1En France, le succès des Parcs naturels régionaux (PNR) ne se dément pas. Leur nombre, qui atteint 59 en 2026 et leur surface, couvrant plus de 17% du territoire national, témoignent d'une expansion remarquable. Pourtant, la création et la mise en place de ce réseau ont été très progressives et ont nécessité de surmonter de nombreux obstacles tels que l’acceptation d’une nouvelle couche dans le « millefeuille » administratif français. C'est sur le terrain que les PNR ont véritablement démontré leur importance dans la politique territoriale française. En favorisant une approche territoriale à la fois pragmatique et locale et en privilégiant la concertation, ils sont devenus des acteurs incontournables, structurant les territoires et tissant même parfois des coopérations transfrontalières. Il semble donc particulièrement intéressant d’observer ce savoir-faire, forgé sur le terrain, malgré les difficultés, depuis presque 60 ans, pour éventuellement le transférer dans d’autres structures.
2Malgré ces succès, les PNR font encore l’objet de critiques récurrentes. Parmi ces critiques, les trois plus importantes, d’après nos observations, sont la difficile articulation entre la protection de la nature et le développement économique, l’ambition d’accompagner sans imposer et le difficile renouvellement d’un modèle déjà ancien face aux nouveaux enjeux environnementaux particulièrement pressants.
3La critique la plus récurrente est la difficile conciliation entre la protection de la nature et le développement économique. Cet équilibre délicat est souvent remis en question, certains reprochant aux PNR de ne pas suffisamment stimuler l'activité économique, d'autres estimant que la préservation environnementale est parfois négligée. Globalement, cette critique ne tient pas compte de la vocation réelle des PNR, qui consiste justement à trouver un équilibre entre les deux types d’action. Elle fait aussi l’impasse sur les observations scientifiques actuelles, qui démontrent que les aires protégées induisent une sensibilité environnementale plus importante des habitants (Cazalis et Prévot, 2019) et donc l’acceptation d’un nouvel équilibre davantage en faveur de la nature.
4La deuxième critique concerne l’attitude des PNR qui consiste à accompagner sans imposer. Les PNR visent à faire respecter leur charte et cet équilibre peut paraître là aussi particulièrement précaire. La charte d'un PNR, bien qu'elle soit un outil essentiel pour définir les orientations de gestion, ne suffit donc pas toujours à garantir le respect des règles. Son application concrète peut par exemple se heurter à des résistances locales. Ce type de gouvernance basée sur la concertation est au cœur du modèle des PNR et peut parfois entrer en tension avec la nécessité de prendre des décisions fermes pour protéger la nature. Pourtant, malgré les difficultés de la mise en place de la participation citoyenne, les PNR semblent très agiles en matière d’ingénierie de projet et de coordination territoriale, au point d’acquérir une place déterminante sur des sujets qui ne sont pas leur cœur de métier tels que la gestion de l’eau (Ferraton et Hobléa, 2017). Il ne faut ainsi pas sous-estimer la force de la concertation et donc la légitimité des décisions prises à la suite de ce processus. Ces dernières sont d’ailleurs, en général, mieux adaptées aux situations locales et plus pérennes (Desveaux, 2019).
5La troisième critique, qui consiste à affirmer que les PNR rencontrent des difficultés à renouveler leur modèle face aux défis actuels, s’appuie sur le fait que la création des premiers PNR date des années 1960 et que les enjeux environnementaux ont considérablement évolué depuis. Ainsi, le changement climatique, la perte de biodiversité, la pollution, les questions liées à la transition énergétique et à l'économie circulaire poseraient des défis inédits difficiles à surmonter pour ces institutions. Pourtant, les PNR ont été parmi les premiers à adopter les principes du développement durable. Là encore, ces enjeux ont fait l’objet de plusieurs articles scientifiques permettant d’affirmer que les PNR sont au contraire des territoires d’innovation très enclins à l’adaptation, notamment du fait de leur nature juridique (Cans, 2018 ; Pouthier, 2021 ; Bornet, 2023 ; Gardier, 2024 ; Chanteloup et al., 2026). Il y a là un sujet à creuser qui se révélera au gré de nos recherches.
- 1 L’expérimentation et la recherche font partie des missions des Parcs naturels régionaux définies à (...)
6Finalement, il ne s’agit pas tant de se demander si les PNR sont des territoires d’innovation favorisant la capacité des territoires à s’adapter aux défis environnementaux actuels – ils le sont indéniablement1 – que de comprendre comment tout cela se joue. L’objet de notre travail sera donc de saisir une partie des rouages permettant cette adaptation, et notamment le rôle clé des agents de ces PNR. En effet, nous allons montrer qu’au-delà de leur dimension institutionnelle, les Parcs naturels constituent le cœur d’un nœud de relations qui se tissent à travers l’action au quotidien de leur équipe technique, mettant en évidence la prépondérance de la dimension humaine dans la mise en œuvre du projet de territoire qu’ils portent.
7Nous détaillerons dans un premier temps la méthodologie de recherche que nous avons suivie, puis nous analyserons les profils et le rôle des agents des PNR, notamment en tant que médiateurs sur leurs territoires, avant d’examiner une dynamique transversale mise en évidence par notre enquête : une évolution des modes de gestion, caractérisée par moins d’interventionnisme et davantage de laisser-faire.
8Les PNR se distinguent par leur approche holistique, articulant la prise en compte des patrimoines naturels et culturels. Le champ est vaste et leur gestion repose donc sur de nombreuses collaborations. Il s’agit d’un véritable savoir-faire en matière de coordination territoriale, mais celui-ci n’est pas monobloc : des Parcs, des équipes et des agents développent ce qui leur semble adapté à chaque territoire. Par ailleurs, les PNR ne se limitent pas aux espaces naturels exceptionnels, mais englobent une grande diversité de paysages et de milieux. Souvent considérés comme des terrains d'expérimentation pour le développement durable (Baron et Lajarge, 2015 ; Vanier, 2024), les PNR offrent un cadre privilégié pour étudier les évolutions des modes de gestion de la nature, y compris la nature ordinaire.
9Tirant parti de ces constats, le programme de recherche sur la Nature en Nouvelle Aquitaine (Na.N.A.) a entrepris d’étudier les modes de gestion et de valorisation de la nature dans les PNR (Chanteloup et al., 2026 ; Portal, 2026 ; Pouthier et Guyot, 2026), avec comme focus pour les auteurs de cet article les enjeux de gestion et les pratiques émergentes. Pendant trois ans (2019-2021), les quatre PNR de la région Nouvelle-Aquitaine ont fait l’objet d’une enquête au long cours : les PNR des Landes de Gascogne, de Millevaches en Limousin, du Périgord-Limousin et du Marais poitevin (le PNR du Médoc était alors en cours de création). Afin d’appréhender cette variété des approches et des terrains, nous avons privilégié des entretiens avec les agents des différents Parcs, mais aussi avec leurs partenaires sur leur territoire. Au total, 70 entretiens ont été menés avec différents acteurs impliqués dans la gestion des Parcs naturels régionaux. Toutefois, afin d'assurer la robustesse de nos analyses, nous avons concentré notre étude dans le cadre de cet article sur les deux Parcs au sein desquels nous avons réalisé nous-mêmes l’intégralité des entretiens pour l’équipe du projet Na.N.A. et pour lesquels nous disposions d’un nombre d’entretiens suffisant : le PNR des Landes de Gascogne et celui du Marais poitevin (Figure 1 et Tableau 1).
Figure 1. Localisation des deux PNR étudiés parmi les 57 autres PNR français
10Le PNR des Landes de Gascogne est recouvert à plus de 80 % par le massif forestier éponyme, caractérisé par ses plantations de pins maritimes. Il s’est toutefois structuré autour du bassin versant de la Leyre, qui prend ses sources au cœur de la Haute-Lande et se jette dans le bassin d’Arcachon par un delta. Son territoire propose ainsi, sous les pins, une mosaïque de milieux humides, notamment les lagunes, ainsi qu’une forêt-galerie formant un corridor biologique tout au long du cours du fleuve. Créé en 1970, il s’étend sur 360 000 hectares et le territoire de 53 communes, pour une population d’environ 92 000 habitants.
11Le PNR du Marais poitevin, quant à lui, constitue la première zone humide de la façade atlantique française et présente des paysages variés liés à l’eau, qui ont été façonnés par les sociétés humaines au fil des siècles : les marais mouillés, les marais desséchés et les marais maritimes :
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Les marais mouillés : connus sous le nom de « Venise Verte », ils représentent les zones inondables du marais, que ce soit par crue ou par engorgement en période de pluie. On distingue plusieurs ensembles paysagers : le marais mouillé bocager, les terrées, les marais communaux, les tourbières, les trous de bri, et cetera.
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Les marais desséchés : correspondant aux zones protégées des inondations et marées par un réseau de levées et de digues, ils constituent une mosaïque de cultures et de prairies parsemées d’anciens marais salants et surplombées çà et là par des îles calcaires. Ils présentent de larges paysages ouverts où les arbres sont rares ; seuls quelques buissons de tamaris et d’épineux bordent les fossés et les canaux qui entourent prairies et cultures. Les roselières couvrant les berges des grands canaux abritent de nombreuses espèces d’oiseaux, insectes, batraciens et mammifères.
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Les marais maritimes le long du littoral avec la baie de l’Aiguillon : soumise à l’influence des marées, cette zone est composée des mizottes (prés salés), des vasières, des dunes et sables, abritant une grande variété de plantes et d’animaux.
12Créé en 1979, il s’étend sur 207 430 hectares répartis sur 93 communes, pour une population de 293 387 habitants.
13Les enquêtes menées avec les acteurs de ces deux PNR nous ont fourni un corpus de données suffisamment riche de 38 entretiens, portant sur les parcours et les perceptions des agents des PNR ainsi que d'acteurs externes appartenant à des structures partenaires (Tableau 1). Les entretiens ont permis d'explorer les trajectoires à la fois personnelles et professionnelles des répondants, leurs motivations, ainsi que leurs perceptions de l'évolution de la gestion environnementale au sein des PNR. L’objectif de l’étude précise de ces parcours était d’apporter un éclairage sur les choix de gestion actuels.
