures au monde agricole (8 entretiens). Ces propositions allogènes sont illégitimes car, ils ont l’impression qu’elles sont hors-sol, en dehors des enjeux de production. En plus d’être étrangers, les modèles d’agriculture durable auraient émergé pour critiquer les pratiques actuelles ou anciennes des agriculteurs :

« En fait, c’est difficile quand on vient vous dire : “il faut évoluer” et qu’on vous dit [...] que tout ce que vous avez fait avant vous l’avez fait mal » (entretien 1, tableau 1).

49Les modèles d’agriculture durable seraient donc intrinsèquement accusateurs et donc sans fondement justifié. Les agriculteurs ont l’impression d’être des boucs émissaires pour décharger de leurs responsabilités individuelles des consommateurs ou des citoyens lambda. À cela s’ajoute un sentiment de responsabilité individuelle portée par l’agriculteur qui leur pèse : « En fait c’est inconscient ça. Mais vous avez l’impression de porter le poids du monde sur votre dos » (entretien 1, tableau 1). Cette culpabilité, imputée à l’agriculture, empêcherait certains de faire les bons choix rationnels, car les agriculteurs seraient dans l’urgence de répondre aux pressions croissantes des citoyens.

50La conversion vers l’agriculture biologique de certains de leurs collègues serait motivée par ces pressions extérieures et par un manque de discernement. Ces nouveaux convertis seraient aveuglés et donc insignifiants. Ils se coupent ainsi de l’expérience de leurs collègues. Pourtant, ces acquis expérientiels pourraient constituer des appuis pour se lancer vers une autre pratique. Cette fragmentation du monde agricole est un des principaux freins à la transition.

51Certains agriculteurs cherchent à évoluer, mais se sentent désemparés, ne voyant pas d’options véritablement disponibles pour eux. Lorsqu’ils se rendent à des conférences sur le changement climatique et les problèmes liés à la biodiversité (entretien 3, tableau 1), ils trouvent que les propos théoriques sont très éloignés de leur quotidien, ou que les modèles présentés sont trop singuliers pour leur être utiles. Comme le soulignaient également Christian Deverre et Christine de Sainte-Marie, les exemples « d’initiative locale négligent de les restituer dans le mouvement d’ensemble du système productif » (Deverre et Sainte Marie, 2008, p. 12). Ces agriculteurs ne rencontrent pas d’intermédiaires pouvant les aider dans la transformation de leurs exploitations.

52La fierté empêcherait, également, les agriculteurs de partager leurs expériences. Ils mettraient d’abord en avant leurs solidités (stabilité économique, autonomie) et ne voudraient pas partager avec les personnes extérieures leurs fragilités, leurs questionnements. La « fierté briarde » des agriculteurs de la Brie (région au sud du bassin parisien) a par exemple été mentionnée plusieurs fois comme un frein à l’évolution des pratiques agricoles. Les agriculteurs briards seraient moins enclins à échanger sur leurs véritables problèmes, à se prêter du matériel ou à des travaux en commun, car ce serait pour eux le signe d’une mauvaise gestion de la ferme.

53La transition agro-écologique doit être portée par des collectifs d’agriculteurs venant de systèmes d’exploitation différents, de terroirs divers pour être légitime et audible pour les agriculteurs.

Est-il possible d’abandonner les produits de synthèse ?

54La pratique de l’utilisation des produits phytosanitaires s’inscrit dans l’histoire des pratiques agricoles depuis plus d’une génération. Les agriculteurs d’aujourd’hui ont souvent déjà vu leurs parents, et même parfois leurs grands-parents s’appuyer sur ces substances pour stabiliser la production. Les machines, les pratiques agricoles suivent le développement des produits. Ils ont par ailleurs assisté à des évolutions notables qui pour certains agriculteurs seraient vertueuses.

55Pour les agriculteurs pratiquant l’agriculture de précision, l’évolution des techniques permettrait d’employer des moyens de pulvérisation plus écologiques. Ils mettent en avant une moindre dispersion des gouttelettes, et ses bénéfices environnementaux. Ils utilisent la technologie (drones, images satellites) pour repérer les zones à traiter en priorité et éviter de pulvériser inutilement certaines surfaces. Les effets sur le milieu seraient alors limités par la précision de l’application sur une culture et par la réduction des doses épandues.

