1Au cours des deux dernières années, plusieurs ouvrages introduisant à la « sociologie de l’environnement » sont parus en France. S’ils sont loin d’être les premiers manuels de ce sous-domaine spécialisé de la sociologie (Aspe et Jacqué, 2012 ; Barbier et al., 2012 ; Dunlap et Michelson, 2002 ; Kalaora et Vlassopoulos, 2013 ; Redclift et Woodgate, 2010), leur parution rapprochée traduit l’intérêt grandissant du public et des éditeurs pour celui-ci et, surtout, sa reconnaissance croissante. La sociologie de l’environnement, longtemps marginale dans le champ sociologique français, connaît en effet depuis quelques années une dynamique d’institutionnalisation marquée aussi bien par la structuration de groupes de recherche sur le thème, la multiplication de formations dédiées (avec notamment, en France, l’inscription de cette thématique au concours de l’agrégation de sciences économiques et sociales) et la diffusion de revues ou de numéros spéciaux de revues spécialisées.
2Cet article propose, à partir d’une lecture croisée de quatre ouvrages récemment sortis, de réfléchir aux contours de la sociologie de l’environnement. Dessiner avec précision ces contours n’est pas simple. Le concept d’« environnement » est en effet un concept récent (Charvolin, 2003 ; Jarrige et Le Roux, 2017), qui renvoie à une réalité empirique floue et potentiellement très large (la « nature », le milieu de vie, et cetera.). On ne peut simplement définir la sociologie de l’environnement par son objet, comme on définirait la « sociologie de l’automobile » ou la « sociologie de l’école » ou même la « sociologie de la famille ». Par ailleurs, la « sociologie de l’environnement » ne renvoie pas non plus à une approche théorique particulière. Elle est autant un espace de luttes épistémiques qu’un lieu d’attention partagée à des objets empiriques communs, luttes qui ne s’inscrivent que partiellement dans les lignes de controverses (individualisme/holisme, et cetera) et les écoles (sociologie durkheimienne, wéberienne, bourdieusienne, et cetera) qui ont classiquement structuré la discipline sociologique.
- 1 La lecture et l’analyse des ouvrages présentés dans cet article sont, bien évidemment, influencés p (...)
- 2 J’ai écrit cet article sans savoir qu’un collègue, Florian Charvolin, avait entrepris de son côté d (...)
3L’article est organisé en trois parties. Tout d’abord, je reviens rapidement sur chacun des ouvrages pris en compte en en présentant quelques caractéristiques saillantes. Ensuite, je mets en évidence des éléments de convergence et de divergence que leur lecture croisée permet d’identifier. Enfin, dans une troisième partie, je partage quelques étonnements quant à l’absence, dans tous les manuels présentés, de certaines questions ou références1. Plus généralement, je suggère qu’une lecture croisée des quatre ouvrages est l’occasion de réfléchir à une question qui travaille et oppose les auteur.e.s qui se revendiquent de la sociologie de l’environnement : celle de l’autonomie de cet espace épistémique, de son existence comme domaine disciplinaire et de ses frontières2.
4Les quatre livres de sociologie de l’environnement discutés (Barral et al., 2024 ; Cary et Villalba, 2023 ; Demoli et Llored, 2024 ; Hetzel et Hugues, 2025) ont pour point commun d’être présentés comme des manuels d’introduction à ce domaine des sciences sociales et d’être parus récemment, dans des collections réputées pour publier des ouvrages de référence pédagogiques, à destination des premiers cycles universitaires. Ils ont tous une organisation principalement thématique et abordent des thèmes très proches (dans des ordres parfois différents) : l’histoire des mouvements sociaux pour la défense de l’environnement, l’émergence et l’institutionnalisation des politiques environnementales dans les états capitalistes industriels ou encore l’existence d’inégalités sociales structurant aussi bien la production des pollutions (par exemple, en soulignant que les pays du Nord polluent plus que les pays du Sud et à l’intérieur des premiers, les riches plus que les pauvres) que l’exposition à ces pollutions. Cependant, chacun de ces ouvrages met aussi particulièrement l’accent sur certains débats théoriques ou certains résultats empiriques.
