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La géo-participation des usagers-habitants : réflexions sur une opportunité et une perspective pour un monitorage des territoires urbains

Geo-participation of resident-users: reflections on an opportunity and a perspective for monitoring urban territories
Abdessalam Hijab et Igor Crévits

Résumés

Cet article analyse les conditions d’implémentation d’un dispositif de (géo)monitorage collaboratif destiné à soutenir la gestion du territoire et à renforcer la résilience urbaine. En mobilisant le GéoWeb et les pratiques de production participative, il propose un cadre conceptuel fondé sur une analyse systémique de la communication du sous-système d’acteurs du territoire - notamment les usagers-habitants et les gestionnaires - afin de renforcer la remontée d’informations in situ et d’améliorer les processus techniques (urbanisme, assainissement, gestion des déchets, transport, etc.). La mise en place d’une application mobile dédiée aux usagers-habitants du quartier Lamkansa à Casablanca leur permettant de signaler des anomalies environnementales (en l’occurrence, la gestion des déchets ménagers) illustre la pertinence d’une telle approche, favorisant ainsi une collaboration plus réactive et une meilleure gestion locale. Toutefois, l’étude identifie plusieurs freins à surmonter : fracture numérique, complexité des outils de géo-participation, disparités d’objectifs entre parties prenantes, et opacité des processus décisionnels. Pour y répondre, des recommandations sont proposées, telles que la simplification des interfaces, l’éthique dans l’usage des données, la transparence dans la gouvernance, et l’implication des habitants dès la conception des outils… Au-delà de cette mise en œuvre, l’article engage une réflexion méthodologique sur le rôle des données participatives dans les processus d’aide à la décision, en mobilisant les cadres de l’analyse des politiques publiques, de la rationalité procédurale et de la citoyenneté instrumentée. Les motivations et implications d'une telle réflexion méthodologique sont évoquées. Ainsi, l’article met en lumière le potentiel du (géo)monitorage collaboratif pour renouveler les pratiques de gouvernance, enrichir la connaissance territoriale et renforcer la résilience urbaine en s’appuyant sur l’intelligence collective.

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Texte intégral

Introduction

1Dans un contexte de mutations territoriales rapides et de pressions croissantes liées aux enjeux environnementaux, sociaux et techniques, les territoires urbains sont appelés à renforcer leur capacité de résilience. Cette résilience - entendue comme la faculté à anticiper, absorber, répondre et se rétablir face aux perturbations (Toubin et al., 2012 ; Courtial-Sabatier, 2022) - dépend largement d’une gestion éclairée et réactive des processus techniques (urbanisme, transport, assainissement, et cetera). À ce titre, le monitorage des territoires s’impose comme un levier stratégique, notamment lorsqu’il repose sur l’usage des technologies géospatiales et l’engagement actif des usagers-habitants.

2L’émergence du GéoWeb, couplée à la production participative (crowdsourcing en anglais), transforme les pratiques traditionnelles de gestion urbaine. En facilitant la production et la diffusion de données géolocalisées par les citoyens eux-mêmes, ces technologies permettent un monitorage participatif et continu des espaces urbains (Joliveau et al., 2017 ; Reid et al., 2022). Elles offrent également aux usagers des outils d’expression directe sur leur environnement quotidien et aux décideurs des sources de données plus riches et contextualisées. Le GéoWeb, en particulier, dépasse le cadre institutionnel classique en redistribuant les capacités d’action à des acteurs non professionnels (Sui et al., 2013), redéfinissant ainsi les relations entre citoyens et institutions publiques.

3Cet article explore ces mutations en s’appuyant sur une approche systémique de la communication (Mucchielli, 1999 ; Moine, 2006), afin de modéliser les interactions entre les sous-systèmes qui composent le territoire urbain. Il s’intéresse à l’usage du GéoWeb pour recueillir et structurer des données à caractère spatial grâce à la participation des usagers-habitants, dans l’objectif de renforcer la qualité des processus décisionnels et de favoriser une prise en compte plus fine des dynamiques locales. La mise en œuvre conceptuelle dans le quartier Lamkansa à Casablanca, via l’application Geo-Waste-L, illustre concrètement les bénéfices, mais aussi les limites, d’un tel dispositif de (géo)monitorage collaboratif.

4La question centrale posée ici est la suivante : dans quelle mesure l’implication des usagers-habitants permet-elle d'améliorer la gouvernance territoriale et de renforcer la résilience urbaine ? Cette interrogation engage également une réflexion plus large sur les formes d’intelligence collective, les modalités d’intégration des données issues du terrain, ainsi que sur le rôle du citoyen comme acteur de la décision publique, au-delà de la simple participation (Crévits, 2021).

5Notre propos établit le lien entre les concepts (dimension ontologique) et la pratique (dimension praxéologique), puis engage un cheminement de consolidation conceptuelle (dimension épistémologique), tout en intégrant un aspect de résilience (dimension axiologique).

6Il se révèle pertinent en proposant un cadre pour mieux comprendre et gérer les territoires urbains à travers la remontée d'informations in situ. Il met en lumière la géo-participation, entendue comme l’ensemble de méthodologies et d’outils de spatialisation facilitant l’engagement citoyen dans les processus décisionnels de l’aménagement du territoire et de la gestion des ressources (Pánek, 2016 ; Rypl et al., 2024). Ce concept constitue un vecteur d’expression citoyenne et de co-production des politiques publiques (De Feraudy et Saujot, 2017).

7Notre analyse montre que le monitorage participatif favorise des décisions plus réactives et contextualisées, tout en réduisant les coûts d’intervention. Son ambition est de renforcer les fondements démocratiques de la gouvernance territoriale en encourageant la participation citoyenne, un pilier essentiel de la vie urbaine et un levier pouvant réorienter certaines politiques publiques (Carrel, 2013 ; Vandelac et Sauvé, 2022).

8La démarche ici s'inscrit également dans une perspective méthodologique plus large. En intégrant les cadres de l’aide à la décision, de l’analyse des politiques publiques (policy analytics en anglais) ou de la ville intelligente (smart city en anglais), elle interroge les manières de structurer l’action publique à partir des données issues des citoyens, tout en préservant des exigences d’éthique, de transparence et de robustesse. Ainsi, le citoyen est envisagé non seulement comme capteur, mais aussi comme acteur stratégique, porteur d’un savoir situé et d’une capacité à enrichir les modèles décisionnels.

9L’article s’organise en cinq parties : la première expose le contexte, la problématique et les objectifs de la recherche ; la deuxième présente l’approche systémique appliquée aux sous-systèmes du territoire et les méthodologies collaboratives ; la troisième développe la méthodologie du (géo)monitorage collaboratif à partir du cas de l’application Geo-Waste-L ; la quatrième analyse la participation des habitants comme vecteur de compréhension territoriale ; la cinquième identifie les obstacles techniques et organisationnels, et propose des pistes pour un déploiement réussi. Enfin, face à la nature vivante du domaine territorial où de multiples phénomènes interviennent, la discussion méthodologique permet de replacer l’ensemble dans une réflexion cohérente et fondée articulant la décision, la donnée et la citoyenneté (instrumentée) dans l’action publique.

10Notre projet vise à démontrer que les dispositifs de (géo)monitorage collaboratif peuvent contribuer à transformer en profondeur la gestion urbaine, en articulant données citoyennes, intelligence collective et éthique de la décision.

Contexte, problématique et objectifs de la recherche

Contexte et problématique

11La présente recherche se penche sur l'analyse des possibilités offertes par le GéoWeb en tant qu'outil de collecte et de diffusion en ligne de données descriptives et géospatiales. La problématique à laquelle la recherche se confronte est de savoir comment mettre en lumière la remontée d'informations in situ à travers la participation active des habitants, afin d'assurer un (géo)monitorage des territoires urbains. Les gestionnaires des processus techniques du territoire peuvent avoir accès à une quantité importante de données géospatiales, mais ils peuvent manquer de participation de la part de la population pour renforcer leur collaboration. L'implication active des habitants peut être améliorée grâce à l'utilisation des outils de cartographie en ligne (Hijab et al., 2021), mais certains obstacles doivent être surmontés pour un déploiement réussi de ce type de collaboration.

12Nous tenons à préciser que notre travail ne se limite pas ici à une application sur un terrain spécifique, mais repose plutôt sur une analyse des travaux antérieurs. La méthodologie adoptée a déjà rencontré du succès dans un quartier pilote « Lamkansa » au Maroc. Les habitants de ce quartier ont collaboré avec les gestionnaires de l’assainissement urbain pour identifier et signaler des problèmes environnementaux, notamment la présence de déchets ménagers. Cette collaboration s'est traduite par une amélioration non négligeable de la qualité de vie dans le quartier-test (Hijab et al., 2021). Cependant, nous avons également identifié des limites que nous souhaitons détailler et pour lesquelles nous proposons des améliorations (figure 5).