56Les agriculteurs conventionnels considèrent qu’une grande partie de leurs collègues tient à limiter au maximum le nombre de traitements. Ils diminueraient ou abandonnaient les traitements systématiques préventifs pour privilégier les actions curatives lorsqu’ils identifient la présence de pathogène. L’un d’entre eux explique que « le traitement que je ne fais pas, c’est le meilleur traitement » (entretien 4, tableau 1). C’est pour eux un gain en termes de coûts puisque l’achat de produits de traitement est un poste des dépenses important des exploitations.

  • 17 La présence de ce thème est associé avec l’emploi du terme « betterave », en lien avec à l’actualit (...)

57Quant aux nouveaux produits moins puissants et moins efficaces, ils rendraient le travail plus pénible (Guy et Guy, 2020), car ils peinent davantage à anticiper et lutter contre les invasions de nuisibles ou les maladies17. Cependant, ces produits plus « light » pour reprendre un terme utilisé (entretien 35, tableau 1), participeraient à une diversification des options de lutte. Certains agriculteurs chercheraient par exemple des variétés autochtones, plus robustes, ou étudient des associations de cultures.

58La tâche de pulvérisation semble être un problème, un enquêté dit vouloir la déléguer, car il est peu rassuré quant aux dosages et mélanges :

« avec cet appareil-là, des fois il faut mettre des doses infimes d'un produit, et qui peuvent mal interagir avec un autre. Enfin, c'est tellement complexe » (entretien 31, tableau 1).

59S’ils indiquent que ce n’est pas la partie du travail la plus agréable, ni la plus intéressante, ils sont également mal à l’aise avec l’idée qu’un membre de la famille ou un associé soit au contact des produits.

60Pendant plus d’une génération, les agriculteurs ont eu l’expérience de la robustesse et des faiblesses de ces produits (Bureau-Point et al., 2021). Mais une véritable remise en cause de l’utilisation des substances phytosanitaires n’est pas d’actualité, les travaux sur le sujet montrent plutôt des ajustements (Nicourt, 2016 ; Hermelin-Burnol, 2021). Il ne suffit pas d’« annihiler les effets négatifs du modèle agricole actuel sur l’environnement » (Mzoughi et Napoléone, 2013, 161) pour construire un modèle de transition. La transition agro-écologique ne peut pas oublier l’histoire collective qui a construit les exploitations en fonction des intrants. Sortir des phytosanitaires, c’est inscrire en rupture dans l’histoire agricole. Il faut donc délimiter un chemin de sevrage avec des récits et des expériences d’agriculteurs ayant parcouru cette trajectoire (Reidsma et al., 2023).

Le temps, les coûts et le travail sont des freins pour le changement par les jeunes repreneurs conventionnels

61De l’avis des jeunes agriculteurs rencontrés, le métier d’agriculteur a changé. Ils ne voient plus le métier comme une vocation qui régnerait sur l’ensemble de leurs activités (familiales et loisirs). Certains parents veulent pouvoir consacrer du temps à leurs enfants. Les changements imaginés sur la ferme sont parfois différés parce qu’il faudrait renoncer à ces temps libres dévolus à la famille aux vacances, et cetera. Ainsi, les encouragements, le soutien des membres de la famille dans l’aménagement de la vie de tous les jours (fins de semaine, vacances) sont déterminants pour mener à bien une transformation durable de l’exploitation.