Tableau 1. Un corpus composé d’entretiens avec les agents des PNR des Landes de Gascogne et du Marais poitevin et leurs partenaires menés dans le cadre du programme Na.N.A
- 2 Nous tenons à remercier toutes les personnes que nous avons interrogées pour le temps qu’elles nous (...)
14Les entretiens ont été menés de manière semi-directive à l’aide d’une trame structurée en deux parties (Figure 2). Dans la première, il s’agissait de détailler le parcours de vie du participant. Celui-ci était incité à préciser tout élément considéré comme ayant eu un impact sur son orientation professionnelle et sur la manière de mener son métier. Cette demande fut souvent accueillie avec étonnement, mais les participants furent particulièrement loquaces. Dans la deuxième partie, nous abordions l’évolution des milieux et des paysages dont ces agents ont la charge, ainsi que les enjeux de gestion émergents. Dans ce cadre, nous avons pu nous entretenir au total avec quinze agents du PNR des Landes de Gascogne et douze acteurs de structures partenaires. Des entretiens ont également été menés avec sept agents du PNR du Marais poitevin et deux acteurs en relation avec cette structure, ainsi que deux éleveurs, mais avec une trame d’entretien différente qui n’a pas été intégrée dans la présente analyse2. Parmi les agents des PNR, nous avons interrogé à la fois les directeurs de Parc, des responsables de pôles ou de services et des chargés de mission, des animateurs et des techniciens de terrain, en lien principalement avec des thématiques environnementales (Natura 2000, réserves naturelles, biodiversité, continuités écologiques, gestion de l’eau, énergie, forêts, et cetera), compte tenu de l’orientation de nos recherches dans le cadre de l’un des axes de recherche du programme Na.N.A. portant sur les enjeux et pratiques émergentes de gestion de la nature. Des verbatims issus de quatorze de ces entretiens seront mobilisés dans la suite de l’analyse, que nous avons numérotés pour chaque PNR dans l’ordre de leur première apparition dans le texte dans un souci de préservation de l’anonymat, sauf lorsque les personnes interrogées ont donné leur accord pour pouvoir être identifiées de façon explicite.
Figure 2. Trame d’entretiens
15Les entretiens ont donc été conduits avec des membres des équipes techniques des Parcs naturels régionaux ainsi que d’autres techniciens parmi leurs partenaires. L’objet de cette étude se concentre en effet sur le rôle des agents des PNR. Il faut rappeler toutefois que les Parcs naturels régionaux sont des syndicats mixtes et donc avant tout une institution politique. Malgré le point de vue abordé dans cet article, l’analyse ne peut bien évidemment pas se départir d’un questionnement, qui a été abordé dans les entretiens et qui apparaît dans certains extraits que nous mobilisons, sur les relations entretenues par l’équipe technique avec l’équipe politique, à savoir les élus. Ce sont en effet ces derniers qui recrutent cette équipe technique, chargée de mettre en œuvre les décisions prises collectivement par le comité syndical, lui-même dirigé par le bureau constituant l’exécutif du PNR dominé par son président. Les moyens techniques mis à disposition pour l’action sont donc conditionnés par la décision politique.
16Toutefois, du fait de la nature du corpus, notre recherche s’est focalisée délibérément sur les membres de l’équipe technique des PNR et leurs relations avec des partenaires extérieurs, en laissant de côté les élus des PNR, ainsi que leurs relations avec les chargés de mission, qui nécessiteraient une recherche à part entière.
17L’ensemble des entretiens a été retranscrit et représente un corpus de plus de 700 pages qui a été analysé selon une grille d’analyse commune. Le corpus a d’abord fait l’objet d’une analyse quantitative à visée exploratoire avec un logiciel de textométrie, avant d’être étudié de manière qualitative. Ce travail s’est appuyé sur l’analyse de données textuelles à l’aide d’Iramuteq, un logiciel libre développé par Pierre Ratinaud, conçu pour analyser de grandes quantités de textes de manière systématique (Berelson, 1952 ; Gauzente et Peyrat-Guillard, 2007 ; Salone, 2013). Il a permis d’identifier des mots clés, des thèmes, leurs occurrences et la proximité de leurs occurrences. Les résultats ont ensuite été mis en débat et ont permis de structurer plusieurs réunions d’échanges entre les chercheurs du programme. Bien que ce travail ait favorisé une prise de distance critique face au corpus, il n’en est pas ressorti d’éléments spectaculaires. Dans le cadre de cet article, il a donc été décidé de focaliser l’analyse uniquement sur la partie qualitative. Les auteurs tiennent toutefois les résultats obtenus à disposition des lecteurs intéressés. L’approche qualitative a porté sur une analyse plus approfondie des entretiens individuels, en s’appuyant notamment sur la recherche de mots clés, en approfondissant l’exploitation de certains entretiens identifiés comme particulièrement pertinents dans le cadre de notre réflexion et en échangeant entre collègues dans un processus itératif d’analyses personnelles et collectives.
18Ce travail s’est achevé par une journée de restitution en novembre 2023, destinée à présenter à nos partenaires les résultats obtenus et à échanger avec les principaux interlocuteurs de l’étude.
19L’analyse qualitative qui va suivre vise à comprendre finement les spécificités de l’approche des PNR, leurs capacités d’adaptation et ce qui les maintient dans le champ de l'innovation. Pour cela, nous nous appuierons sur nos entretiens en mobilisant de nombreux extraits qui nous permettront de comprendre, de l’intérieur, les logiques d’action des agents des PNR.
20Les agents des Parcs sont en général très attachés à leur métier, qu’ils exercent avec passion et dans lequel ils s’investissent pleinement. C’est ainsi qu’un chargé d’étude du PNR Landes de Gascogne (PNRLG) nous a confié : « J'ai toujours été attiré par les Parcs », « C'est ce que je souhaitais depuis tout petit », « Je ne me vois pas travailler dans un autre endroit que dans un Parc » (Entretien PNRLG n°1, 2021). Il a pu nous préciser les points forts qu’il voit dans son métier :
« C'est très stimulant [...], intéressant, enfin c'est du concret [...] on sent qu'on est utile. C'est ça qui est intéressant, tout de suite, c'est motivant. » (Entretien PNRLG n°1, 2021)
21Pour un grand nombre d’entre eux, ce métier était un peu un rêve d’enfant en lien avec un rapport précoce à la nature et cela se traduit aujourd’hui encore par des passe-temps en lien avec la nature, des observations naturalistes qui jouent un rôle important dans leur vie professionnelle comme dans leurs loisirs, des lieux de vie souvent choisis au cœur de la nature, ainsi que des engagements dans la vie citoyenne, associative et politique.
22Les agents des PNR ont souvent, depuis la plus tendre enfance, un lien privilégié et une passion pour la nature (Figure 3). Cette socialisation à la nature, souvent favorisée par leur milieu familial, a fortement influencé leurs choix d’études et d’orientation professionnelle. C’est particulièrement le cas pour les gestionnaires issus de formations naturalistes, comme le montre ce verbatim d’une chargée d’étude au PNRLG en réponse à une question sur les éléments décisifs dans le choix de ses études portant sur l'environnement :
« Voilà, c'est une transmission on va dire familiale, du jardinage, de l'observation de la faune et de la flore, donc en fait [...] dans le cours des choses je me suis dirigée là-dedans, en fait c'était intégré depuis le départ, enfin après je me suis posée des questions parce qu'au sens où c'est des métiers passions donc est-ce qu'on en fait un métier enfin voilà, mais [...] ça a roulé enfin voilà, c'était plus ou moins écrit donc voilà je me suis pas forcée et je suis allée là où ça me plaisait quoi [...] il y aurait pu avoir d'autres métiers dans d'autres domaines mais c'est celui qui me portait le plus donc je suis allée vers ce qui me portait le plus (rires). » (Entretien PNRLG n°2, 2021)
Figure 3. Un métier passion pour des passionnés de nature, PNR des Landes de Gascogne
23Cette transmission familiale conduit ainsi les agents à considérer le choix de leur activité professionnelle comme une évidence. Mais cette appétence pour la nature ne se limite pas à ces profils tournés vers l’écologie et elle peut être généralisée à tous les agents, jusqu’en haut de la hiérarchie, comme le montre cet extrait d’entretien auprès du Directeur du PNR Marais poitevin (PNRMP) qui était en poste à l’époque des entretiens :
Enquêté : « Je n'avais pas d'approche naturaliste. J’avais été bénévole dans une association de protection de l’environnement, mais j’ai pas ce profil-là. »
Enquêteur : « D’accord. Oui, parce qu'on a aussi beaucoup de personnes qu'on interroge qui partent toujours avec les jumelles, qui font des déterminations, et cetera, vous ce n’est pas ça… »
Enquêté : « Ah si…. De manière très modeste, pas des déterminations, mais c'est vrai que je pars toujours avec une paire de jumelles. Dans le profil, il faut que je précise que mon père a été prof de SVT. Géologue de formation, prof de SVT, donc c'est vrai que voilà j’ai été sensibilisé en tout cas, à ces questions-là, par mon environnement familial. »
Enquêteur : « Oui, donc ça veut dire que dans les randonnées, vous faisiez aussi attention… »
Enquêté : « Ah oui oui tout à fait. » (Entretien PNRMP n°1, 2021)
24Cette passion pour la nature est également omniprésente dans les activités pratiquées par les agents des PNR, avec un véritable continuum entre les activités professionnelles et extra-professionnelles, comme le montre la suite de l’entretien :
« J’ai beaucoup pratiqué la randonnée quand j’étais enfant… et puis j’ai pratiqué le canoë-kayak pendant plusieurs années aussi. C’est plutôt ça, des activités de loisirs tournées vers la nature et l'eau en particulier. Du coup, ce n’est pas un hasard si je suis arrivé en Marais poitevin ! Et dans un Parc ! Dans ma formation d’ingénieur agricole, j'ai fait une spécialisation en 3e année, de six mois, sur l’aménagement du territoire, et les Parcs naturels régionaux m’avaient déjà paru au cours de ma formation comme étant des outils particulièrement intéressants sur ce coup-là, donc je souhaitais effectivement intégrer un Parc naturel régional, ce que j’ai fait pendant l’objection de conscience. Les Parcs à cette époque-là recrutaient beaucoup d’objecteurs de conscience. » (Entretien PNRMP n°1, 2021)
25C’est ce que montrent également, dans beaucoup d’entretiens, les réponses à une question sur les loisirs pratiqués, qui mettent en évidence à quel point la passion pour la nature entremêle vie professionnelle et vie personnelle et dépasse largement le cadre territorial dans lequel ces agents interviennent, comme dans cet entretien avec un ancien chargé de mission du PNRLG :
« Pour les observations naturalistes, voilà, je vais vraiment partout, autant à titre personnel qu'à titre professionnel donc... ça me dérange pas d'aller chercher le lynx dans le Jura quoi, par exemple, voilà (rires) » (Entretien PNRLG n°3, 2021).
