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Introduction

« Mais où en est le N du PNR ? » Trajectoires, gestions et médiations des formes de natures dans les Parcs naturels régionaux en France
Régis Barraud, Claire Portal, Sylvain Guyot, Laine Chanteloup et François Pouthier

Texte intégral

La recherche présentée a été soutenue par la Région Nouvelle-Aquitaine et avec l’appui des Universités de Poitiers (UR MIMMOC), Limoges (UMR Géolab 6042), Bordeaux-Montaigne (UMR Passages 5319) et Pau (UMR Passages 5319 au début du programme NaNA). Les recherches ont également été co-produites dans un cadre pédagogique avec les étudiants de master de géographie de ces établissements (stages, projets tuteurés). Nous tenons également à remercier chaleureusement les cinq parcs naturels régionaux néo-aquitains et les interlocuteurs des trois parcs en projet qui ont grandement contribué au développement de nos recherches et des activités pédagogiques associées.

  • 1 Le décret n° 67-158 du 1er mars 1967 instituant des Parcs naturels régionaux est disponible au lien (...)

1Les Parcs naturels régionaux (PNR) constituent un dispositif de protection français, dont l’originalité dépasse ce cadre national. Le décret de création des Parcs naturels régionaux a été promulgué le 1er mars 1967 par le Général de Gaulle. L’article 1er précise : « Le territoire de tout ou partie d’une ou plusieurs communes peut être classé en "parc naturel régional" lorsqu’il présente un intérêt particulier, par la qualité de son patrimoine naturel et culturel, pour la détente, le repos des hommes et le tourisme, et qu’il importe de le protéger et de l’organiser »1. Ainsi présentés, les critères d’éligibilité à l’attribution du label semblent entretenir un lien relativement ténu et distant avec les enjeux de conservation de la nature à proprement parler. Le dispositif PNR intègre le cadre d’action publique de l’État aménageur qui s’épanouit alors dans le contexte des trente glorieuses.

  • 2 Les actes du colloque de Lurs ainsi que d’autres publications à portée réflexive sur l’évolution du (...)

2Dès sa phase de gestation au début des années 1960, le dispositif PNR tisse des relations ambigües avec l’idée de nature et les modalités de sa protection. Ce numéro hors-série vise à éclairer ces ambigüités en reconstituant la trajectoire de la relation PNR-nature. Pour cela, plusieurs documents clés sont mobilisés.  Les actes du colloque fondateur de Lurs (1966)2 constituent évidemment un jalon essentiel de la genèse de l’histoire des parcs, suivis d’autres manifestations et conférences (le congrès des PNR tous les deux ans depuis 2014, par exemple) ; les chartes constitutives de chaque PNR sont, elles aussi, des indicateurs efficaces de l’évolution de cette relation parc-nature. De même, l’ouvrage de Nacima Baron et Romain Lajarge (2015) est une synthèse de référence essentielle pour appréhender le contexte de création des Parcs naturels régionaux et leur territorialisation progressive. Enfin, les publications à portée réflexive de la fédération des PNR, éditées aux dates anniversaires du dispositif (1997, 2007, 2017), favorisent la compréhension de l’évolution des modalités d’intégration de la nature dans ses territoires d’expérimentation. Trois grands points émergent de ces travaux :

  • 3 Olivier Guichard est un personnage politique (gaulliste) clé de la politique d’aménagement du terri (...)