5La rédaction d’un manuel est un exercice complexe, qui permet de défendre un point de vue sur un domaine scientifique, mais qui est aussi cadré par des exigences formelles contraignantes. Deux des ouvrages recensés sont parus dans des collections publiant des manuscrits courts, obligeant à un travail de synthèse poussé et mettant en évidence, de manière particulière claire, deux approches de l’exercice du manuel.
6Le premier est un livre intitulé Sociologie de l’environnement, publié en 2024 dans la collection Repères des Éditions La Découverte. Son contenu insiste particulièrement sur les questions qui animent les travaux de recherche des trois co-auteures (Stéphanie Barral, Gabrielle Bouleau et Fanny Guillet), à savoir la sociologie de l’action publique, la sociologie économique et la sociologie des sciences et des techniques. Le livre donne notamment à voir comment les politiques environnementales se sont construites sous l’effet conjugué des mobilisations collectives et des dynamiques d’européanisation de l’action publique. Cependant, il se distingue par sa volonté affirmée de vouloir présenter aussi des thématiques plus éloignées de l’expertise des auteures (par exemple un chapitre est consacré aux inégalités sociales qui traversent les « pratiques écologiques ordinaires ») et de présenter, en 128 pages, les principaux débats théoriques qui ont traversés l’institutionnalisation de la sociologie de l’environnement.
7Le second est un livre intitulé Introduction à la sociologie de l’environnement, publié en 2025, dans la collection Cursus de chez Armand Colin. Presque aussi court que l’ouvrage évoqué plus haut (160 pages), il ne prétend pas, comme ce dernier, couvrir l’ensemble des travaux qui ont contribué à l’institutionnalisation de la sociologie environnementale mais s’attache plutôt à décrire de manière plus détaillée une approche : les travaux français de ce que les auteures (Maud Hetzel et Fanny Hugues) appellent la « sociologie écologique ». Ces dernières s’attachent avant tout à mettre en évidence les inégalités environnementales, en mobilisant notamment l’appareil conceptuel de Pierre Bourdieu. Le choix de se focaliser sur ces travaux amène les auteures de ce manuel à évoquer en détail certaines thématiques (par exemple, l’articulation entre santé au travail et santé environnementale, les enjeux d’intersectionnalité qui traversent les problèmes environnementaux). En contrepartie, il les amène aussi à présenter de manière très rapide – et un peu caricaturale – certains débats épistémiques ou certaines approches, comme la sociologie des risques (notamment sur son incapacité à prendre en compte les enjeux d’inégalités, voir infra). Notons qu’un des grands intérêts du livre, pour les lecteurs.trices-enseignant.e.s, est qu’il clôt chacun des chapitres avec des extraits de documents ou de textes sociologiques choisis pour servir de supports pédagogiques.
8Complémentaires sous de nombreux aspects, ces ouvrages illustrent en fait deux manières d’introduire à la sociologie de l’environnement. Le premier s’attache à construire des ponts entre des traditions de recherche contrastées, à montrer leur complémentarité. Le second, au contraire, cherche à démontrer l’utilité d’une approche particulière pour penser de manière critique les enjeux environnementaux. Si l’entreprise est légitime, des questions se posent néanmoins sur le choix du titre : pourquoi appeler l’ouvrage Introduction à la sociologie de l’environnement et non pas, par exemple, « Introduction à la sociologie bourdieusienne de l’environnement » ? Pourquoi qualifier cette sociologie bourdieusienne de « sociologie écologique » ? Le choix interroge d’autant plus que cette appellation a été revendiquée par certains théoriciens séminaux des relations entre société et environnement (inscrits notamment dans le Nouveau Paradigme Écologique ou New environmental paradigm en anglais) pour en appeler à une sociologie plus attentive aux soubassements biophysiques des phénomènes sociaux… Attention qui ne caractérise pas vraiment l’œuvre de Pierre Bourdieu.
9Les deux autres ouvrages pris en compte dans cet article cherchent plutôt – comme celui des Éditions La Découverte - à présenter en détail différentes approches de la sociologie de l’environnement. Leur format, plus long (plus de 300 pages), leur permet de discuter plus précisément l’articulation de ces approches.
