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Faire innover les territoires de projet ? Déterminants et freins de l’innovation environnementale dans trois PNR de Nouvelle-Aquitaine

Encouraging innovation in project territories? Determinants and barriers to environmental innovation in three regional nature parks in Nouvelle-Aquitaine
Laine Chanteloup, Greta Tommasi et Louis Voisin

Résumés

L’innovation est une des cinq missions des Parcs naturels régionaux (PNR) : cet objectif traduit la possibilité d’expérimenter de nouvelles solutions face aux enjeux sociaux, économiques et environnementaux de ces territoires ruraux. La mission d’innovation devient d’autant plus centrale dans le contexte des changements environnementaux globaux, qui invite à tester des modes de gestion inédits des territoires. Cette contribution montre comment les PNR développent des projets intégrant des outils ou des formes de gestion environnementale innovants pour faire face à ces enjeux. L’article met également en évidence les freins à ces pratiques innovantes, notamment liés à la circulation des savoirs et à la difficulté d’inscrire les innovations dans le temps. Ces analyses s’appuient sur les enquêtes menées dans le cadre du projet « Nature en Nouvelle-Aquitaine » (NA-N.A.), notamment auprès de chargés de mission des PNR des Landes de Gascogne, Périgord-Limousin et Millevaches en Limousin (France).

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Texte intégral

Introduction

  • 1 Pour plus d’informations, consulter le site internet de Légifrance [En ligne] URL : https://www.leg (...)

1« Les Parcs portent [...] en eux la “fibre implicite de l’innovation” », indique le Livre Blanc L’innovation dans les Parcs naturels régionaux (2015, p. 20). Outil d’aménagement et de développement local dans les territoires ruraux, les Parcs naturels régionaux (PNR) sont considérés comme des espaces laboratoires, où il est possible de tester de nouvelles pratiques en matière d’urbanisme, d’économie locale ou encore de protection de l’environnement. La mission d’expérimentation des PNR a été affichée de manière explicite dès le décret n° 88-443 du 25 avril 1988 relatif aux Parcs naturels régionaux. Celui-ci indique parmi les cinq missions des PNR celle de « réaliser des actions expérimentales ou exemplaires […] et de contribuer à des programmes de recherche »1.

  • 2 Dans le Livre Blanc, l’innovation est définie en tant que « processus conduisant à l’émergence d’un (...)

2La Fédération des PNR de France s’est par ailleurs dotée, depuis 2008, du Conseil d’orientation, recherche et prospective (CORP), composé de chercheurs, scientifiques et personnalités qualifiées, choisis par le Conseil d’Administration de la Fédération. Cette structure consultative accompagne la production de connaissances scientifiques dans une dimension prospective. De même, la plupart des Parcs dispose de leur propre Conseil scientifique chargé de mener des recherches sur leur territoire et de conseiller par leur expertise les élus et les techniciens. La mission d’expérimentation, présente de manière transversale dans différentes thématiques traitées par les PNR, a récemment fait l’objet de plusieurs travaux (Cosson et Delorme, 2015 ; Delfosse et Poulot, 2022) et la Fédération des PNR lui a dédié un Livre Blanc qui affiche le passage progressif de la mission d’expérimentation « à une approche renforcée et plus large de l’innovation »2 (2015, p. 5). Dans ce document, l’expérimentation apparaît comme une manière de tester des procédures ou des technologies, alors que l’innovation apporte une approche plus large et est présentée comme un « levier de développement local et de la transition écologique et énergétique » (Fédération des PNR de France, 2015, p. 5). On y précise par ailleurs que l’intérêt des PNR pour l’innovation s’inscrit dans le contexte des programmes européens (dont LEADER), qui la promeuvent « fortement », et plus largement des politiques publiques dans lesquelles elle a pris une place grandissante (Fédération des PNR de France, 2015, p. 5). Aujourd’hui, les domaines dans lesquels le principe d’innovation est mobilisé et utilisé comme clé d’interprétation des actions des PNR sont multiples : les systèmes alimentaires territorialisés (Chiffoleau, 2022), les politiques d’urbanisme (Fonticelli, 2022) ou encore le patrimoine culturel (Pouthier, 2021).

  • 3 Programme de recherche financé par la région Nouvelle-Aquitaine (2019-2021), coordonné par Régis Ba (...)

3Les pratiques d’innovation au sein des PNR sont au cœur du programme de recherche NA-N.A., « La Nature en Nouvelle-Aquitaine, entre innovations gestionnaires et valorisation culturelle : le cas des Parcs Naturels Régionaux »3. Une partie du programme s’intéresse plus particulièrement aux processus d’innovation liés aux modes de gestion de l’environnement.

  • 4 La biodiversité ordinaire fait ici référence à la biodiversité qui nous entoure, aux écosystèmes de (...)

4L’article propose d’analyser comment ces processus émergent et se traduisent concrètement au sein des PNR de Nouvelle-Aquitaine, en identifiant les freins et tensions qui accompagnent la mise en œuvre de l’innovation environnementale. L’analyse repose sur un corpus qualitatif issu d’enquêtes de terrain menées par les chercheuses et chercheurs du programme NA-N.A., et s’appuie plus particulièrement sur les cas des PNR des Landes de Gascogne, du Périgord-Limousin et de Millevaches en Limousin. Chacun de ces trois Parcs présente des spécificités territoriales et économiques, comme nous le verrons dans la suite de l’article. Des problématiques partagées sont toutefois présentes, comme la gestion de l’eau ou de la forêt. Il s’agit par ailleurs de territoires ruraux de faible densité qui ont en commun l’enjeu d’une gestion de la biodiversité ordinaire4. De plus, bien que ces Parcs ne constituent pas des « remparts » contre l’urbanisation au vu de leur distance des agglomérations, ils engagent des actions contre l’étalement ou le mitage des nouvelles constructions afin de préserver les paysages.

5Nous reviendrons dans un premier temps sur l’innovation environnementale au sein des PNR, en analysant la manière dont ce concept a émergé et comment il est appréhendé par les agents des PNR en Nouvelle-Aquitaine. Cela permettra d’aborder, dans un deuxième temps, les modalités de mise en œuvre d’actions « innovantes » et les réseaux d’acteurs impliqués. Les défis liés à la connaissance disponible et à la difficulté d’inscrire les projets et les expérimentations dans la continuité seront abordés dans la troisième partie.

L’innovation environnementale au sein des PNR de Nouvelle-Aquitaine

L’innovation environnementale : enjeux de définition et approches critiques

6Terme polysémique, évolutif et souvent lié à des enjeux d’économie et de gestion, l’innovation est aujourd’hui associée à de nombreux domaines (social, culturel, et cetera), dont celui de l’environnement, au point de devenir parfois une « injonction » (Chevallier-Le Guyader et Maitre, 2018). Plusieurs définitions de la notion ont été proposées, en fonction de la discipline et des approches des auteurs. Toutefois, de manière générale, l’innovation peut être définie comme l’ensemble des idées, pratiques et objets considérés comme nouveaux par les individus ou groupes qui les adoptent (Rogers, 2003). Une innovation peut être une nouveauté radicale adoptée par une communauté, ou bien une combinaison d'idées existantes et nouvelles pour créer une solution originale (Mascia et Mills, 2018). C’est surtout un processus dialectique où les acteurs façonnent les innovations qui en retour font évoluer leurs besoins, leurs demandes et leurs relations (Cosson et Delorme, 2015).

7La plupart des études consacrées aux innovations environnementales s’inscrivent dans le champ de l’entreprise (Gallaud et al., 2012 ; Galliano et Nadel, 2016 ; Ozusaglam, 2012) et renvoient à des initiatives cherchant à préserver les écosystèmes tout en réduisant les impacts environnementaux négatifs. Il apparaît cependant nécessaire d’élargir cette réflexion aux acteurs territoriaux. Dans les Parcs naturels régionaux, par exemple, l’innovation environnementale dépasse la seule recherche de performance pour s’inscrire dans des dynamiques collectives de gestion durable, de médiation entre acteurs et de valorisation des ressources locales.

