Nous remercions sincèrement les chercheurs et chercheuses travaillant sur l’agriculture suisse pour leurs retours sur les premières versions de cet article Alexandre Grandjean, Dominique Barjolle, Yvan Droz, ainsi que l’Institut de Géographie et Durabilité de l’Université de Lausanne pour le financement de notre recherche ethnographique. Nous souhaitons également exprimer notre profonde gratitude à Antoine et Aude Hentsch, Laurence Traber et Raphaël Van Singer, ainsi qu’à Gabrielle et Louis, pour leur temps, leur confiance et leur générosité à nous accueillir sur leurs fermes et à nous faire partager leurs expériences, leurs pratiques et leur quotidien.
1Depuis plusieurs décennies, les politiques agricoles européennes sont traversées par une tension persistante entre, d’un côté, des objectifs affichés de protection de l’environnement et, de l’autre, des impératifs de compétitivité, de croissance et de création de valeur ajoutée inscrits dans une économie de marché mondialisée. Face aux critiques croissantes adressées au modèle agroalimentaire industriel – portant sur ses impacts climatiques, écologiques, sanitaires et sociaux – les États ont engagé des politiques visant à améliorer les performances environnementales du secteur agricole, sans remettre en cause ses fondements productivistes.
2La Suisse constitue un cas notable de cette double injonction, puisque ses politiques poursuivent une libéralisation relative de son agriculture, en même temps que son écologisation – à l’instar des États membres de l’Union européenne et de sa Politique Agricole Commune (PAC). Depuis les années 1990, la politique agricole suisse a ainsi intégré des objectifs écologiques, notamment à travers les paiements directs conditionnés à des prestations environnementales. L’image d’une agriculture suisse durable, intégrant économie, écologie et société s’étend aujourd’hui au-delà des frontières nationales (Barjolle, 2010 ; Deverre et de Sainte-Marie, 2008), dans la continuité de sa reconnaissance historique en tant que modèle industriel écologisé (Curry et Stucki, 1997). Elle en vient parfois à occuper le rôle de « modèle » à l’échelle européenne (Kroll et al., 2010). Cependant nombreux·ses chercheur·euse·s remettent en question l’idée même d’une agriculture industrielle écologisée, assimilant le cas suisse à un verdissement progressif et périphérique plus qu’à une refondation du système agroalimentaire (Barjolle, 2018 ; Chakroun, 2020 ; Deverre et de Sainte Marie, 2008 ; Droz et Miéville-Ott, 2001).
3Cette critique s’explique notamment par le fait que la politique agricole suisse des dernières décennies n’a cessé de poursuivre ce que les institutions politiques ont nommé une évolution structurelle de l’agriculture. L’évolution structurelle se réfère à l’évolution de ces dernières décennies du secteur primaire vers une économie de services à haute valeur ajoutée au travers de la diminution continue du nombre d’exploitations agricoles. Ce mouvement d’industrialisation de l’agriculture repose ainsi sur le non-renouvellement d’une partie des agriculteur·rice·s parvenant à la retraite, dont les terres contribuent à agrandir la taille des exploitations agricoles demeurant, toujours moins nombreuses. L’objectif de cette évolution est l’augmentation de la rentabilité économique du travail agricole à travers l’agrandissement, la spécialisation et la capitalisation des unités agricoles.
4Ces politiques dirigent ainsi l’agriculture suisse vers une dépendance accrue aux biomasses fossiles à travers l’augmentation des importations de matières et d’énergie, la hausse continue de la mécanisation par hectare, la spécialisation sectorielle et l’agrandissement des exploitations (Calame, 2020). En ce sens, l’évolution structurelle de l’agriculture suisse apparaît incompatible avec la poursuite simultanée de son écologisation, ses objectifs de réduction des impacts pédologiques de la motorisation agricole lourde, de l’impératif de la mitigation et adaptation au changement climatique, et d’une diminution des produits phytosanitaires et fertilisants chimiques (OFS, 2023a).
5Dans cet article, nous nous intéressons aux fermes issues d’installations hors cadre familial, c’est-à-dire de personnes exerçant une activité agricole sans avoir bénéficié d’un accès aux capitaux fonciers et aux moyens de production par une transmission familiale. Les fermes transmises hors cadre familial constituent un point d’entrée pertinent pour analyser, par le bas, les recompositions contemporaines de l’agriculture suisse. Dans un contexte marqué par la prédominance historique d’un régime de transmission intrafamiliale patrilinéaire, fortement encadré par le droit foncier rural, l’accès au foncier hors cadre familial demeure rare, difficile et coûteux. Ces contraintes structurelles pèsent fortement sur les trajectoires d’installation et orientent les agriculteur·rice·s vers des formes d’agriculture qui s’écartent, au moins partiellement, des dynamiques dominantes d’agrandissement, de spécialisation et de capitalisation.
6À partir d’une enquête ethnographique menée en Suisse romande, nous proposons, premièrement, d’analyser ces trajectoires d’installation hors cadre familial comme révélatrices des tensions qui traversent aujourd’hui les politiques agricoles suisses. Loin de s’inscrire dans la dualité instituée entre performance économique et écologisation réglementaire, ces fermes développent des modèles intensifs en travail humain, interrogeant simultanément les logiques industrielles et les modalités institutionnelles de la transition écologique (Deléage, 2023 ; Netting, 1993 ; Van der Ploeg, 2008). En ce sens, elles constituent des espaces de friction avec le cadre d’écologisation actuellement en vigueur, tout en cherchant à s’insérer durablement dans les territoires agricoles.
7Deuxièmement, cette analyse s’inscrit aussi dans une perspective complémentaire aux travaux existants en sciences sociales sur l’agriculture suisse, qui se sont principalement attachés à analyser l’ethos professionnel et l’idéal-type de l’éleveur laitier de l’après-guerre (Droz et Forney, 2007), ainsi que les dynamiques de transmission intrafamiliale (Contzen, 2004). En déplaçant le regard vers les installations hors cadre familial, nous entendons documenter des formes d’agriculture encore peu étudiées, mais contribuant aux transformations sociales, économiques et écologiques à l’œuvre dans le monde agricole, dans une pluralisation des milieux agricoles.