26On peut citer également l’exemple de ce verbatim d’une chargée de mission du PNRLG, qui est très représentatif de nos entretiens :
« Moi, j'ai fait essentiellement de la randonnée [...] et des voyages à l'étranger qui pouvaient être... qui étaient souvent essentiellement tournés sur la découverte de la nature et des espaces [...]. Et puis en fait je suis naturaliste, donc je partais jamais sans mes jumelles, sans un guide d'identification... Quand c'était dans les pays que je ne connaissais pas, c'était toujours des guides d'identification ornitho parce que... c'était le plus facile pour démarrer. Et puis il y a souvent des guides même dans les pays comme le Pérou, les pays qu'on connaît moins. Donc je suis toujours partie avec mes jumelles, mon appareil photo et un guide d'identification [...] je suis naturaliste de toute façon alors... je faisais beaucoup la bota aussi quand je partais en montagne, toujours un guide de bota, mais c'est ça. Les randos, le naturalisme de façon un peu globale, plutôt bota, oiseaux et puis les voyages [...] c'était essentiellement nature de toute façon, paysages… » (Entretien PNRLG n°4, 2021)
- 3 Les prénoms ont été changés afin de préserver l’anonymat.
27Et là encore, cet intérêt pour la nature ne se limite pas aux agents de formation naturaliste, comme le montre la suite de l’entretien3 :
« Ah, moi, je pense qu'on fait des boulots passion. Ah, moi, je pense, je réfléchis rapidement dans mes collègues, mais Isabelle vous dira la même chose, Benjamin vous dira la même chose, on n’est pas forcément tous nature... on n'a pas tous démarré en étant naturalistes, j'ai des collègues qui sont peu naturalistes, Violaine n'était pas naturaliste, elle... et elle a fait des formations et elle sait mieux identifier les oiseaux au chant que moi par exemple. Mais du coup c'est devenu vraiment, voilà quand elle part en voyage c'est... elle part avec ses jumelles et un guide, donc c'est devenu une vraie passion. Isabelle, elle, est pas naturaliste, mais elle a fait une formation d'écologie et puis la nature pour elle est prédominante. Jean-Christophe [...], c'est pareil, il pourrait pas vivre sans nature, c'est pareil donc pour moi, je pense qu'effectivement, en tout cas au Patrimoine naturel on n’a pas... je crois pas qu'on ait un agent qui soit citadin, qui vive en plein milieu de Bordeaux et qui aime ça, qui ne quitterait les magasins pour rien au monde. » (Entretien PNRLG n°4, 2021)
28Comme le montre cet entretien, cette passion pour la nature se traduit souvent dans les choix de lieux de vie, le plus souvent en milieu rural, et cela correspond parfois à des critères très précis, comme le montre ce verbatim d’un ancien chargé de mission du PNRLG :
« Ah oui voilà vraiment c'est un choix de vie de vivre en zone rurale, voilà sortir de la ville et ne pas vivre en ville oui, oui... par contre la nature en ville m'intéresse quand même ... mais y vivre, non, c'est pas un objet de vie et voilà, besoin de vivre dans un cadre où il y a très peu de gens autour et voir un panel d'oiseaux. Et d'où le choix voilà, d'être dans les Landes, et notamment dans les Landes, dans le canton, sur la zone littorale la moins peuplée, la moins dense, donc c'est vraiment un choix très précis cette zone-là (rires). Non mais, j'ai fait un SIG géographique, les zones les moins peuplées sur toute la zone littorale en France, ben voilà, c'est le canton, en pleine nature, où on est le moins dense [...] j'ai eu beau faire le tour de l'Europe et voir pas mal d'autres littoraux dans le monde voilà, cette zone-là est quand même des plus appréciables (rires). » (Entretien PNRLG n°3, 2021)
29Si les lieux de vie des agents sont préférentiellement éloignés des milieux citadins, c’est aussi parce que nombre d’entre eux vivent sur le territoire du Parc dans lequel ils travaillent, des milieux à dominante rurale par définition. Ce rapport au lieu de vie influe sur le rapport au travail dans le cadre d’une activité professionnelle dans un PNR. En effet, les agents connaissent ainsi bien le territoire sur lequel ils mènent leurs missions et qu’ils participent à transformer par l’exercice de leur métier. Ils cultivent ainsi, tant dans leur vie personnelle que professionnelle, un attachement au territoire et un sentiment d’appartenance renforçant le sens qu’ils donnent à leur métier. Pour autant, certains agents ont pu nous confier, au contraire, préférer ne pas habiter sur le territoire du Parc, afin de garder une distance vis-à-vis des acteurs locaux et une forme de rationalité dans l’exercice de leurs fonctions. Le rapport au territoire et au lieu de vie est en tout cas déterminant pour les agents des PNR, ce qui contribue à leur implication et à leur engagement.
30L’importance de la nature se retrouve pour les agents non seulement dans leur vie professionnelle et dans leurs loisirs, mais également dans leur vie citoyenne, comme le montre ce verbatim d’un chargé de mission du PNRMP :
« Mes loisirs sont très nature : mon poste de naturaliste est déjà ma passion. Je fais partie d’une association de naturalistes en Vendée « Les naturalistes vendéens » et je suis dans le CA. Ensuite, c’est un classique, on aime forcément bien se promener, randonner, aller à la pêche, des loisirs très tournés nature et zones humides. » (Entretien PNRMP n°2, 2021)
31La passion pour la nature à titre personnel se traduit donc pour la plupart des agents des Parcs ayant participé à l’étude par une implication très forte dans leur métier, ainsi que dans la vie associative et dans les sciences participatives, comme le montre ce verbatim d’un animateur nature au PNRLG :
- 4 Programme de sciences participatives, géré par la Ligue de protection des oiseaux Aquitaine, visant (...)
- 5 Noé Conservation est une association de protection de l'environnement créée en 2001, menant des act (...)
« Disons que pour moi, ce genre de métiers [...] ça reste beaucoup, pour la grande majorité de nous tous des métiers passion, donc on a un investissement, on va dire, 24 h/24 si je peux dire ça, mais voilà c'est un investissement plus important. Donc je suis investi personnellement et voilà, je m'investis... et après je suis dans une association principalement, qui est la LPO, la Ligue de protection des oiseaux Aquitaine, donc à laquelle je suis adhérent, et je m'investis plus ou moins aux actions bénévoles que met en place la LPO. Et puis alors, si on peut parler ça d'engagement, mais voilà, tout seul je fais de la sortie aussi, je vais sur le terrain tout seul faire des relevés, et cetera. Et donc je participe à des portails comme Faune Aquitaine4 ou des choses comme ça [...]. Et après, si on peut commencer à parler des sciences participatives, personnellement aussi je suis dans des réseaux de Noé Conservation5, sur les papillons des jardins, les bourdons des jardins. » (Entretien PNRLG n°5, 2021)
- 6 Association pour l’étude et la protection des chauves-souris.
32L’importance de l’engagement associatif au profit de la protection de la nature qui résulte de cette forte implication ressort de nombreux autres entretiens (avec, outre la LPO, des exemples comme Surfrider, le Groupe Chiroptères Aquitaine6, conservatoires de vergers, associations de naturalistes, et cetera). Cet investissement extra-professionnel permet également à ces agents d’acquérir des compétences utiles dans l’exercice de leurs missions. En effet, les connaissances naturalistes ne suffisent pas pour travailler dans un PNR. Il est également nécessaire de savoir conduire des projets, rechercher des financements, mettre en œuvre des actions de concertation ou gérer des situations potentiellement conflictuelles.
33Il faut préciser que cette passion et cet engagement ne concernent pas seulement les agents responsables des milieux ou de la biodiversité, mais tous types de poste au sein des PNR, comme l’illustre cet extrait d’entretien avec un géomaticien du PNRLG :
« J’avais 11, 12, 13 ans, j’allais observer les oiseaux à la réserve ornithologique du Teich, donc […] je faisais des week-ends nature puis, après, des chantiers nature avec différentes associations, puis très vite, bon, j’ai toujours été à la LPO après, et ensuite je suis devenu administrateur du groupe jeune Aquitaine, je devais avoir 16 ans. Et en fait, quand je passais des vacances, toujours j’avais une partie chantier nature, j’ai été à la réserve naturelle de [...] Mullinbourg, à Noirmoutier où là, pendant trois semaines on a restauré des digues, on faisait reposoir de marée haute pour les limicoles, on accueillait le public, on leur montrait les oiseaux, puis après, j’ai fait des camps migrations, à la montagne de la Serre, un peu à Orgambideska, la pointe de Grave, le cap Ferret, tu vois j’étais vraiment passionné par ça. » (Entretien PNRLG n°6, 2021)
34Pour cet agent, la prise en compte de l’environnement a joué un rôle important jusque dans la construction de sa maison, avec le choix de matériaux respectueux, ce qui montre l’omniprésence des préoccupations environnementales dans la vie professionnelle, mais aussi personnelle des agents des PNR.
- 7 Pour plus d’informations sur le collectif NouTous, consulter le lien suivant [en ligne] URL : http: (...)