8En sciences humaines et sociales, les recherches sur la transition montrent comment les innovations peuvent apporter des réponses aux enjeux sociaux et environnementaux, notamment à l’échelle locale. Des travaux sur les alternatives dans les espaces ruraux défendent par exemple l’idée que les territoires de marge peuvent être des contextes fertiles pour les innovations liées à la transition sociale et écologique (Dubertrand, 2018 ; Hakimi-Pradels, 2021 ; Rouvière, 2015). Ces recherches valorisent ainsi les territoires comme la « bonne échelle » où les acteurs, les ressources, les dynamiques locales créent les conditions favorables aux innovations sociales et écologiques. Dans un numéro récent de Géocarrefour (n° 98, 2024), cette approche est toutefois interrogée et les coordinateurs invitent à un regard plus critique sur les liens entre innovations, territoires et transitions. Cela tient d’abord au flou qui entoure ces termes, polysémiques et parfois difficiles à délimiter sinon à définir. D’autre part, ces approches ont tendance à éluder la conflictualité et les rapports de force dans les processus d’innovation. Enfin, il est souvent difficile de mesurer les résultats et les impacts des changements liés à ces innovations (Banos et al., 2014). Ce même regard critique conduit Alexis Gonin à évoquer un « piège territorial », expression qui désigne l’» assignation du territoire à l’échelle locale » (Gonin, 2024, § 14). Ce chercheur, qui applique son analyse aux transitions agri-alimentaires, souligne comment les acteurs et les contextes propres à chaque territoire peuvent certes être à l’origine d’innovations, mais celles-ci ne connaissent pas pour autant une diffusion à une plus grande échelle et peuvent même être difficiles à transposer d’un territoire à l’autre.

L’environnement au cœur des innovations des PNR

9Si les réflexions précédentes ne portent pas directement sur les parcs naturels régionaux, il semble intéressant de les mobiliser pour étudier le fonctionnement de ces territoires de projet. Les PNR défendent en effet les innovations comme levier de développement local et de transitions socio-environnementales.

10Dans notre propos, il ne s’agit pas tant de mesurer la portée économique ou les impacts des innovations, mais de s’y intéresser d’un point de vue émique, considérant la manière dont les chargés de mission interrogés pensent l’innovation, et toutes actions qu’ils qualifient comme telles. L’innovation environnementale peut alors recouvrir différentes significations : il peut s’agir de nouvelles pratiques de gestion qui émergent face à des enjeux écologiques identifiés comme nouveaux sur le territoire, ou de modalités alternatives de gestion aux pratiques habituelles des agents des PNR. L’analyse vise alors à comprendre non seulement ce qui porte ces démarches innovantes — leurs motivations, leurs dynamiques et les contextes qui les favorisent — mais aussi les freins et limites qui en contraignent la mise en œuvre.

11Évoquer l’innovation dans les PNR nous mène par ailleurs à prendre en considération la manière dont ce terme a été associé à ces territoires. Claire Delfosse et Monique Poulot (2022), dans un article qui retrace l’histoire des PNR et la lie à l’innovation, montrent comment ces territoires de projet ont d’abord été pensés en tant qu’instruments visant à maintenir un équilibre au sein de régions de plus en plus urbanisées ou industrialisées, avant d’être considérés comme outils d’une nouvelle réflexion sur l’aménagement des espaces ruraux. Répondre à ces objectifs implique, pour les PNR, d’être des espaces-laboratoires pour de nouvelles formes de développement local. Ce n’est qu’à partir des années 1990, quand « les PNR se recentrent fortement sur l’environnement » (Delfosse et Poulot, 2022, p. 156) face aux enjeux de développement durable et de préservation de la biodiversité, que les questions environnementales se placent au cœur de leurs actions. Et elles le sont d’autant plus aujourd’hui, dans un contexte de changement climatique et de débat sur la transition écologique. En ce sens, si les PNR s’imposent comme des « espaces privilégiés d’innovation » (Cosson et Delorme, 2015, p. 46), c’est aussi parce qu'ils font face au défi « de “faire tenir ensemble” des enjeux contradictoires, et des acteurs aux valeurs et intérêts divergents » (Cosson et Delorme, 2015, p. 46) : faire du développement local tout en protégeant et valorisant les espaces naturels, mettre en relation et travailler avec des acteurs territoriaux représentant différents points de vue.

  • 5 Il s’agit, au-delà de la mission transversale liée à l'innovation citée ci-dessus, d'une des quatre (...)
  • 6 Les auteurs la distinguent de deux autres formes d’innovation dans les PNR, celle « cosmétique » et (...)

12Le Livre Blanc de 2015 abonde en ce sens, introduisant l’innovation comme un « levier de développement local et de la transition écologique et énergétique » (Fédération des PNR, 2015, p. 5). Ce texte précise également les champs recouverts par l’innovation dans les PNR : l’innovation peut être territoriale, sociétale, organisationnelle ou technologique (Fédération des PNR de France, 2015, p. 3). L’environnement n’est alors pas présenté en tant que champ de l’innovation, mais comme une des missions des PNR – « protéger les patrimoines par une gestion adaptée des milieux naturels et des paysages »5 (Fédération des PNR de France, 2015, p. 6) – dans laquelle il s’agit de réaliser des actions innovantes. L’accent n’est donc pas tant mis sur les modes de gestion des milieux et leur adaptation, mais sur les initiatives et projets qui permettent la « préservation de l’environnement sans obérer le développement économique » (Fédération des PNR de France, 2015, p. 7). Les exemples mobilisés pour illustrer cet objectif sont alors les Mesures agroenvironnementales et climatiques (MAEC), le projet Territoire à énergie positive (TEPOS) ou encore des initiatives permettant d’améliorer les performances énergétiques des bâtiments (Fédération des PNR de France, 2015, p. 7). Cette approche s’inscrit pleinement dans ce qu'Arnaud Cosson et Jean-Philippe Delorme identifient en tant qu’innovation sociale6, autrement dit le « travail quotidien des agents, directeurs et élus des parcs. C’est un long travail de médiation, de mise en relation, d’écoute, d’échange de convictions… qui, peu à peu, construit une dynamique et une identité territoriale spécifique » (Cosson et Delorme, 2015, p. 47).

13S’il s’agit ici de mettre en évidence le travail, essentiel mais au long cours, de coordination et d’animation réalisé par les agents des PNR, nous pouvons également souligner que, dans les textes pris en considération, l’innovation environnementale en tant que telle n’émerge que de manière marginale, ce qui interroge sur la place laissée aux pratiques de gestion environnementale dans l’innovation au sein des PNR.

Comprendre les innovations dans les PNR de Nouvelle-Aquitaine : terrain et méthodes

  • 7 Notre recherche s’est portée sur ces trois PNR, car malgré leurs spécificités, ils partagent des en (...)

14Les travaux effectués dans le cadre du programme NA-N.A. ont permis d'interroger les nouveaux modes de gestion de la nature au sein des PNR de Nouvelle-Aquitaine, notamment en lien avec des enjeux émergents. Nous avons mené des enquêtes dans trois des cinq PNR de la région : Landes de Gascogne, Millevaches en Limousin et Périgord-Limousin7. Ces trois PNR sont différents par leur ancienneté, leurs types de milieux et leurs enjeux spécifiques et, sans prétendre dresser un portrait précis de ces territoires, nous en proposons ici un bref descriptif.

