1« Je me ferai prendre aussi en 2050 avec mes enfants et mes petits-enfants [...] Je suivrai le chemin de mes grands-parents » déclare Samir, interpellé sur le plateau du Golan par les agents de la direction israélienne de la nature et des parcs, dans Foragers (2022) de Jumana Manna. Dans ce documentaire, l'infraction environnementale, passible de lourdes amendes et d'une peine d'emprisonnement à défaut de paiement, porte sur la cueillette de l'akkoub, du thym et du cardon qui entrent dans la préparation du zaatar. Malgré l'interdiction, de nombreux glaneuses et glaneurs récidivent et récoltent ces plantes spontanées dans les ruines des territoires occupés, tandis qu’elles « sont désormais cultivées par des entreprises agricoles israéliennes dont la clientèle arabe constitue le cœur de cible » (Pironet, 2024, p. 16). Comme l’indique la réalisatrice, le caractère colonial du procès légal et administratif est voilé par un objectif scientifique de conservation (Manna, 2022), la qualification juridique établit des priorités naturalisantes entre certaines espèces à préserver de l’extinction et d’autres entités « sacrifiables » qui résistent à leur déracinement. La cible de ce droit pénal environnemental se compose de relations entre humains et non-humains ; de pratiques, joyeuses et nostalgiques, qui visibilisent la persistance de rapports aux milieux de vie occupés. « Mais cette loi, c’est de la merde. Nous interdire de cueillir de la nourriture… Quelles plantes protégées ? Cette terre n’est pas à vous, et les plantes non plus » affirme d’instinct Samir, sûr de son droit.
2Ce conflit entre un droit pénal de la conservation et des attachements populaires matérialisés par des usages traditionnels, familiaux et saisonniers – libre circulation sur les friches rurales, cueillette de plantes spontanées, transformation culinaire aux vertus médicinales – m’a invité à effectuer une relecture des articles consacrés au vol de bois par Marx dans la Gazette Rhénane entre octobre et novembre 1842, dans la traduction de Lascoumes et Zander (1984). Un extrait significatif est restitué en annexe tandis que dans le corps de l’article, les citations sont indiquées entre guillemets pour les distinguer des commentaires. Le parti-pris, dans ce texte est de lire Marx historiquement, de saisir ce texte de jeunesse en tant que pièce d’archive dans son contexte d’élaboration et de le confronter aux données mises en évidence par l’histoire environnementale.
3Radicale dans sa position politique, la première approche des intérêts matériels par le jeune docteur en philosophie, au travers du droit pénal, se distingue par l’hétérogénéité des problématiques traitées et par une certaine ambiguïté des concepts mobilisés, lesquelles ont permis des relectures acérées aux prismes divers : d’une tentative d’élaborer une science du droit, spéculative et historique, comme théorie immanente de la justice (Xifaras, 2002) à l’actualité des biens communs de l’humanité contre la privatisation du monde promue par les doctrines néolibérales (Bensaïd, 2007), du fondement positiviste d’un droit du commun (Dardot et Laval, 2014), à une phénoménologie de la pauvreté justifiant l’inappropriabilité du commun (Mardellat, 2019). Cependant, ces relectures prennent peu en compte l’histoire sociale et environnementale des milieux boisés en Europe (Thompson, 1975, 1991 ; Sieferle, 1982 ; Chalvet, 2011 ; Warde, 2011 ; Fressoz et Locher, 2020 ; Jacoby, 2021 ; Hölzl, 2022 ; Lohmann, 2024) ; laquelle a établi empiriquement l’interdépendance entre les enjeux socio-économiques et les enjeux techniques et biologiques, à l’image de Linebaugh (1976) qui analyse la pratique du vol de bois comme indicatrice de la composition d’une classe en lutte. La relative étanchéité entre ces deux approches – philosophique et spéculative à partir de l’œuvre de Marx, historiquement située à partir des archives – déforce leurs implications politiques contemporaines, à l’exception notable de l’ouvrage Être forêts, habiter des territoires en lutte (Vidalou, 2017).
4Cet article se propose de confronter la critique marxienne de la judiciarisation d’enjeux sociaux à l’histoire environnementale, afin de contribuer à la définition d’un matérialisme écologique, objet de controverse entre néo-matérialistes – dont l’approche métaphysique d’une agentivité de la matière, inspirée par Latour, est régulièrement considérée comme dépolitisante (Lordon, 2021 ; Rigoulet et Bidet, 2023) – et écomarxistes, de Foster (2011) à Saïto (2021) – dont la critique anticapitaliste reconduit une primauté anthropocentrique des rapports sociaux. Dans cette approche écosocialiste, Keucheyan (2016) a fait de la criminalisation du vol de bois le bref point de départ d’une analyse des inégalités environnementales à l’intersection des trois principales inégalités (de classe, de genre et de race) à l’œuvre dans les sociétés modernes. Une série de publications dessine une issue théorique et pratique en considérant comment le capitalisme affecte l’ensemble de la « toile de la vie », l’« écologie-monde » (Moore, 2015) est constituée d’acteurs historiques indissociablement naturels et culturels (Merchant, 1990, p. 43), humains et non humains. Plus récemment, Balaud et Chopot (2021) ont actualisé la pratique opéraïste de l’enquête politique pour identifier des compositions de classe multispécifiques, tandis que Guillibert (2021, 2023) oppose un « communisme du vivant » à la mise au travail généralisée des corps.