10Le premier est paru en 2022 dans la collection Clefs-concours des Éditions Atlande. Il regroupe les contributions d’auteur.e.s d’horizons thématiques et épistémologiques divers. Explicitement conçu comme un appui à la préparation du concours de l’agrégation de sciences sociales (et comprenant donc une bibliographie attentive à inclure les références explicitement signalées pour le concours), c’est un ouvrage ambitieux d’un point de vue analytique et théorique. Coordonné par deux chercheurs réputés pour leur intérêt pour la philosophie politique, Paul Cary et Bruno Villalba, il revendique dans son introduction une posture qui refuse d’enfermer la sociologie de l’environnement dans une sociologie des problèmes environnementaux, et qui questionne le tropisme anthropocentré des sciences sociales. On trouve dans l’ouvrage une présentation intéressante et détaillée de l’histoire de l’attention à l’environnement chez les sociologues – des classiques à aujourd’hui. On trouve également – chose qu’on ne retrouve dans aucun autre des ouvrages discutés - un chapitre (le dernier) consacré à la présentation de théories philosophiques et éthiques de l’environnement (éthique animale, approche par les communs, et cetera), pour les faire discuter avec la sociologie.
11Le second manuel « long » est également intitulé Sociologie de l’environnement, paru dans la collection U des Éditions Armand Colin. Co-écrit par deux sociologues, Yoan Demoli, spécialiste (notamment) de la stratification des pratiques écologique, et René Llored, enseignant et auteur de plusieurs ouvrages pédagogiques, le manuel est remarquable par sa capacité à articuler un propos dense et érudit, tout en restant parfaitement clair. Comme dans le précédent, les auteurs reviennent en détail sur l’histoire de la prise en compte de l’environnement par les classiques de la sociologie et sur les débats qui ont structuré l’institutionnalisation de la sociologie de l’environnement depuis les années 1970. Plus que dans le précédent, ils décrivent en détail – à l’instar du manuel de Maud Hetzel et Fanny Hugues, mais avec plus de place – les travaux empiriques et théoriques de sociologues qui se sont intéressés aux inégalités sociales environnementales. L’ouvrage a deux qualités particulières. D’une part, ses auteurs, de manière régulière, articulent une présentation des travaux sociologiques séminaux avec une présentation d’éléments biographiques de leurs auteurs, souvent très éclairante. D’autre part, l’ouvrage est parsemé d’encadrés méthodologiques très précis - par exemple pour présenter les échelles d’attitude utilisées dans les enquêtes quantitatives pour mesurer le rapport à l’environnement (p. 145-146) – qui sont des sources méthodologiques utiles pour le lectorat. Un étonnement né de la lecture renvoie au plan qui, par son organisation, n’évite pas quelques répétitions (par exemple, le chapitre 1 sur la construction des problèmes environnementaux comme problèmes sociologiques contient des éléments qui se retrouvent dans les chapitres 5 et 6, consacrés à la politisation des enjeux environnementaux) et qui en plaçant la présentation des débats théoriques des années 1970 avant l’analyse du rapport des « classiques » de la sociologie, permet difficilement de voir les filiations entre ces groupes d’auteurs.
- 3 D’autres disciplines des sciences sociales se revendiquant de l’héritage durkheimien discutent le r (...)
12À cet égard, je soulignerais que les choix des « classiques » faits par chacun de ces deux manuels ne se recouvrent pas toujours. En effet, si tous deux discutent Weber ou Marx, certains auteurs font l’objet d’un traitement plus exclusif (Paul Cary et Bruno Villalba évoquent Montesquieu et Tocqueville ; Yoan Demoli et René Llored évoquent Mauss et Halbwachs). Par ailleurs, l’interprétation qui est faite de ces « classiques » n’est pas toujours alignée. Ainsi, alors que le premier manuel insiste sur le caractère très marginal de l’attention à l’environnement naturel des activités humaines chez Durkheim, le second défend au contraire l’idée que ce fondateur de la discipline sociologique était bien conscient de l’importance des déterminants naturels des phénomènes sociaux, tout en écartant ces déterminants du domaine de la sociologie… un désaccord qui pourra être tranché par les spécialistes, mais qui vient surtout rappeler qu’il n’est pas de lecture neutre des travaux classiques du passé3.