15Le PNR des Landes de Gascogne, créé en 1972, comprend aujourd’hui 53 communes, réparties dans les départements de la Gironde et des Landes. La vallée de la Leyre au cœur du Parc est composée d’un linéaire de feuillus et d’une mosaïque de milieux humides au sein du massif de pins maritimes. Avec une couverture forestière de plus de 75 %, la conservation du caractère forestier du territoire constitue la priorité numéro un de la politique définie par la Charte. Le PNR Périgord-Limousin, créé en 1998, s’étend sur les départements de la Haute-Vienne et de la Dordogne, avec 78 communes adhérentes. Il s’agit probablement du territoire le plus diversifié parmi les trois PNR, notamment du point de vue de l’environnement et des paysages, avec l’imbrication d’espaces de bocage, de forêt ou de prairie, mais aussi avec l’enjeu important de la gestion de l’eau de trois bassins versants (Dordogne, Vienne et Charente), qui constitue le premier axe de la Charte. Créé en 2004, le PNR de Millevaches est le plus récent parmi les trois parcs et les 124 communes qui le composent sont réparties entre Creuse, Corrèze et Haute-Vienne. Territoire de moyenne montagne de très faible densité, ses paysages de forêt, de landes et ses zones humides sont façonnés par les pratiques agro-pastorales et par la sylviculture. Cette dernière représente la première activité économique locale et avec un taux de boisement de 55%, le maintien de l’équilibre avec les autres activités du territoire représente un enjeu fort identifié par la Charte.

  • 8 Les deux stages de M2 ont été réalisés en 2021 : Louis Voisin a réalisé son stage au sein du labora (...)
  • 9 Projet collectif réalisé en 2022, en collaboration avec le PNR Périgord-Limousin et le projet LIFE (...)

16Nous nous appuyons sur des corpus d’entretiens réalisés sur ces trois PNR dans le cadre de plusieurs enquêtes menées entre 2021 et 2022 (tableau 1). Un premier corpus est composé de 24 entretiens réalisés auprès des chargés de mission et des administrateurs au sein des PNR Périgord-Limousin, Millevaches en Limousin et Landes de Gascogne. Ces entretiens ont été réalisés avec un double objectif : d’une part, analyser les parcours personnels et professionnels de ces agents, afin de saisir comment ceux-ci permettent de comprendre la façon dont ils mènent leurs missions et les choix de gestion adoptés en matière d'environnement (Bouju et al., 2026) ; d’autre part, analyser les milieux et les paysages sur lesquels ils et elles travaillent, en identifiant les enjeux de gestion émergents au sein de leur territoire. Un deuxième corpus comprend les entretiens réalisés dans le cadre de deux stages portant sur la thématique de la gestion de la forêt dans un contexte de changements climatiques et de prise en compte croissante de sa multifonctionnalité8 dans les trois PNR. Outre des agents des PNR, d’autres acteurs liés à la forêt (les syndicats forestiers, des coopératives de propriétaires forestiers) ont été sollicités, pour aborder avec eux les problématiques liées aux effets du changement climatique dans les milieux forestiers, les expérimentations présentes sur ces territoires, mais également les tensions sociales qui peuvent y être liées. Un projet collectif réalisé par les étudiants et étudiantes du master Développement alternatif des territoires de l’Université de Limoges a quant à lui abordé les pratiques et connaissances autour des abeilles sauvages au sein du PNR Périgord-Limousin, à travers une enquête auprès de chargés de mission et associations environnementales, d’élus, d’habitants et de producteurs locaux9, composant un corpus de 29 entretiens.

Tableau 1. Un corpus composé de données issues de différentes enquêtes menées dans le cadre du programme NA-N.A.

Corpus

PNR

N° entretiens

Type d’acteurs

Date enquête

Entretiens agents des territoires des PNR

PL, MV, LG*

24

Administrateurs, chargés de mission et animateurs nature des PNR

2019-2021

Entretiens stage forêt LG

LG

8

Agents du PNR, de l’Office national des forêts, du Centre régional de la propriété forestière, du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest, de la Fédération départementale des chasseurs de la Gironde

2021

Entretiens stage forêt MV et PL

MV, PL

30

Gestionnaires forestiers, chargés de mission forêt dans les PNR, associations, coopératives de propriétaires forestiers

2021

Entretiens projet étudiants Wild Bees

PL

29

Chargés de mission PNR, associations environnementales, apiculteurs, habitants, élus

2022

* PL : PNR Périgord-Limousin ; MV : PNR Millevaches en Limousin ; LG : PNR Landes de Gascogne.

17Malgré leur diversité, ces corpus ont en commun de traiter la manière dont des processus « innovants » sont mis en œuvre, notamment en relation avec des enjeux émergents de gestion de la nature. Plus qu’une démarche comparative, ici peu adaptée au vu de l’hétérogénéité des approches, il s’agit de réaliser une analyse transversale et qualitative des discours des acteurs territoriaux, et plus particulièrement des chargés de mission des PNR sur les projets innovants. Nous considérons comme innovants les projets qui, pour répondre à des défis émergents de gestion de la nature, testent ou mettent en œuvre de nouveaux outils, de nouvelles formes de gestion et d’animation autour de ces enjeux.

Innover pour protéger la Nature : quand le N de PNR développe la créativité

Conditions de mise en œuvre de l’innovation environnementale dans les PNR de Nouvelle-Aquitaine

18Les différentes enquêtes ont permis de mettre en lumière au moins quatre conditions favorables au déploiement d’innovations dans la gestion de l’environnement de la part des chargés de mission de PNR. Il s’agit d’abord de répondre à des problématiques environnementales qui se posent de manière croissante pour les territoires, comme la nécessaire adaptation aux changements climatiques, la gestion des espèces envahissantes ou encore la protection d’espèces emblématiques. Par exemple, les sécheresses répétées et le dépérissement forestier rencontrés au sein des PNR Millevaches et Périgord-Limousin dans les années 2020 ont conduit les gestionnaires forestiers à revoir leurs pratiques à la suite d’échecs de plantations. Bien que les PNR ne soient pas des structures gestionnaires des forêts, ils sont amenés à coordonner des actions en animant des chartes forestières sur le territoire. Ils jouent alors un rôle clé, tantôt en sensibilisant les acteurs de terrain à des innovations ex-situ que les parcs ont recensées afin d’apporter un conseil aux exploitants, tantôt pour soutenir certaines expérimentations pour lesquelles ils sont partenaires. Certains parcs de Nouvelle-Aquitaine ont par exemple participé activement à BioClimSol. Cette initiative, portée par le Centre national de la propriété forestière, est un outil de diagnostic qui aide les gestionnaires forestiers à prendre en compte les risques du changement climatique pour les parcelles forestières, et à adapter les peuplements (choix des essences potentielles, recommandations sur les modes de gestion).

19Tout comme pour cette adaptation au changement climatique, l'attention accordée à certaines espèces charismatiques ou protégées, comme la moule perlière dans le cadre d’un programme européen LIFE porté par le PNR Périgord-Limousin, illustre la manière dont les PNR combinent innovation et gestion territoriale. Espèce vulnérable et bio‑indicateur de la qualité des cours d’eau, la moule perlière a motivé des mesures de restauration écologique, de protection des habitats et de sensibilisation locale, tout en mobilisant des financements ciblés. Ces actions ont permis non seulement de préserver une espèce menacée, mais aussi de renforcer la résilience globale des écosystèmes aquatiques du parc en travaillant sur les continuités écologiques.

20Un autre exemple probant est le programme LIFE Wild Bees, lui aussi coordonné par le PNR Périgord-Limousin. Ce projet développe ses actions dans les cinq PNR de Nouvelle-Aquitaine, en partenariat avec l’Office pour les insectes et leur environnement (OPIE), le laboratoire de recherche Biogéo et l’Agence régionale de la Biodiversité de Nouvelle-Aquitaine. Face au déclin des insectes pollinisateurs, Wild Bees s’intéresse plus spécifiquement aux abeilles sauvages. Il vise à créer de la connaissance autour de ces insectes (évaluation de la présence des espèces, définition des plantes qui leur sont favorables) et développe un plan d’action s’adressant aux particuliers (transmission des bonnes pratiques dans les jardins, sensibilisation) et aux municipalités (création, à travers une démarche collective, de jardins bourdonnants, de vergers). Comme indiqué par une chargée de mission, l’innovation a été un critère déterminant dans l’obtention du financement de ce projet : « pour un LIFE, il faut être innovant, il faut avoir des actions innovantes. […]. On a essayé de trouver sur quoi on pouvait travailler et c'est vrai que pollinisateurs sauvages, c'était le bon prisme, parce que tout le monde s'y intéressait, c'était vraiment une thématique qui… en ce moment, et même un peu en amont, l'Europe nous demande de travailler dessus » (Chargé de mission 2, PNR PL, 2021).

