Introduction
Texte intégral
1La littérature de voyage met bien souvent en scène la rencontre d’un ailleurs dont les formes et les manifestations relèvent d’un contexte naturel, caractérisé par des géographies, des paysages, des environnements auxquels sont attachés des modes de vie spécifiques, humains, animaux et végétaux. L’écriture viatique peut donc être considérée comme inséparable des contextes géographiques vivants – les écosystèmes – que les écrivains voyageurs découvrent et parcourent, de sorte que le croisement que nous proposons ici entre l’étude des littératures de voyage et les approches théoriques de l’écocritique se justifie pleinement, d’autant plus qu’il a été peu pratiqué.
- 1 Yves Clavaron, Éc(h)ographies d’une terre déréglée. Petit traité d’écocritique, Paris, Kimé, « Déto (...)
- 2 Voir Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Marseille, Wildproject, « Tête nue », 2 (...)
- 3 On peut par exemple citer le programme ANR dirigé par Anne Simon, « ANIMOTS : animaux et animalité (...)
- 4 Alain Suberchicot, Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée, Paris, Honoré Champ (...)
- 5 Stéphanie Posthumus, French Écocritique: Reading Contemporary French Theory and Fiction Ecologicall (...)
2L’écocritique, d’origine australienne et nord-américaine, apparaît dans le sillage de la prise de conscience de la crise environnementale des années 1960-1970, et tend à se développer nettement à partir des années 1990 aux États-Unis, si bien qu’on a pu parler dès le début du xxie siècle d’un tournant environnemental de la recherche, notamment en lettres et en sciences humaines. L’écocritique apparaît en effet aujourd’hui comme un champ de recherche pluri- et transdisciplinaire qui entend étudier les rapports entre les productions intellectuelles humaines et l’environnement, en tenant précisément compte des théories et des connaissances de l’écologie scientifique. Elle dépasse le domaine des études littéraires pour s’ouvrir aux autres formes de la création esthétique, ainsi qu’aux sciences humaines (histoire, philosophie, psychologie, anthropologie, etc.). Cette approche conduit à recentrer du point de vue de l’environnement l’analyse des textes et des œuvres, mais aussi à étudier les valeurs qu’elles diffusent et leurs réceptions à la lumière de préoccupations écologiques, sociales et politiques devenues critiques et désormais omniprésentes dans les discours sociaux. Elle pointe donc aussi tout spécialement la dimension éthique et politique des œuvres qu’elle analyse, en étudiant avec attention les débats et les positions en matière écologique, les idéologies et les valeurs environnementales que ces œuvres expriment et diffusent. Si l’écocritique (ecocriticism) s’est d’abord principalement diffusée et développée en plusieurs phases aux États-Unis et dans le monde anglophone1, elle a peiné à s’imposer en France, notamment du fait de l’influence très médiatisée de personnalités opposées à l’écologie politique2. Dans les années 2010, l’importation de l’écocritique dans le champ de la littérature de langue française a suscité des travaux neufs dans les études littéraires, à travers des programmes de recherche pionniers3, en même temps qu’elles provoquaient des débats théoriques et idéologiques sur ce que pouvait être l’ecocriticism en contexte français. On peut éclairer ces débats en étudiant les créations terminologiques apparues dans la critique de ces années en particulier par le truchement d’enseignants, de chercheurs et de traducteurs spécialisés des domaines nord-américains et britanniques. Alain Suberchicot, professeur de littérature américaine, est l’un des premiers à importer le terme « écocritique » en français, mais l’introduction de la notion est alors fortement nuancée par l’intention explicite d’élargir les corpus étudiés à d’autres langues et à d’autres aires culturelles, pour s’affranchir du modèle nord-américain propre aux origines de l’ecocriticism. Son ouvrage Littérature et environnement : pour une écocritique comparée4 revendique d’emblée une perspective comparatiste très vaste – tenant par exemple compte du corpus asiatique. L’idée sous-jacente est que l’ecocriticism est trop identifié à la tradition nord-américaine des grands espaces et de la wilderness, qui répond mal aux textes nés d’une expérience européenne ou française de l’environnement. En 2017, Stéphanie Posthumus propose une écocritique « à la française », pourrait-on dire pour cette chercheuse canadienne bilingue, une écocritique sensible à la différence culturelle et soucieuse de prendre en considération les imaginaires environnementaux façonnés par la ruralité et non par la Wilderness dans un essai en anglais où le terme « écocritique » apparaît significativement en français : French Écocritique : Reading Contemporary French Theory and Fiction Ecologically5. On pourrait donc proposer de distinguer l’« ecocriticism », ou « écocritique américaine », de l’« écocritique » française (ou « French écocritique » pour reprendre la formule de Stéphanie Posthumus), qui propose des corpus, donc des environnements plus diversifiés et soutient l’idée que les études écocritiques doivent être culturellement et historiquement situées.