- 4 Pour une discussion de cette normalisation voir également (Boudes, 2012)
13Plus largement, la lecture croisée des quatre manuels suggère la relative normalisation de la sociologie de l’environnement, comprise comme son insertion progressive dans les approches et les méthodes classiques de la sociologie4. Ils défendent en effet l’idée qu’il y a une forme de continuité entre les travaux fondateurs de la sociologie et la sociologie de l’environnement telle qu’elle s’est développée dans la seconde partie du 20e siècle.
- 5 Le manuel regroupe des contributions d’auteur.e.s aux positionnements divers.
14Trois des manuels reviennent sur un débat important qui a structuré ce développement, opposant les tenants du Nouveau Paradigme Écologique (en particulier William Catton et Riley Dunlap (1978)) à d’autres auteurs (notamment Frederik Buttel (1978) et Alan Schnaiberg (1980)). Les premiers, mettant en avant que la sociologie avait écarté la nature dans son analyse de la réalité sociale, proposèrent, dans un contexte d’urgence écologique perçue avec de plus en plus d’acuité, de mettre au cœur des recherches scientifiques l’insertion de l’homme dans son monde biophysique et pour cela, d’opérer des rapprochements avec des disciplines (et des données) au-delà des seules sciences sociales. Les seconds, majoritaires, pointèrent l’intérêt des concepts habituels de la discipline pour étudier les problèmes environnementaux. Avec plus ou moins de force, les manuels soulignent que la controverse a plutôt été emportée, aujourd’hui, par la seconde approche. Cependant, ils adoptent des positions différentes sur cette dynamique. Tous reconnaissent qu’il a été tout à fait utile, au cours des années 1970, de réfléchir aux moyens de construire des sciences sociales plus attentives à la matérialité du monde social. Tous reconnaissent aussi que l’analyse des dynamiques sociales autour des problèmes environnementaux avec des questionnements classiques de sociologie (sur la construction des savoirs, les modalités de socialisation des groupes sociaux, les dynamiques de l’action collective, ou encore le fonctionnement des bureaucraties privées et publiques) a été et est heuristique. Cependant, l’ouvrage de Paul Cary et Bruno Villalba, à l’instar des autres, en particulier dans son introduction5, défend la nécessité de continuer à refonder la discipline à partir d’une réflexion sur l’environnement. Il existe, en un mot, des convergences mais aussi des divergences entre les manuels présentés.
- 6 Pour plus d’information, voir l’article sur le site internet de The Conversation [En ligne] URL : h (...)
15Les quatre ouvrages convergent sur plusieurs points. Cette convergence, leurs auteur.e.s en sont d’ailleurs largement conscient.e.s et peuvent la revendiquer. Ainsi, récemment, les auteur.e.s de trois des manuels présentés ont signé un texte commun intitulé « Pourquoi l’environnement est (aussi) une affaire de sociologie » sur un site de vulgarisation scientifique6. Dans ce texte, ils et elles soulignent qu’« utiliser les outils de la sociologie pour interroger les enjeux environnementaux » est primordial parce que ces « travaux apportent des éléments inédits et originaux pour penser la question environnementale ». Leur article commun pointe des « apports centraux » de la sociologie de l’environnement.
16L’ensemble des manuels soulignent la nécessité d’une sociologie spécifique de l’environnement. Ils s’inscrivent tous les quatre dans un effort de clarification disciplinaire, en insistant sur les apports originaux de la sociologie de l’environnement face à l’interdisciplinarité caractéristique des travaux de la première génération de sociologues intéressés par l’environnement (venant notamment de la sociologie rurale) et en refusant une position subordonnée vis-à-vis des sciences du vivant, réputées plus « scientifiques » ou plus « robustes ». Cette posture vise à montrer que les outils classiques de la sociologie (telle qu’elle s’est développée principalement aux États-Unis et en France) — qu’il s’agisse de la sociologie des problèmes publics, de l’action collective, des inégalités sociales ou des politiques publiques — sont non seulement pertinents, mais indispensables pour comprendre les dynamiques environnementales.