21La prise en compte des problématiques environnementales peut se faire directement et à l’initiative des agents du Parc ou de manière indirecte : en effet, la deuxième condition favorable à la mise en place d’innovations que nous avons identifiée est le développement d’actions qui répondent à l’évolution des réglementations. L’innovation est alors impulsée par un changement de politiques publiques, comme cela a été le cas pour les continuités écologiques (Bonnin, 2008). Un agent du PNR de Millevaches explique : « Le code de l'environnement dit que tous les ouvrages sur cours d'eau doivent, du coup, permettre le transit sédimentaire et biologique, donc il y a encore du travail. Donc ça, cette évolution-là, l'évolution de la connaissance, l'évolution de la réglementation aussi, induit l'évolution de la prise en compte de ces éléments-là sur les territoires » (Chargé de mission 4, PNR MV, 2020).

22Les nouvelles législations incitent ainsi à l’innovation afin de s’y conformer, mais elles sont également à l’origine de nouveaux dispositifs juridiques que peuvent mobiliser les PNR. Le Parc naturel régional des Landes de Gascogne a fait partie des premiers parcs à expérimenter l’Obligation réelle environnementale (ORE), avec une mise en application dès 2021 d’un outil juridique créé par la loi du 8 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages. Une ORE est un contrat conclu par un propriétaire foncier afin d’attacher à son bien des obligations de protection de l’environnement pour une durée pouvant aller jusqu’à 99 ans. Touchant ainsi tant au droit de propriété qu’au droit de succession et visant exclusivement la préservation de l’environnement, cette innovation juridique contribue à faire de la nature un bien commun et patrimonial tout en reposant sur la libre adhésion du propriétaire foncier. La comptabilisation du nombre d’ORE signées à ce jour est difficile en raison de l’absence d’organisation d’un recensement exhaustif à l’échelle nationale. Toutefois, l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable (IGEDD) estime ce nombre à environ 300 sur l’ensemble du territoire national dans un rapport de juillet 2025 (Landel et al., 2025, p. 27). En signant l’une des premières ORE avec le propriétaire d’une parcelle forestière au cœur de son territoire, le PNR participe ainsi au déploiement de cet outil et montre sa capacité à mobiliser les nouvelles ressources juridiques proposées par la législation pour renforcer la préservation de l’environnement.

23L’émergence de l’innovation en matière d’environnement répond aussi très souvent à des attentes sociétales croissantes, renforcées par une prise de conscience collective. Ce fut le cas pour la gestion forestière, où des œuvres médiatiques comme le film documentaire de François-Xavier Drouet Le temps des forêts (2018) ou le livre La vie secrète des arbres (Wohlleben, 2017) ont sensibilisé le public à une autre approche des forêts, appelant à faire évoluer les modes de gestion et poussant ainsi les Parcs à agir plus spécifiquement sur la multifonctionnalité des forêts et leur protection. Cependant, cette nouvelle sensibilisation du grand public aux enjeux forestiers peut accroître les tensions entre le monde forestier et la société civile. Les Parcs doivent ainsi composer avec les pressions économiques des lobbies forestiers freinant certaines propositions novatrices pour diversifier les plantations ou faire face au vieillissement de ces dernières, montrant la complexité des équilibres à trouver. Sur le PNR de Millevaches par exemple, face aux nombreuses coupes rases des plantations de résineux, souvent contestées par une part des habitants, le PNR a demandé puis obtenu un droit d’accès aux informations environnementales sur les plans de gestions des parcelles, que le Centre national de la propriété forestière doit désormais lui transmettre. Cet accès lui permet d’anticiper les projets de coupe et de plantation, de mieux informer et mobiliser les acteurs locaux, et de proposer des alternatives de gestion plus durable, comme l’illustre le dispositif financier « Opération programmée d’amélioration forestière et environnementale » (OPAFE) proposé par le Parc. Ce dernier accompagne des propriétaires privés à limiter les impacts environnementaux et à orienter les pratiques forestières vers des objectifs plus écologiques et paysagers.

24Enfin, la recherche d’innovation environnementale peut découler de catastrophes conduisant les gestionnaires à développer leur culture du risque en adaptant leurs pratiques. À cet égard, les incendies de l’été 2022 dans les Landes de Gascogne amènent à repenser l’aménagement et la gestion de ce territoire forestier. Le Parc naturel régional se positionne alors comme instance de coordination de cette réflexion en lançant à l’été 2023 un laboratoire vivant (living lab) sous l’égide du Conseil régional de Nouvelle-Aquitaine intitulé « Forêt de demain et Aménagement du territoire ». Il vise à rassembler les acteurs forestiers, les collectivités, les services de l’État, les partenaires associatifs, mais aussi les habitants pour imaginer et mettre en œuvre collectivement un nouveau projet pour ce territoire, prenant en compte les risques et la multifonctionnalité du massif forestier. Toutefois, des réflexions et des projets similaires étaient déjà intervenus au sein du PNR après les tempêtes de 1999 et de 2009, ce qui n’a pas empêché la survenue de nouvelles catastrophes, questionnant la mémoire du risque et la possibilité d’un véritable changement dans les pratiques sur le long terme. En effet, les expérimentations pour renforcer la place des feuillus au sein du massif de résineux ou renaturer les cours d’eau forestiers, qui illustrent la mise en œuvre de ce programme, sont loin d’être inédites dans l’action du Parc. Malgré tout, ce dernier défend une véritable démarche d’innovation territoriale par sa volonté de porter un projet co-construit avec l’ensemble des acteurs locaux.

Des conditions de mise en œuvre favorables à l’innovation

25La structure parc représente un avantage pour le développement de l’innovation environnementale, en raison des différentes compétences et sujets traités par le Parc. Comme souligné par un agent du PNR Périgord-Limousin, « Le croisement des disciplines, c'est la force d'un parc. Nous c'est vraiment ça, à la différence d'un conservateur naturel ou d'une association naturaliste qui est très ciblée espace/espèce, nous on est vraiment multithématiques » (Chargé de mission 4, PNR PL, 2020). Cette richesse permet de thésauriser sur l’interdisciplinarité qui peut favoriser l’émergence de nouvelles idées et questionnements et qui initie une approche plus systémique des enjeux écologiques qui se posent : cela permet de croiser différentes perspectives et d'intégrer des savoirs variés pour résoudre des problèmes complexes (Repko et Szostak, 2020) tels que le changement climatique ou l’érosion de la biodiversité.

  • 10 Biodiversité dans le massif forestier des Landes de Gascogne.
  • 11 Valorisation de la biodiversité des Landes de Gascogne par les sylviculteurs dans le cadre de la ge (...)

26Cette interdisciplinarité est facilitée par la culture de la concertation des PNR, comme l’explique un chargé de mission du PNR Millevaches « Je consacre aussi pas mal de temps à de la concertation, de la discussion, pour faire émerger de nouveaux projets, pour appréhender un peu différemment les projets de préservation », en précisant que le défi « C’est de trouver de nouveaux interlocuteurs avec des idées nouvelles, parce que ce sont des idées nouvelles dont on a besoin pour inverser des tendances qui se sont mises en place dans un environnement qui préexiste » (Chargé de mission 1, PNR MV, 2020). Les programmes « Forêt et biodiversité »10 et « Valbios »11 permettent par exemple de faire émerger de nouvelles alliances entre le Parc naturel régional des Landes de Gascogne, le Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest et la coopérative forestière Alliance Forêts Bois, afin de mettre en œuvre une gestion forestière prenant davantage en compte la biodiversité. Le Parc anime ainsi un réseau de partenaires mêlant forestiers privés et associations naturalistes. Malgré le poids politique de la filière forêt-bois dans les Landes de Gascogne, cette expérience favorise selon les agents du PNR une meilleure communication et des échanges fructueux entre des acteurs qui peuvent habituellement être en opposition. De leur côté, les représentants du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest considèrent que le Parc leur apporte une expertise en matière de biodiversité, notamment par ses liens avec les acteurs naturalistes. Cette expérience peut donc représenter, dans une certaine mesure, une innovation sociale pour déminer les situations conflictuelles sur les questions forestières.