3Premièrement, les PNR ont été conçus pour offrir « un contre-point » au dispositif des Parcs nationaux. En effet, quelques années après leur mise en route relativement conflictuelle, un premier bilan de la mise en œuvre de la Loi relative à la création des Parcs nationaux invitait à la création d’un outil plus souple, moins contraignant et qui serait plus adapté aux caractéristiques territoriales françaises (pour une approche synthétique des deux dispositifs, voir Laslaz, 2022). Deuxièmement, les PNR, pensés comme des « infrastructures naturelles en réseau » avaient pour fonction la maîtrise des déséquilibres territoriaux (Baron et Lajarge, 2015). « Ces jardins des hommes » pour reprendre l’expression d’Olivier Guichard,3 devaient constituer des « poumons verts pour l’équilibre des métropoles » tout en contribuant aux enjeux de développement des régions défavorisées et/ou en reconversion (Baron et Lajarge, 2015). Troisièmement, le déploiement des PNR avait pour but d’assurer une protection contre les effets potentiellement délétères des nouveaux flux touristiques et des proximités urbaines. Ainsi, depuis cette période inaugurale, la qualité patrimoniale de ces espaces articule nature et culture en mettant en avant la valeur des paysages agro-sylvo-pastoraux. Autrement dit, selon une perspective patrimoniale, les PNR sont censés maintenir une interdépendance vertueuse entre nature et culture, entre l’urbanité et la ruralité ou encore entre le passé, le présent et le futur. Cette doctrine aménagiste prend sens dans une perspective fonctionnaliste de l’organisation des territoires. De plus, elle renouvelle une forme d’instrumentalisation hygiéniste de l’idée de nature qui apparaît tout à la fois comme support de ressources et compensation existentielle à la généralisation des modes de vie de plus en plus urbains.

4Il est souvent rapporté que les naturparks allemands, créés à partir du milieu des années 1950, ont servi de modèle au PNR français suite aux voyages d’études réalisés afin de préparer l’écriture du décret. Le monde associatif de la protection de la nature a toutefois également poussé ses propres modèles tels que celui des parcs provinciaux du Québec. Ces derniers avaient retenu l’attention de Michel Hervé Julien, alors président de la Société pour l’étude et la protection de la nature en Bretagne.

  • 4 Paysage terrestre ou marin protégé, incluant aussi la zone d’adhésion des parcs nationaux, les Parc (...)
  • 5 Pour plus d'informations, consulter le site des Parcs naturels régionaux [en ligne] URL : https://w (...)

5La nature dans les PNR, depuis la création du dispositif et au moins jusqu’au début du 21e siècle, se caractérise donc par son intégration discrète, ambigüe et hésitante. Ce relatif effacement pourrait conduire à conclure hâtivement en classant sans nuance les PNR dans la catégorie des espaces protégés « de papier », « verts pâles » et par conséquent seulement très modérément efficaces dans la prise en charge des enjeux de conservation contemporains. Or, ces PNR, souvent associés à la catégorie V de l’IUCN4 et intégrant des espaces protégés relevant des catégories III (c'est-à-dire des réserves naturelles géologiques et sites classés et inscrits), IV (réserves naturelles nationales et régionales, réserves biologiques intégrales, sites du Conservatoire du littoral, arrêtés de protection de biotope) et VI (parcs naturels marins), sont devenus des dispositifs conventionnels centraux dans la stratégie de conservation de la nature à l’échelle nationale. Actuellement, les PNR englobent 40% des surfaces protégées selon le principe de protection forte à l’échelle hexagonale (hors cœurs de parcs nationaux)5.

6La Fédération nationale des Parcs naturels régionaux propose désormais sa propre définition synthétique de l’identité du dispositif : « Si l’on devait résumer les Parcs en deux lettres, ce serait DD, comme développement durable. Depuis 1967, les Parcs expérimentent le concept et inventent une autre vie, plus proche des hommes et de la nature »6. Cette expérimentation, qui s’étire donc désormais sur près de soixante ans, a le mérite de cultiver une approche relationnelle à la nature, aux paysages, et à l’espace vécu. L’acception large de l’idée de nature et son positionnement relatif dans la mise en œuvre des projets de parc sont toujours une spécificité forte de ce type d’espaces protégés. Néanmoins, la place de la protection de la nature stricto sensu est paradoxale dans la mesure où les discours et les orientations politiques ne l’ont pas, jusqu’au début des années 2000 au moins, consacrée en tant que priorité fondamentale. Pour autant, les enveloppes spatiales des PNR ont permis l’accueil de dispositifs réglementaires ou conventionnels très complémentaires dès le début de leur mise en place. Les acteurs de la protection de la nature ont eu une influence tout à fait déterminante en stimulant, par exemple, la création de réserves naturelles nationales. Sur ce plan, on peut citer, le rôle décisif de l’ingénieur agronome et naturaliste Michel Brosselin (1936-1980)7 dans la mise en place de la Réserve naturelle nationale de Saint-Denis-du-Payré, au sein du PNR du Marais poitevin.