17Par ailleurs, les ouvrages insistent également tous sur le fait que si l’institutionnalisation politique et économique de la protection de l’environnement comme problème social s’est traduite par la création d’administrations, de politiques publiques et de marchés nouveaux, ces derniers ont pour caractéristiques d’être fragiles et/ou alignés sur les intérêts des acteurs économiquement dominants. Ils adoptent en cela une posture qui va clairement à l’encontre des recherches qui promeuvent le développement durable et des formes de conciliation entre écologie et croissance économique, qui ont pu trouver des incarnations académiques en sociologie (par exemple au travers de la « théorie de la modernisation écologique » (Spaargaren et Mol, 1992). Cette posture est fondée par des raisons non seulement théoriques, mais aussi et peut être surtout empiriques (Buttel, 2004) car, après tout, une qualité définitionnelle de la sociologie est d’être une science sociale empirique. Ainsi, les manuels compilent un nombre important d’exemples (études de cas, analyses quantitatives et autres, au-delà de cas centrés sur l’enjeu de lutte contre le réchauffement climatique, peut-être le plus connu du public) qui permettent de documenter la faible effectivité des mesures environnementales prises par les autorités publiques et les acteurs privés. Les segments environnementaux des bureaucraties publiques en charge de l’environnement se heurtent à d’autres politiques publiques (énergie, agriculture, transports, logement, et cetera) qui poursuivent des objectifs différents. Les mouvements militants écologistes (locaux, nationaux ou internationaux) font face à leur manque de ressources et à des contre-mobilisations orchestrées par des groupes sociaux soutenus par des intérêts économiques puissants.
18Enfin, en prenant au sérieux les effets de domination et les inégalités qui traversent les politiques écologiques, ces ouvrages affirment que l’environnement n’est pas un simple objet d’étude, mais un révélateur des tensions structurelles de nos sociétés. Tous présentent des recherches qui objectivent des inégalités sociales fortes face aux enjeux environnementaux. Tous soulignent aussi que ces inégalités sont paradoxalement renforcées par les pouvoirs publics lorsqu’ils promeuvent des dispositifs de « gouvernementalité » (Rumpala, 2009) environnementale qui font la part belle aux « petits gestes », qui responsabilisent uniformément les individus et qui sont peu attentives au caractère inégalement polluant des styles de vie des différents groupes sociaux.
19Il me semble intéressant de revenir de manière plus spécifique sur un point de contraste important des quatre ouvrages : la manière dont ils présentent l’articulation entre sociologie des sciences, de l’expertise et du risque, et sociologie de l’environnement. Tous, en effet, insistent sur le rôle important des activités scientifiques professionnalisées dans l’objectivation et la politisation des liens entre environnement et sociétés. Cependant, ils ne leur donnent pas la même place.
20Dans l’introduction au manuel des Éditions Atlande qu’ils rédigent, Paul Cary et Bruno Villalba annoncent vouloir donner une place secondaire à leur étude, annonçant avoir pris « le parti de ne pas traiter le large pan de la sociologie des risques environnementaux » au prétexte qu’elle n’est pas « décisive » pour une sociologie de l’environnement (p. 24). À l’inverse, dans leur ouvrage paru chez La Découverte, Stéphanie Barral, Gabrielle Bouleau et Fanny Guillet consacrent explicitement un chapitre entier au sujet (chapitre 4, « Risques, savoirs et controverses »). Mon propre parcours m’inciterait à trouver cette seconde position la plus cohérente. Il me semble en effet difficile d’étudier les dynamiques de politisation des enjeux environnementaux ou, même, en amont, de mobiliser des données scientifiques externes (données biologiques, climatiques, géologiques, toxicologiques, et cetera) sans ouvrir quelque peu les « boîtes noires » (Pinch, 1992) de la construction des discours et faits scientifiques. D’ailleurs, malgré ce qui est annoncé dans son introduction, l’ouvrage coordonné par Paul Cary et Bruno Villalba s’appuie lui-même à plusieurs reprises sur des études sociologiques des sciences qui documentent des risques pour l’environnement (notamment les sciences de la conservation).
- 7 Ouvrage qui contient cette phrase célèbre : « La pauvreté est hiérarchique, le smog est démocratiqu (...)