- 6 Thomas Pughe, « Réinventer la nature : vers une éco-poétique », Études anglaises, tome 58, no 1, 20 (...)
- 7 « More phenomenological than political », Jonathan Bate, The Song of the Earth, Cambridge (Mass.), (...)
- 8 Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe, « Littérature et écologie : vers une écopoétique », (...)
- 9 Lawrence Buell, Writing for an endangered World. Literature, Culture, and Environment in the U.S. a (...)
- 10 Nathalie Blanc, Denis Chartier, Thomas Pughe, « Littérature et écologie : vers une écopoétique », a (...)
3Le terme « écopoétique » apparaît quant à lui en français sans doute plus tôt, en 2005, dans un article de Thomas Pughe, professeur de littérature anglaise, « Réinventer la nature : vers une éco-poétique6 », où le néologisme renvoie cette fois aux études littéraires britanniques, et notamment aux travaux de Jonathan Bate. Dans son essai publié en 2000, The Song of the Earth [Le Chant de la Terre], Jonathan Bate dit en effet préférer « écopoétique » (ecopoetics) à « écocritique » (ecocriticism), parce que l’importance de cette approche est plus « phénoménologique que politique7 », c’est-à-dire qu’elle touche aux effets possibles d’une réinvention du rapport à la nature qui passe par la littérature. Selon Jonathan Bate, cette médiation propre à la création esthétique la distingue des influences plus nettement politiques de l’ecocriticism, selon lui comparables aux études postcoloniales (postcolonial studies) et aux études de genre (gender studies) qu’elle croise fréquemment. Le terme « écopoétique » est repris en français dans un article fondateur de Nathalie Blanc, Denis Chartier – qui sont géographes spécialisés dans les questions écologiques – et Thomas Pughe. Cet article introduit en 2008, dans un numéro spécial de la revue Écologie et politique, un riche dossier intitulé « Littérature et écologie : vers une écopoétique ». Il s’agit de cerner les « enjeux d’une esthétique littéraire et artistique environnementale », en réévaluant la dimension esthétique de cette littérature par rapport à sa dimension politique. Les auteurs, dont un seul est de formation littéraire, affirment alors « la pertinence de l’esthétique dans le débat et dans l’action politiques », en considérant la création littéraire comme une pratique artistique produite face à « un monde en danger8 », reprenant ainsi la formule célèbre de Lawrence Buell9. La littérature est selon eux entrée « dans l’ère du soupçon écologique10 », ce qui non seulement influence les thématiques et les genres ou types de texte choisis, mais bouleverse aussi les pratiques, les procédés et les critères de l’écriture même, c’est-à-dire le travail de l’esthétique et de l’imagination qui relève des activités et des domaines propres à la création artistique et littéraire. En somme, alors que l’ecocriticism met l’accent sur la lecture politique de ses corpus, dans le sillage des cultural studies, l’écopoétique favorise davantage l’analyse littéraire, stylistique et poétique des textes.
- 11 Anne-Gaëlle Weber, « Le récit de voyage et l’émergence de la littérature au tournant des xviiie et (...)
- 12 Voir aussi Jean-Christophe Cavallin, « Vers une écologie littéraire », Fabula LHT, no27, 2021 [En l (...)