5Dès leur amorce, l’agilité polémique des articles de la Gazette Rhénane nous livre, si l’on se fie à une approche philologique, un premier indice de ce matérialisme écologique: Lacousmes et Zander (1984) adoptent le terme « terrestre » plutôt que le « terre à terre » de la traduction de Molitor (1948) pour qualifier le point de vue marxien sur les rapports entre droit, économie et sols. La question terrestre ainsi posée ne se résume pas à la « parcellisation de la propriété foncière » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 133), aux intérêts matériels strictement économiques et à leur traduction juridique. Elle prend en compte, par-delà la divergence des statuts ontologiques des entités humaines et autres qu’humaines dans la modernité européenne, les relations de domination et de confrontation mais également de coopération et d’alliance qui structurent les milieux de vie.
6En 1842, Marx a 24 ans. Hégélien de gauche, puis jeune hégélien, il s’active dans les organes de la bourgeoisie rhénane et place ses espoirs dans la notion d’État en tant qu’entité purement politique et dans une société civile dont l'organe législatif est l’émanation politique. Parus dans une publication libérale rapidement interdite, ses articles s’inscrivent dans l’affrontement entre la société civile rhénane et l’État prussien. Le droit représente la formulation rationnelle d’un intérêt général, et la privatisation de la fabrique du droit par une Diète peu représentative « abaisse le pouvoir exécutif à des moyens matériels de l’intérêt privé » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 165). Si l’on peut comprendre la tentative du jeune Marx d’en appeler à un droit réel, étatique et rationnel contre un droit abstrait accaparé par les intérêts matériels privés, la législation rhénano-prussienne correspond à une modification concrète de la définition matérielle de la forêt, une vision du monde imposée scientifiquement par les corps d’État en formation. L’hypothèse réformiste d’un État médiateur d’intérêts fondés sur les droits subjectifs contre un État privatisé fondé sur un droit de propriétaires (Lascoumes et Zander, 1984, p. 112) doit être nuancée à la lumière de la politique forestière d’État constituée en Prusse pour une gestion durable de la ressource en bois et prolongée en France et aux États-Unis par la doctrine de la conservation de la nature (Fressoz et Locher, 2020 ; Jacoby, 2021 ; Hölzl, 2022). En effet, l’intensification de certains usages des ressources extraites des forêts et la criminalisation des pratiques écologiques coutumières entraînent des modifications dans les formes biologiques des milieux forestiers.
7Pour le polémiste, formé en droit à Bonn et en philosophie à Berlin, le droit n’est pas encore une simple fiction politique mais un langage qui permet d’exprimer adéquatement les rapports réels qui unissent les acteurs sociaux (Xifaras, 2002, p. 106). L'interprétation classique a réduit ces rapports, de natures diverses, à leur judiciarisation : les droits d'usages coutumiers fonctionnent comme garanties pour l'économie morale populaire. Nous souhaitons ajouter à l'analyse du conflit entre valeur d’usage vernaculaire et valeur d'échange marchand (Lascoumes et Zander, p. 137), une compréhension des relations entre les formes de vie, humaines et non-humaines, liées à un milieu local. Si le conflit entre droits coutumiers et propriété privée témoigne d'un moment-clef de bascule du capitalisme en tant qu'agencement écologique des énergies renouvelables, agraires et solaires, vers les énergies et les minerais fossiles (Sieferle, 1982 ; Merchant, 1990, p. 63) ; cette bascule sociotechnique bouleverse les rapports aux milieux de vie et implique la mort d’une certaine « nature » (Merchant, 1990).
8Pour réaliser une critique écologique du droit pénal environnemental, il semble nécessaire de prendre compte trois dimensions – scientifique, sociale et mentale (Guattari, 1989) – soit dans le cas d’espèce : de comprendre la matérialité de l’environnement concret grâce aux apports de l’écologie scientifique, de mettre à jour les conflits de classe qui accompagnent tant l’appropriation privée que l’exclusion induite par les doctrines étatiques de conservation de l’environnement, et enfin de prêter attention à la dimension spéculative des pratiques coutumières, à la part psychique des gestes vernaculaires. En effet, la forêt n’est pas une donnée naturelle, c’est un régime anthropique exercé sur un milieu vivant (Chalvet, 2011 ; Blairon, 2024), sa première signification en anglais, une réserve de gibier, est politique avant d’être biologique (Lohman, 2024, p. 64 ; Thompson, 1975, p. 145). La définition spatiale de la forêt et ses temporalités de régénération relèvent d'interactions réciproques au sein d’une société d’êtres vivants (Cirillo et al., 2026) entre les dynamiques écologiques des espèces qui la composent et le mode social d'exploitation et d’appropriation des valeurs générées par ces interactions.
9Marx, et c'est inattendu, est attentif à ce point, peut-être plus fondamental que la querelle explicite interne au champ de la philosophie du droit, et c'est ce dont témoigne telle ou telle expression, que l'on peut croire sarcastiques, de son texte. Il convient donc de prendre au sérieux certaines formules, par exemple « la relation amoureuse effective et dynamique » qui unit le gardien forestier au bois « une relation au sein de laquelle il se confond en quelque sorte avec le bois » dont il est le « génie protecteur personnifié » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 145-146). Cette relation, proche du rôle revendiqué par certains peuples autochtones extra-européens, semble témoigner de rapports aux milieux boisés qui sont encore vivaces en Rhénanie en 1842.