21L’une des limites qui est souvent reprochée à la sociologie des risques environnementaux est son désintérêt pour les rapports de pouvoir et les enjeux de domination structurelle qui traversent les sociétés industrielles. Cette remarque a, dans l’espace académique français, trouvé son expression la plus franche dans les années 2010, quand des chercheur.se.s ont reproché aux sociologues - lecteurs notamment de l’ouvrage, aujourd’hui classique, d’Ulrich Beck La société du risque7 – de minoriser l’inégale distribution sociale des conséquences des risques industriels (Fressoz et Pestre, 2013). La remarque n’est pas dénuée de fondements même si, comme le rappellent Yoan Demoli et René Llored, les analyses de Beck sont subtiles et que, pour lui, « les inégalités de classe ne disparaissent pas. Elles se transforment, tiennent de plus en plus à l’exposition aux risques et se mondialisent » (p. 125). Par ailleurs, et plus généralement, il semble utile de souligner que de nombreux travaux de sociologie se sont appuyés sur l’analyse des activités scientifiques et de l’expertise pour critiquer les formes de domination épistémique qui traversent les controverses publiques sur les risques environnementaux : domination des experts institués sur les populations soi-disant profanes objets de politiques publiques (Brown, 1992 ; Wynne, 1995) mais aussi domination des acteurs privés (multinationales, organisations syndicales industrielles, et cetera) sur les agences en charge de la régulation des risques et dans les controverses publiques, au travers de multiples stratégies de « fabriques du doute » (McGarity et Wagner, 2010) sans cesse renouvelées.
22Regarder les positionnements des auteur.es de ces manuels vis-à-vis de la sociologie des sciences, de l’expertise et du risque est intéressant aussi parce qu’ils sont un révélateur plus large de leur définition de la sociologie de l’environnement, de ses frontières et de ses développements nécessaires. Ainsi, la sociologie de l’environnement a-t-elle pour tâche principale d’étudier les manifestations sociales de l’environnement en tant que problème public ? Doit-elle, notamment, s’attacher à décrire l’articulation entre politiques de protection de l’environnement et styles de vie, ou les effets socialement différenciés qu’elles peuvent avoir, point sur lequel insistent Maud Herzel et Fanny Hugues, mais aussi Yoan Demoli et René Llored ? Ou, à l’inverse, la sociologie de l’environnement a-t-elle pour tâche principale de questionner les multiples intermédiations, souvent (mais pas que) techniques ou scientifiques, point sur lequel insistent Stéphanie Barral, Gabrielle Bouleau et Fanny Guillet, qui organisent le rapport des humains à leurs milieux ? Par ailleurs, quels rapports la sociologie doit-elle développer avec d’autres disciplines ? Plus largement, dans quelle mesure son intérêt pour l’environnement rend nécessaire des déplacements méthodologiques ? La sociologie de l’environnement doit-elle d’abord appliquer des questionnements et méthodes établies aux questions environnementales telles qu’elles sont construites dans l’espace social – appliquer, par exemple, la sociologie des socialisations, de la consommation ou des politiques publiques aux enjeux environnementaux - et, ce faisant, défendre un regard propre face aux sciences biophysiques ou sciences du vivant. Ou, au contraire, la sociologie de l’environnement doit-elle suivre ces dernières, les étudier, voire s’y associer, pour comprendre la construction des faits environnementaux ? Doit-elle-même, plus radicalement encore, mettre au cœur de sa réflexion le dualisme classique entre le social et le biophysique, et développer des théories plus ouvertes sur les entités (humaines ou non) qui relèvent de son mandat (en s’inspirant d’autres approches, en particulier l’anthropologie), position défendue avec le plus d’insistance par Paul Cary et Bruno Villalba ?
23Si chacun des ouvrages privilégie certaines de ces alternatives, il faut souligner que leur positionnement est souvent, sans surprise, assez nuancé (voire, parfois, ambigu). Ce sont, après tout, des manuels et non des articles programmatiques, c’est-à-dire des documents pédagogiques englobants, qui privilégient des points de vue mais qui visent aussi à les situer dans un espace de production scientifique plus large.
24Si certains courants de pensée sont inégalement mobilisés par les différents manuels, il est aussi des approches et des travaux qui sont absents ou quasiment absents, alors même qu’on pourrait s’attendre à les voir discuter de manière approfondie. Sans prétendre ici identifier l’ensemble de ces derniers – au risque d’ailleurs, d’opérer une forme d’extension/dilution de la sociologie de l’environnement qui serait peu pédagogique – je me limiterai à évoquer quelques approches que j’ai moi-même mobilisées directement dans mes enseignements ou dans mes recherches.