4Cette inclination pour l’analyse littéraire, qui n’est pas pour autant exclusive de toute considération politique et éthique, est celle des auteurs de ce numéro spécial de Viatica consacré à « la Littérature de voyage au prisme de l’écopoétique ». Ce prisme écopoétique nous a paru d’autant plus intéressant que si le récit de voyage « participe de la tension inhérente à la définition de la littérature conçue tantôt comme une sphère autonome obéissant à des lois esthétiques ou poétiques, tantôt comme le reflet ou le véhicule d’un certain contexte11 », il en va de même pour l’écopoétique/écocritique, théorie tiraillée entre texte et contexte, entre l’attention au poien et le parti pris de l’oikos12.
- 13 Voir Anne-Gaëlle Weber (dir.), Viatica no 7, Voyage et littérarité, 2020 [En ligne] DOI : https://d (...)
- 14 Françoise Besson, « La littérature de voyage et d’ascension : du passage de la relation de voyage à (...)
- 15 Pierre Ducrozet, Le Grand Vertige, Arles, Actes Sud, 2020.
- 16 Philippe Antoine, Chloé Chaudet, Gilles Louÿs, Sarga Moussa (dir.), La Littérature de voyage aujour (...)
- 17 Voir Yves Clavaron, Éc(h)ographies d’une terre déréglée. Petit traité d’écocritique, op. cit., p. 2 (...)
5Par sa nature même, par ses penchants documentaire et interdisciplinaire, mais aussi par la mise en question des critères de littérarité qu’elle provoque13, la littérature de voyage ouvre donc logiquement, pour ne pas dire naturellement, sur des interrogations écopoétiques. On ne s’étonnera pas, à cet égard, que Pierre Schoentjes réserve une place importante aux récits de voyage et au nomadisme quand il esquisse un panorama de la littérature écopoétique dans Ce qui a lieu, essai d’écopoétique. Pour paraphraser Françoise Besson, « la relation de voyage » ouvre à « la conscience de la relation au monde14 ». Dès lors, l’écrivain voyageur, qu’il soit qualifié d’aventurier, de poète ou de philosophe, est toujours susceptible de se faire écologue, ou écologiste, pour dire sa découverte et son expérience face aux lieux de son périple, constituant un environnement naturel plus ou moins intact ou menacé, voire devenu extrêmement artificiel. Cette rencontre, parfois fortuite ou secondaire, peut aussi être le motif du voyage et marquer profondément, dès l’origine, le récit qui en est fait. On s’est donc demandé de quelles façons et avec quelles intentions le regard sur l’environnement s’inscrit dans la genèse et la poétique d’un récit de voyage. C’est en effet le voyage lui-même, en tant que pratique, qui se trouve paradoxalement remis en question dans un monde « globalisé » souvent décrit sur le mode des mobilités et même de la fluidité. Voyage « écolo », « vert » ou « éthique », tourisme « durable » ou « responsable » : le marketing des industries du tourisme et du voyage s’est aujourd’hui largement emparé des thématiques et du vocabulaire de l’écologie, pour atténuer ou gérer les contradictions entre la préservation de l’environnement et le maintien du développement économique du voyage de masse. Mais les conditions du voyage suscitent désormais des interrogations éthiques chez le voyageur, de sorte qu’on peut en arriver à se demander s’il est encore possible de voyager, à l’heure du « coût carbone » et des modes de vie « durables » – on peut penser au Grand Vertige15 de Pierre Ducrozet. Cette « intranquillité » du récit de voyage est évoquée par Sarga Moussa dans l’introduction de La littérature de voyage aujourd’hui. Héritages et reconfiguration16, pour désigner les différents bouleversements venus inquiéter et remuer la littérature de voyage à partir du dernier tiers du xxe siècle : l’achèvement de la colonisation et l’entrée dans une période postcoloniale qui suscitent bien des remises en question (de même, l’écopoétique s’est ouverte à des considérations postcoloniales et transnationales17) ; l’augmentation des migrations, et en particulier des migrations subies, à l’origine d’une nouvelle littérature d’exil et de voyage forcé, parfois si tragique qu’elle est assimilée à une « catabase » dans une sorte de contre-imaginaire du récit de voyage ; enfin la prise de conscience progressive et bientôt les conséquences concrètes de la crise environnementale. Cette prise de conscience bouleverse le voyage, comme les littératures qui en rendent compte, prises dans les contradictions de l’engagement et de la culpabilité, de la quête d’une nature épargnée et de la conscience d’une anthropisation débridée. Après s’être rêvé en inventeur, en explorateur, en conquérant de la terre ou en inspecteur de la Création, l’explorateur, le voyageur, et même le touriste – comme l’exploratrice, l’inventrice, la touriste, auxquelles le présent dossier s’efforce de rendre justice – se voient devenir arpenteurs et arpenteuses du désastre, faisant étape de catastrophe en catastrophe, témoignant de l’entrée de l’anthropocène dans sa phase dangereuse. En ce sens, la littérature de voyage n’est pas épargnée par cette hantise de la fin qui marque toute la littérature (hyper)contemporaine.