10Une lecture « symptomale » de certaines formules trahit une perspective que l’on serait tenté de qualifier de méta-physique (Lascoumes et Zander, 1984, p. 142). Marx fait de la distinction phénoménologique, matérielle, entre bois mort et arbres vivants, une « représentation physique de la pauvreté et de la richesse », mais cette association n’est pas une figure de style, l’affinité entre pauvreté humaine et branches mortes est à la fois organique et sensible : « La pauvreté humaine ressent cette parenté et déduit de ce sentiment de parenté son sentiment de propriété […] ». Il y a une alliance physique, irréductible au symbolique, entre les éléments qui arrachent activement aux arbres « plein de sève » des « aumônes de la nature » et l’activité de « la classe élémentaire de la société humaine », ce qui pourrait laisser entendre qu’il y a également une société plus qu’humaine. Une telle association entre la « puissance élémentaire de la nature » et la « classe élémentaire de la société humaine » est actualisée par l’activité génératrice de sens : le « ramassage » est une « mise en ordre » de produits insignifiants pour le « véritable propriétaire. » La correspondance, au niveau de la parenté et de l’activité, entre « pauvreté humaine » et « forces élémentaires » est source de droit. Marx identifie explicitement une alliance entre la classe élémentaire, celle des dépossédés et les forces élémentaires – « Dans ce mouvement des forces élémentaires, [la pauvreté humaine] ressent une force alliée, une force plus humaine que la force humaine » – mais il ne va pas jusqu’à affirmer qu’elle peut être dirigée contre les partis qui leur sont hostiles. Cette alliance, fondée sur la parenté sensible et l’activité matérielle, est génératrice de droit.
11« Le droit coutumier par sa nature ne peut être que le droit de cette masse du bas de l’échelle » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 138). Marx prend parti pour cette « masse élémentaire qui ne possède rien », il écarte les droits coutumiers des « états sociaux privilégiés » parce qu’ils sont « contraires à la notion du droit raisonnable », « le droit coutumier […] n’est donc raisonnable que là où le droit existe à côté et en dehors de la loi, là où la coutume est l’anticipation d’un droit légal » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 140). Ce faisant, il articule dialectiquement le droit rationnel et étatique, dont la systémacité et l’universalité dépendent d’un « acte de pensée » (Hegel, 1998, p. 232) et les sources populaires du droit établies par l’École Historique du droit de Savigny. En dissociant droit positif et droit légal (Xifaras, 2002, p. 99), cette conception originale de la coutume lui permet par la pratique philosophique de retourner leurs théories politiques et juridiques contre les penseurs au service de l’État prussien – Hegel et Savigny – en les faisant jouer l’un contre l’autre. En prenant le parti de « la classe pauvre […] la manifestation de l'humanité dans l'histoire parce qu'elle est universelle » (Xifaras, 2002, p. 103), le droit coutumier se révèle comme construction contradictoire et agonistique d’intérêts (Lascoumes et Zander, 1984, p. 231), « en rupture tant avec le système de codification bourgeoise qu’avec les définitions idéalistes du droit naturel » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 19).
12La traduction contemporaine de cette position est séduisante : partir de ce qui relève de l’universel dans les communs permet de réserver certains biens qui ne peuvent être privatisés (Bensaïd, 2007) sans toutefois dépendre de l’État, tout en délocalisant et en « dénationalisant » les contours de la classe universelle à laquelle ils sont destinés (Dardot et Laval, 2014), l’inappropriabilité de ces biens découlerait de la pauvreté (Mardellat, 2019), de la simple appartenance à l’espèce humaine. Le droit romain connaît de ces res communes, hors commerce et inappropriables : l’air, l’eau courante, la mer et les rivages. Toutefois, l’histoire environnementale indique que la coutume ne peut aisément être élargie à un droit « qui ne soit pas local, mais qui soit celui de la pauvreté dans tous les pays » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 138). Les ayants droit ou bénéficiaires de ces droits sont identifiés à partir d’un double critère de pauvreté et de proximité (Smolar-Meynart, 1985, p. 180). En tant que mode de régulation juridique et écologique, ce « droit collectif est un assemblage subtil et parfois complexe d'usages, d'exigences sur la propriété, de hiérarchie et d'accès privilégié aux ressources, d'adaptation aux besoins ; […] » (Thompson, 2015, p. 214), c’est une « pratique agraire réelle » (Thompson, 2014, p. 106) attachée à une localité.
13La diversité des rapports aux milieux forestiers, dont témoignent les restrictions aux usages, montre que la « nature » qui précède le capitalisme industriel est le produit d’une action réciproque entre dynamiques écologiques et pratiques vernaculaires : pâturage (bovins, ovins et suidés) ; cueillette de plantes comestibles et médicinales, de baies, fruits et champignons ; pêche et chasse au petit gibier, récolte de miel, collecte de fougères et feuilles pour la litière, de plantes pour la vannerie ; prélèvement d’écorces pour le tannage et la fabrication de cordes, de poix-résine pour l’étanchéification ; récupération des cendres dont la potasse sert comme engrais et agent alcalin en blanchisserie et teinturerie; extraction de sable, d’argile et de pierre pour la construction (Lascoumes et Zander, 1984, p. 96 ; Smolar-Meynart, 1985, p. 176-177 ; Lohmann, 2024, p. 61). Du point de vue des espèces autres qu’humaines, « l’usage traditionnel des ressources donnait naissance à un paysage où des forêts ouvertes et mixtes alternaient avec des prairies » (Hölzl, 2022, p. 170). Ces lisières constituent des zones de transition entre deux types de biotopes et sont caractérisées par une importante diversité d’espèces.
