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2026

De l’arbre en ville à la forêt urbain

Jean-Pierre Husson
Référence(s) :

Bastien Castagneyrol, Serge Muller et Alain Paquette (coord.) (2026). De l’arbre en ville à la forêt urbaine. Presses de l’Université du Québec et QUAE, 178 p.

Texte intégral

1Ce volume relève de la collaboration de dix chercheurs, cinq Français (Bastien Castagneyrol, Baptiste Hautdidier, Serge Muller, Marc Saudreau, Raïa Silvia Massad), quatre Canadiens (Marine Fernandez, Alain Paquette, Kaisa Rissanen, Sivajanani Sivarajah) et une Hollandaise (Rita Sousa-Silva). Ils se sont tous prêtés à l’usage du français pour ficeler leur projet éditorial transatlantique. Tous sont spécialistes de biodiversité, de forêt, d’environnement. En commun, ils s’interrogent sur la place de la nature face aux dynamiques urbaines et proposent « une synthèse la plus à jour possible des connaissances scientifiques sur les différentes manières d’aborder les arbres urbains et leur prolongement naturel, la forêt urbaine » (p. 6) Chacun des sept chapitres est terminé par une abondante bibliographie trilingue (français, anglais, allemand). Le livre propose une synthèse des connaissances croisant des approches en écologie, géographie-aménagement et sociologie pour traiter des arbres et des forêts urbaines. Il est plutôt destiné à un lectorat averti et curieux (p. 11), déjà initié à ces questions qui interrogent notre avenir commun.

2L’arbre et les forêts urbaines sont essentiels à la qualité de la vie. Le travail mêle et juxtapose des méthodes d’investigations variées, ce qui contribue à la pertinence de l’ensemble en respectant l’usage d’analyses spécifiques à chaque discipline. La variété des approches sied bien à un sujet au final assez rétif, transversal, pluriel dans ses acceptions, pour finir mobile dans le temps. Le contenu rappelle que rien n’est fixé, que le champ des recherches est encore immense pour des villes qui, globalement, se verdissent. Le plan Arbre de Paris annonce 170 00 arbres plantés entre 2020 et 2026 (p. 1). Au Québec, Montréal a pour objectif de planter un demi-million d’arbres d’ici 2029 et la ville de Québec, capitale de la province, vise sur la même échéance le chiffre de 130 000 (p. 3).

3L’ouvrage débute par une mise au point sur l’arbre urbain et son fonctionnement. Il s’agit d’une sorte de carte d’identité des arbres citadins au final bien différents de ceux des champs (AHF, arbre hors forêt) et des bois. L’arbre baigne dans un environnement spécifique, avec assez souvent peu de place pour développer son pain racinaire. Il subit la pollution de l’air, est perturbé par beaucoup de lumière diurne. Il doit s’acclimater, être plastique, savoir s’insérer dans une mosaïque de matériaux minéraux et accepter une vie ambiante trépidante. Malgré ces difficultés désormais assez bien connues, l’arbre demeure un support de biodiversité (chapitre 2). Il offre de nombreux services écosystémiques ou bénéfices offerts par les écosystèmes aux sociétés humaines (p. 27). En particulier, il prépare à affronter l’ilot de chaleur généré par les canicules, suite à l’accroissement de l’efficacité de l’albédo sur les murs, toitures et terrasses non végétalisés. L’arbre améliore également l’image de la ville. Sa présence soigne la communication établie pour valoriser les atouts d’une cité verte, en particulier via les chartes de l’arbre, le suivi sanitaire des plants. Le tronc et le houppier exercent un rôle structurant pour la biodiversité. Des myriades d’arthropodes et des champignons prospèrent mais trop peu de bois mort reste sur place pour entretenir un continuum de vie pourtant essentiel. Les bois surannés, dépérissants, morts sont surtout réfugiés dans les cimetières (24 377 arbres pour les six cimetières de la Petite Couronne de Paris). L’urbanisation a un effet négatif sur l’abondance de la vie végétale et arborée. Il est souhaitable d’accroitre la place des fruitiers dans les villes. Le sorbier des oiseleurs est prisé. Il conserve des populations d’oiseaux frugivores. In fine, la ville crée également trop peu d’humus (horizons A 0-1 et 2). À la suite de ces conditions se pose la question du dosage entre espèces autochtones, exotiques et acclimatés. L’arbre en ville s’inscrit dans ce débat arbitré par les décideurs. L’arbre urbain questionne également les formes de gouvernance dès que l’on prend l’avis des habitants. Le changement climatique et la montée en puissance des allergies invitent à réinterroger ce sujet.

  • 1 Rapport entre la somme des projections au sol des couronnes des arbres de plus de 3 m de hauteur et (...)