27Sur la forêt toujours, certains PNR de Nouvelle-Aquitaine ont aussi participé au développement de l’application BioClimSol, outil de diagnostic cité plus haut, en allant chercher des données de terrain pour calibrer un algorithme permettant de prédire les évolutions forestières face aux changements climatiques. Les collaborations entre PNR de Nouvelle-Aquitaine et entre PNR et chercheurs autour de cet outil ont permis de rendre plus robustes les prévisions offertes par le logiciel, en prenant en compte le territoire et ses essences d’arbres particulières. Les PNR mobilisent donc les innovations technologiques pour acquérir une connaissance plus fine de leur territoire, des ressources numériques comme les Systèmes d’information géographique (SIG) ou des techniques comme la photogrammétrie, le Lidar ou l’usage des drones. L’appui du monde de la recherche témoigne ainsi d’un dialogue entre recherche fondamentale et recherche appliquée dans les pratiques de conservation au sein des PNR (Barbault, 2000), particulièrement illustré par le rôle des Conseils scientifiques participant à leur politique.

  • 12 Control stRatégies Of Alien invasive Amphibians.

28En plus des alliances créées par les parcs à leur échelle, le fait que les PNR s’inscrivent dans un réseau de Parcs est aussi un avantage pour la diffusion d’innovations. Le réseau parc joue beaucoup sur la preuve par l’exemple et la reproduction d’idées. Ainsi, dès qu’un Parc connaît « une success story », les idées peuvent être réadaptées à de nouveaux contextes : en gestion forestière par exemple, les parcelles vitrines concernant les châtaigniers du PNR Périgord-Limousin servent d’exemple à d’autres. Le SylvoTrophée a également été copié par plusieurs parcs : ce dernier est un concours pour la gestion durable des forêts mis en œuvre dans les parcs de l’est de la France puis reproduit dans les PNR de Nouvelle-Aquitaine afin d’étendre cette action. Dans ce contexte, les programmes européens LIFE favorisent le fonctionnement en réseau des PNR et les approches innovantes. Le programme LIFE Croaa12 sur les espèces exotiques envahissantes amphibiennes a ainsi associé le PNR des Landes de Gascogne, le PNR Périgord-Limousin et le PNR Loire-Anjou-Touraine de 2016 à 2022 et conduit à expérimenter de nouvelles méthodes de lutte contre la propagation de ces espèces, comme les pièges à attraction sonore. Si l’inscription des PNR dans un réseau national est importante pour la diffusion des innovations, les réseaux à une échelle locale sont également déterminants.

Les défis liés à l’innovation environnementale

29Il apparaît que l’environnement institutionnel offert par les PNR est propice aux pratiques innovantes de gestion environnementale. Toutefois, certains défis restent à dépasser et sont des freins à leur bonne mise en œuvre.

Un frein à l’innovation : le problème de circulation des savoirs

30L’innovation environnementale peut être freinée en particulier lorsqu’elle repose sur des connaissances scientifiques limitées et sur des enjeux difficiles à expliquer aux acteurs locaux. L’innovation, par son principe même de développer quelque chose de nouveau, est source d’incertitude, liée à l’absence de recul sur une pratique, ce qui peut effrayer certains acteurs, par exemple politiques. Les agents des PNR assument cette incertitude (« On se pose des questions, on essaie de créer des outils » (Chargé de mission 12, PNR PL/MV, 2021)) et donc la possibilité que les nouvelles pratiques puissent ne pas répondre de manière adéquate aux problèmes posés. De plus, l’innovation se base souvent sur des connaissances scientifiques qui évoluent en permanence. Comme l’explique un ancien chargé de mission : « En l’état de nos connaissances, on fait du mieux qu’on peut » (Chargé de mission 12, PNR PL/MV, 2021). Parfois, ces connaissances scientifiques peuvent être limitées, voire inexistantes. Un exemple mentionné dans nos cas d’étude portait sur la gestion des rapaces forestiers. Ces derniers nécessitent des conditions de « quiétude » dans les forêts, quiétude imaginée possible grâce à la mise en œuvre d’une grande étendue de surface boisée éloignée des habitations. Cependant, ces critères, tels que l’éloignement des habitations ou la hauteur de la canopée, reposent sur des données empiriques jugées peu robustes et « très difficilement mesurables ». L’agent assume alors : « On n’a pas réellement de données scientifiques pour étayer tout ça » (Chargé de mission 5, PNR MV, 2020). C’est ainsi une démarche de précaution qui est généralement adoptée, sans que cette démarche ne se justifie empiriquement, ce qui fragilise les décisions de gestion.

31Le manque de connaissances a également émergé dans le cadre du projet LIFE Wild Bees. La chargée de mission a expliqué avoir recours à une expertise externe au PNR (spécialistes, entomologistes) pour combler un déficit de connaissances : « On n’a pas la connaissance, nous. Moi en tout cas, quand je suis arrivée, je n’étais pas du tout formée aux abeilles sauvages. Donc il a fallu trouver la connaissance ailleurs, on est allé voir des spécialistes » (Chargé de mission 2, PNR PL, 2021). L’exemple du projet sur les abeilles sauvages a par ailleurs montré que le défi est également – et surtout – la circulation des savoirs auprès de la population et des élus. Le soutien des habitants et des municipalités se révèle essentiel pour la mise en œuvre des actions de Wild Bees (par exemple la création de jardins bourdonnants dans les parcelles communales, la tonte différenciée ou encore la diffusion auprès des habitants d’information sur les bonnes pratiques à adopter pour préserver les habitats des insectes) comme de tout autre projet du PNR.

32Les résultats de l’enquête menée dans le PNR Périgord-Limousin révèlent comment les actions proposées dans le cadre du projet Wild Bees ont des difficultés à trouver un ancrage local en raison d’une double méconnaissance. D’abord, celle du parc en lui-même : plusieurs élus reconnaissant ne pas en comprendre le fonctionnement, ne pas connaître sa charte et avoir une impression de dispersion dans les projets (« ils [les agents du PNR] se dispersent beaucoup dans leurs projets, leurs missions » (élu 4, PNR PL, 2022)). Cette faible connaissance du fonctionnement du parc conduit à regarder avec méfiance les nouveaux projets : « Ils ont fait une opération sur les moules perlières, ça a duré deux ans. Et aujourd’hui effectivement, ils nous parlent des abeilles. […] L’histoire des abeilles, si on se lance là-dedans, il faut qu’on aille jusqu’au bout de la démarche. Parce que moi la crainte que j’ai, c’est que ça fasse comme les moules, c’est que dans deux ans on entende plus parler des abeilles. Peut-être que dans deux ans, on entendra parler des crapauds » (élu 4, PNR PL, 2022). Ensuite, les élus montrent également une faible connaissance des enjeux écologiques, et sont par ailleurs souvent hostiles à ce terme. Ainsi, plusieurs maires ou adjoints - pour la plupart agriculteurs – se disent « incapable[s] de dire ce qui pollinise vraiment » (élu 2, PNR PL, 2022). Cette double méconnaissance amène à une relative fermeture face aux propositions du PNR. Par exemple, la proposition d’une tonte différenciée ou d’une tonte avec ramassage (pratiques qui favorisent les pollinisateurs sauvages) aux abords des routes communales n’est pas vraiment soutenue : d’une part, elle implique de changer les pratiques de gestion des espaces ; d’autre part, elle expose les élus aux critiques des habitants qui souhaitent avoir une nature « propre », car « que vous laissiez un peu d’espace à la biodiversité, les insectes travailler et tout, d’accord. Mais il faut que ce soit contenu » (élu 3, PNR PL, 2022).