8L’article s’organise en quatre parties. Nous présentons d’abord le contexte agricole suisse, dans lequel s'insèrent les trois études de cas sur base desquelles sont développés les résultats de cet article. Nous exposons ensuite le cadre méthodologique de notre enquête qualitative – centrée sur l’analyse de trois trajectoires d’installation sélectionnées sur un échantillon d’une trentaine d’installations hors cadre familial. Les résultats sont exposés en trois sous-parties, chacune représentant les trois niveaux de rupture détectés vis-à-vis du modèle promu par les politiques agricoles suisses : la parcelle, la ferme et le territoire. Sur la base d’éléments ethnographiques, nous rendons compte des ruptures et dynamiques d’intégration au sein des réseaux agricoles existants de ces installations hors cadre familial. La discussion de ces résultats, en quatrième partie du manuscrit, questionne le potentiel subversif de ces installations au regard de leurs conditions d’existence, conditionnée par la pérennisation économique et l’insertion dans des réseaux socio-professionnels. En effet, si ces agriculteur·rice·s s’inscrivent dans une rupture de pratiques et de modèles de fermes, ils se heurtent aux mécanismes de marginalisation produits par le cadre institutionnel. En dépit de ces limitations, nous mettrons finalement en lumière les manières dont ces installations contribuent au dépassement d’une conception duale entre production alimentaire et conservation écologique.
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9Le secteur agricole suisse représente 1% du PIB et occupe moins de 2% de la population active, après une diminution de moitié du nombre d’actif·ve·s agricoles au cours des 50 dernières années (OFS, 2023a). À l'échelle nationale, le taux d’auto-approvisionnement en denrées alimentaires est inférieur à 50%1, et ce depuis l’entre-deux-guerres. Pour autant, la place de l’agriculture ne pourrait être comprise en se limitant à ces quelques données économiques et caloriques. Les politiques agricoles demeurent fortement influencées par le mythe historique d’une Suisse paysanne et l’importance symbolique de l’agriculture dans la construction d’une identité nationale (Ziehli, 2019). Sur le plan politique, les initiatives populaires2 touchant à l’alimentation et l’agriculture amènent ces enjeux aux cœurs des débats démocratiques tout en provoquant des tensions au sein du milieu agricole. À ces occasions, les bordures des champs s’emplissent de panneaux et deviennent l’illustration, pour quelques mois, des injonctions contradictoires, auxquelles sont soumis les agriculteur·rice·s suisses, entre intensification agroindustrielle et écologisation. À titre d’exemple, les initiatives « Pour une Suisse libre de pesticides de synthèses » et « Pour une eau potable et une alimentation saine » ont été refusées à 61% en juin 2021, à la suite de campagnes publicitaires et politiques importantes enjoignant la population à prendre la défense du milieu agricole face à ces propositions jugées trop radicales. Pour le Conseil fédéral et le Parlement, ces initiatives auraient limité l’approvisionnement en denrées alimentaires et le choix des denrées alimentaires importées (Confédération Suisse, 2021).
10En dépit de cette complexité, la recherche en Suisse ne semble pas avoir connu l’essor d’une sociologie rurale semblable à d’autres pays européens (Alphandéry et Sencébé, 2009 ; Mendras, 1990 ; Van der Ploeg, 2010). Forney (2013) soulignait déjà une décennie plus tôt le peu d’intérêt que les sciences sociales avaient jusqu’alors accordé à la paysannerie suisse, laissant aujourd’hui encore l’étude des territoires agricoles aux sciences agronomiques. Cette « étrange absence » (Forney, 2013) se ressent d’autant plus que l’histoire et le contexte de l’agriculture suisse la rendent peu comparable à ses voisins européens. Sa position hors de l’Union Européenne et sa politique agricole nationale ont permis un protectionnisme important au fil des décennies, au travers de systèmes de quotas et de contrôles des marchés. Cet interventionnisme a limité les effets de la libéralisation dans un premier temps, y rendant la troisième révolution agricole plus progressive que chez ses voisins. Le système de maintien des prix agricoles s’est transformé en un système de monétisation des services écosystémiques, sous la forme de « prestations écologiques requises », contribuant à la protection des ressources naturelles de l’environnement suisse. Les paiements directs, conditionnés à ces prestations et à la surface agricole, sont ainsi devenus le premier instrument majeur de la planification agricole suisse, aussi bien pour l’aménagement du territoire que pour la production alimentaire. Ce tournant a marqué un changement de conception vers la multifonctionnalité de l’agriculture, dont les rôles deviennent pluriels : entretien du paysage agricole, biodiversité, occupation décentralisée des terres et sécurité alimentaire. Cet objectif étatique de multifonctionnalité demeure, plusieurs décennies après, au cœur des politiques agricoles suisses, contrairement à la plupart des pays européens (Bonnal et al., 2012).
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11Pourtant, l’évolution globale de l’agriculture suisse témoigne bien d’une intensification par biomasse fossile à travers une dépendance de plus en plus marquée aux importations de matière et d’énergie, la croissance ininterrompue du taux de mécanisation par hectare, la spécialisation dans les secteurs d’activités, ainsi que l’augmentation de la taille des fermes concomitante à une diminution drastique du nombre d’actif·ve·s agricoles (Calame, 2020). Deverre et de Sainte Marie (2008) citaient déjà les contradictions du cas de la Suisse, dont les politiques agricoles semblent poursuivre une intégration entre production et conservation, mais qui abrite le siège de plusieurs multinationales de l’agroalimentaire (par exemple, Nestlé, Syngenta) et importe la plus grande partie de ses denrées alimentaires, délégant les productions industrielles hors de ses frontières. L’intensification agroindustrielle se reflète dans le programme de la formation agricole suisse3 et dans ses révisions en cours, poussant vers une sectorisation croissante des filières agricoles (Agri-job, 2023), c'est-à-dire une spécialisation des fermes par branche de production (OFS, 2023a). Les tendances historiques appuient également la nécessité de porter un constat plus nuancé sur le verdissement de l’agriculture suisse. En 1975, le secteur agricole employait 10% de la population active suisse, un chiffre qui tombe à environ 2% de nos jours (OFS, 2023a). La taille moyenne des fermes suisses a ainsi doublé en trente ans, passant de 10 à 21 hectares en moyenne (OFS, 2023a), avec de fortes disparités entre zones de montagne et de plaine. Dans le canton de Vaud, où sont situés les trois cas d’études, la surface moyenne des exploitations agricoles est de 30 hectares.
12Cette diminution continue du nombre d’unités agricoles en Suisse est notamment le fait d’une politique agricole qui conditionne un système de transmission intrafamiliale des fermes par des facteurs législatifs et économiques, ne ménageant que peu ou pas d’accès aux terres pour des installations hors cadre familial. La loi fédérale sur le droit foncier rural (LDFR), deuxième instrument majeur de la planification agricole suisse, interdit le partage des entreprises agricoles – sauf exception dans le cas où ces terres et immeubles contribueraient à agrandir une autre entreprise agricole existante – faisant de l’agrandissement des fermes suisses un phénomène irréversible sur le plan de la législation foncière. La LDFR régule aussi le prix de vente des terres agricoles pour les protéger de la spéculation foncière, différenciant la valeur de rendement pour les transmissions intrafamiliales de la valeur de marché, entre 2,5 à 4 fois supérieures pour des reprises hors cadre familial. Enfin, le cadre politico-juridique conditionnent les paiements directs, essentiels à la viabilité économique des fermes, à l’obtention du statut d’agriculteur·rice à la suite d’une formation agricole reconnue. Cette conditionnalité garantit une certaine pérennité des projets agricoles mais elle représente aussi un frein supplémentaire pour les installations hors cadre familial.