Objectifs

13Les objectifs sur lesquels porte la présente recherche portent, d’une part, sur l’évaluation de l'efficacité des outils collaboratifs, c’est-à-dire étudier l’efficacité de GéoWeb et de la production participative dans la collecte d’informations in situ, en identifiant les facteurs clés qui favorisent ou freinent l’engagement des usagers collaborateurs. D’autre part, ils concernent le renforcement de la co-construction territoriale, en analysant comment la participation active des habitants peut renforcer la collaboration avec les gestionnaires du territoire, et en mettant en avant des mécanismes de co-construction et de co-gestion pour améliorer la production de connaissances sur le territoire. Le troisième objectif principal est de promouvoir la résilience urbaine à travers la participation, c’est-à-dire encourager et promouvoir la participation citoyenne à la vie urbaine en facilitant les échanges sur la santé publique et l’avenir des territoires, tout en identifiant les défis à surmonter pour un déploiement réussi des initiatives de géo-participation. Notre propos vise donc globalement à contribuer au renforcement du rôle des habitants en tant qu’acteurs actifs de leur environnement, créant ainsi un système de gestion plus collaboratif et réactif. En intégrant les avancées technologiques du GéoWeb et en mobilisant la participation citoyenne, nous cherchons à améliorer le monitorage des territoires et à favoriser une prise de décision éclairée pour les actions et les politiques publiques.

14Les paragraphes suivants examineront le cadre analytique ainsi que l'approche méthodologique adoptée. Ils traiteront également de la pertinence de cette approche dans le (géo)monitorage des territoires urbains et mettront en évidence l'identification des principaux sous-systèmes qui constituent le système du territoire urbain. Cette modélisation, en effet, nous permettra de mieux comprendre la complexité des interactions au sein de ce système et d'analyser comment celles-ci influent sur la gestion et l’aménagement des territoires, ainsi que sur le mieux-vivre des habitants.

Analyse systémique de la communication et méthodologies collaboratives : une opportunité pour le (géo)monitorage des territoires

Présentation de l'approche utilisée

15Pour atteindre les objectifs, nous avons adopté une approche d'analyse systémique de la communication afin de consolider la collaboration inter-acteurs (parties prenantes et parties intéressées) qui agissant dans le territoire. En effet, le système de communication est un système complexe composé de deux ou plusieurs composants ou éléments interconnectés, tels que des individus, des groupes, des institutions et des technologies, avec un jeu d'interactions permettant de communiquer entre eux dans deux ou plusieurs sens. L'origine de la notion de jeu d'interaction provient des travaux de l'école de Palo Alto. Utilisé initialement pour étudier les relations individuelles, il a ensuite été étendu pour représenter les relations entre différentes entités humaines (Pesqueux 2020).

16Chaque composante peut influencer la communication dans son ensemble, ce qui rend l'analyse de ce système complexe. En effet, le but de cette analyse systémique est de comprendre comment les différentes parties du système interagissent et influencent la communication, y compris l'étude de la manière dont les acteurs communiquent entre eux, la qualité de la communication et son impact sur les résultats du système. Avec cette approche, il est possible d’identifier les obstacles qui empêchent une action efficace sur un territoire et proposer des solutions pour les surmonter. Cela peut se faire en mettant en place des mécanismes de communication clairs, en déterminant les rôles et les responsabilités des différents acteurs, en choisissant les canaux de communication les plus adaptés pour chaque type de message, et en encourageant la collaboration entre les différents acteurs mobilisés.

17D'après Mucchielli (1999), l'analyse systémique de la communication fournit un outil pour penser les phénomènes de communication. Cette approche se concentre sur la compréhension et l'analyse des interactions (complexes) entre les différents acteurs et les technologies présents dans un territoire ou un environnement donné, avec pour objectif d'identifier les moyens d'améliorer la qualité et l'efficacité de la communication. Cette analyse peut inclure l'identification des points de blocage et des canaux de communication les plus efficaces pour différents types de messages. En utilisant cette approche, il est possible d'améliorer la rapidité et la pertinence de la transmission de l'information, ce qui peut avoir un impact positif sur la gestion et la compréhension du territoire urbain.

  • 1 À titre d'exemple, en 2010, ANIMACOOP (formation à la collaboration et aux dispositifs numériques.. (...)

18Les méthodologies collaboratives1, quant à elles, peuvent contribuer à améliorer le monitorage des territoires en impliquant les différents acteurs du processus de la manière la plus effective possible. Ces méthodologies peuvent inclure des séances de travail en groupe, des ateliers collaboratifs et des enquêtes pour recueillir les opinions et les idées des différentes parties prenantes. Cela peut fournir une image plus complète et plus précise de ce qui se passe sur le territoire et identifier les possibilités d'améliorer les résultats.

19En combinant ces deux méthodologies, nous sommes en mesure d'obtenir une vision holistique de la collaboration et de la communication au sein d'un territoire urbain. Nous comprenons également comment les acteurs du système territoire interagissent entre eux. De plus, l'utilisation du GéoWeb en suivant les démarches susmentionnées ouvre de nouvelles perspectives pour la surveillance des territoires. L’approche adoptée ici facilite une bonne compréhension du mécanisme de collaboration entre les pluri-acteurs d'un territoire urbain (figure 1) et les intègre plus efficacement dans les processus techniques. Elle renforce à la fois la qualité et l'efficacité de la communication et de la collaboration, tout en offrant une perspective plus complète et plus précise des événements sur le territoire.

Figure 1. Interaction des acteurs et processus techniques du territoire urbain

Figure 1. Interaction des acteurs et processus techniques du territoire urbain

Auteurs, 2025.

Discussion sur la pertinence de l’approche employée pour un monitorage du territoire urbain contribuant à la résilience urbaine

20Dans le cadre de notre travail, l'analyse systémique de la communication, les méthodologies collaboratives et le GéoWeb sont trois instruments clés pour monitorer et mieux gérer les processus techniques du territoire urbain tout en renforçant sa résilience.

  • La communication aide à comprendre les interactions entre les acteurs du sous-système acteurs et comment cela affecte les autres sous-systèmes du système territoire (Moine, 2004 ; 2006), facilitant ainsi la détection d’une part des points de blocage et d’autre part, des opportunités pour améliorer les interactions entre les acteurs mobilisés dans les dynamiques agissant sur un territoire.

  • Les méthodologies collaboratives contribuent à résoudre des problématiques complexes en adoptant une approche participative, c'est-à-dire en impliquant les différents acteurs mobilisés dans les processus de gestion et de décision. Cela permet de prendre en compte toutes les perspectives différentes et de mieux comprendre les enjeux multiples liés à la situation, ce qui peut améliorer la qualité des décisions prises. La participation active de tous les acteurs mobilisés et intéressés peut également renforcer les relations entre eux et consolider la confiance dans tous les processus techniques du territoire, ce qui peut faciliter la mise en œuvre des décisions prises.

  • Le GéoWeb, qui comprend des technologies géospatiales, peut être utilisé pour visualiser et surveiller les changements des territoires, aidant les décideurs à prendre des décisions informées sur les politiques environnementales, économiques et sociales qui affectent les territoires, renforçant ainsi la résilience urbaine.

21Les trois éléments, la compréhension des interactions entre les acteurs du sous-système acteurs, la mise en place d'une logique de mode participatif pour résoudre des problèmes complexes, et le GéoWeb - permettent une vision complète et cohérente des territoires urbains, intégrant la résilience urbaine comme un aspect fondamental de la gestion territoriale. Cette vision améliore la capacité de prendre des décisions éclairées et de surveiller les changements au fil du temps, en permettant d’adapter les actions en fonction des dynamiques observées, tout en renforçant les relations entre les acteurs impliqués dans le monitorage au sein des territoires et en mobilisant activement les habitants pour une gestion urbaine plus résiliente.

Essai d’identification des sous-systèmes du territoire urbain

22En raison de leur grande diversité, il est difficile de dresser une typologie exhaustive des sous-systèmes du système territoire urbain. Compte tenu de cette particularité et par simplification méthodologique, nous avons proposé de distinguer les sous-systèmes du système territoire selon sept grandes dimensions (figure 2). Tout d’abord, les dimensions spatiales, qui regroupent les aspects physiques, géographiques et naturels du territoire, en particulier l’organisation des milieux et la structure d’écosystème. Ensuite, les dimensions socio-économiques : il s'agit des aspects relatifs à la population, à l'emploi, à la production locale, à la consommation, à l'urbanisme, et cetera. Puis, les dimensions politiques et institutionnelles, incluant la gouvernance, la réglementation, les politiques publiques, et autres institutions. Également, les dimensions culturelles qui sont liées à l'identité, à la diversité culturelle, à la langue, à la religion, à la tradition, etc. Les dimensions environnementales, en outre, englobant les aspects liés à la qualité de l'air, de l'eau et du sol, à la biodiversité, à la gestion des déchets, à la santé publique. De plus, les dimensions territoriales de la sécurité, comprenant les aspects liés à la sécurité publique, à la protection des biens et des personnes, et cetera. Enfin, les dimensions territoriales du développement durable qui sont liées à des aspects relatifs à la durabilité, à l'équité, à la solidarité, à la responsabilité sociale, à la qualité de vie (Flores et Medeiros, 2018).

Figure 2. Distinction des s/s du système territoire urbain selon sept dimensions principales

Figure 2. Distinction des s/s du système territoire urbain selon sept dimensions principales

Auteurs, 2025.

  • 2 Un tel sous-système peut influencer la qualité de la participation des citoyens. Par exemple, les p (...)