33Ce problème de connaissances est d’autant plus prononcé lorsqu’il y a un changement des équipes politiques des communes des parcs. Celles-ci peuvent en effet être renouvelées tous les six ans suivant les cycles politiques locaux, faisant peser une incertitude sur les actions prioritaires pour le personnel des Parcs. Au sein de ces derniers, la présence de nombreux contrats précaires, dont la pérennité est soumise à l’obtention de projets financés, contribue au turn over au sein des équipes des PNR. Un renouvellement des équipes entraîne alors une possible perte de savoirs et affaiblit la continuité des projets, car le transfert de compétences et la sensibilisation nécessitent un investissement continu. Selon la manière dont s’opèrent ces changements d’équipes, tout le travail de sensibilisation et de mise en place des initiatives peut être compromis, ce qui ralentit encore la dynamique d’innovation. Des travaux sur la gestion des parcs et la conservation montrent que le renforcement des connaissances et la gestion efficace des données sont cruciaux pour le succès à long terme des projets, mais nécessitent des investissements dans la formation des équipes et dans la mise en place de systèmes efficaces de gestion des informations entre elles (Urbano et al., 2024). Dans le Parc naturel régional des Landes de Gascogne, des agents ont ainsi pu être formés au téléguidage de drones et des outils cartographiques interactifs sont déployés et mis à disposition du public pour diffuser les connaissances acquises.

34Les possibles changements d’équipes ou la précarité des contrats des agents des PNR soulèvent également la question de la mise en œuvre effective de l’innovation. L’arrivée d’agents dans un emploi et l’adaptation aux thématiques de la mission peuvent prendre du temps : parfois, les nouveaux employés ne sont pas spécialistes des sujets dont ils ont la charge (comme évoqué plus haut), ne disposent pas forcément d’une connaissance des spécificités locales, des réseaux d’acteurs locaux ou du paysage politique. D’ailleurs, l’arrivée dans l’emploi n’est généralement pas une phase où les agents vont innover, comme l’explique une chargée de mission :

« Quand je suis arrivée et qu’en plus je ne connaissais pas non plus trop, on a fait une charte forestière assez classique, avec des actions de… un peu d'actions expérimentales sur quelques techniques d'amélioration, enfin de sylviculture qui serait plus adaptée à notre territoire, mais on est restés quand même assez forêt. Et petit à petit, on a pu, à partir de 2014, élargir le champ des sujets avec beaucoup plus de prise en compte d’autres services écosystémiques. C'est-à-dire il y a eu des études sur l'avifaune forestière, on a fait des études sur le carbone, et voilà, et aujourd'hui on s'oriente vers la prise en compte des changements climatiques et l'adaptation des forêts ». (Chargé de mission 9, PNR PL, 2021)

35Un enjeu majeur des parcs est enfin de pouvoir effectuer un travail de médiation des savoirs, entre savoirs vernaculaires et savoirs scientifiques, en vue d’assurer une meilleure gestion des écosystèmes. Dans le cadre du projet Wild Bees, la formation et la sensibilisation aux abeilles sauvages sont un des principaux objectifs du programme. Outre les formations proposées aux agents des PNR et aux associations environnementales, le programme a intégré une formation pour le grand public, sous forme de science participative, permettant une production et une médiation des savoirs plus horizontales.

« Une dernière formation, qui est vraiment grand public, c'est via la science participative, c'est un projet qui s'appelle SPIPOLL, qui est géré par le MNHN, le Muséum national d’Histoire naturelle, et c'est un suivi photographique des pollinisateurs. C'est en fait on prend une fleur et, pendant 20 minutes, on prend en photo tout insecte qui vient se poser sur la fleur, donc normalement des pollinisateurs, et derrière, on a une petite clé d'identification, pour trouver à peu près le genre de ce que c’est, et ça permet d'apporter des infos sur quelle espèce est pollinisée et par quel type de pollinisateur. » (Chargé de mission 2, PNR PL, 2021)

36Une autre initiative, le projet « Forêt et biodiversité » du Parc naturel régional des Landes de Gascogne, permet d’illustrer comment les PNR réussissent à allier savoirs naturalistes et savoirs forestiers au sein d’une innovation sociale de mise en commun des acteurs. Le Parc a en effet édité des fiches pédagogiques détaillant la biodiversité propre aux forêts des Landes de Gascogne. Il a également mené des actions auprès des professionnels du secteur afin de les sensibiliser à la biodiversité forestière. Ces animations, ainsi que les journées de formation destinées aux techniciens forestiers, renforcent les capacités locales en matière de gestion durable. Ces initiatives permettent de tisser des liens entre les connaissances scientifiques et les pratiques de terrain, tout en sensibilisant les différents publics à la préservation de la biodiversité forestière. Ces actions de sensibilisation et d’éducation des publics semblent d’autant plus essentielles que la mise en œuvre d’innovations environnementales se confronte souvent à des phénomènes de « dépendance au sentier », expression qui fait référence au poids des pratiques ou choix du passé, qui produit une inertie voire une résistance face au changement et, potentiellement, un frein à l’innovation (Palier, 2010). Une chargée de mission remarque ainsi de la part des propriétaires forestiers la « crainte de tester des choses trop nouvelles et donc d'avoir un échec », préférant perpétuer des pratiques habituelles, car « ça rassure le côté “ah, bah on fait ça parce que ça a toujours été fait comme ça, donc c'est que c'est bon !”, “le papy faisait comme ça”. Alors ça, on ne peut pas lutter » (Chargé de mission 9, PNR PL, 2021). Il est donc souvent difficile de faire changer des comportements institués : « Le côté remise en question et changement des habitudes, c’est difficile » (Chargé de mission 9, PNR PL, 2021).

La difficile inscription de l’innovation dans le temps

37L’innovation environnementale portée par les PNR peut également être freinée en raison de leur difficulté à inscrire des expérimentations sur le temps long. Cet enjeu lié à la temporalité est multifactoriel.

38Tout d’abord, il tient au fait même de leur statut. Les structures PNR n’ayant pas de pouvoir réglementaire, la position du Parc reste ambiguë, car il ne dispose pas de compétences au sens propre pour traiter d’un problème d’environnement ni d’assise juridique contraignante. Ce problème lié au statut du Parc est souvent vu comme handicapant par les agents des PNR impliqués sur les questions environnementales. Le Parc reste un outil de territoire pour faire de l’animation, mais il ne peut pas directement traiter des enjeux environnementaux, comme pour ce qui a trait par exemple aux questions de gestion forestière : « On est juste dans du convaincre/persuader à travers de l’animation » (Chargé de mission 2, PNR MV, 2021). Cependant, pour d’autres, le fait que les PNR n’aient pas le pouvoir de réglementer est vu comme un avantage : « En fait, on ne cherche pas non plus à faire des arrêtés de biotopes ou des zones protégées, on veut vraiment que ce soient les gens qui prennent conscience d’eux-mêmes de la rareté, de l’importance de ces milieux » (Chargé de mission 6, MV, 2021).

39Sur ces questions de temporalité, le fait que le Parc dépende à la fois du financement et de la bonne volonté des élus locaux est également un problème pour assurer la continuité des actions mises en œuvre et représente donc un défi pour l’innovation. L’inscription durable de l’innovation environnementale au sein des PNR se heurte souvent à la dynamique politique locale, en particulier à cause des changements dans les équipes municipales (comme évoqué plus haut) et des élus référents. Cet extrait d'entretien illustre ce propos : « Le problème c’est que moi, quand je suis arrivée en 2019, mon prédécesseur avait commencé à mettre en place un réseau d’élus référents, mais avec les élections municipales en 2020, on m’a dit que ce n’était pas ma priorité » (Chargé de mission 2, PNR MV, 2021). Ce témoignage met en lumière comment les initiatives sont interrompues ou redirigées en fonction des priorités des nouvelles équipes politiques, limitant ainsi la continuité des projets. De plus, un autre extrait souligne l'ampleur des transformations intervenues dans la gouvernance des PNR : « Aux dernières élections municipales, il y a eu plus de 60 % de renouvellement des élus, ce qui implique un renouvellement massif au sein du comité syndical du Parc » (Chargé de mission 2, PNR MV 2021). Un tel changement se ressent alors sur la validation et le suivi des programmes, rendant difficile la pérennisation d’initiatives environnementales par les équipes du Parc : « Suivant la prise de position politique, les ambitions seront plus ou moins grandes. […] C’est sûr qu’on n’est jamais sûrs de rien dans un sens » (Chargé de mission 2, PNR MV, 2021).