6Une hantise dont certaines prémices peuvent être repérées assez tôt pourtant, inscrites dans le projet même des voyages de découverte européens à partir du xve siècle, voyages motivés par la recherche de nouveaux approvisionnements en or, en argent et en toutes sortes de ressources. Cette quête de ressources de plus en plus orientée par la volonté cartésienne de « nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature » avec l’essor de l’ontologie naturaliste au xviie siècle, marque fortement l’expérience viatique, même (surtout ?) lorsqu’elle est écrite par des savants soucieux également d’étudier de « nouveaux » mondes.
7C’est du moins ce que montrent les premiers articles – consacrés à des récits viatiques du xviie et du xviiie siècles – d’un dossier dont nous souhaitions qu’il offre des repères historiques précis. Comme le montrent aussi bien Sylvie Requemora qu’Anne-Gaëlle Weber, en effet, les récits des explorateurs européens sont souvent partagés entre l’émerveillement devant les beautés, la fertilité et les potentialités des terres découvertes, et l’inquiétude devant leur saccage, la conscience de leur nécessaire préservation. Certes, nombre d’explorations ont d’abord l’exploitation comme ambition, beaucoup d’explorateurs ont voyagé dans le but de s’enrichir et d’enrichir leur pays colonial, mais l’expérience viatique n’en est pas moins ambivalente : nourrie d’abord de textes anciens, motivée par les intérêts et les a priori de son époque, porteuse d’un naturalisme – au sens descolien du terme – en formation qui allait rencontrer le succès et les déboires que l’on sait aujourd’hui, elle s’ouvre aussi à un monde étrange, radicalement nouveau. Des explorateurs – Jean-François Regnard, par exemple, dans l’article de Sylvie Requemora qui analyse plus généralement la formation d’une pensée de la nature – savent parfois apprécier voire admirer, des paysages, des animaux, des végétaux extravagants. Dès le xviie siècle, donc, des récits de voyage ne sont pas sans enjeu écopoétique : l’environnement y joue les premiers rôles puisque c’est lui qui motive les voyages, fût-ce à son détriment ; en outre, la perspective utilitariste, anthropocentrique, européocentriste, n’empêche pas une évolution manifeste vers ce qu’Anne-Gaëlle Weber n’hésite pas à qualifier de « biocentrisme » pour des voyageurs savant du xviiie siècle, comme Bernardin de Saint-Pierre, ce qui n’est pas sans effet sur une autre évolution, celle de l’écriture s’efforçant par exemple de maintenir ensemble « l’idée de saisir la “nature” à l’aide de grandes lois et schémas et celle de la figurer de manière réaliste et détaillée », non sans avoir recours aux métaphores les plus parlantes. Il faut dire que les voyageurs du xviiie siècle sont déjà témoins des destructions d’espèces ou d’écosystèmes entiers par la faute de l’être humain. Déjà Bernardin de Saint-Pierre, Pierre Poivre, avant Bory de Saint-Vincent ou Alexander von Humboldt au xixe siècle, dénoncent les ravages d’une mauvaise intendance du monde.