23Dans le cadre de cette recherche axée sur l'implication des usagers-habitants pour le monitorage de leur territoire, nous avons identifié six sous-systèmes majeurs du système territoire urbain (figure 3). Le sous-système acteurs, qui inclut les populations locales, les organisations publiques et privées, les groupes de la société civile, les entreprises, les gouvernements locaux, etc., tous jouant un rôle clé dans l'influence sur le développement territorial. Ces acteurs agissent et interviennent consciemment ou inconsciemment sur l'espace géographique, sous l'influence des filtres dont ils disposent, et en fonction de leur position dans le système du territoire (Rolland-May, 2000 ; Moine, 2006). Le sous-système infrastructures et bâtiments, qui couvre les structures physiques, construites par l’homme, telles que les routes, les ponts, les tunnels, les aéroports, les ports, les réseaux d'énergie, de transport et de télécommunications qui soutiennent le bon fonctionnement du territoire, la mobilité et la connectivité. Les bâtiments incluent également les structures immobilières, telles que les maisons, les immeubles commerciaux et les équipements publics. Le sous-système espace géographique, qui prend en compte les caractéristiques géographiques du territoire, telles que la topographie, la géologie, les régions climatiques et la localisation ou proximité à des centres d'activité économique, influencent l’organisation et l’attractivité du territoire. Il s'agit également d'un espace que les humains se sont appropriés, qu'ils ont aménagé et au sein duquel se développent des organisations spatiales et des interactions multiformes reposant sur les interrelations entre les autres sous-systèmes (Moine, 2006). Le sous-système éducation et formation2 met en évidence l'importance de l'accès à l'éducation et à la formation pour renforcer les connaissances compétences, favorisant l’émancipation individuelle, la participation citoyenne et la capacité de la population à s’impliquer dans le monitorage de son territoire. Le sous-système ressources naturelles, qui inclut les ressources telles que l'eau, les terres agricoles, les forêts, les minéraux et les énergies renouvelables. Le sous-système représentation, qui repose sur l'interaction entre trois types de filtres - individuel, sociétal (valeur) et idéologique (théorie, modèle) - qui forgent à la fois la connaissance et la conception des acteurs du monde qui les entoure (Callon et Latour, 1990 ; Moine, 2006).

Figure 3. Décomposition du système territoire urbain

Figure 3. Décomposition du système territoire urbain

Auteurs, 2025.

24Tous ces différents sous-systèmes, qui résultent d'une décomposition systémique du territoire, sont tous interconnectés. Il est donc indispensable de considérer l'ensemble du système pour analyser le territoire et soutenir des (co)décisions efficaces.

25Chaque amélioration apportée au sous-système d’acteurs peut avoir un impact positif sur le système territorial dans son ensemble. En effet, les acteurs impliqués peuvent influencer le développement territorial, ainsi, en améliorant leur participation, leur capacité et leur collaboration, il est possible de stimuler le dynamisme économique, d’améliorer les conditions de vie locales et de renforcer le bien-être collectif. Cela peut se faire, par exemple, en renforçant les liens entre les populations locales, les gouvernements locaux, les entreprises et les organisations publiques et privées, en développant des initiatives de la société civile visant à monitorer et améliorer la gestion du territoire, ou en encourageant l'investissement économique local. Enfin, toute amélioration de la collaboration inter-acteurs (professionnels et/ou non professionnels) au niveau du sous-système d'acteurs influe positivement sur le fonctionnement des autres sous-systèmes.

Méthodologie du (géo)monitorage collaboratif et cas d’étude

Mise en œuvre : cas d’étude : Geo-Wast-L

26La méthodologie adoptée combine des approches qualitatives et quantitatives pour garantir une analyse approfondie des enjeux. Nous avons élaboré notre méthodologie de mise en œuvre d’un projet de (géo)monitorage collaboratif en suivant une série d’étapes adaptées aux besoins et aux spécificités du territoire. En mobilisant les parties prenantes locales, nous avons cherché à maximiser l’efficacité de la collecte de données et à améliorer la réactivité des interventions.

27Nous avons commencé par l’identification des enjeux territoriaux, étape importante qui nous a permis de déterminer les préoccupations environnementales, sociales et économiques (besoins et priorités) propres à au territoire étudié. Cette analyse préliminaire nous a aidés à prioriser les initiatives de (géo)monitorage collaboratif en fonction des principaux enjeux, qu’il s’agisse de gestion des déchets et de qualité de l’air. Le quartier de Lamkansa a été choisi comme site de test en raison de sa représentativité des problématiques rencontrées en matière de gestion et d'état des systèmes d'assainissement dans de nombreux autres quartiers urbains au Maroc (en particulier) et dans le monde. L’initiative a visé à impliquer activement les habitants dans la gestion des déchets en leur fournissant un outil numérique accessible et efficace.

28En 2021, nous avons élaboré un modèle de géo-participation basé sur la convergence entre les Technologies de l’Information et de la Communication (TICs) et les outils des Systèmes d’Information Géographique (SIG), qui nous a permis d'améliorer la collaboration entre les acteurs impliqués dans les processus de protection de l'environnement urbain. Le modèle a éclairé la participation des résidents aux processus de communication, de prise de décision et de surveillance de l'environnement urbain dans le quartier Lamkansa. Sur la base de ce modèle, une application de (géo)monitorage collaboratif appelée « Geo-Waste-L » a été développée, afin de collecter des données géolocalisées, sous forme d’alertes, et d’intégrer des fonctionnalités de report en temps réel. Les usagers-habitants ont ainsi pu signaler les problèmes rencontrés sur le terrain, tandis qu’un processus en deux étapes assurait la validation de la fiabilité des informations remontées avant l’intervention des agents de collecte et d’entretien. Les alertes géolocalisées ont également été exploitées pour générer des cartographies thématiques, facilitant l’analyse des problématiques identifiées in situ et l’élaboration de plans d'action et d’amélioration stratégiques.

29Ensuite, nous avons interrogé 40 personnes (femmes et hommes, d’âges et de niveaux variés, tous habitants du quartier et directement concernés par la gestion des déchets) afin d’évaluer leur intérêt et leur capacité à utiliser la plateforme Geo-Waste-L. Les résultats des questionnaires ont révélé un important engagement des utilisateurs : 36 participants (90 %) se sont déclarés satisfaits et ont manifesté une volonté remarquable de participer à l’initiative.

30Dans cette phase, comme mentionné précédemment, une approche systémique a été employée pour examiner la communication et l’interaction entre les différents acteurs impliqués dans la gestion des services urbains. En analysant comment chaque composante du système influe sur les autres, nous pouvons mieux comprendre les dynamiques en jeu et ajuster nos stratégies en conséquence.

31En utilisant cette application, les résidents ont pu signaler en temps réel les problèmes liés à l'assainissement urbain, tels que les dépôts d'ordures ou les dysfonctionnements des services de collecte. Geo-Waste-L a illustré une approche réussie de (géo)monitorage collaboratif, où les citoyens sont des acteurs clés de l'amélioration de leur environnement. Grâce à cette plateforme, ils ont eu la possibilité de transmettre des alertes géolocalisées, accompagnées de photos et de descriptions, permettant ainsi aux services de collecte d'intervenir de manière rapide et ciblée.

32Comme mentionné plus haut, l’enthousiasme des habitants pour l'outil est un indicateur de la réussite de cette initiative. En les plaçant au centre du processus de signalement des problèmes, Geo-Waste-L a contribué non seulement à une gestion plus efficace des déchets, mais a également renforcé le sentiment de communauté et de responsabilité collective. L'analyse des résultats de l'utilisation de l'application a révélé que 75 alertes géolocalisées ont été envoyées (sous forme de localisations avec texte descriptif, photo et/ou vidéo), dont 50 % concernaient des zones historiquement problématiques en matière de collecte des déchets. En raison de la forte densité de ces zones, des rues étroites (2 à 3 m d’emprise) et des embouteillages fréquents, l’accès des camions de collecte y est difficile. Ces observations permettent d'ajuster les stratégies de collecte (horaires adaptés, itinéraires optimisés, véhicules plus petits, priorisation des zones critiques, et cetera) en fonction des besoins spécifiques du quartier, ce qui contribue à améliorer l’efficacité du service en concentrant les efforts là où ils sont le plus nécessaires.

33Cependant, malgré ses succès, Geo-Waste-L a présenté certaines limites. Tout d'abord, la dépendance à la technologie a pu exclure les résidents moins familiarisés avec les outils numériques, créant ainsi une fracture numérique. De plus, la fiabilité des informations a dépendu de la bonne volonté des utilisateurs à signaler les problèmes de manière précise et honnête. Les alertes ont parfois été incomplètes ou inexactes (pas de géolocalisation précise), ce qui a pu nuire à l'efficacité des interventions des services de collecte. En outre, l'application a reposé sur la réactivité des autorités locales pour traiter les alertes signalées. Si ces dernières n'ont pas été en mesure de répondre rapidement, la motivation des citoyens a pu diminuer, entraînant une baisse de l'utilisation de l'application et de l'engagement communautaire. Enfin, la gestion des données collectées a soulevé des questions de confidentialité et de protection des informations personnelles. Il a été essentiel de garantir la sécurité des données pour maintenir la confiance des utilisateurs.