62Toutefois, les jeunes repreneurs conventionnels ne sont pas nécessairement attirés par la labellisation (AB, HVE) ou une transformation nette du système en place (passage en conservation des sols par exemple) (8 entretiens, tableau 1). Ces repreneurs souhaitent d’abord sécuriser la ferme sur le plan économique et comptable. Ils perpétuent alors ce qu’ils connaissent de la gestion d’une exploitation et ce qu’ils ont appris par la pratique, la répétition et l’observation. La labellisation apparaît comme une démarche coûteuse, contraignante, et non synonyme de valeur ajoutée. Un enquêté évoque ses dettes, et la situation qui est « compliquée » depuis plusieurs années (entretien 15, tableau 1). La baisse de rendement dans le cadre du passage à l’agriculture biologique semble renforcer la crainte d’échouer et vient obscurcir les perspectives qui apparaissent stimulantes pour d’autres. Transformer l’exploitation semble donc être perçu ou vécu comme une prise de risque. Comme le soulignait Christian Deverre et Christine Sainte Marie « Le devenir de l'agroécologie à la Française où à l'Européenne est fortement lié à la capacité (ou à l'incapacité) de lier l'écologisation de l’agriculture à des enjeux territoriaux et alimentaires » qui est « source de rupture de consensus, puisqu'il limite la capacité des détenteurs de capital à poursuivre leur processus d'accumulation » (Deverre et Sainte Marie, 2008, p. 16).

63De plus, l’évolution du modèle passe par l’amélioration du travail. Le labour mécanisé par exemple est envisagé par les enquêtés comme un choix rationnel et raisonnable, issu des générations antérieures. Ils se souviennent des récits de leurs aînés passant leurs journées le corps plié en deux pour travailler le sol. L’usage du tracteur améliore pour eux les conditions de travail, offrant plus de confort (par exemple la modernisation des cabines de tracteur), et l’assurance d’avoir des champs « propres ». L’abandon du labour mécanique (ou ses alternatives) serait pour les enquêtés une source de contraintes et de préoccupations, notamment en termes de gestion des adventices. Le rapport aux pairs joue aussi un rôle dans leur combat contre celles-ci. Pour un agriculteur, « c'est un peu le regard des autres qui doit aussi être entre guillemets "un frein" » (entretien 19, tableau 1). La présence de ces mauvaises herbes signifie que le champ est mal travaillé. L’association entre mauvaise herbe et saleté renvoie alors à des idées qui se transmettent d’une génération à l’autre, dont l’effet se ressent quotidiennement.

64Pour ces agriculteurs, la transition agro-écologique correspondrait à un retour à d’anciennes pratiques agricoles (sans utilisation de produit de synthèse ou de tracteur). Au contraire, ils reprennent la voie de la modernisation tracée par leur famille et souhaitent perpétuer le modèle intensif, un héritage dont ils sont fiers. Ce modèle est selon eux le résultat d’une succession de choix faits sur plusieurs générations et d’une compréhension fine du territoire. Ces choix sont donc synonymes d’une bonne gestion de l’activité agricole dans le temps. Selon une enquêtée, les générations « ont eu le temps d’y réfléchir avant » (entretien 18, tableau 1) ; l’agroforesterie ou le non-labour lui apparaissent comme des pratiques archaïques.

65Les modèles d’agriculture durable apparaissent donc pour les jeunes repreneurs conventionnels comme anachroniques car ils reposent sur des pratiques anciennes et demanderaient plus de travail physique et d’investissement. La transition ne peut donc éviter la question du travail, du financement et du risque encouru par les agriculteurs (Caquet et al., 2020). Elle ne peut pas reposer uniquement sur des modèles conceptuels et écologiques.

Synthèse : hiérarchiser les freins et les leviers pour une transition agro-écologique

66Pour hiérarchiser les freins et les leviers pour une transition agro-écologique, nous avons dressé le tableau 5 qui synthétise les entretiens. Lorsqu’un motif implique ou incite un changement de pratiques vers une agriculture durable, nous l’avons noté 1, lorsqu’il n’intervient pas, nous l’avons noté 0 et lorsqu’il joue de manière négative, nous l’avons noté -1. Les agriculteurs mobilisant les mêmes argumentaires sont regroupés avec des couleurs de lignes identiques.

Le climat comme facteur favorable et les collègues trouble-fête de la transition

67Le climat s’avère être l’argument le plus percutant pour un changement, 25 entretiens sur 37 jugent que les évolutions climatiques pourraient influencer une évolution des pratiques vers une agriculture plus durable. Ici, ce sont les sécheresses accumulées entre 2015 et l’année 2021 où ont été réalisées les enquêtes, qui seraient un moteur de changement, car elles imprimeraient des pertes financières et des remises en cause des choix de culture et de structuration de l’exploitation (tableau 5). Ce constat rejoint les travaux scientifiques qui voient le changement climatique comme le principal facteur de la transition agro-écologique (Nicholls et al., 2014 ; Altieri et al., 2015). Seulement 3 entretiens émettent un avis opposé.