35On peut évoquer également des engagements de certains agents dans des collectifs citoyens, par exemple l’implication d’un chargé de mission du PNRLG au sein du collectif NouTous7 qui avait été créé dans les Landes en opposition à un projet de gazoduc dans les années 2010.
36Enfin pour certains agents, cette implication peut se traduire aussi par des engagements dans la vie politique, avec des mandats en tant qu’élus, comme dans cet exemple d’un directeur de service du PNRMP :
- 8 Le siège du PNRMP se situe dans la commune de Coulon.
« Je suis élu depuis une dizaine d'années maintenant. Conseiller municipal dans un premier temps, adjoint à l'urbanisme et l'environnement dans un second mandat. Et puis aujourd'hui, adjoint en charge des finances et des grands projets de la commune de Coulon »8 (Entretien MP n°3, 2021).
37Il est important de rappeler que les agents des PNR doivent avoir la capacité de dialoguer avec le pouvoir politique. Les élus sont leurs employeurs et décident des actions menées. Par conséquent, leurs expériences associatives, voire politiques, entrent en résonance avec leur métier, en leur donnant l’habitude de travailler avec le monde politique.
38Tous les ingrédients de cette passion de la nature qu’on vient de voir se retrouvent dans l’extrait d’entretien suivant, en réponse à une question sur les activités de nature pratiquées, qui met en évidence le rêve d’enfant, le rôle des formations suivies, la forte imbrication entre activité professionnelle et loisirs (ces derniers étant en lien étroit avec à la fois la nature et les observations naturalistes) et enfin l’engagement associatif.
« Donc l'ornithologie depuis presque toujours (rires), et j'ai même commencé mon job en bureau d'études avec les jumelles que j'avais eues à Noël gamin quoi, à je sais pas quel âge, dix ans ou douze ans quoi, maxi. Et voilà donc ça, l'ornitho, a toujours été le fil conducteur pour aller un peu partout, dans des zones humides, sur la côte, surtout en montagne, en forêt, et cetera. J'étais branché quoi animaux mais les oiseaux c'était le plus accessible quelque part [...]. Et puis après, voilà, c'est plus tard que j'ai pu me mettre à d'autres taxons parce que matériel, parce que formation, parce que voilà rencontres avec des gens qui m'ont permis d'aller sur les mammifères, sur les chauves-souris notamment, à titre professionnel et personnel. Et voilà j'ai été pendant des années membre actif d'une association spécialisée dans la chiroptérologie donc dans l'étude et la protection des chauves-souris, et j'en fais toujours partie aujourd'hui. Juste, je suis plus administrateur mais voilà je l'ai été pendant une dizaine d'années je crois. Et donc ça c'est le côté très naturaliste après le boulot, notamment Landes Nature a fait que j'ai dû faire de la carto donc je me suis ouvert à plein d'autres sujets comme la botanique, la flore, et puis les insectes aussi, les libellules, les papillons, et cetera, donc c'est par Natura 2000 que j'ai pu m'ouvrir à beaucoup d'autres sujets, pour après ben poursuivre à titre personnel le week-end, le soir, là encore hier soir à faire voilà des prospections, des recherches, même des suivis un peu plus officiels sur tous ces autres taxons autres que oiseaux, que ce soit de la botanique, du mammifère, de l'insecte, et cetera, à titre personnel et après en plaisir, et à diversifier du coup ma grosse bibliothèque pour pas être que sur les oiseaux, mais aussi sur d'autres sujets. » (Entretien PNRLG n°6, 2021)
39L’expérience de cet agent dans le Groupe Chiroptères Aquitaine en tant qu’administrateur, notamment, montre que ce ne sont pas seulement les connaissances naturalistes qu’il acquiert qui lui sont utiles, voire nécessaires dans l’exercice de son métier, mais aussi et surtout les compétences administratives. Nous allons voir que cette diversité d’aptitudes à développer contribue à la difficulté et à l’exigence du métier.
40Cette implication très forte des agents a aussi des contreparties liées au niveau d’exigence élevé et au risque d'épuisement professionnel. D’autant que la position particulière qu’ils occupent comme acteurs clés de la médiation (comme nous allons le montrer dans la partie suivante) peut les exposer à des situations difficiles à vivre sur un plan humain. C’est ce que montre par exemple cette réponse d’un directeur technique du PNRMP à une question relative à son degré de satisfaction par rapport au poste qu’il occupe :
- 9 L’enquêté fait ici référence à l’absence de compétences propres portées par les PNR.
« Alors d'une part, c'est hyper grisant à partir du moment où on apprécie de se faire bousculer dans tous les sens et d'être investi dans plein de domaines. Parce que même si on n'a pas de compétences9, on intervient vraiment dans tous les sujets. Et donc moi, je prends vraiment un grand plaisir à faire ce travail-là. Même si c'est parfois psychologiquement pas simple. » (Entretien PNRMP n°3, 2021)
41Les difficultés rencontrées dans le travail peuvent également être dues au décalage entre la socialisation à la nature qui a amené ces agents à se projeter dans ce métier, et la réalité de son exercice, qui demande d’autres compétences que celles acquises au contact de la nature. Cette dissonance peut être un cap difficile à passer pour certains agents.
42Certains agents ont également pu souligner les difficultés à concilier leurs missions avec leur vie personnelle, comme dans le cas de cette chargée de mission du PNRLG qui évoque les complications que peut poser par exemple l’arrivée d’un enfant :
« On est tout le temps en réunion, on a des temps de construction, et les temps de travail purs sur un projet, de réflexion, parce que ça demande beaucoup de moments où il faut se poser, réfléchir, essayer de construire, là les échanges avec les élus... tout est très chronophage en fait dans ce boulot et mes temps commencent à être un petit peu diminués, le soir il faut que j'aille chercher ma fille donc je peux pas travailler... je peux plus travailler jusqu'à 19 h ou 19h30 comme je le faisais avant moi j'étais habituée à... voilà si je débauchais à 19 h c'était... il y avait pas de problèmes, peu importe, là ... si je pars après 6h moins le quart je suis en retard, donc c'est difficile. » (Entretien PNRLG n°4, 2021)
43Même si ce type de souci n’est pas spécifique aux PNR, cela fait indéniablement partie des exigences du métier auxquelles sont confrontés les agents, souvent surchargés en raison de tâches multiples, allant du travail de terrain à la sensibilisation à l’environnement, la rencontre d’acteurs ou encore l’animation de réunion (Figures 3, 4, 5).
44Il est donc important de souligner les difficultés du métier et de comprendre l’inconfort fréquent de la position des chargés de mission, coincés entre donneurs d’ordres (élus) et valeurs à défendre, vie personnelle et multiplication des tâches sur des territoires étendus entraînant des déplacements importants. Pour certains, les difficultés rencontrées et la surcharge de travail ont même pu avoir des conséquences plus importantes, comme le montre ce témoignage d’un chargé d’étude du PNRLG : « Voilà moi j'étais en arrêt... parce que j'étais pas loin du burnout donc j'étais arrêté. » (Entretien PNRLG n°1, 2021). Mais il a aussitôt souligné l’importance du soutien humain dont il a bénéficié :
« Tout de suite, j'ai eu l'appel de la directrice, j'ai eu l'appel des ressources... enfin j'ai contacté les ressources humaines, mais surtout la directrice, j'ai les collègues qui m'ont soutenu, "non non non, t'inquiète pas tu as besoin de souffler", très compréhensifs, et ça c'est génial, et je sais que c'est pas du tout comme ça partout, donc forcément ça me donne envie de rester. » (Entretien PNRLG n°1, 2021)
45Cet exemple témoigne d’un autre aspect essentiel qui est ressorti de nos entretiens, à savoir l’esprit d'équipe qui règne au sein des PNR.
- 10 Le Parc naturel régional du Marais poitevin, créé le 3 janvier 1979, a été déclassé en Parc interré (...)
46Les agents des deux Parcs ont souligné le rôle fondamental de cet esprit d’équipe. C’est particulièrement le cas au PNRMP dans le contexte difficile qui a été celui de déclassement du Parc pendant 18 ans10 :
« C'est vraiment hyper passionnant. Je mesure la chance que j'ai de faire ce métier, c'est sûr. Je ne sais pas si c'est 100% de satisfaction, mais on a une super équipe. C'est vrai que c'est aussi une équipe, on n'est pas très nombreux, mais on est une trentaine au Parc. Donc ça reste une équipe presque familiale, où on a beaucoup de facilité à échanger entre nous et avec nos élus, par rapport à des collectivités – puisqu'on reste une collectivité publique – région, département, où ils sont hyper nombreux. Je vois par exemple à la Région, les collègues sont éclatés entre plusieurs sièges, à Bordeaux, Poitiers, Limoges, c'est très grand. Donc ça reste vraiment une échelle simple, même si c'est quand même grand, on a 90 communes, mais aussi à taille humaine malgré tout. Et ça permet, ça facilite aussi l'appropriation des sujets, la confiance, la transversalité, la fluidité. Après, ce n'est pas facile tous les jours, on a quand même des enjeux [...]. Il peut y avoir des tensions sur les questions de l'eau, de l'agriculture, mais globalement, on est quand même sur une équipe qui est assez soudée. Peut-être justement parce qu'il y a pu avoir des difficultés, que ça renforce aussi finalement les liens au sein d'une équipe, que ce soit avec les techniciens ou les élus, qui fait que c'est très fatigant souvent, un peu compliqué, mais tellement positif et riche et divers que c'est très intéressant. » (Entretien PNRMP n°4, 2021)
47Ce verbatim, qui était celui d’une Directrice de service du PNRMP à l'époque des entretiens, est d’autant plus intéressant qu'elle est devenue aujourd’hui directrice de ce PNR. L’importance de cet esprit d’équipe se retrouve aussi au PNRLG comme le montre ce verbatim d’une chargée de mission :
« Je me sens bien dans la structure, même si c'est pas toujours facile, même si il y a ce côté politique, il y a des moments où c'est usant, mais je suis proche de mes collègues, il y a une bonne équipe, on l'oublie des fois un peu, depuis un an, je suis toujours contente de retourner au Parc pour les retrouver parce que c'est des gens dont je suis proche. » (Entretien PNRLG n°4, 2021)
48La solidarité et la cohésion au sein de ces petites équipes sont donc aussi un moyen de surmonter les difficultés et l’exigence du métier que nous avons soulignées. Les relations humaines sont prépondérantes également avec les partenaires, les habitants et les autres acteurs du territoire, en lien avec l’éducation à l’environnement qui constitue également pour certains agents une part importante de leurs activités (Figure 4) et surtout en lien avec le rôle clé de la concertation dans la pratique du métier.