7Pour certains observateurs, la recherche permanente d’équilibre entre des missions multiples fragiliserait l’efficacité des actions de conservation de la nature menées par les PNR. Cependant, une analyse approfondie conduit à nuancer ce diagnostic. Incontestablement, le dispositif PNR n’est pas le plus strict en matière de conservation de la nature. Pour autant, il assure un rôle essentiel et original dans le processus de construction sociale de la nature dans le contexte français. Les PNR sont fondamentalement traversés de tensions liées à la prise en charge de nombreux couples dialectiques tels que : protection / développement ; nature / culture ; urbain / rural ; habitants / visiteurs ; sauvage / domestique ; nature emblématique / nature ordinaire ; passéisme / modernisme, et cetera. Les chartes successives rendent comptent des arrangements nécessaires à leur intégration dans le projet de territoire. Ces arrangements révèlent tout à la fois les rapports de forces locaux et l’évolution de l’action publique aux niveaux d’échelles supérieurs. D’une certaine manière, les PNR sont un miroir de l’évolution du rapport à la nature.

8La mise à jour du cadre législatif via la Loi « Parcs » en 2006 puis la Loi « Reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages » (2016) ne modifie pas en profondeur l’interprétation de l’idée de nature telle qu’appréhendée jusque-là. Toutefois, si la matrice patrimoniale et relationnelle, qui oriente la labélisation et l’action des parcs via la mise en œuvre de leur charte semble relativement stable, on relève, depuis la fin des années 1990, une écologisation nette dans le champ d’intervention des PNR. Le renforcement du poids de l’expertise écologique trouve des relais à tous les niveaux institutionnels. Les directives et règlements européens participent de ce processus et ces textes sont relayées par les instances d’évaluation et d’expertise aux niveaux national et régional. Cela se traduit par une inflexion dans la conduite des politiques publiques de conservation de la nature dans le contexte caractérisé par le changement climatique et l’effondrement de la biodiversité. Toutefois, la prise en charge de la question de la nature est encore plurielle. Elle est historiquement fondée sur un travail d’acculturation des visiteurs et des habitants. Les PNR se sont imposés sur la durée comme un acteur central de la sensibilisation à la nature et l’éducation à l’environnement. Enfin, l’action en matière de conservation de la nature est conduite via la mise en œuvre d’autres dispositifs évoqués plus hauts, gérés en régie (animation d’un site Natura 2000 par exemple) ou bien par des partenaires (Réserve naturelle nationale).

  • 8 Pour plus d'informations, consulter le site du PNR du Marais poitevin [en ligne] URL : https://pnr. (...)

9Dans tous les cas, l’intégration des enjeux proprement écologiques à la stratégie des parcs demeure délicate politiquement. Il s’agit clairement d’un espace d’intervention périlleux. C’est dans ce domaine que la culture des équipes techniques des parcs se confronte aux réalités de terrain. Des discordances sévères peuvent apparaître sur la manière de « faire avec » la nature, de la « restaurer » ou de la « protéger ». Le champ d’intervention de la conservation met en jeu deux fronts relationnels très hétérogènes entre le parc et le monde agricole d’une part et entre les équipes du parc et les élus d’autre part. Le cas récent de la controverse socio-environnementale des réserves de substitution (« bassines ») destinées à l’irrigation agricole est sur ce plan très emblématique. En particulier, la controverse telle qu’incarnée dans le Marais poitevin et son pourtour, illustre une confrontation entre des « visions du monde » comme le formule le Conseil scientifique du PNR (2024)8. Ici, la position du parc, dépendante d’engagements précédents avec l’État et de la trajectoire du rapport local à l’eau agricole, n’est pas véritablement alignée avec la mobilisation environnementale. Les efforts d’inclusion et de développement de pratiques participatives sont fragilisés par les attentes inassouvies des acteurs de l’environnementalisme. Le dispositif peine à répondre de manière convaincante à la mobilisation environnementale. La nature, en tant qu’objet politique, révèle les rapports de forces existants et hérités à tous les niveaux d’échelle. Le PNR valorise alors une posture dégagée, soulagée du poids des idéologies pour mieux assumer la figure du médiateur. Celle-ci s’apparente de fait, le plus souvent, à une autre figure : celle de l’équilibriste !