14Si le bois est le matériau indispensable à une culture matérielle de subsistance – pour le chauffage, la cuisson, l’agriculture, l’outillage et la construction – la répartition entre bois d'œuvre, bois de chauffe domestique et bois-énergie à usage productif est strictement réglementée. L'affouage ou droit de cueillir du bois se limite généralement au ramassage du bois mort tombé à terre, tandis que les bois morts sur pied, les bois chablis (abattus par les intempéries), les cimes des arbres abattus sont réservés aux circuits commerciaux ; l'abattage d’arbres sur pied et l'arrachage de jeunes plants sont proscrits. L’interdiction s’étend aux types de bois vendus dans le commerce jusqu’aux fagots qui alimentent les fours alimentaires et proto-industriels (briques, chaux, poterie). Fondeurs, forgerons et verriers, saleurs, boulangers et brasseurs s’alimentent en bois et en charbon de bois sur un marché. Dans un contexte où la pression sur les ressources extraites des milieux forestiers s’intensifie avec l’essor des mines, de la marine et de la sidérurgie, sous l’effet de la croissance démographique et de l'expansion des villes qui alimentent une demande croissante de combustibles et de matériaux de construction (Thompson, 2015, p. 165), la définition de la coutume s’effectue progressivement « en fonction de la position de classe, et par conséquent, elle devint un vecteur de conflit et non de consensus » (Thompson, 2015, p. 170).
15Les restrictions à l’accès et aux usages précèdent l’avènement du capitalisme industriel (Thompson, 2015, p. 163 ; Gutwirth, 2022), elles sont constitutives du droit coutumier en tant que mode de règlement des conflits au sein d’une communauté locale par le biais de règles informelles assorties de sanctions populaires. Cette justice communautaire combine réaffirmation symbolique des droits et appropriation matérielle de fait : raillerie, ostracisme, occupation temporaire de zones encloses, destruction de clôtures, saccage de champs, chapardage de bois de clôtures, abattage d’arbres et d’animaux, vidange des étangs de pêche, braconnage collectif et ouvert, attaques de gardes et émeutes (Jacoby, 2021, p. 57-58 ; Lohmann, 2024, p. 69). L’objectif des droits d’usages est triple : protéger l’avenir et la disponibilité des ressources générées par le milieu en organisant leur prélèvement, tout en dirigeant la majorité du bois vers un circuit d’échanges commerciaux et en permettant à certaines catégories de population de s’approprier, parmi les restes non valorisés de l’exploitation, les ressources nécessaires à leur subsistance matérielle et énergétique. Loin d’être immuable et propre aux pauvres, le droit coutumier apparaît ainsi comme un mode de régulation local de l’appropriation des ressources engendrées par un milieu de vie composé par l’action réciproque des dynamiques écologiques et des pratiques sociales. Les commentaires par Marx des débats de la Diète rhénane soumise à l’État prussien soulignent les injustices sociales provoquées par une redéfinition de la propriété, privée et publique. Toutefois, ils ne traitent pas seulement d’une lutte de classes pour l’appropriation d’une ressource mais également de la modification du mode de régulation des milieux forestiers : de coutumier et local, il devient légal et étatique ce qui implique de nouvelles contraintes sur les propriétaires et exclut les usagers coutumiers.
16L’offensive contre les droits coutumiers a pour objet la disqualification d’une conception relative de la propriété « de nature hybride, dualiste, ambivalente sous tous les aspects » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 142) envisagée comme un faisceau de droits personnels et collectifs enchevêtrés dans un milieu, au profit d’une conception de la propriété comme droit exclusif et indivisible, subjectif et absolu (Lascoumes et Zander, 1984, p. 108). Marx prend le parti de la « classe pauvre », mais quels sont les ennemis qui lui font face ? Deux partis au moins peuvent être distingués : celui des propriétaires rhénans réunis au sein de la Diète revendique une délégation du pouvoir d'État pour les parcelles forestières appropriées, tandis que le parti autocratique prussien tente d'imposer une primauté des objectifs d'État dans la gestion des ressources en bois : « à l'été 1841, plus de la moitié des forêts rhénanes appartenaient à la Prusse ou étaient sous son contrôle »1 (Linebaugh, 1976, p. 153). En effet, un nouveau mode de production, basé sur un régime scientifique d’exploitation des forêts, implique un exercice exclusif de la propriété sur une parcelle déterminée, là où le mode de régulation qui précède le capitalisme industriel avait pu concilier des formes d'usages concurrents sur un même milieu, y compris dans les colonies de peuplement (Jacoby, 2021, p. 75).
17En ce sens, cet antagonisme est « réfractée par la double analyse que Marx entreprend des contradictions internes à la société civile, d’une part, et à l’État d’autre part » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 17). En effet, l’organe législatif représente la société civile rhénane qui tente d’imposer la défense de ses intérêts privés, au mépris des droits d’usages propres aux pauvres, tout en se voulant porteuse d’un intérêt général autre que celui, abstrait, porté par l’État prussien. Locher et Fressoz exposent ces trois visions concurrentes – populaire, propriétaire et étatique – sur la question terrestre des forêts :
« le combat contre les communs, qui fait rage dans ces années, est mené notamment au nom de la protection des arbres et des climats. On cherche ainsi à mettre au pas les masses rurales, à discipliner leurs usages de la nature. Les communs forestiers sont une “autre façon de posséder” à faire disparaître. Une lutte féroce oppose aussi les partisans d’une vision absolue de la propriété individuelle et ceux qui réclament que l’État puisse mettre des barrières à ce que les individus font de leurs bois » (Fressoz et Locher, 2020, p. 159).
18L’offensive contre les communs n’est donc pas seulement le fait de propriétaires privés qui cherchent à maximiser le rendement de leurs propriétés : « ce qui se joue en même temps, c’est le retour en force d’un mode de gouvernement de la nature, majeur dans l’histoire de l’État » (Fressoz et Locher, 2020, p. 159) qui participe à l’homogénéisation d’un territoire étatique, national (Chalvet, 2011, p. 210) et colonial (Blairon, 2024, p. 48). La science forestière prussienne tente d’aligner les contraintes écologiques et économiques – c’est-à-dire à déterminer le cycle d’abattage à partir du rythme de croissance biologique, de la valeur du stock d’arbres sur la parcelle, de la rente foncière et des taux d’intérêt (Linebaugh, 1976, p. 153). Les droits des générations futures, qui ont pu servir à la défense des droits d’usage des communs forestiers, sont requalifiés par la science forestière en préservation durable de la ressource en bois, quels que soient les bénéficiaires de cette préservation (Warde, 2011, p. 159-160).