Figure 4. L’éducation à l’environnement : accompagner sans imposer
« Balade nature » au Bourdet dans le cadre de l'Atlas de la biodiversité communale (ABC), PNR du Marais poitevin, 2024.
49Dans beaucoup d’entretiens, la question des jeux d’acteurs a été soulignée comme un enjeu majeur pour les PNR, dont la politique de protection passe essentiellement par de la médiation et de la concertation, leur action reposant sur une politique contractuelle et non pas sur un pouvoir réglementaire. Cet extrait d’entretien avec une chargée de mission du PNRLG met bien en évidence la complexité du jeu d’acteurs :
« Alors évidemment une Charte de Parc c'est tout un tas de signataires, en fait le Parc c'est des communes, des intercos [intercommunalités], des Départements, une Région qui mettent en œuvre. Effectivement, le Parc a quelques moyens, des missions, et cetera, mais il dépend beaucoup de ses signataires qui vont s'engager à… (l’enquêté s’interrompt) » (Entretien PNRLG n°4, 2021)
50D’où l’importance du rôle de médiateur (Figure 5) que peuvent jouer les PNR et que montre cet extrait d’entretien avec un chargé d'étude du PNRLG :
« Au final, juste en essayant d'écouter, de se comprendre, d'échanger, voilà les gens ne sont pas bêtes […] vraiment il y a une richesse intellectuelle en chacun, et on va apporter différents types de vision, et on va essayer de trouver justement un chemin commun vers l'avenir, un chemin commun vers ce que l'on pense être le mieux. » (Entretien PNRLG n°1, 2021)
Figure 5. Un rôle de médiateur : échange sur le terrain avec des forestiers et en atelier participatif avec des citoyens dans le cadre de la révision de la charte du Parc
Photographies de Sébastien Carlier et de Christophe Troquereau du PNR des Landes de Gascogne.
51Donc pour les PNR, il s’agit avant tout d’être capable de réunir les acteurs autour d’une table et de jouer un rôle de médiateur, ce qui passe souvent par la recherche de compromis entre des objectifs parfois contradictoires, comme le souligne ce directeur de service du PNRMP :
« Face à ces deux objectifs, permettre aux gens de vivre de l'agriculture et permettre à ce milieu d'être protégé, pour l'instant il n'y a pas tellement de solution qui apparaît pour vraiment bien concilier. C'est-à-dire que si vous voulez favoriser les grenouilles, c'est au détriment des agriculteurs. Pour l'instant, il n'y a pas de solution qui concilie vraiment les deux. C'est plus un équilibre, on tire plus d'un côté ou de l'autre. Et toute la difficulté c'est que le Parc gère le compromis, ce qui ne satisfait ni les tenants de la protection de l'environnement, et en particulier les associations, ni le monde agricole, qui, lui, a une logique différente. Mais sur un territoire comme ça, où l'homme est très très très présent, la seule option c'est le compromis. Ça ne satisfait personne, mais ça permet quand même d'avancer dans le bon sens. C'est vrai que le niveau d'acteurs est vraiment très important. Sur ce territoire, il est fondamental. Et donc le curseur compromis, il bouge en fonction de la conscience des uns et des autres, de la pression faite par le Gouvernement, l'Europe à un moment donné, d'un souci météorologique qui nous arrive. Et donc voilà, ça se déplace comme ça au gré de l'ensemble des paramètres qui interviennent sur le jeu. » (Entretien PNRMP n°3, 2021)
52Ces propos peuvent être complétés par ceux d’une directrice de service du PNRMP, qui montre bien les conflits et les difficultés que ce rôle de médiateur et de conciliateur a pu entraîner, mais qui souligne également l’évolution des pratiques des PNR dans ce domaine où ils ont acquis, après plusieurs décennies d’existence, un véritable savoir-faire qui produit de plus en plus de résultats :
« Et on voit bien que les élus s'intéressent aussi davantage à ce que peut faire le Parc pour les aider dans leur projet quotidien, pour avoir plus de patrimoine, plus d'environnement. Ils sont à la recherche, on sent bien, de conseils par rapport à ça. Avant, on n'était pas toujours très bien accueillis. Le siège du Parc, il y a 20 ans, avait été saccagé par des agriculteurs. Il y a eu quand même des moments compliqués, très compliqués. Là ce n'est plus du tout le cas, on sent que c'est très apaisé. Donc c'est un message d'espoir que je vous livre. [...] On voit quand même que le monde agricole évolue, même si c'est un peu lent. Les élus aussi ont des visions plus enrichies, plus croisées. Et puis sur le territoire, et le Parc, c'est son rôle, on a essayé de faire de la médiation, de faire en sorte que les gens se parlent, s'écoutent, pour aller sur des voies convergentes. Même si on respecte évidemment que tout le monde n'ait pas le même avis, c'est normal, c'est un lieu d'expression. Mais l'idée c'est quand même de trouver le point de compromis qui permet d'avancer collectivement vers un même objectif. C'est notre mission en fait. On le fait régulièrement quand on réunit des commissions. On a mis en place des commissions thématiques. On emmène les gens sur le terrain, des élus, des experts, des habitants, des techniciens. On partage ensemble la connaissance du territoire, de ses enjeux, pour essayer d'aboutir sur une vision commune. Donc, c'est vraiment [...] un travail de long terme, cette nécessité de se parler, de mettre en face différentes personnes. Et pas que des sachants, pas que des experts. Et ça, c'est quelque chose qu'on essaie vraiment de développer là, et qu'on va renforcer dans les années qui viennent. C'est travailler davantage sur des modes de démocratie participative, hybrider un peu les savoirs, avec ce qu'on appelle la connaissance plus profane des habitants, pour ne pas cloisonner. Vraiment, c'est ça. Et le faire sur des échelles un peu microlocales, parce que le PNR reste assez grand avec plein d'enjeux et de milieux différents. [...] Donc là encore, c'est comment le Parc peut mettre autour de la table tout un tas d'acteurs, les sachants et les moins sachants, chacun a son savoir, pour faire émerger, co-construire des scénarios collectifs. » (Entretien PNRMP n°4, 2021)
53Elle complète ensuite son analyse en réponse à une question sur les relations entretenues avec les autres acteurs du territoire.
- 11 Directions régionales de l'environnement, de l'aménagement et du logement.
- 12 Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural.
« Ça c'est vraiment pour moi le cœur de notre métier. Le Parc naturel régional, c'est vraiment une structure publique de médiation, d'échange. Alors nous, on a la spécificité d'être en plus sur trois départements, deux régions, huit communautés de communes, 89 communes classées et 92 communes adhérentes. Il y a énormément de syndicats de marais, on a trois chambres d'agriculture, deux DREAL11, donc des services de l'État, deux conservateurs des espaces naturels, un Parc naturel marin. Ça se compte en centaines, les acteurs institutionnels. En plus, après bien sûr le monde associatif, notre conseil scientifique, les habitants, les CIVAM12, les organismes socioprofessionnels, syndicats de la batellerie. En fait, nos quotidiens, c'est de parler, d'échanger, de mettre autour de la table toutes ces structures et de faire en sorte que les politiques publiques convergent avec tous ces gens-là. Donc c'est notre ADN en fait. Je ne les ai peut-être pas toutes listées, mais c'est assez phénoménal. Voilà donc le but aussi du Parc, c'est d'essayer le plus possible de mettre tout le monde autour de la table. Alors c'est à l'occasion de nos assemblées générales, toutes les collectivités membres sont présentes. C'est à l'occasion de nos commissions, des commissions thématiques. À l'occasion de sujets, par exemple Natura 2000, Ramsar, le Grand site de France, le climat. Mais c'est tous les jours en fait qu'on fait ça. Qu'on essaie encore d'enrichir d'ailleurs. C'est ce que je disais tout à l'heure avec la question de l'hybridation de la démocratie participative. Mais de renforcer encore plus ces porosités entre les différentes strates, État, régions, départements, communautés de communes, communes, habitants. De la plus grande à la plus petite échelle et surtout pas en silo, c'est-à-dire avec toutes les thématiques croisées. Alors, c'est pas toujours simple, on peut avoir des acteurs avec lesquels on travaille de manière plus fluide, plus naturelle. D'autres où il faut aller les chercher parce qu'ils sont plus réticents, ou parce qu'ils ont pas des habitudes de travail comme les nôtres, ou parce qu'on les embête. Mais bon, on persévère [...]. Il y a encore des tensions sur des sujets qui peuvent s'exercer [...]. Nous on essaie toujours d'être dans l'apaisement, de donner des espaces de dialogue, encore une fois, et de compréhension mutuelle. On est vraiment dans un rôle de médiation. En tout cas nous, au Parc, on est là pour faire émerger les convergences plutôt que les divergences. » (Entretien PNRMP n°4, 2021)
54L’importance de ce rôle spécifique des PNR pour favoriser la concertation a été soulignée dans plusieurs autres entretiens, comme dans ce verbatim d’un directeur technique du PNRMP :
« On est aujourd'hui sur une pente positive. Et donc on regagne des habitats à l'échelle de l'ensemble du territoire, petit à petit, saisissant là aussi toutes les opportunités, puisqu'on est quand même que sur des propriétés privées. Il faut imaginer que l'on ne maîtrise rien. C'est aussi toute la difficulté, on n'a pas d'argent, on n'a pas trop de moyens techniques et en plus on nous demande d'intervenir sur des milieux sur lesquels on a aucune raison d'intervenir, puisqu'on est sur des propriétés privées. Il s'agit de créer une dynamique globale qui emmène les acteurs du territoire, qui emmène les agriculteurs, principalement parce qu'on est sur un territoire exclusivement agricole, pour essayer d'améliorer les choses au fur et à mesure. » (Entretien PNRMP n°3, 2021)
55Du côté du PNRLG également, nos entretiens ont souligné les avancées majeures permises par cette approche, comme le montre ce verbatim d’un animateur nature du PNRLG :
« Mais s’il y a une personne qui est là, qui essaye de dépatouiller tout ça et [...] ce qui avait déjà été entamé et ce qui marchait plutôt bien, de mettre les gens autour de la table, et puis commencer déjà rien que de se voir, de discuter, c'est déjà énorme. Ce qui se fait pas du tout quoi. Déjà [...] s'il y a une personne qui arrive à mettre, regrouper toutes les personnes, les mettre autour de la table, regarder ce que chacun fait, et qu'est-ce qu'on peut essayer de tirer pour faire des actions communes. Ouh ! (rires) Miracle ! C'est énorme ! C'est énorme. » (Entretien PNRLG n°5, 2021)
56Ces analyses nous permettent de souligner le rôle clé des agents des PNR en tant qu’agents du changement. Ils prennent des initiatives pour faire bouger les lignes, changer les mentalités et les pratiques. Ils sont des catalyseurs de l’évolution des politiques environnementales sur leur territoire. Une chargée de mission du PNRLG partage l’enthousiasme de l’enquêté précédent :
« Mais là j'ai l'impression que [...] quand on réussit quelque chose c'est... on est sacrément fiers quoi, car ce n'est pas rien de devoir faire bouger les montagnes politiques et les consciences c'est... c'est difficile. » (Entretien PNRLG n°4, 2021).