34Dans les paragraphes suivants, nous traitons de la participation des usagers-habitants comme un facteur clé pour une bonne compréhension des territoires, ainsi que les principaux défis associés au déploiement efficace du (géo)monitorage collaboratif.

Panorama des applications GéoWeb

  • 3 Tous les sites web des programmes ont été vérifiés le 15 décembre 2025.

35De nos jours, il existe une multitude d’applications de GéoWeb, accessibles de n’importe quel endroit via le web, chacune offrant des caractéristiques et des usages distincts, tout en intégrant à la cartographie au sein des réseaux et des flux d’information (De longueville, 2010). Dans le tableau 1, nous avons catégorisé les applications plus utilisées3 dans l’objectif de permettre une comparaison de leurs principales spécificités.

Tableau 1. Quelques applications phares de GéoWeb : caractéristiques et usages

Catégorie

Application

Description

Caractéristiques

Usages

Cartographie et visualisation des données

ArcGIS Online

https://www.arcgis.com/​home/​

Plateforme de création de cartes et d'applications.

Outils de visualisation avancés, intégration avec d'autres services.

Gestion de l'environnement, urbanisme, éducation.

Esri Story Maps

https://storymaps.arcgis.com/​en/​

Crée des récits interactifs intégrant des cartes.

Intégration de texte, images, vidéos, et données.

Communication visuelle de projets, storytelling.

Carto

https://carto.com/​

Outils de cartographie interactive pour l'analyse de données.

Visualisation de données, création de cartes interactives.

Analyse de données, projets de recherche.

Mapbox

https://www.mapbox.com/​

Crée des cartes personnalisées avec des styles avancés.

Styles de carte personnalisables, API.

Applications web et mobiles, visualisation de données.

Google My Maps

https://www.google.com/​mymaps

Outil de création de cartes personnalisées et partageables.

Interface conviviale, options de personnalisation.

Planification de voyages, projets collaboratifs.

Scribble Maps

https://scribblemaps.com/​

Permet de dessiner et annoter sur des cartes.

Outils de dessin, partage de cartes.

Éducation, brainstorming, collaboration.

MapTiler

https://www.maptiler.com/​

Création de cartes personnalisées avec un éditeur de style.

Options de personnalisation, prise en charge des couches.

Cartographie personnalisée.

HERE WeGo

https://wego.here.com/​

Service de cartographie et de navigation.

Navigation, informations sur le trafic.

Applications de navigation.

MapQuest

https://www.mapquest.com/​

Fournit des cartes, itinéraires et des informations de trafic.

Itinéraires détaillés, recherche d'adresses.

Planification de trajets.

Analyse et gestion de données

GeoIQ

https://geo-iq.com/​

Plateforme pour analyser et visualiser des données géospatiales en temps réel.

Analyse en temps réel, outils de visualisation.

Surveillance de données, analyse de tendances.

GIS Cloud

https://www.giscloud.com/​

Outil pour publier et partager des données géospatiales.

Gestion de projet en ligne, collaboration.

Projets collaboratifs.

QGIS Cloud

https://qgiscloud.com/​

Version cloud de QGIS pour l'analyse et la gestion des données.

Outil SIG avancé, collaboratif.

Gestion de projets SIG.

Umap OSM

https://umap.openstreetmap.fr/​fr/​

Outil de création et de publication des cartes personnalisées sur des fonds OSM.

Simple à utiliser, adapté aux éducatifs, hébergement libre. 

Visualisation et analyse de données.

Kepler.gl

https://kepler.gl/​

Outil de visualisation de données géospatiales.

Support pour des ensembles de données volumineux, visualisations 3D.

Analyse de données géospatiales.

GeoJSON.io

https://geojson.io/​

Éditeur en ligne pour créer et éditer des fichiers GeoJSON.

Interface simple, support pour l'exportation.

Création de données géospatiales.

Mappy

https://www.mappy.com/​

Outil de cartographie en ligne avec itinéraires.

Calcul d'itinéraires, options de transport.

Planification de voyages.

Collecte de données terrain

Ushahidi

https://ushahidi.com/​

Plateforme pour la collecte et la visualisation de données sur le terrain.

Collecte de données via mobile, rapports en temps réel.

Gestion de crises, collecte de données sur le terrain.

Field Papers

http://fieldpapers.org/​

Création des cartes papier personnalisées pour la collecte de données.

Téléchargement de couches de données, impression.

Projets de terrain, collecte de données.

GeoNode

http://geonode.org/​

Gestion et publication de données géospatiales.

Interface utilisateur intuitive, gestion des métadonnées.

Partage de données SIG.

MapHub

https://maphub.net/​

Outil de création de cartes interactives.

Options de collaboration, personnalisation.

Projets collaboratifs.

Collaborative mapping

OpenStreetMap

https://www.openstreetmap.org/​

Projet de cartographie collaborative pour créer des cartes modifiables.

Contributions de la communauté, données ouvertes.

Cartographie locale, données géographiques.

Wikimapia

http://wikimapia.org/​

Projet de cartographie collaboratif basé sur les contributions des utilisateurs.

Données géographiques ouvertes, descriptions de lieux.

Cartographie communautaire.

Geo-Wiki

http://geo-wiki.org/​

Plateforme pour valider des informations sur l'occupation des sols.

Réseau mondial de volontaires, validation des données.

Projets de recherche en agriculture.

GeoFabrik

https://www.geofabrik.de/​

Fournit des données extraites d'OpenStreetMap.

Accès à des données OSM, ressources pour le développement.

Utilisation des données OSM.

Développement et intégration

Leaflet

https://leafletjs.com/​

Bibliothèque JavaScript pour créer des cartes interactives sur le web.

Légèreté, flexibilité, prise en charge des couches.

Développement d'applications web.

Création de récits géographiques

StoryMapJS

http://storymap.knightlab.com/​

Outil pour créer des récits interactifs basés sur des cartes.

Intégration de cartes et de narration.

Projets éducatifs, présentations.

ArcGIS StoryMaps

https://storymaps.arcgis.com/​

Outil pour créer des récits géographiques avec des cartes.

Interface conviviale, intégration de médias.

Projets de communication, éducatifs.

36Les applications GéoWeb sont très nombreuses et sont devenues des outils incontournables pour appréhender et gérer nos territoires. Chacune d'entre elles offre des fonctionnalités distinctes, répondant à une variété de besoins, qu'il s'agisse de l'analyse de données ou de la collecte d'informations sur le terrain. Dans notre étude, nous avons opté pour Google My Maps en raison de sa convivialité, de sa gratuité et de ses options de personnalisation, qui facilitent la création et le partage d'informations géographiques. Toutefois, nous avons constaté qu'il est essentiel de développer un outil plus intuitif et accessible pour les utilisateurs. Ce nouvel outil visera à rendre la création et le partage d'informations géographiques encore plus simples. Dans notre prochain article, nous comptons élaborer un cahier des charges détaillé, qui s'appuiera sur les éléments tirés du présent travail, dans le but de concevoir une application mobile mieux adaptée et dédiée au monitorage des territoires.

La participation des usagers-habitants : un facteur clé pour une bonne compréhension des territoires et un (géo)monitorage collaboratif

L'importance de la contribution des usagers-habitants

37L'implication des habitants dans les processus de gestion et de décision relatifs à leur territoire est devenue fondamentale pour un monitorage collaboratif et une gestion efficace. À travers cette participation aux processus d'aménagement du territoire, les gestionnaires obtiennent une vision complète et précise des réalités locales, ce qui se traduit par des décisions plus éclairées et une planification plus respectueuse et efficace pour les habitants (Barbier et Larrue, 2011). Étant au cœur de leur environnement, ils sont en mesure de fournir des informations précieuses sur les conditions réelles de leur territoire. Leur implication dans les processus de gestion et de décision renforce leur sentiment d'appartenance et de responsabilité, favorisant ainsi un comportement plus durable et la protection de leur environnement.

38Force est de constater que le monitorage et la gestion des processus d’action sur un territoire (urbanisme, environnement, assainissement, transport, aménagement, et cetera) (figure 4) nécessite un investissement très important, tant d’un point de vue humain que technique, de la part du gestionnaire. Un accroissement des outils et des moyens de déplacement sur le terrain s'avère coûteux à long terme pour un monitorage des territoires (Hijab et al., 2020).

Figure 4. Processus techniques du territoire urbain, dans lesquels les usagers-habitants peuvent contribuer pour améliorer le monitorage

Figure 4. Processus techniques du territoire urbain, dans lesquels les usagers-habitants peuvent contribuer pour améliorer le monitorage

Source : Hijab, 2021b.

39De nouvelles méthodes tiennent compte de l’évolution des technologies en termes de géo-collaboration et de communication : elles sont nécessaires pour l’accompagnement des acteurs professionnels en vue de l’amélioration des processus techniques du territoire urbain.

40Les habitants peuvent participer de différentes manières pour renforcer le (géo)monitorage des territoires, par exemple en prenant part à des enquêtes, en signalant des anomalies par SMS/appels téléphoniques, ou en travaillant avec les chercheurs pour collecter et analyser les données sur le terrain, et cetera (dans le cadre de la science citoyenne). Cette démarche participative et collaborative offre une vision plus complète du territoire en combinant les connaissances locales et les données scientifiques. En effet, les habitants sont souvent les premiers à remarquer les changements dans leur environnement, ce qui les rend particulièrement utiles pour surveiller des indicateurs importants tels que la qualité de l'air ou l'état des écosystèmes.