40Une telle instabilité institutionnelle peut entraîner des pertes de savoir-faire, particulièrement dans le cadre de la gestion de systèmes écologiques qui requièrent une vision de long terme. Il y a souvent dissociation entre le temps d’action des PNR et le temps des systèmes socio-écologiques, qui s’inscrit sur une temporalité beaucoup plus longue. Les actions mises en œuvre par les PNR, que cela soit pour lutter contre les espèces invasives, le développement des pollinisateurs ou une gestion forestière durable sont avant tout des actions ciblées ne permettant pas de voir leurs impacts écologiques à court terme : « La forêt, c'est un milieu qui prend beaucoup de temps. Quand on gère quelque chose, ce n’est pas pour nous, les résultats se verront dans 40 ans au plus court. Ce n'est pas un milieu où on peut brusquer les choses » (Chargé de mission 9, PNR PL, 2021). L'instabilité et la durée (souvent très courte) des contrats constituent également un obstacle à la continuité des projets. Un exemple illustratif est celui du Programme collectif de gestion du delta de la Leyre, animé par le PNR des Landes de Gascogne, qui a été interrompu à la fin de l’année 2020 en raison du non-renouvellement du contrat de l’animateur responsable du programme, ce qui a conduit à sa mise à l’arrêt (Bouju et Voisin, 2022).

41De même, certains programmes ont été revus avec la réorganisation régionale et la création de la région Nouvelle-Aquitaine (suite à la fusion du Poitou-Charente, du Limousin et de l’Aquitaine). Avec la restructuration régionale, certains PNR éloignés du nouveau centre décisionnel bordelais appréhendent le fait que des incohérences émergent, notamment dans les projets financés et les actions menées. L’élargissement de la grande région fait craindre une disparition de dispositifs qui fonctionnaient, soulignant les jeux de pouvoir présents entre acteurs. C’est le cas particulièrement en matière forestière : « Nous, on est dans le Limousin et eux, ils sont à Bordeaux avec les Landes à coté… Il y a aussi un lobby des Landes qu’on ressent. Que ce soit dans les politiques qui en découlent ou dans la façon de voir les choses. Aussi certains acteurs, on a Alliance Forêt Bois qui arrive aussi sur le territoire… C’est très adapté à la forêt des Landes, moins adapté à une forêt plus diversifiée » (Chargé de mission 2, PNR MV, 2021). Cet enjeu de la réorganisation régionale en Nouvelle-Aquitaine exacerbe le risque pour certains parcs périphériques de ne plus voir leurs problématiques locales ou leurs actions spécifiques soutenues. Un chargé de mission forêt explique ainsi que la nouvelle région offre des aides au reboisement beaucoup moins contraignantes environnementalement que ce que proposait le PNR jusqu’à maintenant, insistant sur la non-reconnaissance du travail effectué jusque-là et le non-sens écologique que la restructuration régionale a parfois pu entraîner :

« En l’espace d’un an, on a à la fois la Région et à la fois l’État qui nous sortent des programmes qui sont catastrophiques. On va en arrière et en plus de ça, c’est un peu cracher sur tout le travail qu’on a effectué depuis des années […]. On n’est même pas sûrs que la Région accepte de financer un programme d’aides-forestières qui irait - entre guillemets - à l’opposé de ce qu’ils ont déjà sorti. » (Chargé de mission 6, PNR MV, 2021)

42Il y a donc le ressenti d’un risque de marginalisation pour les Parcs éloignés du centre de décision régional, notamment pour ceux dont les contextes environnementaux diffèrent des priorités perçues au niveau régional, comme c'est le cas pour les forêts landaises versus les forêts du PNR Millevaches en Limousin. Cette réorganisation pourrait ainsi creuser des écarts dans la reconnaissance et le soutien financier de certains projets pourtant cruciaux pour des territoires plus éloignés géographiquement ou politiquement des centres régionaux.

« J’ai très peur que, bah voilà, qu’on ait politiquement une consigne qui nous oblige à le faire, et ça pourrait conduire à… lorsqu’il y a des prises de décision à faire, qu’il y ait que les parcs on va dire proches de Bordeaux qui soient entendus… J’ai assisté à des réunions interparcs Nouvelle-Aquitaine, justement sur la forêt, où les décisions qui sont prises, les contextes qui sont établis, c’est des forêts landaises, c’est pas la forêt du Limousin, et je savais plus ce que je faisais là. » (Chargé de mission 6, PNR MV, 2021)

43L’innovation est en effet aussi une question de budget : les parcs dépendent de financements régionaux, étatiques et également européens, dont les priorités peuvent varier, entraînant la priorisation de certaines actions et l'abandon d'autres. Un chargé de mission forêts exprime ainsi ses craintes : « On est dans une phase un peu d’inquiétude par rapport aux programmes européens, qui habituellement avaient des lignes fléchées pour de l’animation forestière qui sont plus ou moins annulées, on ne sait pas trop » (Chargé de mission 2, PNR MV, 2021). Cette opportunité des financements ne s’inscrit pas toujours en adéquation avec ce qui serait le plus effectif pour la gestion de la nature selon l’agent : « Un PNR, ça fonctionne sur on a un projet, on demande du pognon, on nous le donne en nous demandant des résultats et c’est bon voilà » (Chargé de mission 12, PNR PL/MV, 2021). Ainsi, pour certains, des actions sont menées car elles sont financées, mais la conservation attendue ou la continuité des projets n’est plus vraiment possible : « On n’y voit même plus l'intérêt d’être si interventionniste pour aller chercher quelque chose qui est déjà perdu » (Chargé de mission 4, PNR PL, 2021). Une autre chargée de mission ajoute, sur le sujet de la moule perlière, que des sommes importantes sont levées pour sa préservation, tout en sachant que son habitat est gravement menacé et risque de disparaître sur le long terme, notamment au regard des évolutions des milieux liés aux changements climatiques. La protection mise en œuvre est alors vécue comme « une forme de vitrine » pour des espaces ou des espèces très spécifiques qui ne reflètent pas l’évolution de la biodiversité du territoire. Pire, les choix effectués peuvent se faire au détriment d’autres espèces où il y a une limite de connaissances :

« On fait des choix de gestion pour des espèces qui se cassent la figure, mais c’est vu avec une lorgnette effectivement de certains taxons. Et si ça se trouve, ça va être impactant pour d'autres taxons plus rares, mais qu'on connaît moins, parce que plus difficiles à étudier. C’est toujours la difficulté, il n’y a pas d'espèces d'araignées dans la directive Habitat, mais pas parce qu'elles ne sont pas rares, juste parce qu'elles sont moins connues en fait, et qu'on n'arrive pas à leur donner un statut. Donc, c'est des choix voilà, dès qu'on est dans l'interventionnisme comme ça avec des bilans carbone forts et de la perturbation forte pour le milieu, c'est vrai que moi je me pose de plus en plus la question de l'utilité de la chose. Et aussi, il est important de voir la pérennité de la chose. » (Chargé de mission 4, PNR PL, 2021)

44L’historique des relations aux acteurs de terrain peut également retarder l’innovation environnementale. Par exemple, le PNR des Landes de Gascogne a affiché comme première priorité politique dans sa Charte en 2014 la conservation du caractère forestier du territoire. Or, ce n’est qu’au début des années 2020 qu’il a commencé à développer avec les acteurs forestiers privés du territoire des projets et des partenariats véritablement ambitieux et pérennes en matière de prise en compte de la biodiversité dans la gestion forestière. Cette implication tardive peut s’expliquer par des relations historiquement difficiles avec la profession des sylviculteurs des Landes de Gascogne, très organisée et puissante politiquement, dans un contexte où presque l’ensemble des forêts sont privées. D’un point de vue institutionnel, ce n’est qu’en 2020 qu’une commission « forêt » a été créée au sein du syndicat mixte et, à la différence des PNR Périgord-Limousin et Millevaches-en-Limousin, ce Parc ne dispose toujours pas d’une mission « forêt » à part entière. Ainsi, les freins à l’innovation environnementale peuvent être aussi liés aux rapports sociaux asymétriques entre les acteurs de ces territoires.