57Ayant auparavant travaillé pour le milieu associatif, cette chargée de mission a même souligné le rôle décisif que peuvent jouer les PNR par comparaison :
« Même si je suis plus dans ces milieux associatifs qui, des fois, peuvent paraître un peu plus libres, je pense que c'est même plus important ce qu'on fait dans les Parcs, le travail de fourmi qui se voit moins, mais le travail au plus près des élus, c'est eux qui ont le pouvoir, on travaille avec les partenaires, c'est eux qui ont l'argent. C'est les deux verrous qui ... s’ils sautent, on arrive à faire des choses quoi. » (Entretien PNRLG n°4, 2021)
58Les acteurs partenaires reconnaissent eux aussi l’importance et la réussite de cette mission clé de médiation et de concertation des PNR, comme le montre ce verbatim d’un représentant du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest :
« Les relations entre le syndicalisme et le Parc dépendent aussi des hommes et des femmes qui composent et le Parc et le Syndicat, c'est-à-dire que si vous avez des personnes, d'un côté comme de l'autre j'insiste bien là-dessus, qui ont envie de travailler ensemble, et qui ont l'intelligence de se mettre autour d'une table pour bosser ensemble ben ça se passe plutôt bien et c'est le cas aujourd'hui, comme c'était déjà le cas depuis quelques années, avec l'ancien président, avec l'ancien directeur, aujourd'hui avec le nouveau président et la nouvelle directrice ça se passe très bien et on va continuer sur cette dynamique-là. » (Entretien PNRLG n°8, 2021)
59Ce sont ainsi parfois davantage les relations interpersonnelles que les relations entre les structures qui permettent le succès des actions de concertation, les relations entre les institutions pouvant évoluer au cours du temps en fonction des individus qui les composent. Le travail mené conjointement sur le temps long permet peu à peu le développement de relations de confiance entre les acteurs, ici entre les agents du PNR et les forestiers. À force de travailler ensemble sur divers projets, ils apprennent à se connaître et à se comprendre, développent une interconnaissance. Il faut cependant préciser que les démarches de concertation et de médiation sont parfois, si ce n’est souvent, confrontées à des difficultés et n’aboutissent donc pas toujours à des situations aussi positives.
60Nous pouvons constater qu’il n’est pas toujours si simple en effet de réunir les acteurs pour se fixer des objectifs communs, comme l’ont montré certains de nos extraits d’entretiens cités précédemment évoquant les conflits d’acteurs qui ont pu émerger. Et ça ne marche pas toujours, comme nous l’avons montré dans l’analyse que nous avons réalisée sur la base de nos entretiens au sujet de l’exemple d’un programme collectif de gestion pour le delta de la Leyre qui a été animé par le PNRLG durant les années 2010, mais qui a rencontré de multiples difficultés liées à des tensions et conflits importants (Bouju et Voisin, 2022). Il s’agissait de valoriser le label Ramsar obtenu par le delta en 2011 en proposant la mise en œuvre d’une gestion collective de cette zone humide d’importance internationale qui devait unir les nombreux acteurs publics et privés intervenant sur le site.
61Toutefois, il faut rappeler que la concertation est dépendante d’une bonne compréhension entre les divers acteurs impliqués et de la définition d’un langage partagé pour établir une vision commune. Elle ne se décrète pas, elle se construit. En cela, la qualité des échanges dépend beaucoup des relations interpersonnelles, qui ont pu être impactées dans ce cas, tant par les réformes territoriales et institutionnelles successives qui ont entraîné un changement des interlocuteurs, que par des conceptions divergentes des objectifs de ce programme collectif de gestion. Par conséquent, malgré la mise en place de nombreux dispositifs pour construire la concertation, celle-ci s’est finalement resserrée sur les seuls acteurs publics et a abouti à un programme d’actions bien en deçà des ambitions initiales. Celui-ci n’a d’ailleurs pas pu être mis en œuvre finalement en raison du non-renouvellement du contrat du chargé de mission du PNR qui portait ce programme collectif de gestion. En effet, la mise en œuvre d’un projet dans une institution aux effectifs restreints comme un Parc est étroitement liée à ses ressources humaines et à la présence d’un personnel pouvant le porter et le concrétiser. Après l’échec de plusieurs tentatives de recrutement d’un nouveau chargé de mission, le programme a finalement été abandonné, démontrant la dépendance des actions menées aux agents qui composent l’équipe technique. Cela montre aussi combien il est difficile de trouver des personnes prêtes à s’engager sur ce type de poste très exposé en raison de multiples enjeux et conflits sur un territoire très convoité. La troisième tentative de recrutement avait enfin abouti à sélectionner une personne qui devait effectuer sa prise de poste, mais qui n’est jamais venue.
62Il faut préciser que la confiance et le temps long, dont nous avons souligné l’importance pour faire aboutir les projets portés par les PNR, sont mis à mal plus globalement par la rotation importante des chargés de mission qui conduisent les programmes, les emplois étant le plus souvent de nature précaire. La concertation peut parfois aussi être mise à mal par les relations entre les techniciens et les équipes politiques, comme l’indique une chargée de mission du PNRLG au sujet du même projet :
- 13 À travers la notion de « porter à connaissance » l’enquêtée fait référence aux données portées à la (...)
« La gestion concertée, globalement, elle engendre du conflit, donc, voilà, la gestion concertée du delta c'est conflictuel, dès qu'on met plusieurs acteurs avec plusieurs intérêts autour de la table, ça devient vite quand même conflictuel. Je pense que la multiplication de nos porter à connaissance13 et avis va entraîner du conflit, auprès des élus notamment, puisqu'on vient de renforcer ce côté-là, dans notre équipe donc je pense que ça va oui ça va générer du conflit. » (Entretien PNRLG n°9, 2021)
63C’est donc tout un écosystème de personnes qu’il s’agit de rassembler autour d’un projet commun pour mener à bien ces politiques environnementales. Les tensions avec les élus locaux sont d’ailleurs également liées au différentiel entre le temps politique, lié à la succession des mandats, et le temps de la gestion de la nature, qui s’inscrit nécessairement sur le temps long.
64La gestion des conflits apparaît dès lors aussi comme une des missions majeures des PNR, comme l’évoque un directeur de service du PNRMP au sujet du sujet extrêmement sensible des réserves de substitution :
- 14 Établissement public du Marais poitevin.
« Donc nous, on est autour de la table, comme tous les autres partenaires, pour essayer d'avancer, trouver des solutions, de faire des propositions, comme instance de dialogue. Mais pour le coup, on n'a pas la compétence directe sur ce sujet des réserves de substitution. C'est l’EPMP14 et l'État. Mais dans d'autres situations qui peuvent être conflictuelles, ce qu'on fait, c'est qu'on réunit les gens, quoi. On crée des espaces de dialogue. On essaie [...] de mieux comprendre [...]. Si conflit il y a, pourquoi ? Comment on peut avancer ? Chacun peut faire un pas. Et quelles propositions alternatives on peut trouver ? » (Entretien PNRMP n°3, 2021)
65Malgré les difficultés que nous venons de souligner, il faut préciser cependant que les agents des PNR constatent généralement une évolution positive dans leurs relations avec les autres acteurs. On peut citer également le cas, évoqué par un chargé d’étude du PNRLG, de l’évolution des relations avec le Syndicat des sylviculteurs :
« C'est nouveau. Il y a tout à construire. Avant c'était une relation plutôt de conflits, maintenant c'est co-construction, enfin on espère que ça aille vers ça. Mais voilà, après ils ont des attentes justement sur le côté animation, accompagnement local sur des questions de la biodiversité, oui sensibilisation à la biodiversité, mais aussi je pense que [...] en fait on est le médiateur entre les différents acteurs sur le territoire, ce qui est le rôle d'un Parc [...]. Pour moi c'est ça un Parc [...] à la base c'était pas ça, c'était pas l'objectif, mais ça l'est devenu, par la force des choses, c'est devenu le médiateur sur son territoire sur toutes les questions. » (Entretien PNRLG n°7, 2021)
66Cette évolution positive concernant les relations entre ces deux acteurs a été confirmée par nos entretiens avec des représentants du Syndicat des sylviculteurs du Sud-Ouest. L’efficacité de l’action des PNR réside donc aussi dans leur capacité à construire un réseau, à mettre en lien les acteurs du territoire au service de projets servant l’intérêt général.