41Dans ce contexte, divers modèles et applications ont été conçus pour améliorer la qualité de vie dans les territoires en favorisant la participation de la population. Par exemple, une carte participative développée par Palsky (2013) favorise la communication entre les spécialistes-experts et les résidents, permettant la collecte de connaissances et de ressentis concernant les territoires grâce à des techniques de questionnement et d'entretien.

42Parmi les initiatives visant à favoriser la participation et l'engagement communautaire, on peut citer plusieurs exemples. Air Quality Egg est un projet collaboratif qui permet aux citoyens de surveiller la qualité de l'air dans leur quartier en installant des capteurs (Oyola et al., 2022). Participatory Budgeting à Porto Alegre est une initiative où les citoyens prennent part aux décisions budgétaires, améliorant ainsi la transparence et l'implication dans la gestion publique (Peabody, 2024). StreetMix4 est un outil qui permet aux citoyens de concevoir leur rue en ligne, favorisant la discussion autour de l'urbanisme participatif. Néanmoins, la qualité des propositions peut varier considérablement, car les utilisateurs peuvent ne pas avoir les connaissances nécessaires en urbanisme pour soumettre des idées viables. FixMyStreet5 au Royaume-Uni est une plateforme où les citoyens peuvent signaler des problèmes locaux, tels que des nids-de-poule ou des déchets, facilitant ainsi une réponse rapide des autorités locales. Toutefois, le manque de suivi et de rétroaction peut créer un sentiment de désengagement parmi les utilisateurs qui ne voient pas leurs préoccupations traitées. Enfin, l’application Voilà !6 développée en partenariat avec la ville de l'Ancienne-Lorette au Canada, cette application facilite la communication entre les citoyens et la ville. Elle permet aux citoyens de signaler des problèmes non urgents en soumettant des rapports en ligne. Cependant, il est important de noter que cette application ne permet pas de partager des informations géolocalisées sur les réseaux sociaux et peut entraîner une utilisation importante de la mémoire des smartphones.

43Cependant, bien que ces applications existent, des mesures d'amélioration restent nécessaires pour relever les défis techniques et organisationnels. Une approche méthodique est nécessaire, avec des mesures spécifiques mises en place pour évaluer, suivre, superviser et améliorer continuellement la contribution de la population, tout en garantissant la cohérence et l'exactitude des données collectées. Ces éléments, ainsi que des propositions d'amélioration visant à rendre le modèle plus efficace pour le développement d'une application dédiée aux processus techniques liés à la gestion du territoire, sont décrits plus loin dans l’article.

L'engagement actif des usagers-habitants et la compréhension des territoires, favorisant ainsi la résilience urbaine

  • 7 La connaissance locale désigne le savoir des habitants sur leur territoire, issu de leur vécu et de (...)

44Selon nous, la participation active des habitants à la compréhension et au monitorage de leur territoire constitue un atout majeur pour les gestionnaires des processus techniques du territoire. Nous avons identifié ici cinq raisons. Tout d’abord, les habitants possèdent une connaissance locale7 importante. Les habitants d'un territoire sont les plus à même de connaître les changements intervenus sur leur territoire. Certains d'entre eux y ont en effet passé la majeure partie de leur vie et y ont grandi. Ils connaissent donc très bien les transformations qui ont eu lieu, qu'elles soient liées à la nature ou à l'activité humaine. Ils sont en mesure de témoigner des changements climatiques, de l'évolution de la faune et des modifications apportées à leur environnement par les activités humaines telles que l'urbanisation, l'industrie ou l'agriculture. Ils sont donc les mieux placés pour comprendre les enjeux locaux et les défis auxquels est confronté son territoire. Ensuite, avoir une décision plus éclairée, tout en collectant et en visualisant les données sur leur territoire, les habitants peuvent contribuer à des décisions plus éclairées sur les questions locales. Cette contribution favorise également la confiance des participants envers les processus décisionnels et renforce leur auto-responsabilisation. Par ailleurs, elle soutient le développement durable : grâce à l'information, la consultation et l'expertise différenciée des habitants, il est possible d’identifier les opportunités et les défis liés à la durabilité afin d’orienter les politiques et les initiatives locales dans une direction plus durable (Hurard, 2011). Enfin, la dernière raison identifiée, est l’engagement communautaire, puisque la participation des habitants stimule le sentiment d'appartenance communautaire et encourage un engagement accru dans les questions locales (Klein et Harrisson, 2007).

45Il convient de souligner que la participation active des habitants à la compréhension et au monitorage continu de leur territoire revêt une importance cruciale pour un développement durable, équitable, et résilient. Une géocollaboration efficace entre les acteurs (professionnels et/ou non-professionnels) contribue à mieux comprendre les enjeux locaux, à une gestion renforcée des territoires et à une action significative pour l'amélioration du cadre de vie, y compris la résilience urbaine.

46Nous avançons que la participation active de la population est un élément fondamental pour une compréhension approfondie des territoires et pour la mise en œuvre d'un suivi collaboratif puisque les résidents, en tant qu'acteurs clés de leur environnement, ont la capacité de fournir des informations locales précieuses, d'améliorer la transparence des processus de prise de décision, d'encourager une plus grande implication dans les questions locales, et de contribuer à une gestion soutenable et à la résilience urbaine. Nous avançons également que l'utilisation d'outils numériques de géo-participation facilite cette implication en permettant aux résidents de mieux comprendre leur territoire, de prendre des décisions éclairées et de contribuer au développement durable tout en renforçant le tissu communautaire. Dans les paragraphes suivants, nous abordons les principaux obstacles techniques et organisationnels qui doivent être surmontés pour que les avantages susmentionnés puissent se concrétiser. Nous proposons également des pistes pour relever ces défis.

Pour un déploiement réussi du (géo)monitorage collaboratif

Identification des obstacles et des défis à une mise en œuvre réussie du (géo)monitorage

47Selon nos prospections, les obstacles à un déploiement réussi de la géo-participation réunissant les acteurs professionnels chargés de la gestion du territoire et les habitants sont de nature technique et organisationnelle (figure 5).

Figure 5. Illustration des obstacles à franchir pour un (géo)monitorage collaboratif des territoires

Figure 5. Illustration des obstacles à franchir pour un (géo)monitorage collaboratif des territoires

Auteurs, 2025.

  • 8 Seuls 5,3/7,9 milliards de personnes dans le monde ont surfé sur internet, selon les statistiques d (...)

48Les obstacles techniques comprennent l'accès parfois limité à la technologie et à Internet (UIT, 2022)8 pour certains habitants, la complexité de certains outils de géo-participation qui rend difficile leur utilisation pour les non-initiés, la nécessité de disposer de données fiables et à jour pour alimenter ces outils de géocollaboration, ainsi que la difficulté de s'assurer que les données collectées sont utilisées de manière éthique et respectueuse de la vie privée.

49S’y ajoutent des obstacles organisationnels, marqués par des différences dans les objectifs, les valeurs et les priorités entre les gestionnaires du territoire et les habitants, par des difficultés à établir une confiance mutuelle entre les différents acteurs, par une méfiance envers les gouvernements et les institutions qui peut empêcher les habitants de participer activement, et par des processus décisionnels complexes et opaques qui peuvent dissuader les habitants de s'engager.

50Pour un déploiement réussi de géo-participation, il est important de surmonter les obstacles techniques et organisationnels. Cela peut se faire en développant des solutions techniques conviviales, en garantissant une utilisation éthique et transparente des données, et en impliquant activement les habitants par une communication ouverte pour un (géo)monitorage collaboratif.

Des pistes d'amélioration pour surmonter les défis identifiés

51Afin d'assurer le déploiement réussi d’une géo-participation au sein du sous-système d’acteurs, il nous semble nécessaire de mettre en place un ensemble de mesures techniques et organisationnelles pour relever les différents défis identifiés (figure 6).

Figure 6. Actions potentielles pour implémenter un (géo)monitorage plus efficace

Figure 6. Actions potentielles pour implémenter un (géo)monitorage plus efficace

Auteurs, 2025.

  • Accès à la technologie (TICs) : il est important d'assurer un accès équitable à la technologie pour tous les habitants, y compris ceux qui sont éloignés ou qui n'ont pas accès à Internet. Cela peut se faire en établissant des points d'accès communautaires ou en fournissant des dispositifs technologiques à ceux qui en ont besoin.

  • Simplicité des outils : les applications de géo-participation doivent être simples à utiliser pour le large public, le non-initié inclus. Cela implique la conception d’interfaces utilisateur intuitives, la mise en place de dispositifs de formation et de démonstrations permettant aux habitants de se familiariser avec les outils proposés.

  • Données fiables : il est essentiel de disposer de données fiables et à jour pour alimenter les outils de géo-participation. Les gestionnaires du territoire peuvent travailler avec les résidents pour collecter et valider les données de la meilleure façon possible, ce qui favorise une production participative réussi.