68Les riverains et les consommateurs suscitent des avis très partagés quant à leurs potentialités dans le changement des pratiques. Dans 24 entretiens, ce serait un moteur et dans 9 un frein. Ces acteurs s’avèrent ainsi être les plus cités par les agriculteurs comme étant des obstacles. Mais ils sont tout de même les deuxièmes leviers les plus évoqués. Cette ambivalence provient peut-être de la catégorie mélangeant deux acteurs différents. Mais ce résultat révèle tout de même que l’agriculteur est sensible à son insertion sociale et économique.

69L’utilisation des produits phytosanitaires s’avère être le troisième argument qui pourrait être un levier pour une transformation de l’exploitation (21 avis positifs). Les agriculteurs sont conscients de la dangerosité et du coût des substances (Van Dam, 2010). Mais certains ne voient pas comment s’en passer, quatre entretiens soulèvent la puissance des produits et le gain de temps qu’ils offrent. L’utilisation des produits donne davantage lieu à des adaptations dans les périodes de pulvérisation qu’à une écologisation des pratiques (Nicourt, 2016; Hermelin-Burnol, 2021).

70La transmission et la famille seraient des facteurs propices pour un changement de pratique agricole dans 20 entretiens sur 37. Ce sont donc un peu plus de la moitié des enquêtés qui sont de cet avis, ce qui rejoint les résultats des travaux de Denise Van Dam (2010). Comme nous l’avons montré précédemment, il y a tout de même quelques agriculteurs qui ne partagent pas cet avis (3 entretiens).

71Les collègues seraient les moteurs les moins puissants dans la transition agro-écologique : ils sont considérés 15 fois comme levier et 5 fois comme un frein. Leur fierté, leur inertie, leurs jugements sont autant d’arguments qui sont soulevés comme empêchant le changement. Denis Van Dam avait déjà soulevé le poids que représentent les collègues dans la volonté des agriculteurs conventionnels passant à la labélisation biologique (Van Dam 2010). Ils peuvent tout de même être des modèles sur lesquels s’appuyer dans 40 % des entretiens.

Tableau 5 : Les freins [-1] ou les leviers [1] mobilisés par les agriculteurs pour changer de pratique

Tableau 5 : Les freins [-1] ou les leviers [1] mobilisés par les agriculteurs pour changer de pratique

Lorsqu’un motif implique ou incite un changement de pratiques vers une agriculture durable, nous l’avons indiqué avec un 1 dans le tableau, lorsque cela n’intervient pas, nous l’avons associé au 0 et lorsque ça joue de manière négative, nous l’avons simplifié avec un -1. Les agriculteurs mobilisant les mêmes argumentaires sont regroupés avec des couleurs de trame identiques.

Les agriculteurs alternatifs les plus convaincus et les conventionnels les plus réfractaires à la transition

72Pour comprendre la manière dont les différents agriculteurs auto qualifiés se placent par rapport aux leviers et aux freins, nous proposons un schéma de synthèse du poids des facteurs climatiques, sociaux (famille, collègues) et socio-économiques (consommateurs et voisins, marché) pour la transition agro-écologique (figure 3). Il ordonne les catégories par lesquelles les agriculteurs se sont auto-désignés en fonction des freins et des leviers de cette transition, sans pour autant respecter un gradient attendu allant du conventionnel au biologique (Alavoine-Mornas et Madelrieux, 2014).

Figure 3 : Freins et leviers de la transition agricole tels que perçus par les agriculteurs

Figure 3 : Freins et leviers de la transition agricole tels que perçus par les agriculteurs

Chaque facteur est situé sur une échelle allant de +1 (levier) à -1 (frein). Le score moyen correspond à la moyenne des scores des répondants ayant choisi une même auto-désignation. À chaque catégorie correspond une couleur, allant du bleu au rouge en fonction du score moyen. L'épaisseur des traits indique le poids de chaque facteur dans le score moyen des catégories par lesquelles les agriculteurs se sont auto-désignés pendant l'enquête.