8C’est dire que le xixe siècle européen, dans sa découverte de nouveaux mondes, continue sur cette double voie : l’anthropocentrisme et sa critique, l’ontologie naturaliste et des perceptions plus fines d’une nature échappant à la seule perspective des intérêts humains. Il revient à Daniel Lopez, Virginie Tellier et Pascale Auraix-Jonchière de montrer que ce xixe siècle a su s’arcbouter contre les impasses de la voie utilitariste. S’essayant au croisement des regards de Mollien, Le Moyne, Reclus, Saffray et d’Espagnat sur la nature de l’Amérique équatoriale, Daniel Lopez repère une oscillation entre regard utilitariste et émerveillement, voire sensibilité pré-écologique, dans un mouvement de « redécouverte » de l’Amérique fortement inspiré d’Alexander Humboldt dans sa réflexion sur « la manière d’accorder la poétique et l’esthétique à la connaissance de la nature », déjà étudiée par Anne-Gaëlle Weber. Car là encore, pour citer Daniel Lopez, « l’expérience directe de la nature tropicale a pu marquer de son empreinte la matière textuelle de ces récits ».
9Virginie Tellier nous entraîne vers de tout autres horizons, dans la même période, puisqu’elle montre comment, de part et d’autre du siècle, Benjamin Bergmann puis Carla Serena en viennent à transformer leur écriture – d’une rigueur objectivante à un lyrisme personnel, marqué par la perception nomade du monde, profondément physique, orienté par une autre langue et un autre regard – afin de mieux s’approcher de la relation kalmouke à la steppe.
10Pascale Auraix-Jonchière nous parle de marche également, mais à un rythme moins éprouvant, en suivant George Sand dans ses Promenades autour d’un village. C’est à rebours de tout esprit de système, cette fois-ci, que s’élabore une écriture fondée sur l’improvisation et la gratuité, ce qui n’exclut nullement la précision des connaissances naturalistes et l’attention à l’environnement. Comme les récits d’explorateurs étudiés par Sylvie Requemora, cette écriture se plaît aux rapprochements analogiques, mais en sens inverse : non pas du lointain vers l’Europe, mais du proche vers le lointain, la Suisse ou l’Afrique donnant plus d’envergure à un petit coin du Berry. À moins qu’il s’agisse simplement d’être suffisamment disponible à l’environnement pour en sentir et en comprendre les mystères et les richesses, des richesses à ne surtout pas confondre avec des ressources. Sand élabore pour ce faire un genre littéraire empruntant à celui de l’essai : la promenade, sinuant entre observation fine et fictionnalisation, connaissance et fantaisie, art de la synthèse réflexive autant que de l’essor de l’imagination, laquelle, bien conduite, permet de mieux saisir la vérité de l’oikos que ces deux extrémismes que sont, aux yeux de Sand, l’idéalisme et le réalisme.
11C’est aussi à des promenades que s’intéresse Philippe Antoine, celles de Rousseau et de Chateaubriand qui l’entraînent vers les voyages de Lévi-Strauss et nous font aborder le xxe siècle. Ces trois auteurs sont hantés par la nostalgie d’une nature inviolée dont ils savent déjà, dont on sait toujours mieux qu’elle n’a pas plus existé qu’un certain « état de nature ». Philippe Antoine appelle cela le mythe de l’île déserte : un outil heuristique autant qu’un éblouissement sensible ; l’idée d’une nature non assujettie à l’état de nature permettant de penser son assujettissement, sa dénaturation, ou du moins le piège de l’alternative entre ignorance ou anéantissement de « la part sauvage du monde » (Virginie Maris).
12À la suite de Philippe Antoine, Davide Vago nous installe résolument dans le xxe siècle avec son étude des Vues sur le Valais, de Charles Ferdinand Ramuz. Certes, cette œuvre est un voyage des plus singuliers puisqu’il ne correspond pas à un voyage en particulier, mais à une réflexion à la fois très informée et très sensible d’un écrivain vaudois sur son pays d’élection. Dès lors, Vago s’emploie à montrer que Ramuz, pour satisfaire à une œuvre de commande, mobilise l’expérience de la marche, la connaissance de ses habitants – notamment les paysans que Ramuz, comme George Sand, comme Giono, considère comme les plus savants en la matière – autant que des cartes, de la géologie et de l’histoire. Par le jeu de métaphores et de « raccourcis » stylistiques manifestant une « communion directe de l’individu avec le tout » (Leo Spitzer), l’adresse au lecteur, les scansions rythmiques et un sens de la narration multiscalaire, Ramuz invente un récit de voyage permettant de mieux situer l’être humain, matière et esprit, à sa juste place – petite – dans la nature.