10Par ailleurs, une proportion non négligeable de l’intervention des parcs dans le champ de la conservation est caractérisée par la logique de ciblage thématique et la temporalité courte des appels à projet européens (LIFE). Ces financements participent à la spécialisation des PNR dans le registre de la restauration écologique. Ils permettent de propulser les PNR dans des réseaux de dimension européenne et concourent à l’augmentation des compétences techniques ou bien encore à l’amélioration de la visibilité des actions menées. En revanche, ce financement par projet sous-tend une forme de précarité structurelle des parcs. Les structures intercommunales qui les portent doivent en permanence rechercher des financements pour sécuriser leurs actions et leurs moyens humains. Ces financements sur projet peuvent être des leviers décisifs dans le développement d’une stratégie écologique, mais ils impriment aussi parfois une logique d’opportunité : les focus thématiques se succèdent sans continuité (la Moule perlière, le Vison d’Europe, et cetera).

11La prise en compte des enjeux de conservation de la nature, définis à des niveaux d’échelle supérieurs, s’intensifie encore depuis l’adoption de la dernière stratégie nationale biodiversité couvrant la période 2022-2030. L’ambition de son volet opérationnel (Stratégie nationale des aires protégées 2030 - SNAP) en matière de « protection forte » vise la traduction des objectifs fixés par le règlement européen sur la restauration de la nature adopté en 2024. Ce renforcement multi-échelle des objectifs en matière de conservation de la nature se répercute sur les PNR dans le cade de la déclinaison régionale de la SNAP engagée depuis 2025. Incontestablement, cette écologisation est intégrée aux stratégies et actions des PNR, mais ces acteurs conditionnent cette inflexion à une perspective de cohabitation humaniste élargie, comme l’atteste le Manifeste publié à l’occasion des 50 ans du dispositif :

« Convaincus que les relations des humains entre eux et à la Nature sont aujourd’hui essentielles pour définir l’humanisme du XXIe siècle, ils portent l’ambition de lui donner sens pour continuer à bien vivre ensemble sur chaque parcelle de notre planète Terre. » (Fédération des Parcs naturels régionaux de France, 2017, §13) 

12La régionalisation des PNR se poursuit donc désormais selon des ambitions écologiques nettement relevées. Malgré ces évolutions, la dynamique de création des PNR reste forte. On compte désormais 59 PNR labélisés et une dizaine sont actuellement en projet. Notons que 46 % des labélisations ont été attribuées depuis 1997. Bien sûr, certains PNR sont fragilisés et des projets de parcs sont confrontés à l’échec. Pour expliquer cela, Marine Préault et Samuel Depraz (2024) ont mis en avant différents facteurs : la lourdeur de la procédure administrative, le manque de cohérence et/ou « d’alignement politique multi-niveaux » dans le portage du projet ou encore – et cela renvoie directement à une vulnérabilité évoquée plus haut – la défiance vis-à-vis d’un sentiment d’écologisation des territoires ruraux (sentiment qui fait l’objet d’une instrumentalisation politicienne).

13C’est dans ce contexte qu’ont été menées les études présentées dans ce numéro hors-série. Il valorise une partie des recherches menées entre 2019 et 2024 dans le cadre du projet « NaNA - La nature en Nouvelle-Aquitaine, entre innovations gestionnaires et valorisation culturelle : le cas des Parcs naturels régionaux », financé par la Région Nouvelle-Aquitaine. Ce programme a réuni les contributions d’une vingtaine de chercheurs (essentiellement des géographes) des Universités de Poitiers, Bordeaux, Limoges et Pau. La recherche était structurée par trois axes :

141 - La production d’un état des lieux de la protection des milieux naturels dans les PNR de la Nouvelle-Aquitaine (identification des espaces / milieux protégés et valorisés, des réseaux d’acteurs impliqués, approche géohistorique des paysages protégés et valorisés) ;

152 - Le deuxième axe de la recherche porte plus spécifiquement sur l’identification et l’analyse des pratiques émergentes sur le plan de la gestion et de la restauration des milieux au sein des PNR ;

163 - Enfin, le troisième axe du projet traite des nouveaux modes de médiation artistique et de valorisation culturelle dont font l’objet quatre PNR de la Région.