19La forme juridique de la propriété privée correspond à un mode de gestion – un rapport au temps, à l’espace et aux rythmes de croissance biologique – qui ne permet plus de concilier la complexité des relations qui composent ce type de milieu de vie. Les usages marchands tendent à prédominer, la valeur monétaire du bois de chauffe et de construction, notamment navale, est économiquement supérieure à la valeur écologique produite par les relations avec des entités vivantes dans le cadre de l’économie de subsistance, laquelle repose sur un prélèvement limité de multiples ressources dont la (re)production est assurée par des dynamiques de génération associant la diversité d’espèces qui compose un milieu de vie. À l’inverse de ces formes de coopération, les cycles de production promus par la foresterie scientifique imposent d’imposer certains rythmes, temporels et spatiaux, aux surfaces boisées afin de maximiser le rendement d’une ressource unique, le bois de futaie, dont l’extraction est incompatible avec quelconque régénération spontanée. La coupe blanche signifie la fin d’un cycle et le redémarrage d’une succession écologique interrompue. Les cycles promus par l’exploitation rationnelle miment les cycles écologiques pour les accélérer. Dans la terminologie contemporaine de la gouvernementalité écologique (Wei, 2025, p. 29), l’exploitation du bois est une « solution basée sur la nature » : une solution technique à une équation économique. Elle capture la puissance d’engendrement des espèces concernées et constitue un nouveau système écologique, un « écosystème ».
20La première occurrence du terme « durable » (nachhalthende en allemand) apparaît en 1713 dans la Sylvicultura oeconomica de von Carlowitz, administrateur des mines d’argent de Saxe qui vise à assurer une exploitation continue, stable et durable (Hölzl, 2022 ; Blairon, 2024). Cet objectif lie les propriétés biologiques du bois à l'horizon temporel nécessaire à son renouvellement. Par la promotion et l’institutionnalisation de la sylviculture, l’État prussien cherche à sécuriser l'approvisionnement en bois dans un contexte où le destin des arbres était lié à la stabilité sociale et à la puissance d’État. Ces nouvelles techniques sylvicoles, liées à l’importance stratégique et économique du bois, entraînent des modifications des milieux forestiers. La composition des forêts change : promotion d'un nombre limité d'espèces de conifères aux horizons temporels plus faciles à planifier, reforestation artificielle, monoculture équienne (arbres de même âge), gestion tournante des coupes rases ou blanches (Hölzl, 2022, p. 169). Les chemins forestiers pour assurer le débardage et la constitution de cantonnements modifient profondément le paysage des milieux boisés. Les archives du Spessart, dont les forêts d'État alimentent l’empire colonial des Provinces-Unies, indiquent les tensions entre les usages traditionnels et les nouvelles formes de gestion scientifiques : cycle de reproduction long, clôture des pâturages, limitation aux prélèvements de litière, d'herbe ou de foin. Ces pratiques forestières « durables » induisent une modification du milieu incompatible avec le maintien des droits d’usages populaires : « le rôle de la quantification est passé d'une approche descriptive à une approche normative »2 (Warde, 2011, p. 163). La forme même de l’arbre singulier évolue avec une transition des taillis, dont les rejets fournissent le menu bois aux usages vernaculaires, aux futaies qui fournissent le bois d’œuvre nécessaire à la construction, aux mines et à la marine : « The concept of the "normal tree", the Normalbaum, was born; the forest became the aggregate of the individual tree » (Warde, 2011, p. 162). Cette sylviculture moderne réduit les milieux forestiers à un nombre déterminé d’espèces commercialisables et chaque espèce à un ensemble d’arbres individuels aux caractéristiques reproductibles.
21Cette triple négation écologique – de la complexité des milieux, de la variabilité phylogénétique des espèces, de la singularité de chaque organisme – correspond à une triple négation sociale – de la complexité des sociétés, de la composition historique des classes et de la singularité de chaque individu. Selon un témoin de l’époque : « Aucune institution publique n'était plus détestée que la police forestière »3 (Linebaugh, 1976, p. 154).
Figure 1 : Classes, droits et milieux chez Marx, entre philosophie politique et histoire environnementale
22Mais justement, voilà ce que Marx ne voit pas, il semble mener son analyse sur le vol de bois sans prendre en compte la structuration de la foresterie scientifique d’État. Analyser les débats politico-juridiques pour dévoiler les intérêts matériels offre peu de prises pratiques si l’on ne considère comment les entités sont effectivement gouvernées et modifiées dans leur nature matérielle par les prescriptions scientifiques. La valeur circonstancielle des articles de 1842 qui se rapportent aux débats législatifs de la Diète et le caractère exploratoire de ces premiers écrits qui l’amènent à se pencher sur les questions matérielles peuvent expliquer ce défaut. Cependant le rôle des processus biogéophysiques n’est pas un angle mort dans son œuvre ultérieure (Foster, 2011, p. 55-61) comme l’a montré la redécouverte de son intérêt pour l’épuisement des sols (Anonyme, 2023) postérieur d’une vingtaine d’années aux articles de 1842. Si le principe d’une aliénation de la nature par le travail est présent dès les Manuscrits de 1844, le concept de « métabolisme » – processus d’échange entre minéral, végétal et animal – emprunté par Marx au chimiste Liebig (Saïto, 2021) permet de formuler une composition organique du capital et de comprendre le capitalisme comme un agencement écopolitique, une écologie-monde (Moore, 2020), c’est-à-dire une mise en œuvre de certains types de relations entre humains et non-humains au sein d’environnements organisés en vue de la production de plus-value.