67Comme nous allons le montrer, les agents des PNR sont aussi un vecteur pour le développement des réflexions sur la gestion de la nature, notamment par l’expérimentation, comme l’illustre l’évolution des modes de gestion entre interventionnisme et laisser-faire.
68Cette question relative à l’évolution des modes de gestion est apparue comme un enjeu important qui est ressorti de nos entretiens et nous avons souhaité approfondir l’analyse de ce changement de paradigme dans les préconisations en matière de gestion des milieux, dont les agents des PNR sont devenus les porte-paroles.
- 15 Manac’h, E. Génon, M. et Husky, S. (2024, 24 octobre). Baptiste Morizot et Suzanne Husky : « Le cas (...)
69Alors que beaucoup d’acteurs sont encore prisonniers d’un imaginaire dualiste entre interventionnisme et laisser faire, les agents des PNR explorent une position plus équilibrée où les deux s’entre-nourrissent. Il est en effet important de préciser que l’interventionnisme et le laisser-faire ne constituent pas deux modalités de gestion de la nature incompatibles, les deux conceptions pouvant se mêler. Il s'agit de trouver un équilibre entre d'un côté, une artificialisation liée aux interventions trop récurrentes et, de l'autre, un laisser‑faire incapable de faire face aux bouleversements du monde15. Il s'agit ainsi de proposer une ligne de crête, par exemple en aidant les formes vivantes actives à se régénérer elles-mêmes. C’est ainsi que d’après nos échanges avec les agents des PNR, ceux-ci ont constaté une évolution dans les pratiques de gestion. En effet, d’après eux, le laisser-faire est de plus en plus accepté, là où l’interventionnisme pouvait auparavant prévaloir. Cette tendance générale observée dans la gestion des milieux est en effet de plus en plus présente dans les PNR et encouragée par ces derniers. L’accompagnement qu’ils fournissent aux gestionnaires du territoire vise à encourager cette évolution des manières de gérer la nature. Nous pouvons mettre en évidence cette évolution à la fois à travers l’analyse de nos entretiens et à travers la comparaison de documents de gestion à différentes dates.
70Nous avons tout d’abord cherché à mettre en évidence la façon dont les agents perçoivent cette évolution des modes de gestion à travers les discours recueillis dans les entretiens, qui ont permis de souligner de façon générale un recul des approches interventionnistes consistant à vouloir diriger l’évolution des milieux. Comme l’exprime clairement un responsable de pôle du PNRLG : « Pour les milieux naturels, on prône quand même plutôt la non-intervention, l'intervention minimum » (Entretien PNRLG n°10, 2021). Cette approche est bien soulignée par les agents des PNR qui interviennent sur les thématiques de gestion des milieux, comme ce chargé de mission Natura 2000 du PNRMP :
- 16 Le DOCOB, document d’objectifs, comprend un état des lieux écologique et socio-économique, les obje (...)
« Dans le DOCOB16 [...], l’interventionnisme n’est pas systématique. Et ça, je pense que ça fait une dizaine d’années que ça commence à prendre. Et on a des milieux qui le permettent [...] bon, on va se dire que l’on arrête de couper le bois sur 30, 40 années… On a toujours une pression énorme sur la terre agricole, les terrains, faire un verger, et cetera. Mais à un moment, il faut réserver de la place pour le naturel, et ça commence à prendre. La fiche « boisements humides » que l’on a rédigée, avant c’était vraiment interventionniste ; la version actuelle aborde une entrée « préserver les boisements humides en état. » (Entretien PNRMP n°2, 2021)
71Mais cela reste une question éminemment complexe qui nécessite une approche très pragmatique et nuancée, qui statue de façon très fine au cas par cas, comme le montrent deux extraits de la suite de l’entretien :
« Si on veut compenser la destruction des frênes [...] et si l’on veut que le Marais poitevin reste la zone boisée quasiment la plus importante de France, pour des questions de réchauffement climatique, de températures, d’espèces, de ressources en bois, et bien, on doit replanter. Moi ça me semble très bien d’être interventionnistes là-dessus. Et puis, on n’a pas le choix puisque l’on est sur des milieux artificiels, si l’on veut maintenir de l’eau en été, on est obligés d’avoir un ouvrage hydraulique. » (Entretien PNRMP n°2, 2021)
« Par exemple pour les roselières, on peut leur foutre la paix, mais ça marche sur les roselières qui sont dans des points bas… Nous, au PNR, on gère deux roselières sur des points hauts, et bien on a posé un ouvrage hydraulique pour garder de l’eau. On ne modifie l’ouvrage que 2 fois par an, mais ça reste une intervention. Si on ne le fait pas, la roselière sera asséchée. Il y a une nuance, on incorpore de l’évolution libre dans un milieu modifié. » (Entretien PNRMP n°2, 2021)
72Les entretiens avec les agents qui accompagnent la gestion de l’environnement dans les PNR révèlent ainsi que le laisser-faire est peu à peu accepté, et de plus en plus. Toutefois, les agents des PNR ne constituent pas un tout homogène, tous n’ayant pas les mêmes approches et conceptions. On constate par exemple qu’accepter davantage de laisser-faire est plus facile pour les agents plus jeunes et qui ont suivi des études longues intégrant de nouvelles approches en matière d'écologie, tandis que pour des agents formés à l’ancienne école, cela leur demande parfois des remises en cause et des évolutions importantes par rapport à leur formation initiale. Cela est lié en effet à l’émergence des réflexions prônant la non-intervention ou la libre évolution, particulièrement depuis les années 1990, sous l’influence notamment des écrits d’auteurs comme François Terrasson (1988), Jean-Claude Génot (2008) ou encore Gilles Clément (2004) (Barraud, 2021). Les PNR participent à ce mouvement de promotion d’une gestion alternative, promouvant un meilleur équilibre entre interventionnisme et laisser-faire (Barraud, 2021), comme le confirme également l’analyse de documents de gestion des milieux et de leur évolution que nous avons menée en complément.
73À partir des constats issus de nos entretiens, nous avons souhaité approfondir l’analyse pour voir dans quelle mesure cette évolution des modes de gestion décrite par les agents pouvait se traduire de façon tangible dans les documents de gestion. Nous avons donc cherché à comparer des documents de gestion portant sur un même milieu à des dates différentes pour mieux appréhender cette évolution.
74Nous nous sommes appuyés sur l’analyse de documents de gestion des cours d’eau rédigés par le PNRLG, avec l’exemple du réseau hydrographique de la Leyre (Dégrave, 2002, 2024), qui permet de mettre en évidence, d’une part, une prise en compte précoce de cette conception visant à favoriser davantage de laisser-faire et, d’autre part, un renforcement de cette tendance entre 2002 et 2024. Le cas de la gestion des embâcles qui peuvent obstruer le cours d’eau l’illustre notamment.
75En effet, dès 2002, le Programme pluriannuel de restauration et d’entretien des Leyres sur la période 2003-2013 indique ainsi que si la perturbation du régime hydraulique du fleuve peut entraîner un renforcement de l’érosion des berges, des morceaux de bois flotté peuvent procurer des habitats pour la faune aquatique :
« Selon les cas de figure (type de cours d’eau, problèmes posés, urgence), il faudra donc procéder à leur retrait ou plutôt les conserver. Mais il faudra toujours se poser la question de l’impact physique de l’enlèvement de cet embâcle ; en place, il joue un rôle de seuil ; si on l’enlève, quelles seront les évolutions morphodynamiques induites ? » (Dégrave, 2002, p. 47)
- 17 Passage en gras dans le document original.
76Le Parc préconisait donc déjà à cette époque une prise en compte au cas par cas des situations, en fonction de l’impact écologique positif ou négatif que les options d'interventionnisme ou de laisser-faire peuvent induire respectivement. Cette dimension est renforcée dans le programme pluriannuel de gestion des cours d’eau sur le bassin versant de la Leyre pour la période 2025-2034, qui a été élaboré en 202417 :
« En zones naturelles, les embâcles permettent de diversifier les écoulements, de recréer des habitats aquatiques et de favoriser les zones d’expansion de crues. Dans ces secteurs, les interventions sur les embâcles n’apparaissent pas pertinentes. » (Dégrave, 2024, p. 186)
77Pour autant, il ne s’agit pas de favoriser le laisser-faire partout, mais de cibler les opérations d’intervention sur les secteurs où cela s’avère vraiment nécessaire pour des raisons de sécurité :
« L’objectif est de favoriser le bon écoulement de l’eau en retirant les embâcles formés et ceux potentiellement créés, notamment en amont des ouvrages de franchissement (ponts) pour éviter le risque de surembâcles et en amont des zones urbanisées. » (Dégrave, 2024, p. 186)
78Une approche fine et territorialisée des modes de gestion est donc privilégiée dans ces territoires. Le poste de technicien rivière du Parc a été créé au début des années 2000. Après 25 ans d’expérience, la connaissance de la vallée de la Leyre par le PNR s’est affinée. Il peut donc préconiser des actions de gestion de plus en plus adaptées aux spécificités des différents segments du cours d’eau et identifier les zones aux plus forts enjeux. L’acceptabilité des mesures proposées est également favorisée par l’animation par le Parc depuis les années 2000 d’un réseau des prestataires et usagers de la Leyre, permettant de réunir les acteurs de la vallée, de les sensibiliser et de leur expliquer les démarches portées. Le Parc favorise ainsi l’acculturation de ses partenaires à ces évolutions des modes de gestion. Ainsi, même si ces réflexions étaient précoces au sein du PNR, la tendance au renforcement des réflexions sur le laisser-faire et à la limitation des interventions peut effectivement être constatée en l’espace de deux décennies. Il en va de même pour la gestion de la ripisylve.