13Odile Gannier revient à la question du rapport nomade à la nature, après Virginie Tellier, mais dans le désert et non pas dans les steppes, avec les récits parallèles d’Odette du Puigaudeau et de Théodore Monod. Là encore, le lieu traversé finit par traverser le corps des voyageurs et imprimer sa marque dans la relation viatique elle-même. Gannier montre comment, avec des styles (et une reconnaissance) différents, l’autrice et l’auteur s’adaptent aux exigences physiques et mentales du désert : endurance, dépouillement, nécessité de se repérer et de rationaliser plutôt que de s’épancher, ce qui n’empêche pas « l’enivrant bonheur » (Monod) de l’interprétation géologique, lorsque le pays consent à livrer les secrets de sa structure. Pour raconter ces voyages, des stratégies narratives sont mises en place jouant de la sécheresse des relevés techniques et de l’attention au vécu qu’il s’agit de partager, entre humour (Monod) et prose poétique (Puigaudeau).
14Si beaucoup des auteurs et autrices étudiés fuient les laideurs de la modernité industrielle et les dégradations qu’elle inflige à l’environnement, Carol Dunlop et Julio Cortázar s’y installent résolument avec Les Autonautes de la cosmoroute ou un voyage intemporel. Pierre Schoentjes analyse pourtant cet ouvrage original écrit au début des années 1980 comme une entreprise viatique résolument écopoétique. Si le couple entreprend de relier Paris à Marseille en minibus Volkswagen entre le 23 mai et le 23 juin 1982 sans jamais quitter l’autoroute et en faisant halte à toutes les aires, il n’en explore pas moins, loin des « retours à la terre » ou des road-trips exotiques, un environnement naturel inattendu. Or, pour livrer ce « petit précis de la flore et de la faune – toutes espèces mêlées », Dunlop et Cortázar bricolent à quatre mains, deux langues et une multitude de supports, une écriture inspirée – avec un recul nettement ironique et un humour joyeux – des livres de voyage « des anciens explorateurs », mais cherchant surtout à réenchanter un monde dont l’écologie politique se développant depuis les années 1970 dénonçait la dégradation.
15Bernard Ollivier, Pierre Adrian et Philibert Humm ne manquent pas d’humour non plus, et ne répugnent pas davantage à parodier les récits d’exploration (Roman fleuve, 2022). Avec ces auteurs, Jean-Baptiste Bernard nous fait entrer dans le contemporain et rester en France, avec une problématique qui n’est plus du tout celle de la découverte de nouveaux lieux, mais plutôt celle d’une redécouverte, d’un retour à des paysages sans grand prestige – parfois beaux et émouvants, souvent dénaturés – par de petits explorateurs de petites choses ou de choses plus grandes mais par l’intermédiaire de ressources plus ou moins autorisées, très souvent exposées, et de rencontres humaines. Ces « explorateurs » évitent de se prendre au sérieux, et de brandir la bannière écologiste, mais permettent écopoétiquement au lectorat de prendre conscience des atteintes à l’environnement. Si engagement explicite il y a, pointe Bernard, c’est en faveur de l’humanisme républicain et de la mixité sociale, selon une préséance bien française si l’on en croit les analyses de Pierre Schoentjes à propos de la prédominance ancienne du social sur l’écologique en France (Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique).
16Nina Rocipon s’intéresse quant à elle à d’autres types d’« explorateurs » et à un autre genre de voyage, quoique les deux ouvrages qu’elle étudie dans son article nous maintiennent à la fois en France et dans la littérature contemporaine. Elle commence en effet par élaborer un historique de ce qu’elle appelle « des récits de rivière », « type particulier de littérature de voyage, où l’autorité de l’écrivain est mise en perspective par la nature du trajet dans lequel il s’engage », présentant l’intérêt de « faire apparaître un corpus propice à l’étude écopoétique ». Mais c’est à un motif très particulier qu’elle s’arrête, celui du surgissement de cadavres animaux, dans trois récits, La Descente de l’Escaut, de Franck Venaille, Adour : histoire fleuve, de Serge Airoldi, et La Traversée de la France à la nage, de Pierre Patrolin. Car ce motif, étudié en détail, apparaît comme une « vanité » contemporaine : un memento mori non pas métaphysique mais environnemental, dont la rencontre au fil de l’eau fonctionne comme une initiation à l’état du monde : vulnérable quoiqu’« impétueusement vivant ».