73La catégorie « alter », qui comme évoqué précédemment regroupe les agriculteurs qui n’ont pas le label biologique, mais se qualifient de « durable, sociale et solidaire », obtient le meilleur score (4,3). Ils sont ceux qui voient le plus de facteurs favorables à la transition. Ce sont des agriculteurs libres qui peuvent combiner plusieurs systèmes productifs et stratégies pour améliorer leur résilience (Reidsma et al., 2023). Les « raisonnés » et les agriculteurs se qualifiant comme faisant de l’agriculture de qualité sont les deuxièmes catégories d’agriculteurs qui conçoivent le plus de leviers pour une transformation de l’agriculture (score 3). Ce sont des agriculteurs qui sont soit investis dans une démarche réflexive sur les fragilités du modèle conventionnel (raisonné) soit dans une démarche de recherche de qualité qui est souvent plus proche des consommateurs. Les agriculteurs en raisonné voient plus de freins pour un changement dans l’absence d’alternative crédible aux produits phytosanitaires (Féret et Douguet, 2001) alors que les agriculteurs de qualité conçoivent la famille comme étant le principal frein.

74Contrairement à ce que l’on pourrait attendre, les agriculteurs avec le label biologique n'obtiennent pas le meilleur score (2,9), en raison des freins liés à leurs difficultés d'intégration dans le réseau professionnel agricole et à la transmission familiale. Ce sont les consommateurs et les produits phytosanitaires qui sont les plus gros moteurs de changement pour ces agriculteurs, alors que le climat, la famille et les collègues seraient des leviers secondaires. « Par définition, la conversion à l’AB implique à minima une substitution d’intrants puisqu’il s’agit de produire, transformer et conserver sans recours à des béquilles chimiques » (Bellon, 2016, 230). Ce minimum ne constitue qu’une étape vers une transition agro-écologique. Les agriculteurs biologiques ne peuvent donc être les seuls leviers de la transition agro-écologique. Les agriculteurs de conservation sont assez proches des agriculteurs biologiques (score 2,6). Leurs particularités sont qu’ils ne conçoivent pas le climat comme un levier et les collègues comme des moteurs de la transition, car cela contribuerait aussi bien à l’atténuation qu’à l’adaptation au changement climatique (Pisante et al., 2015 ; Chabert et Sarthou, 2017).

75À l’opposé, trois catégories obtiennent des scores très faibles. La catégorie « conventionnelle » regroupe les agriculteurs qui perçoivent le plus de freins sociétaux et agronomiques et leur score est le plus faible (0,4 en moyenne). Le seul moteur valable viendrait du climat et particulièrement des sécheresses qui montreraient les limites de leurs systèmes productifs. Ils conçoivent les effets négatifs des pesticides mais ça ne les pousse pas aux changements. Denise Van Dam, Jean Nizet et Marcus Dejardin évoquent une dissonance cognitive entre « deux cognitions : « j’exerce le métier d’agriculteur » et « ce métier est nocif (pour la santé, l’environnement, et cetera) » (Van Dam et al., 2010, 166) ». Cette catégorie demanderait donc un investissement argumentatif et législatif pour mettre en place un changement de pratique. Les agriculteurs de précision sont assez proches des conventionnels (score 1). En utilisant les données numériques, ils cherchent à optimiser les pratiques agricoles conventionnelles « originellement pour maximiser le rendement et la qualité des céréales, puis ensuite également pour accompagner les agriculteurs et agricultrices dans la mise en œuvre des réglementations environnementales encadrant l’utilisation des engrais » (Oui, 2024, 127). Ils conçoivent les consommateurs comme leurs principaux freins aux changements de pratique (figure 3). Les agriculteurs qui ne s’auto-définissent pas (autres) présentent un profil assez proche.