17Au regard de ce questionnement et de notre focalisation sur un espace régional intégrant cinq PNR (figure 1), ce numéro hors-série ne prétend aucunement à l’exhaustivité. Il s’agit plutôt de rendre compte des innovations et des angles morts de la production sociale de la nature au sein de ces dispositifs hybrides. Les articles sont fondés pour l’essentiel sur une exploration approfondie de la documentation technique, autrement dit la littérature grise, mais également des archives administratives. Parmi cette documentation, les chartes des PNR ont été mobilisées de manière systématique. Chacune de ces chartes fournit une forme d’arrêt sur image. On peut ainsi identifier pour un territoire parc donné des modalités spécifiques de traitement politique et écologique de la nature correspondant à une période précise. La lecture des chartes les plus récentes révèle les mises à jour significatives de la manière de considérer la nature et la mise en œuvre d’innovations. On peut également repérer dans ces documents des héritages d’idées comme la résistance de certaines pratiques de gestion désormais contestées. L’analyse des archives des PNR constitue un matériau inépuisé et riche pour les chercheurs qui s’intéressent aux politiques de la nature et à leurs traductions spatiales. De plus, les recherches menées dans le programme NaNA ont été menées via la réalisation d’enquêtes et de nombreux entretiens de terrain (>70) permettant l’exploitation d’un corpus de plus de 1000 pages de texte. Ces entretiens semi-directifs ont ciblé plus spécialement les gestionnaires de la nature œuvrant au sein des structures « PNR » ou bien dans des organismes partenaires. Les quatre articles de ce numéro sont construits à partir ces matériaux constitués de données techniques et stratégiques issues des archives ou encore notre campagne d’entretiens menée essentiellement entre 2019 et 2023.

Figure 1. Carte de localisation des Parcs Naturels Régionaux néo-aquitains étudiés dans le cadre du projet de recherche NaNA

Figure 1. Carte de localisation des Parcs Naturels Régionaux néo-aquitains étudiés dans le cadre du projet de recherche NaNA

18Le premier texte, celui de Claire Portal, interroge le statut de la nature abiotique dans le processus de patrimonialisation à l’œuvre au sein des PNR. Le diagnostic réalisé permet de questionner la prégnance ou l’effacement de manières de voir la nature fondée sur une approche paysagère qui entrait en résonnance avec une culture esthétique plus ancienne du pittoresque. Le ressaisissement du caractère géomorphologique et géologique de cette assise paysagère est très variable en fonction des parcs de la Région Nouvelle-Aquitaine et des périodes étudiées. Le renforcement de la prise en compte de la géodiversité au sein des PNR marque plus ou moins les territoires signalant l’émergence d’une prise complémentaire à la patrimonialisation de la nature qui s’opère essentiellement selon la rhétorique de la biodiversité et plus récemment de la notion englobante du « vivant ».

  • 9 Le slogan des Parcs naturels régionaux est « une autre vie s’invente ici ».

19L’article de Laine Chanteloup, Greta Tommasi et Louis Voisin explore la portée de l’un des mantras de la promotion des PNR : ceux-ci seraient des hauts lieux de l’expérimentation tous azimuts. En effet, les PNR sont présentés comme des laboratoires à ciel ouvert qui favoriseraient « l’invention d’une autre vie »9 fondée sur les principes d’équilibre, d’inclusion et de durabilité. « L’expérimentation territoriale » comme clé d’invention de territoires animés, armés pour donner du sens au lien entre rural et urbain, a d’abord cédé le pas à une conception localiste du développement dans les années 1980. Puis la régionalisation et le recentrage des PNR sur les enjeux environnementaux au sens large à la fin des années 1990 ont annoncé l’émergence de la rhétorique de l’innovation. Ce sont précisément les déterminants et les freins de l’innovation environnementale qui sont au centre de cet article. L’innovation qui peut être un carburant d’intégration de la durabilité dans la mise en œuvre des projets de parcs peut aussi être perçue comme une injonction. L’orientation de ces innovations, par le financement et les stratégies politiques conçues à des échelles supérieures, peut se trouver en décalage par rapport aux besoins perçus par les équipes techniques. De plus, l’innovation, y compris dans le champ de la conservation de la nature, peine parfois à se traduire en stratégie de long terme en raison des séquences temporelles courtes imposées par la logique des financements sur programme.