13Dans ce contexte législatif, les non-reprises de terres agricoles familiales par des héritier·e·s ne sont de loin pas compensées par des reprises hors cadre familial, résultant en une diminution continue du nombre de fermes. Deux à trois fermes disparaissent chaque jour en Suisse, leurs terres allant agrandir les domaines voisins au moment du passage à la retraite (OFS, 2023a). Cette tendance ne semble pas s’inverser, étant donné que la moitié des agriculteur·rice·s atteindront l’âge de la retraite dans les quinze prochaines années et que seuls 44% d’entre elleux comptent sur « une reprise vraisemblable de l’exploitation par la famille » (OFS, 2023b).
14Dans ce contexte, les installations hors cadre familial apparaissent comme un des vecteurs de renouvellement des générations dans le secteur professionnel. Une agriculture intensive en travail humain ne pourrait se passer de l’arrivée de personnes non issues de parents elleux-mêmes agriculteur·rice·s et n’héritant pas des capitaux fonciers, actifs, et même culturels les destinant au travail de la terre. Ces arrivées, originaires d’autres milieux socioéconomiques et porteuses de capitaux culturels différents, contribuent à faire évoluer le sens du métier d’agriculteur·rice et à expérimenter une diversité de pratiques agronomiques, de modèles socioéconomiques et de représentations professionnelles. Ainsi, la part d’installations hors cadre familial, et plus particulièrement d’installations de personnes non issues du milieu agricole, est en progression ces dernières années en Europe (Barisaux, 2021). Le mouvement de repaysannisation se caractérise par un changement à la fois qualitatif et quantitatif des systèmes de production en place. La repaysannisation s’inscrit donc dans un double essor : celui de la réorientation des systèmes de production agricole en place par les héritier·ère·s de ces fermes, dans un but de résistance à l’emprise croissante de l’empire agroalimentaire, et celui d’individus non issus du milieu agricole, recherchant dans l’agriculture une activité professionnelle ou un complément d’activité (Van der Ploeg et al., 2014). Or, comme cette enquête le suggère, une part importante de ces personnes non issues explorent des pratiques agroécologiques, entendues au sens fort du terme agroécologie.
15L’agroécologie au sens fort (Calame, 2016 ; Doré et Bellon, 2019) implique une conception systémique et une reconfiguration des systèmes alimentaires (Francis et al., 2003 ; Gliessman, 2016 ; Tomich et al., 2011). Un système alimentaire fondamentalement durable est probablement inenvisageable au sein de sociétés industrialisées, dans la mesure où les transformations des systèmes agroalimentaires sont subordonnées à des évolutions de société. Cependant, l’évolution des systèmes alimentaires constitue un levier important pour une transition écologique de plus large échelle et nous qualifions d’agroécologie au sens fort des initiatives qui préfigurent – même imparfaitement – ce changement sociétal. Son analyse se déployant de manière multiscalaire, nous avons eu recours à trois niveaux distincts pour l’identification des fermes agroécologiques parmi les installations hors cadre familial : i) les choix et pratiques agronomiques au niveau de la parcelle, ii) l’organisation et le modèle de fonctionnement au niveau de la ferme, et iii) l’insertion dans un territoire et le positionnement par rapport au paradigme agricole dominant. Pour chacun de ces trois niveaux, nous dégageons un ensemble de caractéristiques informées par la littérature sur l’agroécologie forte - dans une démarche commune à d’autres autrices (Honoré et al., 2024). L’usage de cette grille nous permet de sélectionner nos études de cas, dans un contexte empirique où les frontières entre ce qui relève ou non de l’agroécologie au sens fort peuvent être brouillées.
Tableau 1 : Caractéristiques d’identification des fermes en agroécologie forte
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Caractéristique d’identification des fermes en agroécologie forte
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Niveau 1 : Choix et pratiques agronomiques au niveau de la parcelle
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Bio (certifié ou non), absence d’utilisation d’intrants chimiques
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Diversification des activités agricoles (polyculture-élevage) et expérimentations
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Biodiversité inter- et intraspécifique (association d’espèces, mélange de variétés)
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Synergies écologiques (associations de cultures) et infrastructures agroécologiques (de type haie fourragère)
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Niveau 2 : Organisation et modèle de fonctionnement au niveau de la ferme
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Activités de transformation et de valorisation (i.e. boulangerie, fromagerie, charcuterie)
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Stratégies de vente directe (filières locales, circuits courts, épiceries coopératives)
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Groupements entre pairs (type coopérative de producteur·e·s, mutualisation du matériel agricole, groupes de partage de pratiques)
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Activités à visée de transmission de savoirs (école à la ferme, accueil de stagiaires et d’apprenti·e·s, formations)
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Niveau 3 : Insertion dans un territoire et positionnement par rapport au paradigme dominant
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Valorisation de la ruralité, recherche de collaboration avec d’autres acteurs ruraux
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Réflexivité liant des choix quotidiens de la ferme à une vision politique et long-terme des systèmes alimentaires (valeurs de justice sociale)
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Recherche d’autonomie par rapport aux industries d’amont (i.e. machinerie, semences, intrants chimiques) et aval (i.e. grande distribution)
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Diversité des savoirs et de leurs modes de production : hybridation de savoirs et de croyances (i.e. biodynamie, homéopathie, géobiologie)
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Autrices, adapté de Honoré et al. (2024) et Doré et Bellon (2019).
16Les trois études de cas présentés dans cet article sont issues d’un processus d’enquête empirique de 24 mois mené en Suisse entre 2022 et 2024, auprès d’une trentaine d’installations hors cadre familial et de leurs fermes voisines. D’un côté, les études de cas sélectionnés pour cet article devaient remplir au moins trois des quatre critères de chaque axe de la grille présentée ci-dessus. De l’autre, nous avons choisi les trois fermes sur la base de critères de diversité de tailles, de filières de production, de situations géographiques et socioprofessionnelles et de revendications d’altérités au sein du territoire agricole suisse (Tableau 2).
Tableau 2 : Aperçu des trois études de cas
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Chèvre et Chou
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Les Éterpis
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Le Sapin*
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Agriculteur·rice·s
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Laurence et Raphaël
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Antoine et Aude
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Gabrielle* et Louis*
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Chef.fe d’exploitation
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Femme
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Homme
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Femme
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Taux de travail
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2 temps pleins
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2 temps pleins + apprenti·e·s
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1 temps plein et 1 temps partiel (60%)
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Taille (hectares)
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3,5
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12
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20
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Activité agricole
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Maraîchage (5000 m2, 140 variétés de légumes) Élevage caprin Transformation (fromage)
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Maraîchage (11.000 m2, plus de 50 variétés de légumes) Grandes cultures Élevage (vaches, moutons, cochons, poules)
Transformation (pain, divers)
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Élevage (vaches, moutons)
Grandes cultures
Quelques produits maraîchers
Transformation (farine et fromage)
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Année d’installation
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2019
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2017
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2017
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L’étoile (*) indique l’étude de cas anonymisée.