Conclusion

76Cet article montre, sur la base d’entretiens, la manière dont les agriculteurs franciliens envisagent ou non la modification de leurs pratiques, ou l’adhésion à un nouveau modèle productif. En rappelant que changer de pratiques ne signifie pas pour autant changer de modèle (Chizallet et al., 2019), nous avons cherché à comprendre ce qui anime les agriculteurs, ce qui fait évoluer leur modèle et vers quoi ils tendent. Des travaux rappellent qu’il faut envisager ces phénomènes avec nuances, puisqu’il existe différents niveaux d’adhésion (Alavoine-Mornas et Madelrieux, 2019) avec parfois des contradictions avec certains freins qui deviennent moteurs comme par exemple le voisinage, la reprise de l’exploitation. Il était également important d’apporter un éclairage sur ceux qui disent ne pas vouloir ou pouvoir changer, notamment les « conventionnels », et de saisir leurs représentations de l’évolution de leur propre pratique et de leur métier. Ces recherches ont tenté d’apporter plus de nuances dans l’appréhension des différents modèles, sur le gradient le long desquels ils se situent (tableau 5), confirmant ainsi les travaux de Jasnot (2019) ainsi qu’Alavoine-Mornas et Madelrieux (2019).

77De manière inédite, cet article démontre aussi que les freins pour un changement de pratiques vers une agriculture durable sont révélés par le langage qui n’est pas partagé entre les agriculteurs en AB (et en ACS), et les autres. Derrière ces langages se cachent des manières très différentes de concevoir le monde, des savoirs différents, un rapport au collectif différencié, comme cela a été montré par Chizallet (2019) ainsi que par Anne Sourdril et Eric Garine Wichatitsky (2019). Les bios ont des approches très conceptuelles de leurs pratiques et identifient des enjeux emboîtés entre le local et le global (Benyei et al., 2017). Les autres sont plus proches de leur culture et des pratiques quotidiennes. Si des pratiques ont fait leurs preuves à travers l’expérience familiale, pourquoi en changer ? Ils perçoivent des évolutions possibles dans leurs usages de traitements phytosanitaires, mais ne pensent pas pouvoir s’en libérer. Ils disqualifient certaines critiques adressées à leurs modèles, car elles sont éloignées du monde agricole. Inversement, plusieurs motivations guident les enquêtés vers de nouvelles pratiques : des événements personnels, des remarques de l’entourage proche (qui change également de pratique), ou la perspective d’une reprise de la ferme par une nouvelle génération d’agriculteurs (Gillet, 1999; Bessière, 2004; Gaté et Latruffe, 2016; Loveluck, 2016 et cetera).

78À l’instar de Françoise Alavoine-Mornas et Sophie Madelrieux (2014) qui mettent à jour un gradient de situations entre agriculture biologique et conventionnelle, nous observons, au sein de chaque modèle productif, une multitude de situations et de pratiques associées à différentes auto-qualifications. Les agriculteurs bios et conventionnels ne sont pas pour autant opposés, ils ont souvent des préoccupations partagées liées au fonctionnement de leurs exploitations (accès à l’eau, stabilité de la production, rentabilité). Mais le discours crée une forme de barrière. Le rapport au territoire est également un enjeu partagé, par son caractère productif, patrimonial, paysager et social. Certains agriculteurs, aussi bien en AB, en ACS ou en conventionnel, dialoguent avec les usagers du territoire et les consommateurs à travers cette dimension territoriale. Ils souhaitent de plus en plus mettre en avant leur production en s’attachant à l’échelle du territoire : par la vente, la communication ou le lien. Cet élément n’est pas nouveau (Brives et al., 2017) et pourtant les dynamiques de diversification, les expérimentations menées par les agriculteurs au contact d’autres acteurs (chercheurs, riverains, et cetera), l’affinement de modèles (agriculture biologique de conservation des sols, cohabitation avec l’installation d’un éleveur sur une ferme en grande culture) renseignent sur un rapport renouvelé avec le territoire comme le propose l’association Agrof’île. Des marques informelles ou formelles de distinctions territoriales (label « bio équitable en Île-de-France ») offrent de nouvelles manières d'intégrer l'ensemble des agriculteurs dans des changements de pratiques plus proches de leurs territoires et de leurs affects.

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Notes

1 Le label agriculture biologique permet de distinguer les produits provenant de l’agriculture biologique. Il est aligné sur le label bio de l’Union européenne et interdit l’utilisation de produit chimique de synthèse.