20Le troisième texte de ce numéro, proposé par Sophie Bouju, Sébastien Nageleisen et Louis Voisin prolonge le questionnement sur la fabrique de la gestion sociale de la nature au sein des équipes techniques des parcs. Le texte permet de souligner la dimension contingente de cette production sociale de la nature en raison des différences de contextes géographiques, bien sûr, mais plus spécialement encore du fait de la dimension humaine du rapport à la nature au sein des structures. Dans leur grande diversité, les équipes techniques étudiées témoignent de sensibilités très variées à la nature. Ces sensibilités révèlent elles-mêmes des dimensions émotionnelles, des savoirs, des compétences qui évoluent de manière interactive au fil des carrières professionnelles et de la vie des parcs. Ce sont à partir de ces sensibilités et des apprentissages continus qui les enrichissent que ces agents osent avancer les propositions les plus disruptives telles que la mise en œuvre du principe de libre évolution d’un boisement et la réduction de l’interventionnisme. Cet article dévoile comment ses rapports situés à la nature des agents des parcs se projettent sur le territoire parc par leur action au quotidien. Ici, la mission de médiation prend de l’épaisseur. Il ne s’agit plus seulement d’une posture politique, mais d’une manière presque totale d’envisager la relation avec les habitants et usages de ces espaces protégés.

21Le quatrième et dernier texte témoigne de la grande créativité dont les PNR ont su faire preuve pour (re)considérer la nature au sein de leurs territoires. En effet, les PNR ont démontré sur la durée qu’il était possible de renouveler le rapport à la nature en recourant à la médiation artistique. Dans cet article, davantage que l’examen des productions artistiques (les œuvres), les auteurs ont fait le choix d’analyser le processus de mise en art en décryptant ses effets sur les territoires et en retour, sur les pratiques et trajectoires des artistes impliqués dans les PNR. Dans cette perspective, François Pouthier et Sylvain Guyot présentent une méthode robuste et réplicable construite selon une double approche typologique. La première est fondée sur la catégorisation des initiatives et la seconde sur celle des postures artistiques. Les auteurs font ainsi émerger les figures de l’artiste « passeur », « témoin », « révélateur d’un récit territorialisé », « médiateur » ou encore « militant ». Cette approche permet de rendre compte d’une manière inédite le pouvoir de transformation territoriale induit par la mise en art de la nature au sein des PNR.

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Bibliographie

Baron, N. et Lajarge, R. (2015). Les parcs naturels régionaux. Des territoires en expériences. Versailles, Quae, 264 p.

Cans, C. (2018). De la difficulté de définir les PNR depuis un demi-siècle. Revue Juridique de l’Environnement, 43(2), 245-262. https://droit.cairn.info/revue-juridique-de-l-environnement-2018-2-page-245?lang=fr

Préault, M. et Depraz, S. (2024). Ces parcs qui échouent : logiques territoriales et effets de contexte négatifs face au modèle des parcs naturels régionaux. Natures, Sciences, Sociétés, 32(2), 155-164. https://doi.org/10.1051/nss/2024044

Fédération des Parcs naturels régionaux de France. (2017). Pour des relations apaisées entre les sociétés humaines et la Nature : la voie humaniste des Parcs Naturels Régionaux. Le manifeste des 50 ans des Parcs Naturels Régionaux. Développement durable & Territoires, 8(3). https://doi.org/10.4000/developpementdurable.11958

Feretti, A. (2018). Les parcs naturels régionaux : apports à l’aménagement et au développement durable des territoires et perspectives, Rapport du Conseil économique, social et environnemental. Paris, CESE / JORF, 106 p.