17Notre choix de représentation d’un échantillon faible est justifié par une volonté de décrire, de manière située et nuancée, la complexité des dynamiques se déployant lors de ces installations hors cadre familial aux pratiques agroécologiques. Les agriculteur·rice·s de ces fermes naviguent entre marginalisation et insertion au sein du territoire agricole, donnant lieu à des frictions que nous soulevons dans la discussion. Cette attention de recherche aux interfaces des installations agricoles nous place dans une pratique des lisières, pour reprendre les mots de Cohen (2018), tant sur le plan de la posture méthodologique que celui des catégories en usage, mettant « en tension les dualismes structurants de la pensée moderne » (Cohen, 2018, p. 26) – entre nature et culture.
18Nous avons visité ces trois fermes entre trois et dix fois, au cours de différentes saisons différentes, combinant des moments d’entretiens semi-directifs avec une observation participante. Les dimensions faisant l’objet de notre attention comprenaient les facteurs de rupture et de continuité au sein du territoire agricole, en termes de pratiques agronomiques, de modèles de ferme et de réseaux. Pour ces trois niveaux d’analyse que sont la parcelle, la ferme et le territoire, nous avons interrogé les personnes travaillant sur ces fermes sur leurs altérités ressenties, assumées ou subies. Notre analyse des études de cas est restituée dans une section de résultats intégrant des citations des agriculteur·rice·s et un matériel ethnographique, afin de rendre compte des conditions d’existence et de cohabitation de ces fermes agroécologiques qui diversifient le territoire agricole suisse. L’une des trois études de cas est anonymisée (marquée par *) à la demande des protagonistes, les deux autres ayant préféré apparaître de manière nominative.
- 4 Le contraste emic/etic a été formalisé à l'origine en linguistique et a depuis été intégré à l'anth (...)
19En phase avec l’approche étique4 à l’agroécologie qui soutient cette grille, nous sommes, sinon les seules, parmi les premières chercheuses à avoir porté une attention académique aux agriculteur·rice·s de cette ferme anonymisée, que nous qualifions d’alternativité « silencieuse » (Mathez, 2024). En effet, lors de notre travail ethnographique sur un territoire aussi restreint que la Suisse romande, nous avons observé une certaine saturation de sollicitations de scientifiques et journalistes auprès des agriculteur·rice·s qui se revendiquent ouvertement comme alternatifs, que ce soit sous le concept d’agroécologie, de microferme, de biodynamie ou autre. Étudier ces fermes « silencieuses » est important dans un contexte suisse où les agriculteur·rice·s n’expriment pas toujours ouvertement une opposition au paradigme agricole (Mathez, 2024), et qu’elles sont tout aussi intéressantes pour comprendre des dynamiques à la marge du système agro-alimentaire dominant (Lucas et al., 2020 ; Smith et Jehlička, 2013).
20En analysant les trois niveaux – pratiques agronomiques au niveau parcellaire, modèles de fonctionnement au niveau de la ferme, et insertions dans le territoire agricole – nous présentons la diversité des manières dont ces agriculteur·rice·s se perçoivent et se positionnent eux-mêmes (ou non) en marge, en rupture ou dans une démarche d’insertion au sein du territoire agricole.
21Au niveau parcellaire, plusieurs spécificités agronomiques sont identifiées par ces agriculteur·rice·s, les situant à la marge des pratiques encouragées par le modèle agricole dominant. La première concerne la réduction de l’utilisation d’intrants chimiques de synthèse sur les parcelles, souvent formalisée par une labellisation en agriculture biologique. Deux fermes sur trois sont labellisées en agriculture biologique, et leurs pratiques vont au-delà d’une simple substitution d’intrants chimiques par des produits autorisés par le label. Par ailleurs, ces agriculteur·rice·s ne se contentent pas de bénéficier de la labellisation, ils sont politiquement actif·ve·s dans les organisations d’agriculture biologique, comme Antoine de la ferme des Éterpis. Si certains se positionnent explicitement en rupture avec les pratiques agricoles dominantes, d’autres recherchent une insertion professionnelle et relationnelle au sein du milieu agricole. Les agriculteur·rice·s de la ferme du Sapin* suivent ainsi le cahier des charges de l’agriculture biologique sans avoir labélisé leur exploitation. Ce décalage entre pratiques agroécologiques d’un côté et absence de revendication de l’autre illustre ce que la littérature qualifie de proto-agroécologie (Van der Ploeg et al., 2019) ou d’alternativité silencieuse (Mathez, 2024).
22La seconde prend la forme d’une recherche de diversité des activités, de multiplication des cultures et d’expérimentations. Dans sa production de maraîchage, la ferme La chèvre et le chou se distingue des fermes maraîchères de la région par la taille réduite de ses parcelles et des pratiques agronomiques biointensives qui en découlent : haute densité des cultures, cultures intercalaires, faible degré de motorisation et apport limité d’intrants chimiques. Raphaël et Laurence légitiment ces pratiques au regard des enjeux climatiques et environnementaux, mais aussi d’un choix délibéré de garder un « outil à sa [leur] mesure » afin de ne pas devenir « esclave énergétique de leur force de production » (entretien, octobre 2022) en poursuivant un agrandissement effréné de leur ferme. Gabrielle* et Louis*, de la ferme du Sapin*, place également au cœur de leur modèle de ferme l’objectif de limiter la place de la mécanisation, dans la continuité de la décennie qu’ils ont passé à travailler comme bergers d’alpage – leurs corps leur semblant « moins sujets aux pannes que les machines » (entretien, mai 2023). La taille de leur troupeau de vaches et de brebis est limitée par la volonté d’un travail plus « artisanal », fait « à la main » (entretien avec Gabrielle* et Louis*, mai 2023). Du côté de la ferme des Éterpis, Antoine et Aude partagent le rêve de faire fonctionner « une ferme nourricière de laquelle on puisse vivre » dans un modèle agronomique dont « la spécialisation, c’est la diversification de ses productions et de ses filières de transformation » (entretien, septembre 2022).
- 5 La chèvre Paon est une race des Grisons soutenue par la fondation suisse Pro Specie Rara pour la pr (...)