  • Utilisation éthique des données : l’exploitation des données selon des principes éthiques et transparents est indispensable pour prévenir les atteintes à la vie privée et assurer la protection des données personnelles. Les gestionnaires du territoire doivent donc mettre en place des politiques de confidentialité claires afin de garantir la protection des données.

    • 9 Noort et al., (2019) proposent une définition globale de la communication ouverte (ou speaking up) (...)

    Communication ouverte9: elle concerne les échanges entre les gestionnaires du territoire et les habitants afin d’établir la confiance et de favoriser l’engagement actif de ces derniers. Les habitants doivent comprendre les objectifs et les valeurs des gestionnaires du territoire et vice versa pour établir une relation mutuellement bénéfique.

  • Processus décisionnel transparent : les processus décisionnels doivent être simplifiés et transparents pour encourager-inciter les habitants à participer activement dans le processus de géo-participation. Les décisions doivent être prises de manière équitable et en prenant en compte les perspectives et les intérêts des différents acteurs.

52Dans cette optique, il apparaît que le déploiement du (géo)monitorage collaboratif ne peut se limiter à des considérations techniques ou organisationnelles. Il s’inscrit nécessairement dans un cadre plus large de réflexion sur les processus de décision, les modalités d’interaction entre acteurs et les fondements mêmes de l'action publique. En effet, l’appropriation des outils de géocollaboration par les habitants, leur engagement actif et la légitimité des données produites posent des questions méthodologiques essentielles. Il devient alors indispensable d'interroger les notions mobilisées, les cadres conceptuels sous-jacents et les mécanismes qui permettent à la fois de structurer l’information, de guider les choix et d’intégrer la diversité des perspectives citoyennes dans la fabrique territoriale, en consolidant ainsi la citoyenneté instrumentée.

Réflexions méthodologiques

Notions structurantes

53Face à la complexité du domaine territorial, il apparait légitime de questionner la place de la théorie et de son application. Une seule théorie est-elle suffisante ? Apporte-t-elle un cadre de représentation suffisamment riche ? Les résultats produits par cette théorie permettent-ils une compréhension accrue de cette complexité ? Le cheminement même de la théorie à l’application est à questionner. La notion de méthodologie peut être vue comme une démarche souple où plusieurs positions sont examinées pour concourir, en partie, à une maitrise de la complexité.

54Nous abordons alors théorie et application comme deux sujets indépendants pour mieux les mettre en relation. Nous parlerons alors de concepts et de réflexion ontologique, ainsi que de pratiques et de réflexion praxéologique. Pour chaque sujet, la démarche est identique. Il s’agit d’éprouver, de questionner, de délimiter, d’identifier et de compléter. Il s’agit d’établir des conclusions indépendantes, puis de les mettre en relation. Cette mise en relation ouvre à d’autres questions. Comment gérer les lacunes et les contradictions ? Comment confirmer les preuves ? Il convient alors d’examiner concepts et pratiques dans une orientation commune. Ici le sujet des connaissances devient déterminant, concepts et pratiques s’y retrouvant sous des formes différentes de descriptions. Le lien ontologique se fait via les formalismes, le lien praxéologique par les métiers (donc les outils). Cette réflexion épistémologique devient nécessaire. Enfin, la confirmation des résultats de ces trois réflexions de la démarche méthodologique nécessite de prendre du recul autour d’une notion globalement satisfaisante, à la fois en concepts, en pratiques et en connaissances. La notion générale de valeurs s’impose alors. Une réflexion axiologique complète donc la démarche méthodologique. Le lien ontologique porte alors sur l’éthique, le lien épistémologique sur le savoir normalisé et le lien praxéologique sur la déontologie.

55En recourant à une telle démarche la question compte autant que la réponse. Tout concoure alors à un accroissement de compréhension de la complexité. Ainsi, il devient possible d'anticiper sans nécessairement statuer et de changer de direction sans s'arrêter.

56L’hypothèse d’externalisation, auprès des citoyens et usagers du territoire, de la collecte des données présente l’intérêt de disposer de données fines et actualisées. Mais elle reste positionnée dans le cadre d’une participation délimitée par l’initiative publique. La démarche peut s’avérer plus productive si la collecte de données est rendue indépendante de la sphère de la gouvernance publique. Par ailleurs, la participation peut aussi voir le citoyen comme une capacité opérationnelle. Pour cela, il convient d’aborder le citoyen comme une capacité de renseignement et d’action en profondeur.

57En libérant la donnée et l’action des limites de l’initiative publique, de nouvelles questions se posent qui offrent un plus grand nombre d’opportunités tels que des réponses mieux adaptées aux évènements locaux et des actions ciblées sur l’échelle territoriale appropriée. Une plus grande variété de données réintroduit du choix ce qui permet une structuration et une formulation de problèmes plus riches.

58La représentativité des données et le pouvoir expressif et descriptif des données deviennent plus prégnants. La hiérarchisation rendue possible des données permet de mettre en priorité, dans le temps et l’espace, les enjeux et parties prenantes. L’enrichissement des sources de données permet une meilleure prise en compte des destinataires. En étendant, par les données, le constat du concret, une démarche de prospective peut s’installer. De même, ces constats peuvent révéler les dynamiques dans lesquelles s’inscrire, les progrès à envisager, les changements à opérer, les désaccords auxquels apporter une réponse et les certitudes sur lesquelles s'appuyer.

59L’intégration de ces différents éléments de réflexion conceptuels et technologiques nécessite le recours à différents cadres adaptés. Cinq champs de concepts se dégagent. La première porte sur la notion de décision afin de structurer, par un cadre commun, les problèmes, identifier les situations contradictoires et rechercher les solutions, notamment en ce qui concerne la hiérarchisation et la mise en priorité des enjeux, des parties intéressées et des ressources territoriales. Deuxièmement, l’aide à la décision offre un cadre pour une intégration des données, leur collecte et exploitation, la définition d’actions envisageables, la planification de scénarios, ainsi que leur évaluation et mise en situation, de même que l’anticipation, la prévention et la maîtrise des risques. Troisièmement, les concepts de politique fondée sur les preuves (evidence-based policy making en anglais), de l’analyse décisionnelles des données (data analytics en anglais) et de l’analyse décisionnelle des politiques publiques permettent la consolidation des données en connaissances, leur capitalisation, diffusion et généralisation. Quatrièmement, le principe de ville intelligente permet de guider un développement conjoint d’opportunités technologiques et du capital humain territorial. Enfin, une ouverture à l’éthique s’impose, notamment pour un recours équilibré entre participation et citoyenneté.

60En tout premier lieu, il convient de rappeler que le domaine territorial est associé à une valeur politique se rapportant, d’une part, à la gouvernance et, d’autre part, à la vie de la cité. À cette valeur politique s’ajoutent, à des degrés variés, des valeurs économiques, sociales, patrimoniales, culturelles, environnementales... Le domaine territorial est donc soumis à des usages variés, par des usagers multiples.

61La valeur politique se rattache à une phénoménologie spécifique empreinte de décisions. La notion dominante porte sur l’action publique qui est une décision attachée à la mise en œuvre au plus près des usagers de décisions d’amplitude plus large. La notion de politique, au sens de la vie de la cité, porte sur la cohérence de cet ensemble de décisions. On compte trois niveaux décisionnels majeurs : le niveau stratégique, qui s’intéresse à la planification des objectifs et des moyens ; le niveau tactique, qui porte sur l’agencement des moyens dans le temps ; et le niveau opérationnel qui concerne la réalisation des moyens.

62La variété des usages et des usagers offre de nombreux espaces d’ambiguïtés exploitables relatifs aux enjeux qu’ils recouvrent. L’ambiguïté la plus fondamentale repose dans le domaine politique, plus encore en démocratie. Elle se concentre sur un usager particulier qui dispose d’une parcelle de pouvoir : le citoyen. Le citoyen est à la fois une unité de peuple, dévolue au fonctionnement de la gouvernance, et une personne physique à laquelle des droits sont accordés (Crévits, 2021). Le citoyen est fondamentalement attaché à une commune et, par la même, à d’autres communautés plus larges, l’État notamment. Au-delà du fonctionnement de la gouvernance, la citoyenneté offre un éventail important de pouvoirs face aux enjeux territoriaux.

63Un premier facteur de cohérence réside dans l’emploi d’un cadre commun. Les travaux sur la rationalité procédurale de Simon (1977) offrent un tel cadre où toute décision se ramène à un processus en quatre étapes : intelligence, modélisation, choix, rétroaction. Ce processus relie la situation initiale à faire évoluer et la conclusion à lui apporter par une action. On parle alors de prise de décision, là où le terme de décision concerne alors la seule action à venir. La prise de décision porte donc sur une construction progressive alliant constats et orientations d’évolution pour aboutir à l’effet à produire. L’étape de choix souligne que plusieurs possibilités sont envisageables, mais qu’une seule ne sera retenue pour la réalisation des effets.