Conclusion

45Cette contribution a pour objet de faire avancer les réflexions sur l’innovation dans les PNR, et plus spécifiquement sur la manière dont les chargés de mission des espaces naturels élaborent des outils en réponse à de nouvelles problématiques environnementales. La gestion de la forêt face aux changements climatiques, la création d’espaces favorables aux abeilles sauvages dans un contexte de déclin des insectes pollinisateurs ou encore la protection d’espèces emblématiques comme la moule perlière sont des champs d’action dans lesquels les agents des PNR peuvent expérimenter des partenariats, des initiatives de sensibilisation ou des pratiques de gestion. La mission d’innovation est intégrée dans les pratiques des chargés de mission rencontrés, pour qui elle représente la possibilité de tester et de participer à la diffusion de la connaissance, notamment via le réseau des parcs, à l’échelle régionale et nationale.

46Cela s’accompagne toutefois de certaines contradictions, évidentes dans le contexte des trois PNR étudiés, mais qui renvoient plus largement à « l’injonction qui nous est faite d’innover » (Chevallier-Le Guyader et Maitre, 2018, p. 4), y compris dans le domaine environnemental. La question de la temporalité est en ce sens emblématique, car les chargés de mission sont appelés, d’une part, à mettre en place des solutions innovantes et efficaces et, d’autre part, à situer ces actions dans le temps court imposé par leurs contrats professionnels parfois précaires ou par le financement des programmes. Or, comment concilier cela avec le fait que « nombre de questions autour du changement climatique, de la santé, de l’environnement, de l’espace, reposent en effet pour leur résolution sur des avancées scientifiques qui s’inscrivent dans des temps longs » ? (Chevallier-Le Guyader et Maitre, 2018, p. 6). Sur ce point, le défi pour les agents des PNR semble correspondre à celui évoqué par Marie-Françoise Chevallier-Le Guyader et Paul Maitre : « Dans la mesure où la logique du temps court envahit tout l’espace économique et social, le défi de l’innovation actuellement est de redécouvrir les points d’équilibre entre ces temps longs et ces temps courts » (2018, p. 6).

47L’innovation est par ailleurs pensée comme un moyen qui permet d’avancer dans la recherche de solutions compte tenu des mutations environnementales. Pourtant, les effets de l’innovation ne sont pas toujours positifs. Comme évoqué plus haut, un chargé de mission explique qu’un choix de gestion peut être une solution pour une espèce, mais que cela peut se faire au détriment d’autres espèces. De la même manière, les choix de gestion mis en œuvre dans les forêts du PNR des Landes de Gascogne prévoient des cycles de vie plus courts pour les arbres, afin de réduire les risques face aux tempêtes plus virulentes en raison du changement climatique. Cette innovation a cependant des impacts négatifs en matière de biodiversité et de richesse des sols. Cela nous conduit alors à interroger le lien, souvent implicite, entre innovation et progrès : comme invite à le faire Heinz Wismann, « Il faut en fin de compte bien savoir si on considère [l’innovation] comme un élément essentiel du progrès ou une fin en soi » (entretien de Wismann, avec Chevallier-Le Guyader, 2018, p. 87). C’est peut-être la question à se poser au sein des PNR, pour que l’innovation environnementale permette de trouver des réponses aux défis environnementaux, et ne devienne pas une simple injonction.

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Notes

1 Pour plus d’informations, consulter le site internet de Légifrance [En ligne] URL : https://www.legifrance.gouv.fr/loda/id/LEGITEXT000006074328

2 Dans le Livre Blanc, l’innovation est définie en tant que « processus conduisant à l’émergence d’un service, d’une activité, d’un produit ou d’un procédé/méthode nouveau au regard des actions et pratiques habituelles, apportant une solution à une problématique jusqu’alors non ou mal traitée sur le territoire, et qu’aucune action “traditionnelle” n’était en mesure de résorber » (2015, p. 5).

3 Programme de recherche financé par la région Nouvelle-Aquitaine (2019-2021), coordonné par Régis Barraud, Laine Chanteloup et Sylvain Guyot.

4 La biodiversité ordinaire fait ici référence à la biodiversité qui nous entoure, aux écosystèmes de proximité. Elle n’est souvent pas rare ou patrimonialisée, mais elle peut pour autant être menacée (Godet, 2010).

5 Il s’agit, au-delà de la mission transversale liée à l'innovation citée ci-dessus, d'une des quatre missions des PNR. Les trois autres étant « contribuer à l’aménagement du territoire », « contribuer au développement économique, social, culturel et à la qualité de la vie » et « assurer l’accueil, l’éducation et l’information du public ».

6 Les auteurs la distinguent de deux autres formes d’innovation dans les PNR, celle « cosmétique » et celle « technique ».

7 Notre recherche s’est portée sur ces trois PNR, car malgré leurs spécificités, ils partagent des enjeux communs. Comme indiqué plus haut, ils se situent dans des territoires ruraux de faible densité et font face à des problématiques similaires dans la gestion de la forêt ou de l’eau.

8 Les deux stages de M2 ont été réalisés en 2021 : Louis Voisin a réalisé son stage au sein du laboratoire Passages (Université de Bordeaux Montaigne, encadrement Sophie Bouju) et son travail a porté sur le PNR des Landes de Gascogne ; le stage de Carole Squevin, réalisé au sein du laboratoire Geolab (Université de Limoges, encadrement Laine Chanteloup et Greta Tommasi), a porté sur les PNR Périgord Limousin et Millevaches en Limousin.

9 Projet collectif réalisé en 2022, en collaboration avec le PNR Périgord-Limousin et le projet LIFE Wild Bees. Les étudiants ont été encadrés par Julien Dellier et Greta Tommasi.

10 Biodiversité dans le massif forestier des Landes de Gascogne.

11 Valorisation de la biodiversité des Landes de Gascogne par les sylviculteurs dans le cadre de la gestion forestière de leur propriété.

12 Control stRatégies Of Alien invasive Amphibians.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Laine Chanteloup, Greta Tommasi et Louis Voisin, « Faire innover les territoires de projet ? Déterminants et freins de l’innovation environnementale dans trois PNR de Nouvelle-Aquitaine »VertigO [En ligne], Hors-Série 41 | Juin 2026, mis en ligne le 02 juin 2026, consulté le 18 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/51466 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16box

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Auteurs

Laine Chanteloup

Professeure assistante en géographie, Institut de Géographie et Durabilité, Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Montagne, Université de Lausanne, Membre associée au laboratoire GEOLAB, adresse courriel : Laine.chanteloup@unil.ch

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  • Introduction [Texte intégral]
    « Mais où en est le N du PNR ? » Trajectoires, gestions et médiations des formes de natures dans les Parcs naturels régionaux en France
    Paru dans VertigO, Hors-Série 41 | Juin 2026

Greta Tommasi

Enseignante-chercheure en géographie, Université de Limoges, CNRS, Université Clermont Auvergne, GEOLAB, 39E rue Camille Guérin, 87036 Limoges, France, adresse courriel : greta.tommasi@unilim.fr

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Louis Voisin

Doctorant en Histoire moderne et contemporaine à l’École doctorale Montaigne Humanités, Centre d’Études des Mondes Modernes et Contemporains - UR 2958, 338 Cours de la Somme, 33800 Bordeaux, France, adresse courriel : louis.voisin@icloud.com

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