23Troisièmement, cette diversification amène à une intégration de la biodiversité cultivée et sauvage au sein de leurs fermes, prenant également la forme d’infrastructures écologiques dans une logique d’association – plus que d’antagonisme – avec les systèmes de culture en place. Cette recherche s’applique aux niveaux intraspécifiques et interspécifiques pour tirer avantage des synergies écologiques. Ainsi, Laurence, de la ferme La chèvre et le chou, expérimente des croisements intraspécifiques pour son troupeau caprin, afin de répondre à la fois à des impératifs de productivité et de rusticité, mêlant une race chamoisée et une race paon, originaire d’une région alpine suisse et comptant parmi les races menacées5.
24L’intégration interspécifique des infrastructures à visée écologique au sein de leur système de production s’illustre aussi dans les étages écologiques autour de l’espace maraîcher, où des arbres fruitiers et des haies fourragères pour les chèvres ont été plantées. Ces haies sont issues d’une expérimentation menée en partenariat avec l’Office fédéral de l'agriculture, cherchant à offrir un affouragement plus proche du comportement alimentaire instinctif des chèvres et à même de répondre à des pénuries de plantes herbeuses causées par les sécheresses estivales. Un continuum s’observe ainsi dans les discours des néopaysan·n·e·s, qui mêlent la reconnaissance du rôle de la biodiversité tant sauvage que cultivée des agroécosystèmes, là où des agriculteur·e·s voisin·e·s usent d’expressions accentuant le clivage entre la fonction nourricière de leurs « bonnes terres » ou de leurs champs « propres » et la fonction paysagère d’autres terres dédiées aux « petites fleurs » (extrait carnet de terrain, janvier 2024). Les agriculteur·rice·s de notre enquête tentent d’intégrer ces infrastructures à visée écologique au sein de leur système de production, dans une vision dans laquelle la biodiversité n’est ni ornementale ni accessoire, mais fonctionnelle.
25Au niveau de la ferme en tant qu’unité de production, les agriculteur·rice·s des études de cas mettent en place des modèles caractérisés par l’écoulement en vente directe et la recherche de diversité dans leurs activités de production et de transformation. Gabrielle* et Louis* de la ferme du Sapin* transforment leur production laitière en une dizaine de fromages au lait cru : aux inspirations territoriales et personnelles diverses, comme un fromage de raclette au lait de brebis – une rareté sur les marchés suisses. Ce choix d’une production diversifiée représente un certain coût, puisqu'ils ont l’obligation légale de répéter les contrôles pour chaque type de fromage. Les modèles des fermes enquêtées témoignent d’une recherche d’autonomie par la maîtrise des étapes de production et de transformation alimentaires au sein de la ferme. Gabrielle* et Louis* élèvent un troupeau de vaches Simmental nourries uniquement avec de l’herbe et du foin de la ferme, adaptant la taille du troupeau à leur choix de prioriser une autonomie fourragère. Aude et Antoine se réjouissent également de « faire tourner une exploitation aussi diversifiée, en important à peine quelques tonnes d’aliments pour les cochons et les poules » (entretien, avril 2023). Ces agriculteur·rice·s voient dans la diversification importante de leurs activités une rupture délibérée avec le développement agroindustriel poussant à la spécialisation et à la simplification (Scott, 1998) des fermes, mais le considèrent également comme une stratégie de survie économique nécessaire pour des fermes de petite taille.
26En effet, les trois fermes étudiées ont en commun de compenser la taille réduite de leur ferme par une stratégie de commercialisation péri-urbaine et par la multiplication de multiples canaux de distribution (marché hebdomadaire, système de paniers hebdomadaires, vente à la ferme, partenariats avec des entreprises de transformation de petite échelle). Il n’est pas étonnant de constater que les fermes enquêtées de plus faible surface, touchant le moins de subventions, sont aussi celles qui rencontrent les difficultés économiques les plus importantes. Laurence et Raphaël évoquent ainsi l’absence de reconnaissance institutionnelle de ces petites structures, au sein d’un système de subventions agricoles octroyées à la surface et à la taille du cheptel. « Nos voisins gagnent entre 2 à 5 fois plus que nous. Certains, quand on leur dit qu’on touche 7.000 francs [suisses] de paiements directs, croient qu’on parle du montant par mois, alors que ça représente le montant qu’on reçoit par année » (entretien avec Raphaël et Laurence, octobre 2022). La faiblesse de cette aide, anecdotique par rapport à celle reçue par la plupart des fermes suisses, complique leur modèle économique qu'ils souhaiteraient « juste pour les consommateur·e·s », tout en leur permettant de vivre de leur travail.
27Les agriculteur·rice·s rencontrés se revendiquent comme prenant part à la pluralisation et la transmission des savoirs au sein de la profession agricole, que ce soit par son ouverture à des profils Non Issus du Milieu Agricole (NIMA), l’expérimentation d’autres structures socioprofessionnelles (par exemple les groupements entre pairs), et la féminisation de la profession agricole.
28Antoine revendique ainsi une position hybride entre origine citadine et appartenance professionnelle au monde agricole au travers de la figure de néopaysan – c’est-à-dire de paysan non issu du milieu agricole. Alors qu’elle lui a longtemps été assignée, il s’approprie cette figure dans ses apparitions médiatiques afin de visibiliser les obstacles structurels à l’accès à la terre en dehors des transmissions familiales. Les places d’apprentissage de la ferme des Éterpis sont aussi systématiquement allouées à des néopaysan·n·e·s en formation de CFC agricole.
29Dans une volonté d’intégration et un souci de viabilité économique, les agriculteur·rice·s rencontré·e·s prennent part à des collaborations choisies et expérimentent des structures socioprofessionnelles plus horizontales, où les conjoint·e·s bénéficient aussi d’un statut formalisé sur la ferme. La ferme La chèvre et le chou travaille ainsi en association avec un maraîcher local qui se charge de la production de légumes racines nécessitant un travail mécanique important. Raphaël souligne qu’il ne s’agit pas seulement d’une association provisoire mais du « maintien volontaire d’un lien d’interdépendance choisie » (entretien, octobre 2022).
30Les systèmes de répartition genrée des activités et des responsabilités diffèrent – pour deux des trois fermes étudiées – de la norme suisse, où les cheffes d’exploitation sont extrêmement minoritaires puisque seules 7,1 % des fermes sont dirigées par des femmes (Hofer, 2023). Ce facteur d’altérité supplémentaire par le genre place les cheffes d’exploitation dans une situation où elles doivent compenser un déficit encore plus important dans la perception – portée par un milieu agricole majoritairement masculin – de leur légitimité à exercer une profession agricole (Sallustio et Dubertrand, 2024). Laurence relate ces années de formation passées « à moitié en apnée » à l’école d’agriculture, depuis son statut « triplement minoritaire » : femme, en agriculture biologique, et avec la volonté de s’installer avec des petits ruminants (entretien, février 2023). Loin de s’en éloigner systématiquement, certain·e·s agriculteur·rice·s rencontré·e·s reconduisent une vision de la famille en tant qu’unité de fonctionnement de la ferme et une division genrée du travail productif et reproductif. Dans la ferme des Éterpis, Antoine a la responsabilité des productions végétales et animales, et Aude celles de la transformation des produits issus de la ferme, de leur vente et de la majorité des tâches domestiques. Ces responsabilités différentes se nuancent au quotidien, avec des échanges de compétences et des participations mutuelles. La répartition des activités est également visible dans leurs formations respectives : un CFC d’agriculture suivi d’études d’ingénieur agronome pour lui, un parcours d’éducatrice de l’enfance et une formation en transformation des produits de la ferme pour elle.