4Les forêts urbaines nous offrent une précieuse diversité (chapitre 3) en faveur du bien-être physiologique, social, et économique des citadins (p. 49). L’ensemble des monographies réalisées pour sérier cette question confirme ce constat à l’échelle de la planète. Ainsi, les villes chinoises longtemps réputées peu salubres sont gagnées au programme des forêts urbaines. Dès que l’on veut mettre en chiffres ce sujet, il apparaît difficile à déterminer. Il s’appuie sur l’indice de canopée1 qui sert de base à l’élaboration du plan Arbre des villes. Il faut privilégier les plantations sous couvert pour limiter les mortalités chez les jeunes plants beaucoup moins onéreux que les autres à installer. L’indice de verdissement complète celui de la canopée. Il s’appuie sur la proportion de nature visible à partir d’un point ; le cumul des points aboutissant à une couverture cartographiée. La place de l’arbre en ville réclame de la variété appréciée dans la base de données mondiale GUTI (Global Urban Tree Inventory en anglais). Souvent, cette diversité manque. Ainsi, à Montréal, dix espèces regroupent 64% de la canopée totale. Ce constat se retrouve presque partout.

  • 2 A la suite des canicules récurrentes, des communes ouvrent ces espaces au public lors des grandes v (...)

5Le vert urbain comprend de « vraies forêts » (214 ha du parc du Mont-Royal à Montréal) qui servent de refuge à la biodiversité. S’ajoutent parcs (140 ha d’Hyde Park à Londres), jardins, arborétums (le Jardin des Plantes de Paris créé par Louis XIII en 1635), cimetières et squares. Ces derniers sont essentiels au quotidien et doivent être accessibles en moins de 10 minutes de trajet effectué par une famille ou des personnes âgées. Existent aussi les espaces verts privés, sans compter les biens des grands propriétaires institutionnels (hôpitaux, compagnies ferroviaires). Des opérations visent la végétalisation des cours d’école, avec imperméabilisation des sols et plantation d’arbres et arbustes2. À Québec, 40 000 m2 d’asphalte ont été enlevés, des toitures ont été blanchies. Les forêts urbaines sont à la mode, évoluent, sont des lieux pertinents d’expérimentation mais sont aussi guettées par la surmortalité liée aux coups de chaleur. En France, le projet SESAME (Services Ecosystémiques rendus par les Arbres, Modulés selon les Essences) permet d’arbitrer des choix d’avenir pour trouver des essences résistantes et résilientes (p. 72). Ces plantations très denses initialement tentées par le botaniste japonais Akira Miyawaki (1928-2021) connaissent un fort engouement. À Paris, la norme est de planter 10 arbres et 40 arbustes par are. L’objectif visé est d’atteindre un indice de canopée de 60%. Les forêts urbaines sont parfois étagées, verticales. Sont-elles des réminiscences des jardins de Babylone ? À Milan (2014), le Bosco Verticale en est l’expression la plus fameuse. La cité accueille aussi des alignements d’arbres développés dès l’urbanisme des Lumières qui affichait l’ambition d’embellir les villes (Unter den Linden à Berlin). Des arbres isolés, des trochis et des arbres retenus par la beauté de leur port et de leurs couleurs parsèment les places et ronds-points : catalpa, hêtre pourpre, magnolia, ginkgo, paulownia. La dynamique urbaine crée aussi des friches, des délaissés vite envahis par une végétation débutée par des essences héliophiles et épines. L’Atlas de la Nature de la ville de Paris inventorie 2900 espèces sauvages présentes, soit un taux de biodiversité bien supérieur à celui de nombreuses campagnes (p. 66).

6L’arbre et la forêt urbaine améliorent la qualité de l’air tout en atténuant la touffeur des étés (ICU, ilot de chaleur urbain). La végétalisation s’affirme vectrice de bien-être grâce à l’ombrage produit, à la transpiration des arbres et aux échanges gazeux provoqués. Ce fonctionnement dépend de la densité et de la porosité du feuillage, de l’agencement, du port de l’arbre, des densités mais aussi de l’hygrométrie, de la vitesse du vent, de la température de l’air. Un tilleul disposant d’un houppier de 30 m2 de surface projetée au sol peut transpirer jusqu’à 100l d’eau/jour en été (p. 88). Les arbres en ville sont des puits de polluants sous réserve que leur localisation facilite la dispersion de ces éléments. L’avenir des mosaïques arborées fait varier le degré de confort attendu. L’usage d’outils de modélisation aide les jardiniers des villes à préparer, voire à anticiper l’avenir. Le chapitre 5 intitulé « forêt urbaine et santé » complète le précédent et aurait sans doute pu y être associé. Services et desservices écosystémiques y sont abordés via la santé des citadins. Les arbres atténuent les effets des stress thermiques. Leur ombre portée nous fait du bien. Leur présence contribue à améliorer notre moral, à encourager notre flânerie dans la cité. La forte mortalité d’arbres due à des épidémies (l’agrile du frêne) a partout été abordée comme une catastrophe.

7La santé des arbres interroge la place à venir, à inventer, à ménager pour des arbres urbains résilients et plastiques face aux perturbations. L’arbre en souffrance perd ses feuilles, présente des cavités, des fracturations. La veille sanitaire actuelle est améliorée grâce à l’usage possible de la télédétection (p. 120).