Laslaz, L. (2022). Parcs nationaux et parcs naturels régionaux en France. Convergence des contraires ou similitude des faux frères ? POUR, 243, 171-183. https://doi.org/10.3917/pour.243.0171

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Notes

1 Le décret n° 67-158 du 1er mars 1967 instituant des Parcs naturels régionaux est disponible au lien suivant [en ligne] URL : https://www.persee.fr/doc/rjenv_0397-0299_1985_num_10_3_2036

2 Les actes du colloque de Lurs ainsi que d’autres publications à portée réflexive sur l’évolution du dispositif PNR sont accessibles ici (FN-PNR) [en ligne] URL : https://www.parcs-naturels-regionaux.fr/mediatheque/ressources/les-journees-nationales-de-lurs-en-provence

3 Olivier Guichard est un personnage politique (gaulliste) clé de la politique d’aménagement du territoire dans la France des « Trente Glorieuses ». Il intervient en ouverture du colloque de Lurs en tant que délégué à l’aménagement du territoire et à l’action régionale.

4 Paysage terrestre ou marin protégé, incluant aussi la zone d’adhésion des parcs nationaux, les Parcs naturels marins, les Sites des Conservatoires d’espaces naturels et les Espaces naturels sensibles.

5 Pour plus d'informations, consulter le site des Parcs naturels régionaux [en ligne] URL : https://www.parcs-naturels-regionaux.fr/les-enjeux/biodiversite/les-parcs-territoires-de-biodiversite

6 Pour plus d'informations, consulter le site des Parcs naturels régionaux [en ligne] URL : https://www.parcs-naturels-regionaux.fr/les-parcs/histoire/les-parcs-pionniers-du-developpement-durable

7 Une notice biographique détaillée est disponible ici [en ligne] URL : https://ahpne.fr/BROSSELIN-Michel-1936-1980

8 Pour plus d'informations, consulter le site du PNR du Marais poitevin [en ligne] URL : https://pnr.parc-marais-poitevin.fr/wp-content/uploads/2024/07/reserves-substitution-note-csp-pnrmp-2024.pdf

9 Le slogan des Parcs naturels régionaux est « une autre vie s’invente ici ».

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Table des illustrations

Titre Figure 1. Carte de localisation des Parcs Naturels Régionaux néo-aquitains étudiés dans le cadre du projet de recherche NaNA
URL http://journals.openedition.org/vertigo/docannexe/image/54843/img-1.jpg
Fichier image/jpeg, 228k
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Pour citer cet article

Référence électronique

Régis Barraud, Claire Portal, Sylvain Guyot, Laine Chanteloup et François Pouthier, « Introduction »VertigO [En ligne], Hors-Série 41 | Juin 2026, mis en ligne le 22 juin 2026, consulté le 19 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/54843 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16g88

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Auteurs

Régis Barraud

Professeur des universités en géographie, Université de Poitiers, MIMMOC - UAR 3565, France, adresse courriel : regis.barraud@univ-poitiers.fr

Articles du même auteur

Claire Portal

Enseignante-chercheuse en géographie, université de Poitiers, MIMMOC - UAR 3565, Poitiers, France, adresse courriel : claire.portal@univ-poitiers.fr

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Sylvain Guyot

Professeur des universités en géographie, Université Bordeaux Montaigne, Laboratoire UMR 5319 PASSAGES CNRS, UBM, UB, ENSAP, France, adresse courriel : sylvain.guyot@cnrs.fr

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Laine Chanteloup

Professeure assistante en géographie, Institut de Géographie et Durabilité, Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Montagne, Université de Lausanne, Membre associée au laboratoire GEOLAB, adresse courriel : Laine.chanteloup@unil.ch

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François Pouthier

Maître de conférences en aménagement du territoire, Université Bordeaux Montaigne, Laboratoire UMR 5319 PASSAGES CNRS, UBM, UB, ENSAP, France, adresse courriel : francois.pouthier@u-bordeaux-montaigne.fr

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Droits d’auteur

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Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

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