64Lorsque les décisions sont abordées dans l’exploitation des ambiguïtés, on entre dans le domaine de l’aide à la décision caractérisée par sa dimension multicritère. Mais les notions d’incertain et de modélisation des préférences y trouvent pleinement leur place. Par l’aide à la décision, les décisions passent du statut de fiction réaliste à celui de fiction raisonnée. Le réalisme est soutenu par des données significatives de la réalité territoriale. La raison réside dans le recours à des cadres formels structurants, représentés par des modèles, notamment la théorie de la décision, étant entendu par structuration un équilibre entre spécialisation, coordination et formalisation des fonctions décisionnelles. Ainsi, sur la base de la rationalité procédurale, le Processus d’Aide à la Décision (PAD) (Tsoukiàs, 2007) peut être abordé comme la superposition d’un processus d’élaboration de modèle adhérant au processus décisionnel, favorisant ainsi l’assimilation de données dans la prise de décision. De ce fait, il précise certains facteurs structurants de la prise de décision, concourant ainsi à la structuration de l’ensemble des décisions (tableau 2).

65Tableau 2. Structuration des décisions et facteurs clés dans le PAD

Étape

Action/facteurs structurants

Situation problématique

Parties prenantes, enjeux et ressources mobilisées.

Formulation de problème

Actions potentielles considérées, points de vue rationalisés, modalités de sélection des actions potentielles.

Modèle d’évaluation

Représentation numérique des actions potentielles, référentiel et indicateurs de performance dans la comparaison des actions potentielles, représentation de l’incertain, agrégation des préférences.

Recommandation finale

Fiabilité, robustesse et prospectives.

Tsoukiàs, 2007.

66L’étape de recommandation finale est cruciale car, en étant fondée sur des modèles, l’aide à la décision offre un cadre de référence pour aborder les données à la fois en conformité et non-conformité. Cette particularité permet de considérer la prise de décision également au prisme de la vulnérabilité et de la dissuasion. L’ensemble favorise l’évolution de la prise de décision autour de situations de référence stables.

67La phase de choix correspond pleinement au modèle de décision fondé sur la théorie de la décision. Pour accroître le pouvoir expressif de PAD, un modèle du problème de décision (Colorni, 2013, 2024) est ajouté (Crévits, 2013) pour introduire une représentation des opinions et valeurs sous-tendant la décision, des hiérarchies de valeurs y apparaissant et des scénarios d’opportunités.

68Décision et aide à la décision se distinguent l’une de l’autre par le recours à des cadres formels indépendants, favorisant la représentation abstraite de phénomènes et comportements et sous-tendant des algorithmes. En recourant à un cadre de modélisation unique, l’aide à la décision soutient une vision systémique favorisant une circulation fluide des données et des transformations adaptées des informations. En particulier, la nature processuelle des décisions est ainsi favorisée. Faits et projets sont ainsi mieux reliés. L’algorithme soutient les transformations de données et informations et permet de produire de nouvelles informations complétant les faits et permettant de se projeter. Par ailleurs, le calcul permet de traiter des volumes importants de données pour y trouver des récurrents significatifs. Le calcul permet donc de soutenir les décisions. Enfin, une partie de l’aide réside dans la décision, ce qui offre une possibilité de prendre en considération des principes éthiques dans le recours aux modèles, lorsque ceux-ci se concrétisent en technologie. Les technologies numériques (incluant l’algorithmique) rendent tangible la raison associée au réalisme de la fiction qu’est la décision.

69Plusieurs travaux en aide à la décision portent spécifiquement sur le domaine politique. Le concept de cyberdémocratie (e-democraty en anglais) (Rios Insua, 2010) aborde différents principes de droit pour y introduire différentes technologies : vote, participation, négociation… Dans l’idée de structuration appliquée au domaine politique, les travaux en élaboration de politiques fondées sur les preuves ou données probantes (evidence-based policy-making en anglais) (De Marchi, 2014) décrivent les différentes questions qui se posent dans la constitution des politiques : utilisation de ressources publiques, variété des parties prenantes, horizon long terme, programmation, formulation de problèmes, prise de décision, mise en œuvre et évaluation, auxquelles s’ajoutent les questions spécifiques au domaine public : délibération, légitimation et redevabilité. Autour du principe d’évidence, qui peut s’exprimer de façons très variées en fond comme en forme, le concept de l’analyse décisionnelle des politiques publiques (Tsoukiàs, 2013) se dégage comme une extension à des notions complémentaires liées à l’aide à la décision : l’expertise décisionnelle associée à l’enseignement et la recherche, la planification de scénarios décisionnels, l’apprentissage des préférences, l’argumentation formelle, la structuration et la formulation de problèmes, la révision des problèmes décisionnels, la conception d’alternatives, la pratique de l’aide à la décision et la recherche pluridisciplinaire. On notera qu’un « analytics » se définit comme un élément de connaissance, obtenu par calcul combinatoire ou heuristique, apte à permettre une avancée déterminante dans une prise de décision (Mortenson, 2015). L’orientation de l’analyse décisionnelle des politiques publiques offre donc un large spectre d’opportunités de prendre en considération dans les décisions publiques la majeure partie de l’expression du pouvoir sous les nombreuses formes qui se présentent.

Intensification de l’action publique

70L’origine et la forme prise par cette expression appellent réflexion pour dégager quelques pistes d’intensification de l’action publique. Ces pistes peuvent être trouvées autour de trois domaines de réflexions : le citoyen, la donnée et l’éthique démocratique.

Citoyen

71À l’heure où la défiance s’installe dans le domaine démocratique, le citoyen présente une connaissance fine du territoire local de base sur lequel il exerce un pouvoir qui échappe à la gouvernance, même locale. La constitution de problèmes de décision intégrant cette base est déterminante. Le citoyen se retrouve au confluent de nombreux espaces d’ambiguïté. Il constitue donc la clé de leur exploitation productive. L’espace le plus fondamental réside dans l’unité de peuple qu’il constitue concomitant au pouvoir qu’il détient de droit sur son territoire. Le citoyen dispose à la fois du statut de bénéficiaire des décisions publiques et du statut de décideur sur tout autre sujet, sans pour autant violer les règles de droit. L’aide à la décision, et ses prolongements dans le domaine politique, précisent des espaces d’ambiguïté. La connaissance fine que le citoyen détient du territoire peut lui attribuer un statut d’expertise, utile au débat public. Il est également concerné par la légitimité des décisions publiques et peut les évaluer à toutes les étapes de leur constitution, s’inscrivant ainsi dans le principe de redevabilité. Au‑delà du personnel politique, de l’ingénierie et des agents publics, le citoyen s’inscrit potentiellement dans une durée plus longue que l’horizon des décisions publiques. Dans le temps, ses opinions et les faits dont il a l’expérience forgent des évidences et des données déterminantes. Ses connaissances, son expérience et son expertise peuvent favoriser la conception d’alternatives judicieuses et de scénarios de programmation. Enfin, au-delà des décisions, le citoyen présente aussi des aptitudes et compétences mobilisables comme ressources publiques.

72Placé aux extrémités de la chaîne de prise de décision, le citoyen se révèle être une capacité de renseignement et d'action en profondeur. En disposant de son propre pouvoir de décision et d’action à la frontière du seul cadre institutionnel, le citoyen permet une plus grande agilité et offre une capacité d'imagination plus importante dans la conception d'actions. Pour peu qu’il soit concerné par toutes les étapes de prise de la décision, embarqué dans le territoire et intéressé par l'action publique réalisée par l’ingénierie territoriale et les agents, le citoyen constitue donc potentiellement une aide à la décision. On notera que l’évolution en 2015 de la norme ISO 900110 a intégré le principe de partie prenante à l’idée de parties intéressées, ce qui induit la nécessité de définir l’intérêt. C’est ici tout à fait le cas, le recours au citoyen nécessite de définir le périmètre de son intérêt et de l’intérêt public. Compte tenu de tous ces facteurs décisionnels, le citoyen peut être considéré à la fois comme décideur, aide à la décision, praticien, enseignant et chercheur.

73La notion de citoyenneté offre alors un complément, présentant plus de potentiel, au principe de participation (Arnstein, 1969). En étant encapsulée dans une initiative publique, la participation peut être vue comme le gouvernement de l’action publique réalisé avec le concours d’unités de peuple. Le domaine public doit, selon nous, nécessairement organiser, dans une forme précise de subsidiarité, une délégation de compétence décisionnelle au citoyen, complémentaire aux décideurs, ingénieurs et agents publics. Symétriquement, le secteur public doit offrir des mécanismes, sur le modèle du droit, de saisine et d’instruction décisionnelle par le citoyen. De telles dispositions permettent de sortir les décisions publiques des opinions négatives et de la controverse au profit du débat enrichi d’opinions multiples et de faits exempts d’interprétations.

Phénoménologie de la donnée

74La question de la donnée devient alors centrale pour pleinement fonder les décisions dans le domaine territorial. L’évolution des technologies numériques, y compris algorithmiques, porte de plus en plus sur les données, leur disponibilité et leur génération. Mais cette évolution ne s’est pas accompagnée d’innovations sociales et managériales, ce qui pose une question cruciale, particulièrement dans le domaine public. Cette profusion de données, à la fois réelles et fictives, pose un nouveau problème spécifique, au-delà du calcul et de la théorie de la décision.

75Deux voies de fondation apparaissent : la création des faits afin d’asseoir la donnée sur un phénomène clairement identifié, et l’édification d’une phénoménologie de la donnée qui garantisse une production et une diffusion créatrice de valeur. L’aide à la décision, en dressant un pont entre prise de décision et instruments de calcul, s’inscrit pleinement dans ces deux voies.