- 8 Dans les manuels, ces enjeux sont présentés essentiellement comme des enjeux – parmi d’autres - de (...)
25Un premier domaine de la sociologie absent des manuels et celui qui s’est structuré autour des objets « désastre » et « catastrophe »8. Ce courant a fait l’objet pourtant de tentatives de synthèse récentes dans l’espace éditorial francophone (Giry, 2023 ; Revet et Langumier, 2013) et a constitué depuis plusieurs décennies un enjeu de recherche pour la sociologie (Kreps, 1984). Plusieurs raisons justifieraient, à mon avis, une discussion plus serrée de ces travaux dans un manuel de sociologie de l’environnement. Une raison est empirique. L’accélération du réchauffement climatique ou de la dégradation de la biodiversité dans le monde s’accompagne de la multiplication d’évènements qualifiables de « catastrophes naturelles » que ces travaux peuvent éclairer. Plus fondamentalement, la sociologie des catastrophes est un des espaces académiques où la question des relations entre phénomènes biophysiques et phénomènes sociaux - enjeu de discussion important en sociologie de l’environnement - a été directement discutée. Des travaux ont ainsi par exemple insisté sur le fait que les catastrophes dites naturelles pouvaient avoir des causes largement humaines et, qu’en retour, leur déploiement était susceptible d’agir comme des révélateurs du fonctionnement social des organisations et sociétés humaines.
- 9 Sur ce point, voir par exemple (Fillieule et al., 2022).
26Un second domaine de la sociologie est également peu discuté : celui de la sociologie du droit. Cette remarque mérite précision. Tous les manuels par exemple insistent sur le fait que l’institutionnalisation des politiques environnementales s’est traduite par la formalisation de normes juridiques (notamment européennes) et mobilisent les travaux importants d’un sociologue du droit comme Pierre Lascoumes (Lascoumes, 1994, 2022). Cependant, sauf dans le manuel de Demoli et Llored (p. 214), où quelques développements sont présentés, les travaux qui peuvent s’inscrire dans l’approche Droit et Société (Law and society en anglais) ne sont pas évoqués. Ces travaux sont pourtant particulièrement intéressants pour discuter deux questions centrales de la sociologie de l’environnement : le rôle des mouvements sociaux environnementaux et les effets politiques de leurs actions. De nombreux travaux sociologiques ont en effet documenté le recours croissant des collectifs militants à l’« arme du droit » (Israël, 2020) et à l’action judiciaire pour faire entendre leurs revendications, sur différents sujets (Melot et Pham, 2012 ; Vanhala, 2012). Par ailleurs, cette approche de la sociologie du droit a été un espace important de discussion sur l’efficacité de l’action des mouvements sociaux, complémentaire par exemple aux travaux sur l’inefficacité des polices de l’environnement (Barone, 2018 ; Magnin et al., 2024). Le travail (très discuté) d’un auteur comme Stuart Scheingold par exemple, donne des appuis essentiels pour discuter l’efficacité directe des actions judiciaires des mouvements environnementaux (mais aussi d’autres, liés, comme celui des droits civiques) et considérer, au-delà, leurs effets subjectifs et symboliques (Scheingold, 1974). Il ouvre également des pistes intéressantes pour réfléchir à ce qui « fait tenir » les mouvements sociaux dans la durée. L’action judiciaire, en effet, est un cadre institutionnel qui structure la temporalité de l’activisme environnemental. En créant des attentes mais aussi des espoirs, en permettant la création de règles sociales nouvelles, elle est un levier non seulement de l’émergence et de l’institutionnalisation des mouvements sociaux, mais aussi de leur maintien ou de leur épuisement… Un thème absent des manuels présentés9.
- 10 Le concept fait l’objet de discussions critiques par les spécialistes des pratiques écologiques quo (...)