23Cette économie de la nature s’oppose tant juridiquement que matériellement aux pratiques vernaculaires : « Les sciences entraient en concurrence avec des formes de savoir locales et quotidiennes, structurant et construisant la réalité de manière différente. Quand, vers 1800, en Allemagne, l'État bureaucratique adopta les nouveaux savoirs scientifiques sur les forêts, en tant qu'outil de contrôle des ressources du pays, cette concurrence éclata en une multitude de luttes » (Hölzl, 2022, p. 186). L'analyse par Hölzl des archives bavaroises des années 1830-1840, indique que les infractions sont liées aux pratiques traditionnelles condamnées par la foresterie scientifique et réprimées par de nouvelles législations – la majorité des infracteurs étaient accusés d'avoir allumé des feux dans les bois, de ne pas respecter les règles prophylactiques relatives à la propagation des insectes nuisibles, de contester l'arpentage officiel géométrique des parcelles – plutôt qu'au vol de ressources forestières (Hölzl, 2022, p. 173-176). L’adoption du Code forestier français (1827) déclenche la guerre des Demoiselles en Ariège (1829-1872) : plus de 8000 révoltés organisés en petits groupes mobiles refusent « tout autant la mise hors d’usage des bois communaux par les forestiers que la mise en ordre de la forêt comme espace quadrillé et aménagé » (Vidalou, 2017, p. 103). En 1886, l’armée des États-Unis occupe le parc national de Yellowstone (fondé en 1872) pour assurer la répression des infractions environnementales, notamment le vol de bois et le braconnage. Les académies de foresterie de Prusse et de Saxe forment les premiers théoriciens états-uniens de la conservation en tant que doctrine de préservation de l’environnement et de gestion des ressources naturelles qui annonce l’essor de l’État administratif moderne (Jacoby, 2021, p. 23). Dans le dernier tiers du 19e siècle, réserves et forêts récréatives, enrôlées par les théories de l'hygiène sociale, sublimées par les doctrines romantique et nationaliste, doivent protéger par leurs effets écologiques et éthiques « contre la corruption des modes de vie modernes et urbains et contre le mouvement prolétarien » (Hölzl, 2022, p. 169).
24Le nouveau régime pénal et carcéral (Foucault, 1975, p. 103) qualifie en illégalismes de biens les pratiques coutumières. En supprimant cette source d’autonomie de subsistance, il assure la mise au travail d’une population surnuméraire, ainsi qu’en témoignent certains traités d’agronomie : « L'appropriation des forêts serait (...) le moyen de produire un supplément de mains utiles pour l'emploi agricole, en réduisant progressivement et en faisant disparaître ce nid de paresse, ce conservatoire d'oisiveté et de misère que l'on peut voir à proximité de tous les communaux, friches et forêts » (Vancouver, 1810 cité par Thompson, 2015, p. 227). L’offensive est dirigée contre les formes de vie qui assurent, dans les marges de l’économie marchande et du contrôle étatique, un certain degré d’autonomie de subsistance grâce à une coopération locale et multispécifique.
25Le débat législatif analysé par Marx voit s’affronter deux qualifications possibles pour la jouissance des bois acquise par droit d’usage, en tant que propriété des ayants droit ou en tant que « “bien naturel” ne pouvant être utilisé que pour la satisfaction immédiate des besoins élémentaires » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 104). En effet, pour les propriétaires-législateurs qui s’expriment dans les débats de la Diète rhénane, le droit des enfants pauvres à la cueillette des baies « depuis des temps immémoriaux » s’efface lorsque ces mêmes baies sont « expédiées par tonneaux en Hollande ». Loin de ne reposer que sur une économie de subsistance, la satisfaction par ces communautés de leurs besoins repose également sur la possibilité de commercialiser des biens ou des services de manière relativement autonome dans un circuit marchand qui assure des revenus monétaires (Lascoumes et Zander, 1984, p. 96) : paysans, journaliers, artisans ruraux partagent « un mode de vie qui ne se fondait complètement, ni sur l'économie de subsistance ni sur l'économie de marché, mais constituait plutôt une combinaison improvisée des deux » (Jacoby, 2021, p. 64-65). Les espaces marginaux et périphériques, à l'œil de l’État du moins, tels que les forêts inexploitées, les marais et les montagnes représentent des refuges de subsistance pour des communautés privées de leurs territoires par le renouvellement du mode de production et l’expansion de l’administration. Ces espaces d'appropriation de biens sont également des refuges pour certaines espèces autres qu’humaines. Les ressources spécifiques donc rares, générées par les milieux forestiers, paludiques et montagneux, représentent pour les communautés de dépossédés une possibilité autonome d'insertion dans le marché. Un constat qui reste actuel dans certains espaces périphériques comme l’indiquent les trajets des champignons Matsutake entre les cueilleurs hmongs de la côte ouest des États-Unis et les marchés de consommateurs japonais (Tsing, 2017). Une analyse matérialiste qui se voudrait écologique ne peut toutefois s’arrêter à la traduction économique et juridique de ces besoins essentiels (Notdurft en allemand), la subsistance est tout autant matérielle que sociale et psychique. En effet, les communs ne sont pas seulement un droit local, non-étatique, généré par la pratique et nourri d’imaginaires terrestres, ils sont des agencements de productions matérielles, de relations sociales et d’attachements psychiques. Il faudra donc pour répondre à ce dénuement des formes de vie, à cette triple dépossession, un ensemble d’institutions étatiques, susceptibles de suppléer à l’effondrement organisé d’un monde.