17Pour clore cette traversée écopoétique de la littérature de voyage, dans une tonalité contemporaine à nouveau humoristique, Halia Koo analyse la manière dont deux récits de voyage de Julien Blanc-Gras, Paradis (avant liquidation) et Briser la glace, exposent la dimension absurde et paradoxale de la crise environnementale. Le paradoxe est d’abord celui d’une littérature de voyage qui, au lieu de faire rêver à des horizons exotiques, se colore de tonalités nettement angoissantes. Le deuxième paradoxe est celui de la posture de l’auteur lui-même qui, malgré les très sombres perspectives écologiques et humaines qu’il aborde, choisit un « ton léger et facétieux », ne posant pas plus que nombres d’auteurs contemporains étudiés dans les articles précédents en « écrivain-voyageur ». Loin de rejeter sa situation de touriste et même de « touriste professionnel » se faisant payer par des magazines pour voyager dans un monde ravagé, il cherche lui aussi à éviter la position du moralisateur et grandiloquent. En somme la catastrophe environnementale est bien là, d’un point du globe à l’autre : reste à la vivre au ras des subjectivités ordinaires, et à en faire part, tant qu’il en est encore temps, en « reporter à temps partiel », sans prétention littéraire apparente (ce qui après tout est fidèle à un aspect important du récit de voyage), à coup de cartes postales fonctionnant comme des germes de son récit et des emblèmes de son humilité narrative. Ce parti pris du clin d’œil ironique, de la parodie et de bouffonnerie peut être aussi, ce qui n’est pas sans rappeler les auteurs étudiés par Jean-Baptiste Bernard, une manière d’atteindre un lectorat populaire, selon une tradition du reportage défendue par Albert Londres. À moins qu’il ne s’agisse d’une politesse du désespoir et de la culpabilité occidentale : l’humanité, surtout dans sa frange aisée, s’autodétruit sans vraiment réagir ; l’absurdité saute aux yeux des touristes aussi bien que des baroudeurs et penseurs chevronnés. Julien Blanc-Gras n’en montre pas moins les paradoxes de la crise écologique : il fallait aller voir les anomalies climatiques et les paradoxes que cela entraîne sur les lieux et les personnes les plus exposés.
18Notre dossier peut ainsi aboutir à plusieurs constats. Tout d’abord, le prisme écopoétique que nous avons choisi pour aborder la littérature de voyage est tout sauf superficiel. Les considérations environnementales paraissent même intrinsèques à la démarche consistant à raconter des rencontres avec des lieux et des vies qui y sont adaptées. Certes, les articles sont loin de balayer tout le spectre des postures écopoétiques possibles, ne serait-ce que parce qu’ils se limitent d’une part à une période qui va de l’invention de l’ontologie naturaliste à notre époque qui en subit les effets, d’autre part à un nombre forcément limité de pays. Mais ces divers récits n’en sont pas moins représentatifs des effets du dépaysement occasionné par des déplacements vers de lointains horizons ou par des paysages tout proches à redécouvrir avec une perception renouvelée. Aussi marqués qu’ils soient par l’ontologie utilitariste, ils permettent une ouverture fascinante à d’autres usages du monde, voire au monde lui-même et pour lui-même, au-delà des intérêts et des barrières personnels ou civilisationnels des voyageurs et voyageuses. À ce titre, aussi dramatique que soit notre situation écologique, ces récits, à leur manière composite, hésitante, parfois discutable, contradictoire, offrent des raisons d’espérer (outre toutes les raisons de désespérer qu’ils suscitent également), pour leur attention infatigable à ce qu’on appellera l’oikos ou tout simplement les lieux – qu’on habite ou non, qui sont parcourus surtout, par tous les moyens, de la marche à l’avion, en passant par la nage, la méharée, le canot, le bateau, le train, l’auto ou le vélo. Récits ou littérature de voyage, puisque, stimulés par cette curiosité pour les lieux qu’ils traversent et dont ils sont traversés, ils savent mobiliser des poétiques ad hoc, poétiques sans cesse renouvelées en fonction des contextes, et que le nôtre – celui d’une crise sans précédent – colore d’accents multiples : tragiques, comiques, angoissés, mélancoliques, ironiques, joyeux, coléreux, et parfois, malgré tout, émerveillés.