31Enfin, de nombreuses revendications ont émergé parmi ces agriculteur·rice·s autour de la question de l’insertion de leurs fermes agroécologiques au sein d’un maillage de relations professionnelles, administratives et institutionnelles. Ces fermes illustrent une pluralité de degrés d’intégration dans le tissu agricole local et de valorisation des ruralités, que ce soit par une interdépendance professionnelle (par exemple au travers du partage de machine, de la force de travail), par des relations amicales avec le voisinage ou par des partenariats de commercialisation en circuits courts. Sur la ferme du Sapin*, Gabrielle* et Louis* cultivent deux hectares des céréales anciennes, transformées en farines dans un moulin situé sur le terrain de la ferme. Ils transforment également les céréales des parcelles de plusieurs voisins, un arrangement qui implique que ces derniers ne traitent pas leurs cultures destinées à la meule. La vente directe pratiquée par ces fermes agroécologiques amène une diversité de relations formelles et informelles, mais elle nécessite également un réseau professionnel plus exigeant à maintenir que des partenariats contractuels avec les interprofessions agroalimentaires (par exemple abattoirs, moulins). Les agriculteur·rice·s de notre enquête entretiennent des relations professionnelles plus importantes avec leurs collègues labellisé·e·s en agriculture biologique. Cette surreprésentation peut s’expliquer par des motifs administratifs puisque les échanges de matière organique, d’animaux ou de productions végétales sont séparés en deux filières distinctes à des fins de commercialisation. Toutefois, les agriculteur·rice·s soulignent le rôle des facteurs sociaux intervenant dans ces affinités, et reconnaissent que l’intérêt pour les collaborations émane avant tout de « bios convaincu·e·s » (extrait carnet de terrain, février 2024).
- 6 Ils sont passés dans de nombreuses émissions radio et télévisées.
32En plus de ces réseaux locaux, les agriculteur·rice·s des trois études de cas participent à des réseaux agricoles thématiques, tels que des cercles d’échanges à propose des microfermes, de l’élevage de petits ruminants, de la culture des céréales anciennes ou de la transmission hors cadre familial. Ainsi, après sa formation, Laurence a lancé un groupe de discussion en Suisse romande, l’amenant à côtoyer diverses éleveurs et éleveuses de caprins et ovins, comme Gabrielle* de la ferme du Sapin*. Si la réflexivité politique de leurs projets d’installation ne transparaît pas toujours dans leur discours, elle se décèle dans l’implication des personnes rencontrées dans les comités des organisations d’agriculture biologique, ou encore dans la fréquentation de leurs fermes. Aude et Antoine résument leur démarche par « on fait notre truc dans notre coin » (entretien, octobre 2024). Pourtant, ils forment et reçoivent avec beaucoup d’énergie un nombre important de personnes dans leur ferme. Leur ferme est ainsi un lieu de vie pour de nombreuses personnes : des apprenti·e·s en CFC agricole ou des stagiaires vivant sur place, un grand-père mécanicien, ou des visites universitaires et journalistiques. Cette philosophie d’ouverture et la proximité de la ville contribuent à expliquer une visibilité médiatique importante6 et les nombreuses sollicitations dont ils font l’objet. Ces personnes s'installant hors cadre familial attribuent finalement en partie leurs difficultés d’accès à la terre à un manque d’inclusion préalable dans les réseaux professionnels agricoles, au sein desquels se négocie informellement la distribution de parcelles nouvellement disponibles.
33À partir de ces observations, nous identifions une tension entre différentiation et intégration au sein du milieu agricole. D’un côté transparaît une volonté de se définir en rupture avec le modèle dominant promu par les politiques agricoles. Si ces fermes agroécologiques coexistent avec ce modèle et que leurs agriculteur·rice·s en connaissent « les normes et les codes » (entretien avec Aude et Antoine, octobre 2024), ces derniers ne participent pas aux événements publics qui rassemblent une majorité de la population active du milieu agricole, comme par exemple les foires et les concours de vaches laitières. Face à cette altérité, diverses attitudes émergent : une forme de constat – « on ne fait juste pas le même métier » (entretien avec Aude et Antoine, octobre 2024) – ou une prudence dans la verbalisation de l’altérité – qui nous semble avoir poussé Gabrielle* et Louis* à préférer l’anonymat. Elle se traduit aussi par une colère, parfois envers les agriculteur·rice·s incarnant « la norme » mais qui, le plus souvent, est dirigée contre les politiques agricoles contradictoires – entre intensification par industrialisation et écologisation – dont leurs collègues sont tributaires.
34D’un autre côté, cette identification par différenciation est nuancée par la volonté de s’intégrer dans le milieu agricole, et ce particulièrement dans le cas de transmissions hors cadre familial, confirmant des recherches préalables (Vandaele, 2024). Même s’ils s’en distinguent, les agriculteur·rice·s de ces fermes agroécologiques reconnaissent la cohérence et les compétences techniques de leurs collègues, mises au service de systèmes de croyances différents. Au détour de certains échanges, ils vont jusqu’à adopter une posture défensive du milieu agricole, nuançant l’opposition simpliste entre agriculture dite conventionnelle et agriculture biologique, et pointant l’incohérence des injonctions dont l’agriculture suisse fait l’objet. Ainsi, sans se sentir « issus du monde agricole », bien que Gabrielle* ait grandi dans une ferme maraîchère, ils sont soucieux de leur intégration dans ce monde et leurs discours n’exacerbent pas les différences de pratiques avec les fermes voisines, voire font valoir la nécessité d’une « solidarité avec le monde agricole » (entretien, mai 2023). Lors de l’initiative populaire « Pour une Suisse libre de pesticides de synthèse », ils jugeaient important d’afficher leur opinion contre cette initiative face aux consommateur·e·s, montrant ainsi « qu’en tant que nouveaux paysans, on n’est pas forcément pour », et expliquant qu’ils votaient contre, « non pas pour nous, mais pour les autres agriculteurs qui ne pourraient plus produire autrement » (entretien avec Gabrielle* et Louis*, mai 2023).