26Marx dénonce l’accaparement des ressources forestières par les propriétaires privés qui cherchent à « monopoliser un bien commun » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 143). Ce faisant, il subsume les multiples relations entre les êtres qui constituent les milieux boisés à une catégorie de ressources monopolisables. Ce réductionnisme permettra à un socialisme à prétention scientifique de prôner une régulation étatique et de qualifier d’archaïsmes les communs historiques (Dardot et Laval, 2014, p. 325-326). Or, d’un point de vue empirique et historique, la contradiction se situe également entre les droits d’usage paysans et une administration propriétaire qui agit avec les méthodes d’un entrepreneur privé et la puissance écrasante d’un monopole d’État (Hölzl, 2022, p. 182). En prenant position pour un système de droits collectifs, Marx s’oppose à une législation qui distingue titres de nécessité et titres de propriété ; économie de subsistance fondée sur la satisfaction des besoins élémentaires et économie d’échange fondée sur la circulation marchande des biens (Lascoumes et Zander, 1984, p. 105). Du point de vue des commoners anglais du 18e siècle, « les formes collectives exprimaient une notion alternative de la possession, par des droits et des usages modestes et particuliers qui étaient transmis par la coutume comme les propriétés des pauvres. » (Thompson, 2015, p. 249).
27Les Principes de la philosophie du droit ou droit naturel et science de l’état en abrégé nous indiquent, aux paragraphes 242 à 246 (Hegel, 1998, p. 249-251), la source d’un principe nouveau de protection sociale, lequel est une conséquence politiquement nécessaire du processus de dépossession dont Marx nous a décrit un épisode. « Contre la nature, aucun homme ne peut affirmer un droit mais dans l’état de société, l’indigence prend la forme d’une injustice dont est victime telle ou telle classe sociale ». En effet, la pauvreté est fonction d’une organisation nouvelle du travail qui provoque « l’accumulation des richesses » d’un côté, « la dépendance et le dénuement de la classe qui est liée à ce travail » de l’autre. Dans les « sociétés modernes », les pauvres, privés de propriétés collectives, sont condamnés à obtenir leur subsistance dans la production sociale, ils deviennent une « classe attachée au travail ». De ce type de société, « tout homme peut exiger d’elle qu’elle lui assure sa subsistance » sous la forme d’une aide subjective susceptible de remédier à « ce qu’il y a d’universel dans cet état de dénuement ». À la privatisation des environnements, à l’abolition légale des garanties coutumières aux relations de subsistance organisées avec le milieu, correspond l’avènement d’une sécurité sociale qu’il faut comprendre comme une défense sociale, comme une assurance étatique pour « empêcher la formation d’une populace » : car l’état de nécessité produit « une disposition d’esprit qui est liée à la misère, c’est-à-dire un esprit de révolte contre les riches, contre la société, contre le gouvernement. » Cette lucidité hégélienne, quant aux concessions nécessaires à l’institution d’une société d’État, n’a pu échapper au jeune Marx, et n’est probablement pas étrangère à sa défense de formes passées d’organisation sociale en tant que potentialités de futurs alternatifs, non-capitalistes (Rambeau, 2023).
28La phrase conclusive des articles de la Gazette rhénane indique la dimension politique sous-jacente aux questions matérielles qui font l’objet d’une législation pénale, Marx condamne sans ambiguïté un droit environnemental de classe : « Ce matérialisme perverti [...] est une conséquence immédiate de la doctrine que la Preussische Staatszeitung prêche au législateur : ne penser qu'au bois et à la forêt en légiférant sur le bois et de ne pas accomplir chaque devoir matériel politiquement, c'est-à-dire hors de toute la raison d'État et de toute la morale concrète de l’État » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 168). Cette manifestation précoce d’un droit environnemental qui a fait de la nature un intérêt à défendre par la voie pénale quoique subsidiaire aux intérêts économiques et administratifs (Lascoumes, 2019) est une archive des modifications d’un régime anthropique sur les milieux de vie. Or, Marx lie étroitement dans ces pratiques de la classe élémentaire, la satisfaction d’un besoin naturel et la réalisation d’un instinct juridique, la nature physique et la nature sociale : « c'est dans l'immédiateté et la spontanéité d'une pratique instinctuelle que réside sa légitimité dans la mesure où l'instinct (en tout cas celui des classes pauvres) [...], ne se trompe jamais » (Xifaras, 2002, p. 102) Plutôt que d’opposer « le droit des hommes à celui des jeunes arbres » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 135), il s’agirait dès lors d’inventer une langue juridique appropriée à ces alliances et parentés entre fractions de classes dépossédées et espèces résistantes à l’occupation capitaliste du monde, une langue qui serait l’expression d’une manière d’« accomplir chaque devoir matériel politiquement ». En ce sens, certains droits d’usage coutumiers, dont les résurgences peuvent être accompagnées et prolongées, constituent déjà une source de droit et suggèrent des pistes normatives pour constituer une justice écologique immanente au social, « un système fondé sur des catégories collectives et la mise en forme d’intérêts communs » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 230), et donner une forme politique à cette « relation organique immédiate et quotidienne qui, depuis les temps les plus reculés, a constitué le fondement de l'expérience humaine »4 (Merchant, 1990, p. 68).