27Enfin, au titre des absences remarquables, on peut insister non pas sur des domaines non mobilisés mais sur le peu discussions d’approches qui sont au contraire systématiquement évoquées. C’est le cas en particulier de l’approche bourdieusienne. Tous les manuels évoquent, à juste titre, comment en France ou à l’étranger, des travaux nombreux ont mobilisé les concepts de cette approche critique pour explorer les enjeux d’inégalité et de domination qui traversent les politiques et pratiques environnementales. Par exemple, il est fait mention des travaux qui développent l’hypothèse de l’émergence d’un éco-habitus rebattant les logiques d’organisation des structures sociales des sociétés capitalistes (Carfagna et al., 2014 ; Haluza-DeLay, 2008). Si ces mentions sont intéressantes, on aurait pu attendre à ce qu’elles soient présentées de manière plus critique10. Le manuel de Hetzel et Hugues est à cet égard particulièrement frustrant. Revendiquant explicitement un ancrage privilégié dans la sociologie bourdieusienne, il ne développe aucune réflexion visant à comprendre les conditions qui ont amené Pierre Bourdieu à négliger complètement dans son œuvre les enjeux environnementaux, alors même qu’ils étaient largement travaillés par certain.e.s de ses contemporains.
28L’ensemble des manuels présentés défendent avec conviction la pertinence d’un ancrage disciplinaire sociologique pour réfléchir aux questions environnementales. Ils reconnaissent l’intérêt d’autres approches scientifiques, au-delà des sciences sociales, pour équiper les recherches et adoptent tous un positionnement qui croise matérialisme et constructivisme. Par exemple, ils notent le développement de recherches qui poursuivent des réflexions anciennes de Marx sur les ruptures métaboliques du capitalisme (Foster, 1999) et qui s’appuient, entre autres choses, sur les sciences biophysiques qui permettent de caractériser finement les flux d’énergie et de matière.
29La question des relations avec d’autres disciplines à l’intérieur de l’espace épistémique des sciences sociales est aussi importante. Les bibliographies des différents ouvrages incluent des travaux relevant de telles approches. Ainsi, tous les manuels font une grande place à des travaux d’histoire environnementale (Fressoz et al., 2014 ; Jarrige et Le Roux, 2017), qui permettent de rappeler l’ancienneté des pollutions du monde, de discuter le rôle du capitalisme dans leur développement ou encore de souligner que leur contestation remonte à bien avant les années 1970, et a été parfois le fait d’organisations syndicales de travailleurs ou de travailleurs eux-mêmes (Bécot et al., 2021 ; Jouzel et Prete, 2021 ; Mayer, 2011). Par ailleurs, tous évoquent quelques travaux d’anthropologie sociale, mobilisés pour discuter – et déconstruire – les approches trop simplistes de la notion d’« environnement » ou pour documenter des pratiques minoritaires mais éclairantes sur le fonctionnement des sociétés industrielles (Pruvost, 2013).
30Au-delà de ces références discontinues, il est légitime cependant de s’interroger sur l’intérêt qu’il y aurait à structurer plus avant les échanges avec ces disciplines. C’est la proposition notamment des chercheur.se.s qui s’engagent depuis une vingtaine d’année dans la promotion des « humanités environnementales » (Blanc et al., 2022 ; Choné et al., 2016) qui, comme la sociologie de l’environnement, connaît une forme d’institutionnalisation (création de revues, de formations, et cetera). Ces initiatives, étonnamment, sont peu discutées dans les manuels présentés dans cet article. Pourtant elles sont riches. Elles permettent par exemple de nourrir des réflexions sur les attachements aux non-humains bien au-delà des propositions méthodologiques les plus connues et discutées, portées par les auteurs de la Théorie de l’acteur-réseau (actor-network theory en anglais) (en particulier, Bruno Latour (Latour, 2005)). On pense ici par exemple au travail récent de Charles Stépanoff (Stépanoff, 2024) qui, en discutant une représentation de l’histoire des sociétés humaines comme structurée par un régime de domination et de domestication des animaux et des plantes de leur environnement, ouvre des pistes très intéressantes aux sociologues intéressés par la description de l’organisation des sociétés industrielles contemporaines et les invite, plus généralement, à dialoguer plus avant avec les études animales (Michalon, 2020). Cette dernière remarque ne vise pas à défendre l’idée qu’il faudrait choisir : le développement des disciplines n’est pas antagoniste avec celui d’espaces plus interdisciplinaires structurés en studies (Monteil et Romerio, 2017). On peut même argumenter que les manuels présentés ici, en posant pédagogiquement des repères délimitant le périmètre de l’espace de la sociologie de l’environnement, posent des bases utiles au développement de ces relations extra-disciplinaires… À poursuivre.