Notes
1 Yves Clavaron, Éc(h)ographies d’une terre déréglée. Petit traité d’écocritique, Paris, Kimé, « Détours littéraires », 2023, p. 18.
2 Voir Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Marseille, Wildproject, « Tête nue », 2015.
3 On peut par exemple citer le programme ANR dirigé par Anne Simon, « ANIMOTS : animaux et animalité dans la littérature de langue françaises, xxe-xxie siècle (2010-2014) » qui débouchera sur une zoopoétique aux nombreuses intrications avec l’écopétique, ou le programme régional « ECOLITT ou l’empreinte de l’écologie sur la littérature », dirigé par Anne-Rachel Hermetet et associant les universités d’Angers, de Nantes et du Maine en 2014, sans oublier, à partir de 2017, les activités et le site internet du groupe ZoneZadir, très ouvert sur la littérature francophone, ou encore, à partir de 2018, le projet de recherche résolument européen de l’université de Gand (sous la houlette de Pierre Schoentjes), intitulé « Littérature, Environnement et Écologie : une approche écopoétique de la fiction contemporaine française, italienne, germanophone et anglophone ».
4 Alain Suberchicot, Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée, Paris, Honoré Champion, 2012.
5 Stéphanie Posthumus, French Écocritique: Reading Contemporary French Theory and Fiction Ecologically, Toronto, University of Toronto Press, 2017.
6 Thomas Pughe, « Réinventer la nature : vers une éco-poétique », Études anglaises, tome 58, no 1, 2005, p. 68-81 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.3917/etan.581.81.
7 « More phenomenological than political », Jonathan Bate, The Song of the Earth, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2000, p. 75.
8 Nathalie Blanc, Denis Chartier et Thomas Pughe, « Littérature et écologie : vers une écopoétique », Écologie et politique, no 36, 2008, p. 17 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.3917/ecopo.036.0015.
9 Lawrence Buell, Writing for an endangered World. Literature, Culture, and Environment in the U.S. and Beyond, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2001.
10 Nathalie Blanc, Denis Chartier, Thomas Pughe, « Littérature et écologie : vers une écopoétique », art. cit., p. 19.
11 Anne-Gaëlle Weber, « Le récit de voyage et l’émergence de la littérature au tournant des xviiie et xixe siècles », Viatica, no 7, 2020 [en ligne] DOI : https://doi.org/10.52497/viatica1265 [consulté le 15/02/2024].
12 Voir aussi Jean-Christophe Cavallin, « Vers une écologie littéraire », Fabula LHT, no27, 2021 [En ligne], DOI : https://doi.org/10.58282/lht.2841 [consulté le 8/04/2024].
13 Voir Anne-Gaëlle Weber (dir.), Viatica no 7, Voyage et littérarité, 2020 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.52497/viatica7.
14 Françoise Besson, « La littérature de voyage et d’ascension : du passage de la relation de voyage à la conscience de la relation au monde », ILCEA, no28, 2017 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.4000/ilcea.4133 [consulté le 2/03/2024].
15 Pierre Ducrozet, Le Grand Vertige, Arles, Actes Sud, 2020.
16 Philippe Antoine, Chloé Chaudet, Gilles Louÿs, Sarga Moussa (dir.), La Littérature de voyage aujourd’hui. Héritages et reconfigurations, Paris, Lettres modernes Minard, La Revue des Lettres modernes, « Voyages contemporains – 3 », 2021.
17 Voir Yves Clavaron, Éc(h)ographies d’une terre déréglée. Petit traité d’écocritique, op. cit., p. 20, et suiv., et les travaux des groupes de recherche cités dans la note 3.
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Référence électronique
Yvan Daniel et Alain Romestaing, « Introduction », Viatica [En ligne], HS 8 | 2025, mis en ligne le 08 juillet 2025, consulté le 14 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/viatica/5220 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14ju9
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