35Dans cette section, nous discutons les conditions d’existence et de pérennisation de ces fermes agroécologiques issues d’installations hors cadre familial, situées aux marges des politiques agricoles. Les agriculteur·rice·s y naviguent entre marginalité subie – tant en termes d’accès au foncier, aux subventions étatiques et aux statuts –, stratégies d’intégration au milieu agricole et revendication d’alternativité – c’est-à-dire différenciation autoproclamée avec le système conventionnel perçu (Le Velly, 2017).
- 7 Le diagnostic Agriculture paysanne est un outil d'(auto-)évaluation permettant de situer les pratiq (...)
36Aucune des trois fermes agroécologiques ne s’inscrit dans une conception duale qui oppose production alimentaire et conservation de la biodiversité, conception qui caractérise les politiques agricoles suisses. En raison de contraintes agronomiques et économiques, leurs modèles de fonctionnement reposent sur une diversification de la production, ainsi que sur une intégration de la biodiversité agricole et non-agricole. Ce dépassement d’une représentation dualiste, entre écologie et production, transparaît à de multiples niveaux. Gabrielle* et Louis* accordent un soin méticuleux au maintien de leurs prairies, guidés par l’idée selon laquelle une prairie riche en espèces, profitable à leurs animaux d’élevage mais aussi à l’écosystème, résulte d’une collaboration étroite entre nature humaine et non-humaine. Raphaël et Laurence entretiennent une haie fourragère aux espèces rares, qui sert aussi bien à l’alimentation équilibrée des chèvres qu’au maintien de la diversité de la faune et flore indigène. De leur côté, Antoine et Aude valorisent le spectre de la biodiversité agricole et non-agricole en s’entourant d’ornithologues et d’entomologistes pour référencer les espèces présentes, ou encore en se prêtant à un diagnostic d’Agriculture paysanne7.
37En se positionnant dans les marges de politiques agricoles d’écologisation et d’intensification par biomasse fossile, ces fermes agroécologiques résistent à une politique territoriale qui clive terres productives et zones de prestations écologiques. Au contraire, elles intègrent à l’échelle de leurs parcelles les deux impératifs accompagnant le travail de la terre : le premier imposant une production régulière qui assure la survie économique de la ferme ; le second demandant une attention aux ressources et aux flux biophysiques qui garantissent la productivité de leur outil de travail sur le long terme.
38Les profils de ces trois couples varient en termes de formation – le CFC agricole ne représente pour aucun la seule formation professionnelle – et d’origine socio-économique. Les agriculteur·rice·s sont issus de familles de classe moyenne inférieure et supérieure et leurs trajectoires d’installation sont le résultat de démarches de près d’une décennie pour accéder à la terre selon des modalités hors cadre familial. Les trois fermes fonctionnent toutes sur la base d’une organisation familiale nucléaire – un couple et ses enfants, parfois appuyée par des apprenti·e·s ou des employé·e·s agricoles – qui s’inscrit dans la continuité historique d’une représentation de l’agriculture suisse fondée sur l’unité familiale (Droz et Forney, 2007), pilier traditionnel dans l’identification professionnelle agricole (Lémery, 2003).
39Cependant, les systèmes de répartition des activités et des responsabilités en lien avec le genre diffèrent de la norme suisse, où les femmes travaillent souvent informellement sur la ferme (Droz et Miéville-Ott, 2001), ou occupent un emploi en dehors de celle-ci pour compléter les revenus du ménage (Contzen et Forney, 2017). Parmi les trois études de cas, deux couples tirent exclusivement leur revenu du travail agricole, alors que, dans un cas, un conjoint a une occupation salariée à temps partiel, d’environ 40%. Sur deux fermes, les femmes sont détentrices des certificats de profession agricole. Ce statut est en soi un élément d’altérité, puisque les agricultrices suisses dont le statut est formalisé par une qualification professionnelle reconnue demeurent une minorité statistique (Contzen, 2004). Les deux agricultrices perçoivent cette altérité à la fois comme source d’un manque de légitimité impliquant de devoir faire ses preuves dans un métier d’hommes, mais aussi comme à l’origine d’un potentiel d’expérimentation accru – pratiques de mise-bas et de traite nourrie par des réflexions résonnant avec leur propre expérience de la maternité. Ainsi, cette enquête contribue à documenter la pluralisation des milieux agricoles – y compris au sein de l’agriculture familiale, à l’instar de nombreux·ses auteur·rice·s de la géographie rurale (Gasselin et al., 2014).
40Tous les couples d’agriculteur·rice·s sont propriétaires de leurs fermes et de la majorité de leurs terres, bien que certaines de leurs parcelles soient en fermage. Cette sécurité foncière apparaît comme une condition à l’expérimentation d’agroécologie au sens fort, diminuant la pression d’une rentabilité économique importante sur le court terme. Cette stratégie de survie nous ramène aux caractéristiques d’une agriculture paysanne durable, au sens où elle se fonde sur l’amélioration de la capacité de production sur le long terme, et non sur une stratégie de maximisation de profits à court terme (Netting, 1993 ; Van der Ploeg, 2008). Netting et Van der Ploeg lient cette stratégie à une quête d’autonomie, également apparente dans les revendications et dans les choix économiques et agronomiques de ces trois fermes. Les agriculteur·rice·s de cette enquête acceptent avec plus ou moins de facilité leur dépendance partielle aux paiements directs. En revanche, tous expriment une volonté d’indépendance par rapport aux agroindustries de l’amont (semences, plantons, produits phytosanitaires, engrais minéraux) et de l’aval (secteurs de transformation et de distribution, chaînes d’abattage). Leurs stratégies de commercialisation, centrées sur la vente directe, leur permettent d’échapper à une standardisation et à un assujettissement propre aux normes commerciales. Ce choix est également le résultat d’une réalité économique : leurs productions, de petits volumes et diversifiées, ne peuvent s’insérer dans un engrenage commercial industriel, adapté à une production de masse propres aux unités de grandes surfaces aux rendements d’échelles et accaparant la valeur ajoutée, au détriment des producteur·e·s (Binswanger, 2020).
41Le dispositif d’installation hors cadre familial représente, en soi, une rupture avec le système de transmission agricole réglementé par le droit foncier rural. Les trajectoires d’installation hors cadre familial de la plupart des agriculteur·rice·s conduisent à certaines difficultés : marginalité des réseaux professionnels, manque de savoir-faire techniques, inexpériences dans les démarches administratives, méfiance envers les familles agricoles établies. Par leurs trajectoires de reprise hors cadre familial, ces agriculteur·rice·s se sont installé·e·s au prix d’un endettement initial important. Accéder au foncier, au bâti et au cheptel nécessaires à leurs activités agricoles impose un modèle commercial intégrant des impératifs liés à ce remboursement, faisant émerger des régimes de précarité au sein des fermes agroécologiques (Cohen, 2023). S’installer en tant que nouvel arrivant au sein du milieu agricole signifie tout à la fois s’insérer dans un espace géographique, un secteur économique et un milieu technique (Barjolle et al. 2008), et ainsi porter une altérité multidimensionnelle qui interroge un système établi (Vandaele, 2024).