2 D’après le Groupement des Agriculteurs Biologiques d’Ile De France (GABIDF) en 2023. Pour plus d’information, voir le site internet des Agriculteurs Bio d’Île-de-France [En ligne] URL : https://www.bioiledefrance.fr/

3 D’après la synthèse de la préfecture et les services de l’État en région Île-de-France. Pour plus d’information, voir le site internet de la Préfecture et des services de l’État français en région – Île-de-France [En ligne] URL : https://www.prefectures-regions.gouv.fr/ile-de-france/Region-et-institutions/L-action-de-l-Etat/Agriculture-foret-developpement-rural-et-alimentation/Agriculture-et-Alimentation/Recensement-agricole-2020-Le-nouveau-visage-de-l-agriculture-francilienne

4 Label rouge, IGP (indication géographique protégée), AOC-AOP (appellation d’origine contrôlée / protégée), STG (spécialité traditionnelle garantie).

5 Pour plus d’information, voir le site internet du Ministère français de lAgriculture et de la souveraineté alimentaire et des forêts [En ligne] URL : https://agriculture.gouv.fr/quest-ce-que-la-haute-valeur-environnementale

6 L’agriculture de précision se réfère à « l'ensemble des technologies actuelles [...] mobilisées pour améliorer les rendements et aboutir à la meilleure performance possible, à l'échelle intraparcellaire » (Jasnot, 2019, p. 51) avec l’utilisation de données numériques (Oui, 2024). Elle permettrait d’optimiser l’utilisation des produits phytosanitaires et des sols.

7 Stabilisé avec un label « Au Cœur des Sols » créée il y a une vingtaine d’années par des agriculteurs de conservation des sols réunis au sein de l’association APAD (Association pour la Promotion d'une Agriculture Durable). Il vise à promouvoir le modèle à l’échelle nationale en « permettant l'identification et la valorisation économique de notre mode de production ». Pour plus d’information, voir le site internet de Au cœur des sols [En ligne] URL : https://www.aucoeurdessols.fr/

8 « Bienvenue à la ferme » a été créé et est coordonné par les Chambres d’agriculture à l’échelle des régions. Il organise aujourd’hui un réseau de fermes ouvrant leurs portes pour la vente ou l’accueil. Pour plus d’information, voir le site internet de Bienvenue à la ferme [En ligne] URL : https://www.bienvenue-a-la-ferme.com/

9 Cette dénomination est utilisée par les agriculteurs qui pratiquent la commercialisation directe de leurs productions. Elle renvoie à une recherche de qualité (conditions de production qualité du goût, et cetera).

10 Cette recherche est financée par le Compte d'affection Spécial au Développement Agricole et Rural (CasDAR). Elle porte sur les freins et leviers pour un changement des pratiques vers une agriculture durable en Île-de-France.

11 Olivia Boyon a effectué 23 entretiens et les étudiants de la promotion 2020-2021 du Master Espace et Milieux : Territoires Ecologiques ont réalisé 21 entretiens utilisés dans leurs rapports (Addoun et al., 2020) et dans cet article. La promotion était composée d’Amine Addoun, Thomas Cordier, Inès Creti, Bastien Elie-Ragobert, Jeanne Foucault, Ophélie Halaire, Roman Lagalis, Elodie Massiot, Charlotte Veau, Gabrielle Vialle, Lisa Vincent, Tatiana Wasella.

12 Par exemple, un agriculteur se définissant comme conventionnel pratiquant le non-labour effectue un changement de pratique sans pour autant opérer une mutation de son exploitation vers le modèle de l’Agriculture de Conservation des Sols.

13 Afin de renforcer l’hétérogénéité de notre échantillon, nous avons mobilisé à la fois des carnets d’adresses personnels, des partenaires du programme, le réseau Bienvenue à la ferme, des plaquettes d’office du tourisme et des recherches sur les pages jaunes.