29Les externalités négatives des modes de résolution technique des impasses écologiques, avérées dans le capitalisme tardif, pourraient nous amener à reconsidérer le travail avec les autres espèces, à revaloriser les écologies de pratiques dont les droits coutumiers constituent des traces, voire à composer politiquement avec certaines forces élémentaires. Plusieurs facteurs sociotechniques résultant d’orientations politiques permettent d’expliquer la marginalisation des communs et l’invisibilisation de la dimension organique du capital pendant un peu plus d’un siècle, entre le décollage industriel et la fin du cycle fordiste. Le charbon remplace progressivement le bois et l’hydraulique comme source principale d’énergie ; associée à la machine à vapeur, la nature du charbon, combustible fossile fragmentable et transportable facilite, du point de vue capitaliste, l’organisation du travail et le gouvernement de la main-d’œuvre (Malm, 2018). L’essor de l’industrie chimique en Allemagne permet de remplacer les composés organiques cultivés dans les milieux forestiers (phytothérapie, teintures et mordants tanniques ou potassiques, apports organiques). Enfin, l’exode rural et le déclin de la paysannerie, organisés pour alimenter en main-d'œuvre les complexes urbains industriels, déstructure les localités et les relations de voisinage qui constituaient le socle sociospatial et l’imaginaire historique de l’économie morale des communs.
30Les conséquences de cette déterritorialisation des relations entre production et localité sont désormais documentées par le dépassement des limites planétaires qu’elles ont engendré : le charbon entraîne l’explosion des émissions de gaz à effet de serre; l’industrie chimique diffuse de nouvelles entités dont les impacts sont aussi inéluctables qu’imprévisibles; l’artificialisation des sols est la première cause d'effondrement de la biodiversité. Ce sont les conséquences directes d’une bifurcation technoscientifique que le marxisme historiquement dominant a accompagné et prolongé, bien que la position de Marx ne soit pas réductible à son adhésion au progrès technique (Béguin, 2022).
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31À cet égard, les articles sur le vol de bois, dans la mesure où Marx y défend une forme d’archaïsme : les relations entre les pauvres, les arbres et les milieux boisés constituent moins une exception dans son œuvre qu’ils ne participent à une lignée parallèle, que l’on songe à ses positions sur les communes rurales russes (Löwy et al., 2018), dont la pertinence contemporaine est indubitable du point de vue écologique. Il s’agirait dès lors de ne plus considérer ces communs comme des vestiges5, mais d’envisager leurs formes localement rémanentes6 ou résurgentes7 comme des acquis socio-écologiques et des préfigurations de ce que pourraient être des milieux partagés dans un horizon post-capitaliste. Au contraire de nombreux exemples européens, en Belgique, l’évolution législative considère les communs de droit comme des reliques : le droit d’affouage a été supprimé du Code forestier wallon en 2008; les biens communaux garantis par l’article 542 du Code civil (Vanuxem, 2018) ont été supprimés en 2020 par la réforme du droit des biens. Une enquête participative du périodique belge Médor8 prolonge l’activité de l’association sans but lucratif Chemins de Wallonie en faveur de l’actualisation de l’Atlas des chemins vicinaux (1841) numérisé à partir de 20169 et contre la privatisation ou la suppression10 de ces communs viaires.
32Le droit à un « environnement sain » reconnu en droit positif peut être compris comme droit à un milieu de vie et comme droit de ces milieux à persister avec l’ensemble de leurs composantes, éventuellement en leur reconnaissant une personnalité collective (Wei, 2022). Un élargissement spéculatif du droit aux espèces et intérêts autres qu’humains, à l’écoute de leurs matérialités expressives, pourrait dès lors éclairer d’un jour nouveau l’énigmatique définition de la loi « comme porte-parole de la nature juridique des choses » (Lascoumes et Zander, 1984, p. 136), de saisir la correspondance entre un principe juridique et une matérialité physique. La source d’un droit des formes de vie à la persistance n’est ni naturelle, ni positive : historiquement elle est négative et résulte d’une dépossession. La définition sociale d’un état de nécessité répond à l’abolition des possessions communes. Le droit exclut ainsi certaines relations pour en instituer d’autres : « les formes et la rhétorique du droit ont une identité distincte qui peut, à l’occasion, entraver le pouvoir et accorder quelque protection aux sujets sans pouvoir. Ce n’est que dans la mesure où cela est réputé vrai que le droit peut aussi avoir une utilité sous un autre aspect : l’idéologie » (Thompson, 2014, p. 118). Toutefois, un reste ne peut faire l’objet du monopole d’une partie de la société « sous peine de bouleverser le jeu tout entier » (Thompson, 2014, p. 112). Un principe d’équité apparente, d’universalité limitée, qui s’appréhende au moment de l’effectuation du droit en tant que droit - dans le procès de résolution d’un conflit - reste indisponible au parti pris idéologique de classe. S’il « est impossible de concevoir une société complexe sans droit » (Thompson, 2014, p. 105), il nous faut également considérer matériellement chaque société au-delà de ses composantes humaines pour comprendre les conflits qui les traversent.
33La soustraction à la domination capitaliste, à la gestion technocratique, qu’elle soit économique ou conservationniste, implique une disponibilité à d'autres formes d'occupation et d'appropriation avec lesquelles de nouveaux attachements et de nouvelles communautés peuvent naître. Les milieux de vie, biotopes ou habitats écologiques doivent être envisagés sous un angle multispécifique comme des sociétés d’êtres vivants (Cirillo et al., 2026). Ces nouveaux communs terrestres (Balaud et Chopot, 2021, p. 379-383) n’appartiennent pas plus à une espèce rare ou à une classe sociale qu’à une entité publique ou privée, ils sont composés par l’ensemble limité, apparenté et interagissant, des habitants, humains et autres qu’humains, d’un milieu. En cela, certaines formules marxiennes pourraient nous donner accès à un imaginaire, naturel et historique, social et écologique, dont nous avons été dépossédés ; nous amener à élargir le communisme au vivant (Guillibert, 2021) ; et nous fournir une boussole vers des formes de vie post-capitalistes, qui pourraient être universellement locales.