8Hélas, la ville ne laisse pas en paix l’arbre soumis à de multiples bio agresseurs. L’arbre en ville est souvent contrarié dans son épanouissement. Il subit des stress hydriques et oxydatifs (oxydation cellulaire), risque de dépérir, souffre des impacts des activités humaines. L’arbre peut être blessé, pénalisé par les effets du sel de déneigement. Il accumule les poussières. L’augmentation de l’activité des insectes piqueurs-suceurs grandit avec l’urbanisation et la charge de CO2 (p. 129). Les ilots de chaleur favorisent la prolifération des nuisibles. L’efficacité de ces derniers peut s’avérer redoutable s’ils sont ectothermes (leur température corporelle s’adapte à celle des milieux extérieurs) et aptes à passer d’une situation univoltine à multivoltine (passer d’une à plusieurs générations d’individus en une année) (p. 129). Aussi, les arbres urbains pourraient devenir les chevaux de Troie des invasives. Plus positivement, on peut les voir comme des sentinelles qui alertent des dysfonctionnements. La lutte passe par la diversité des essences : 10% d’une même espèce, 20% de même genre et 30% de même famille. La capacité à dépasser les changements et les perturbations relève d’une surveillance continue, attentive, portée par la mise en réseau des résultats de la recherche. Dans cette conduite, la valorisation du non-équilibre du vivant est partagée. Elisée Reclus invitait à penser comme une rivière. Les auteurs de ce livre demandent à ce que l’on pense comme les arbres et les forêts. Suivons-les. Il s’agit d’un beau projet.

9Le dernier chapitre présente l’arbre comme un objet politique, publicisé, mis en communication, offert au récit et inséré dans le débat public. Le texte réfère au travail ancien et prémonitoire de Robert Bourdu (1999). Les arbres sont le support d’attentes, de promesses, de vertus hygiénistes, voire de menaces, en particulier quand celles-ci sont érigées en alibi pour développer du quant -à- soi au sein des quartiers aisés. L’arbre et la trame verte et bleue participent à la construction et au renouvellement urbain. Dès 1855, Adolphe Alphand verdissait et reconfigurait Paris, donnait aux Parisiens ce qui contribue encore au charme de cette capitale : les Buttes-Chaumont, le Parc Monceau, le square du Vert Galant proche du Pont Neuf. Frederick-Law Olmsted œuvra à semblable mise en scène dans la construction de New-York. À partir du cas d’étude de Chicago, l’historien de l’environnement William Cronon aborde la coproduction des paysages de la ville et des espaces ruraux, se penche sur les effets de la gentrification verte et ses possibles dérives, voire les marginalités créées dans des lieux érigés en non-droit (l’insécurité nocturne qui a sévi au bois de Vincennes- XIIe arrondissement de Paris) (Cronon, 2020). Paysagistes, aménageurs et politiques voient dans l’arbre en ville un levier pour renouveler la cité, communiquer à son sujet, valoriser leur bilan en faveur d’une ville douce, avec des jardins en mouvements (Gilles Clément).

10Ce livre est plein d’espoir et pose de nombreuses questions sur notre avenir. Il est plutôt porté par un optimisme raisonnable. Le message final est qu’il faut plus d’arbres. L’ambition est de se rapprocher d’un taux de canopée oscillant entre 30 et 40 %, avec des arbres choisis, mélangés, plantés aux bons endroits, adaptés à la topographie des lieux. L’engagement a été mené à Joliette (Québec, région de Lanaudière). Une carte des priorisations des plantations accompagne un graphe de pondération des critères de classement des arbres (p. 170-171).

  • 3 Le vieillard et les trois jeunes hommes. Livre XI, fable 8.

11Le livre invite à poursuivre les inventaires, à oser de nouveaux modèles, à expérimenter, à accepter les échecs et les effets des cruelles conséquences des canicules sans pour autant baisser les bras. Les particuliers peuvent suivre ce mouvement et se souvenir de la fable de La Fontaine3 où un octogénaire plantait.

12Bravo aux auteurs.

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Bibliographie

Bourdu Robert, 1999, L’histoire de France racontée par les arbres. Paris, Ulmer, 224 p.

Cronon William, 2020, Chicago, métropole de la nature. Paris, Zones sensibles, 640 p. (traduction de Nature’s Metropolis. Chicago and the Great West paru en 1991).

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Notes

1 Rapport entre la somme des projections au sol des couronnes des arbres de plus de 3 m de hauteur et la superficie de la zone urbaine.

2 A la suite des canicules récurrentes, des communes ouvrent ces espaces au public lors des grandes vacances.

3 Le vieillard et les trois jeunes hommes. Livre XI, fable 8.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Jean-Pierre Husson, « De l’arbre en ville à la forêt urbain »VertigO [En ligne], Lectures, mis en ligne le 04 août 2026, consulté le 13 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/vertigo/55745 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16nt2

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Auteur

Jean-Pierre Husson

Géographe, professeur émerite Unversité de Lorraine, France, Centre de recherche en géographie LOTERR

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