14 70% des fermes de notre échantillon ont pour production principale la grande culture, et 70% à l’échelle de la région (Agreste, 2020). La production maraîchère concerne 8% de notre échantillon (6% des exploitations en Île-de-France). La polyculture élevage concerne 16% des fermes de notre échantillon, l’élevage avicole 1% et 1% produit d’autres cultures. À l’échelle de la région, 6% des exploitations sont polyculture et polyculture élevage, et 6 % en élevage herbivores (hors bovins). Enfin, 3% des exploitations produisent d’autres types de produits (Agreste, 2020).

15 Avec 51% des enquêtés en Seine-et-Marne, 19 % dans les Yvelines, 16% dans le Val-d’Oise, 14% dans l’Essonne.

16 D’après les agriculteurs rencontrés, l’« agriculture de qualité » intégrerait le respect de la réglementation mais aussi une production satisfaisant le consommateur.

17 La présence de ce thème est associé avec l’emploi du terme « betterave », en lien avec à l’actualité législative (jaunisse de la betterave ayant justifié l’autorisation de l’usage des néo-nicotinoïdes).

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Table des illustrations

Titre Figure 1 : Autodéfinition des exploitations enquêtées
URL http://journals.openedition.org/vertigo/docannexe/image/48035/img-1.png
Fichier image/png, 24k
Titre Figure 2 : Représentation graphique des groupes de mots définis par l’analyse de discours
Légende La taille des mots est proportionnelle à leur poids statistique dans la définition des classes.
URL http://journals.openedition.org/vertigo/docannexe/image/48035/img-2.png
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Titre Tableau 5 : Les freins [-1] ou les leviers [1] mobilisés par les agriculteurs pour changer de pratique
Légende Lorsqu’un motif implique ou incite un changement de pratiques vers une agriculture durable, nous l’avons indiqué avec un 1 dans le tableau, lorsque cela n’intervient pas, nous l’avons associé au 0 et lorsque ça joue de manière négative, nous l’avons simplifié avec un -1. Les agriculteurs mobilisant les mêmes argumentaires sont regroupés avec des couleurs de trame identiques.
URL http://journals.openedition.org/vertigo/docannexe/image/48035/img-3.png
Fichier image/png, 36k
Titre Figure 3 : Freins et leviers de la transition agricole tels que perçus par les agriculteurs
Légende Chaque facteur est situé sur une échelle allant de +1 (levier) à -1 (frein). Le score moyen correspond à la moyenne des scores des répondants ayant choisi une même auto-désignation. À chaque catégorie correspond une couleur, allant du bleu au rouge en fonction du score moyen. L'épaisseur des traits indique le poids de chaque facteur dans le score moyen des catégories par lesquelles les agriculteurs se sont auto-désignés pendant l'enquête.
URL http://journals.openedition.org/vertigo/docannexe/image/48035/img-4.png
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Pour citer cet article

Référence électronique

Olivia Boyon, Etienne Grésillon, Marianne Cohen, Anne Sourdril, François Bouteau et Valentin Verret, « Quels leviers pour associer les agriculteurs français à une transition agro-écologique ? »VertigO [En ligne], 24-3 | Décembre 2024, mis en ligne le 02 décembre 2024, consulté le 19 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/48035 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14ehf

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Auteurs

Olivia Boyon

Géographe, Laboratoire LADYSS (UMR 7533), Université Paris Cité, France, adresse courriel : boyon.olivia@gmail.com

Etienne Grésillon

Géographe, Laboratoire LADYSS (UMR 7533), Université Paris Cité, France, adresse courriel : etienne.gresillon@u-paris.fr

Marianne Cohen

Géographe, Laboratoire LADYSS (UMR 7533), laboratoire Médiations, Sorbonne Université, France, adresse courriel : marianne.cohen@sorbonne-universite.fr

Anne Sourdril

Anthropologue, Laboratoire LADYSS (UMR 7533), Université Paris Nanterre, France, adresse courriel : asourdril@gmail.com

François Bouteau

Biologiste, laboratoire Interdisciplinaire des Énergie de Demain LIED (UMR 8236). Université Paris Cité, France, adresse courriel : francois.bouteau@u-paris.fr

Valentin Verret

Ingénieur en agroécologie, association Agrof’Île – Agroforesterie et sols vivants en Île-de-France (Réseau Civam), France, adresse courriel : vaverret@gmail.com

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Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

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