76On retrouve cette nécessité dans le contexte de la ville intelligente. Ce principe s’est d’abord constitué sur l’idée d’un usage des TICs dans le domaine urbain pour une utilisation optimale des ressources, dans un souci de développement durable (Hollands, 2008). Par l'idée de connexion et mise en réseau, les TICs donnent un cachet de haut niveau de développement des interactions qui recouvre l'idée d'intelligence de la ville intelligente. Dans un second temps, la notion s’ouvre à la vivacité du capital humain (Deakin, 2011). L'introduction des TICs redistribue l'activité humaine en permettant le partage et la création de connaissances. Les TICs favorisent alors un rééquilibre du pouvoir entre les organisations, publiques comme privées, et les habitants. L'entrepreneuriat, acceptation privée de l'entreprise commerciale ou publique de participation, devient plus accessible à l'individu. Mais la rapidité du développement technologique atténue la création de valeur et écarte la donnée de son contexte urbain et vivant.

77Cet écart trouve une explication dans le principe d’alignement stratégique (Henderson, 1999). Ce principe souligne que l’intégration fonctionnelle des TICs dans les organisations conduit à ajuster la stratégie qui est le seul domaine présentant suffisamment de marge de manœuvre. Les TICs permettent un effet de levier permettant la transformation des organisations par stimulation de l’intelligence humaine. Ramenés au domaine des politiques publiques, les TICs constituent un moyen d’instrumentation de la citoyenneté favorisant l’ajustement des stratégies territoriales permettant cet alignement stratégique. L’innovation sociale peut être trouvée en hiérarchisant les enjeux et en donnant priorité à des valeurs particulières, culture, patrimoine, développement économique, tourisme,…

78On notera que la participation est associée à de nombreuses dispositions réglementaires, notamment les procédures démocratiques de représentation. Il en va de même, en France, pour les décisions et politiques publiques, depuis la constitution jusqu’aux outils telle la Commission Nationale du Débat Public, laquelle dispose d’outils numériques11. La citoyenneté ne présente pas le même degré de dispositions et d’instrumentation (Crévits, 2021).

79Cette réflexion méthodologique met en lumière l’importance de repenser non seulement les acteurs impliqués dans la gouvernance territoriale, mais aussi les outils et cadres conceptuels qui soutiennent leur action. Les applications de géo-participation ont le potentiel de faire des citoyens, non plus de simples participants passifs mais des partenaires stratégiques, capables d’enrichir le processus décisionnel grâce à leur expertise locale et à leur engagement actif. Parallèlement, la donnée, loin d’être une simple ressource brute, se révèle être un levier puissant pour structurer les enjeux et orienter les choix publics de manière plus fine et adaptée. Ce double mouvement, entre valorisation des savoirs citoyens et optimisation des flux informationnels, ouvre ainsi la voie à une action publique plus agile, inclusive et éthique, capable de répondre aux défis complexes des territoires contemporains.

Conclusion

80Penser le territoire urbain comme un système complexe, composé de multiples sous-systèmes en interaction, permet une compréhension approfondie des dynamiques territoriales et des relations entre les acteurs impliqués. L’approche de l’analyse systémique de la communication inter-acteurs (parties prenantes et parties intéressées) facilite une collaboration renforcée entre ces acteurs et ouvre la voie à une gestion du territoire plus agile, inclusive (tenant compte de l’acceptation et de la légitimité des projets) et adaptée aux enjeux contemporains. L’intégration des méthodologies collaboratives et des outils du GéoWeb constitue un levier essentiel, renforçant cette dynamique en proposant des moyens concrets pour une géo-participation efficace.

81La géo-participation apparaît ainsi comme un vecteur clé de participation citoyenne, favorisant l’implication active des habitants dans la prise de décision et la gestion de leur environnement. Cette implication, enrichie par l’expertise locale, permet de structurer les actions publiques autour de données diversifiées, mieux reflétant la réalité du terrain. En intégrant les citoyens comme acteurs décisionnels, la gouvernance devient plus transparente, réactive et capable d’anticiper et d’adapter ses politiques aux défis spécifiques du territoire.

82L’usage des technologies numériques, notamment dans le contexte des villes intelligentes offre des opportunités accrues pour exploiter efficacement les données et renforcer l’intelligence collective. Cependant, leur déploiement doit s’accompagner d’une réflexion éthique sur la démocratie et la souveraineté des données. L’encadrement de la circulation et de l’usage des informations est indispensable pour garantir une prise de décision éclairée, transparente et équitable.

83Enfin, la citoyenneté instrumentée, fondée sur une délégation de compétences et sur des mécanismes participatifs renforcés, dépasse la simple consultation pour devenir un véritable processus de co-construction. En valorisant la connaissance fine du territoire détenue par les citoyens, en intégrant leur capacité d’observation et leur action dans les processus décisionnels, cette approche permet d’accroître la résilience urbaine. Elle encourage une gestion territoriale plus souple, durable et adaptée aux défis actuels et futurs. Ce changement de paradigme nécessite une reconfiguration des rôles : la donnée devient le catalyseur de transformation, où le citoyen n’est plus seulement un bénéficiaire, mais un contributeur actif à la conception, à la mise en œuvre et à l’évaluation des actions et des politiques publiques.

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Notes

1 À titre d'exemple, en 2010, ANIMACOOP (formation à la collaboration et aux dispositifs numériques...) a offert aux acteurs du Pays de Brest une formation aux méthodologies collaboratives. [En ligne] URL : https://www.banquedesterritoires.fr/la-ville-de-brest-favorise-les-pratiques-collaboratives

2 Un tel sous-système peut influencer la qualité de la participation des citoyens. Par exemple, les personnes instruites ou ayant un niveau important de connaissances peuvent être plus enclines à utiliser des dispositifs numériques pour s'informer, communiquer et participer à la vie citoyenne.

3 Tous les sites web des programmes ont été vérifiés le 15 décembre 2025.

4 Pour plus d’information, voir le site internet de Streetmix [En ligne] URL : https://streetmix.net/-/2735156

5 Pour plus d’information, voir le site internet de FixMyStreet [En ligne] URL : https://www.fixmystreet.com/reet

6 Pour plus d’information, voir le site internet d’application Voila [En ligne] URL : https://www.appvoila.com/fr/#about

7 La connaissance locale désigne le savoir des habitants sur leur territoire, issu de leur vécu et de leur observation.

8 Seuls 5,3/7,9 milliards de personnes dans le monde ont surfé sur internet, selon les statistiques de l'Union internationale des télécommunications (UIT). Pour plus d’information, voir le site internet de l’UIT [En ligne] URL : https://www.itu.int/en/mediacentre/Pages/PR-2022-09-16-Internet-surge-slows.aspx

9 Noort et al., (2019) proposent une définition globale de la communication ouverte (ou speaking up) en la décrivant comme une forme de communication explicite et discrétionnaire qui a pour objectif d'améliorer une situation perçue comme menaçante. Cette communication s'adresse généralement à des pairs ou à des personnes ayant un statut plus élevé, comme l'a souligné Hémon (2021).

10 Pour plus d’information, voir le site internet de ISO.org [En ligne] URL : https://www.iso.org/fr/standard/62085.html#:~:text=Qu'est%2D

11 Pour plus d’information, voir le site internet de la CNDP : https://www.debatpublic.fr

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Interaction des acteurs et processus techniques du territoire urbain
Crédits Auteurs, 2025.
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Titre Figure 2. Distinction des s/s du système territoire urbain selon sept dimensions principales
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Titre Figure 3. Décomposition du système territoire urbain
Crédits Auteurs, 2025.
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Titre Figure 4. Processus techniques du territoire urbain, dans lesquels les usagers-habitants peuvent contribuer pour améliorer le monitorage
Crédits Source : Hijab, 2021b.
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Titre Figure 5. Illustration des obstacles à franchir pour un (géo)monitorage collaboratif des territoires
Crédits Auteurs, 2025.
URL http://journals.openedition.org/vertigo/docannexe/image/53792/img-5.png
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Titre Figure 6. Actions potentielles pour implémenter un (géo)monitorage plus efficace
Crédits Auteurs, 2025.
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Pour citer cet article

Référence électronique

Abdessalam Hijab et Igor Crévits, « La géo-participation des usagers-habitants : réflexions sur une opportunité et une perspective pour un monitorage des territoires urbains »VertigO [En ligne], 25-3 | Décembre 2025, mis en ligne le 12 avril 2026, consulté le 19 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/53792 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1678l

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Auteurs

Abdessalam Hijab

Maître de Conférences en Sciences de l'Information et de la Communication (SIC), Université Polytechnique Hauts-de-France, INSA Hauts-de-France, LARSH - Laboratoire de Recherche, Sociétés & Humanités, F-59313 Valenciennes, France, adresse courriel : Abdessalam.Hijab@uphf.fr

Igor Crévits

Professeur des Universités en Informatique, Université Polytechnique Hauts-de-France, CNRS, UMR 8201 - LAMIH - Laboratoire d’Automatique de Mécanique et d’Informatique Industrielles et Humaines, F-59313 Valenciennes, France, adresse courriel : Igor.crevits@uphf.fr

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