79En ce qui concerne la gestion de la ripisylve, le programme 2003-2013 prévoyait majoritairement des interventions pour favoriser la diversité des boisements, restaurer la qualité écologique des berges ou préserver l’ombrage sur le cours d’eau (Dégrave, 2002, p. 49). La non-intervention était promue uniquement lorsqu’il s’agissait de freiner l’écoulement des eaux pour permettre l’inondation du lit majeur de manière régulière. Le programme 2025-2034 va plus loin, à travers notamment une action de promotion de la « régénération naturellement assistée », qui s’appuie sur le développement spontané des essences et une intervention humaine limitée à un entretien ponctuel et mesuré (Dégrave, 2024, p. 186). Bien qu’il ne s’agisse pas totalement de libre évolution, des principes de la sylviculture alternative et de l’agroforesterie sont ainsi intégrés dans les programmes d’actions pour favoriser davantage de laisser-faire. Ils témoignent de l’évolution vers des « solutions fondées sur la nature », basées sur l’observation du fonctionnement naturel des écosystèmes et où l’intervention humaine se limite à un accompagnement de ce fonctionnement naturel.
80Cependant, dans certains domaines, l’interventionnisme reste privilégié, comme dans la gestion des espèces exotiques envahissantes, qui concerne aussi bien le PNRLG que le PNRMP (Figure 6).
Figure 6. Suivi floristique dans le cadre de la gestion d'une espèce exotique envahissante, la Jussie, à Lairoux, PNR du Marais poitevin, 2024
81La prolifération de la Jussie sur les berges de la Leyre, qui occupe l’espace au détriment des essences allochtones, conduit à des préconisations d’élimination par arrachement manuel dans le programme de 2002 (Dégrave, 2002, p. 52). Le programme de 2024 s’inscrit dans la continuité, mais en diversifiant les techniques de lutte, en complétant l’arrachage manuel avec un arrachage mécanique, en donnant des prescriptions complémentaires sur l’exportation des plans arrachés ou en mettant en avant la lutte indirecte contre cette espèce que permettent d’autres actions gestionnaires comme la restauration de la ripisylve (Dégrave, 2024, pp. 143-144). L’expérience de la lutte contre les espèces exotiques envahissantes se traduit donc ici, à l’inverse de l’exemple précédent, plutôt par un renforcement de l’interventionnisme.
82L’arbitrage entre laisser-faire et interventionnisme est donc le fruit de réflexions anciennes au sein des PNR, suivant non pas une logique binaire, mais un gradient fin entre ces deux pôles. Il ne relève pas d’une approche idéologique, mais d’une approche au cas par cas, adaptée au thème de gestion considéré, à l’espace objet de l’action gestionnaire et aux spécificités territoriales du milieu géré. Il est finalement le fruit des réflexions et de l’expérience des agents qui mettent en œuvre ces démarches, et peut donc évoluer dans un sens ou dans un autre au gré des recherches scientifiques, mais aussi des expérimentations réalisées et de leurs résultats. Il faut parfois tenir compte également de l’acceptabilité de certaines mesures. Par exemple, des préconisations sont faites dans les parties les plus hautes des bassins versants, où il est question aujourd’hui de renaturation, là où des interventions étaient faites auparavant sur les fossés. Mais l’application de ces préconisations peut entraîner des difficultés et susciter des débats.
83Cet exemple illustre la manière dont s’intègre la connaissance scientifique et gestionnaire dans ces institutions. Si les services de l’État peuvent émettre des préconisations favorisant des évolutions dans les pratiques gestionnaires, c’est surtout à travers la pratique du terrain que ces différentes approches sont appropriées. Les agents des PNR nourrissent des échanges constants avec les propriétaires, les gestionnaires et les usagers des milieux et co-construisent ainsi leurs programmes d’actions avec les différents acteurs concernés. Ils partagent leurs expériences à travers le réseau des PNR structuré autour de leur Fédération et s’appuient sur leur conseil scientifique composé de chercheurs de toutes disciplines. Enfin, leurs démarches sont le fruit d’un dialogue permanent entre l’équipe technique et les élus du territoire, qui arbitrent les orientations des programmes en fonction de leurs sensibilités et de leurs approches, elles-mêmes nourries de l'expérience et des apports des techniciens.
84Face aux critiques adressées aux PNR que nous avons évoquées dans l'introduction, notre analyse a permis de montrer finalement que l’essentiel se jouait ailleurs que ce sur quoi portent les critiques, en particulier dans les liens que tissent les agents des Parcs avec leur territoire et les acteurs très diversifiés qui le composent.
85La politique contractuelle des PNR basée sur l’idée de « convaincre plutôt que contraindre » suscite des débats depuis leur création (Jégouzo, 1997), mais perdure malgré les critiques. Mettant au cœur de leur action le partenariat, l’échange et la concertation plutôt que l’application de la norme, leur politique repose avant tout sur des relations humaines. L’importance des relations interpersonnelles stimule le jeu d’acteurs qui se construit sur ces territoires et renforce l’interdépendance entre les personnes dans la mise en œuvre de l’action publique. L’étude des PNR doit ainsi prendre en compte autant la dimension humaine que la dimension institutionnelle et juridique, bien que cette dernière soit fondamentale puisqu’elle pose le cadre de l’action. C’est pour cela que cet article s’est attaché au parcours des individus qui travaillent au sein des Parcs ou en partenariat avec eux, mais aussi et surtout à leur discours. Le succès des PNR tient ainsi fortement à l’engagement de leurs agents, des personnes passionnées initiatrices de nombreuses expériences innovantes, définies par des postures spécifiques vis-à-vis de leur métier et du territoire sur lequel elles l’exercent.
86Le recueil des savoirs, pratiques et ressentis concernant les modes de gestion de la nature dans les PNR a toutefois révélé le contexte de forte instabilité dans lequel ces agents conduisent leurs missions. Les fondements théoriques de la gestion de la nature sont questionnés, en interrogeant notamment la pertinence d’une intervention humaine systématique sur les milieux, bien que les changements globaux liés aux dérèglements climatiques et à la crise de la biodiversité rendent impérative l’accélération des actions de préservation.
87Enfin, les réformes territoriales et institutionnelles successives nuisent à la nécessaire continuité et aux actions de long terme que suppose une démarche de protection, comme les agents l’ont fréquemment mentionné dans nos entretiens. Ils ont mis en évidence les nombreux inconvénients que leur pose cette réforme, comme nous l’avons également analysé de façon plus détaillée au sujet du programme collectif de gestion du Delta de la Leyre (Bouju et Voisin, 2022). Cette instabilité peut aussi être interne au Parc lui-même. En effet, le renouvellement des agents et la rotation importante que nous avons soulignés induisent à chaque fois une perte de savoir, d’expérience et d’expertise et une perte de confiance. Malgré ces recompositions, il est important de mettre en lumière le fait que les territoires des PNR se distinguent des territoires qui ne sont pas recouverts par ce type de périmètre, justement en raison de la présence de ce personnel, qui constitue ainsi une ressource en ingénierie pour accompagner les acteurs de ces territoires dans la prise en compte de l’environnement dans leurs activités. Ce rôle n’est toutefois pas toujours facile à tenir, notamment auprès des élus, ainsi que l’indique une chargée de mission du PNRLG lorsqu’il lui est demandé si leur conscience environnementale progresse :
« Non non non, malheureusement non. Non, l'environnement est vraiment décrit comme une contrainte. Mais du coup, je vois le bienfait d'un Parc parce que je me dis quand il n'y a pas de Parc, qu'est-ce que ça doit être (rires). Voilà, donc avoir des politiques comme ça, avec des équipes engagées parce qu'on est des fonctionnaires, mais pas classiques [...], un engagement profond et je pense que c'est vraiment bénéfique au territoire parce que sans ça, il y a peu d'autres politiques qui prennent en compte la biodiversité, voilà, pour l'intégrer au territoire [...]. Alors au niveau national, c'est bien d'avoir des politiques nationales, mais concrètement aujourd'hui, c'est les élus locaux qui ont le pouvoir d'urbaniser ou pas tel ou tel endroit, et c'est là où tout se joue, et donc voilà nous on est présents sur ces documents de planification et d'urbanisation, mais quand il n'y a pas de Parc et on le voit, nous, il y a très peu d'acteurs publics autour de la table, beaucoup se sont désengagés de ce travail-là donc il n'y a pas d'associations, il y a l’État un petit peu, mais qui ne porte pas tout non plus donc voilà je pense que les politiques locales comme ça de préservation c'est important, pour prendre en compte ces aspects-là. » (Entretien PNRLG n°9, 2021)
88La présence d’un PNR est donc considérée comme une réelle plus-value par cette chargée de mission, grâce à son action au plus près du territoire et des décideurs locaux, à sa capacité à fédérer les acteurs autour de thèmes considérés comme délaissés par l’action publique, mais aussi et surtout grâce aux agents qui animent le territoire et accompagnent ses acteurs, contribuant ainsi à faire progresser la prise en compte des enjeux environnementaux par les acteurs locaux.
89La formule souple qui définit les PNR, du fait de la nature contractuelle de leur politique, et leurs actions favorisent ainsi cette adaptabilité qui leur permet de recomposer leurs savoirs et leurs savoir-faire dans un contexte de changements constants et globaux. Mais les territoires des PNR jouent aussi un rôle de démonstrateurs pour d’autres territoires non couverts par l’outil PNR et pour d’autres gestionnaires d’espaces protégés.
90Comme nous l’avons souligné, il faut rappeler que leurs spécificités reposent sur l’articulation entre une équipe technique et une équipe politique. En effet, si cet article s’est intéressé à la place centrale qu’occupent les agents des différents services de l’institution, un Parc est avant tout une collectivité et donc une institution politique… Une autre histoire de femmes et d’hommes qui pourrait faire l’objet de recherches ultérieures.
91Ainsi, les PNR se révèlent être de véritables laboratoires d’innovation territoriale, où l’engagement et l’expertise de leurs équipes techniques jouent un rôle central dans leur capacité à s’adapter aux défis environnementaux et institutionnels. Les agents se retrouvent en position charnière sur leur territoire, entre État, élus et autres partenaires de différentes natures à différentes échelles. Leurs actions, fondées sur des relations humaines et une ingénierie de projet ancrée dans le territoire, permettent de transformer les contraintes en opportunités d’expérimentation et de coopération, malgré un contexte marqué par l’instabilité et l’urgence.