42Les agriculteur·rice·s s’installant hors cadre familial amènent des corpus de compétences et de savoirs souvent extérieurs au domaine agricole, dans une manque de connaissances et d’expériences dans les lectures pédologiques, météorologiques et agronomiques de leur outil de travail est remplacé par l’ouverture de ces agriculteur·rice·s à d’autres représentations du travail agricole, des collaborations envisagées, des alliances avec des institutions publiques, etc. Accéder à des terres agricoles sans en hériter élargit leur potentiel d’expérimentation, échappant à la fois à des facteurs structurels liés aux investissements à amortir et à l’influence des générations précédentes sur la perception des activités agricoles légitimes. L’idée selon laquelle les connaissances transgénérationnelles constituent la seule source de savoirs légitimes est également remise en question par la rapidité des changements, aussi bien en ce qui concerne les conditions pédoclimatiques que les procédures et directives administratives. Les agriculteur·rice·s rencontré·e·s proposent l’expérimentation de modèles de ferme en agroécologie forte en s’alliant avec des initiatives et réseaux existants au sein du milieu agricole.
43Cet article met en lumière comment les agriculteur·rice·s s’établissant en dehors de modalités de transmission familiale développent des modèles économiques et agronomiques qui ne se situent ni dans les logiques industrielles, ni dans une démarche d’écologisation institutionnelle. Ce faisant, ces agriculteur·rice·s représentent une des incarnations de l’agroécologie au sens fort, révélant par leur existence les frictions résultant des injonctions paradoxales des politiques agricoles suisses. Ces politiques, orientées vers un « verdissement » plutôt qu’une refondation des systèmes agri-alimentaires (Deverre et de Sainte Marie, 2008) nous semblent illustrer une démarche d’agroécologie au sens faible. Elles mènent à une dépendance accrue aux importations tout en orchestrant l’agrandissement et la diminution du nombre de fermes en Suisse – dans la continuité d’une trajectoire d’industrialisation agricole. Pour ces raisons, elles ne nous semblent pas à même de répondre aux enjeux agroalimentaires, que ce soit sur le plan de la justice sociale ou environnementale. En effet, les politiques agricoles suisses tolèrent, mais n’encouragent pas, l’installation hors cadre familial, desservant l’expérimentation de pratiques agroécologiques au sens fort et l’intégration d’une diversité de modèles alimentaires – pourtant nécessaire pour envisager une sécurité alimentaire (Auderset et Moser, 2018 ; Fournier et Touzard, 2014).
44Ce travail nuance la situation des fermes résultant d’installations hors cadre familial et présentant des modèles agroécologiques en Suisse, entre revendications d’alternativité choisie et marginalité subie, notamment en termes d’accès aux terres agricoles, aux subventions étatiques, et aux réseaux d’information et de collaboration professionnelle. Si les agriculteur·rice·s enquêté·e·s s’inscrivent en rupture du développement agricole dominant par leurs pratiques agronomiques, les modèles économiques de leurs fermes, et leurs insertions aux réseaux agricoles, leur existence dépend également de leur intégration partielle au modèle institutionnellement promue. Ceux-ci se professionnalisent par une formation agricole reconnue, accèdent à la terre par la propriété et avec difficultés, et reproduisent partiellement un modèle d’agriculture où la main-d'œuvre familiale est essentielle à la survie de la ferme. Ainsi, les politiques agricoles et le droit foncier rural en place modulent par le cadre économique et législatif les conditions dans lesquelles ces agriculteur·rice·s s’insèrent.
45L’existence de ces fermes illustre pourtant la possibilité d’expérimenter d’autres modèles, en marge d’un agrandissement des fermes et d’une dépendance accrue aux paiements étatiques, en grande partie attribués à la surface. Cependant, en l’état, le manque de soutien institutionnel aux installations hors cadre familial fait obstacle à leur multiplication. Ce manque est d’autant plus apparent lorsque l’on compare la Suisse aux pays voisins qui disposent d’accompagnement à des régimes d’installation sortant du cadre de la transmission familiale (Morel, 2018), illustrant une volonté institutionnelle de poursuivre l’agrandissement structurel des fermes. Le choix politique de ne pas problématiser l’accès à la terre en Suisse se reflète aussi dans l’arrêt récent de la récolte des données sur les perspectives de transmissions des fermes de l’institut de recherche Agroscope (OFS, 2020). Ce verrou institutionnel complique enfin, au même titre que pour les personnes non issues de familles agricoles, la possibilité de reprises au sein d’une fratrie où plusieurs descendant·e·s manifestent un intérêt pour la profession, en empêchant le partage des unités agricoles (OFAG, 2021). Ainsi, si le cadre législatif d’accès au foncier avait pour but initial la protection des terres agricoles face à la spéculation foncière, il apparaît aujourd’hui comme un frein majeur aux expérimentations agroécologiques et à la recherche d’« interpénétration entre espace agricole et espace naturel » (Deverre et de Sainte Marie, 2008, p. 94).
46Les obstacles à l’installation hors cadre familial au sein d’un système industriel écologisé comme la Suisse soulèvent dès lors des questions plus larges, en l’absence d’un travail étatique de « gouvernementalisation » de l’enjeu du renouvellement des générations dans le secteur agricole (Renou, 2024). D’abord, celle de l’exclusion des agriculteur·rice·s de la production, de l’adaptation et de la circulation de connaissances dans ce mouvement d’écologisation, déjà problématisée dans divers contextes (Compagnone et al., 2018 ; Forney et Epiney, 2022), alors même que l’agroécologie souligne la centralité d’une approche ascendante basée sur les savoirs et les expérimentations des agriculteur·rice·s. Ensuite, celle des limites d’un système basé sur une compétition foncière et la transmission intrafamiliale uniquement, provoquant des tensions structurelles mais aussi identitaires au sein de la profession agricole puisqu’« on ne peut survivre qu’à la condition que d’autres fermes meurent », comme le disent de nombreux·ses agriculteur·rice·s. Rejoignant le constat d’une dynamique d’écologisation à deux vitesses (Chakroun, 2020), les politiques agricoles en vigueur en Suisse ne semblent pas soutenir, mais à l’inverse contraindre, l’existence de fermes agroécologiques déployant des propositions alternatives dans leurs pratiques agronomiques, leurs modèles économiques, leurs alliances et réseaux. Sous couvert d’un verdissement du modèle industriel, ces politiques apparaissent incapables de répondre au délitement d’un système de transmission agricole par filiation, et par là même aux impératifs d’adaptation climatique et de résilience aux diverses pressions socio-environnementales.