La nature de l’Amérique équatoriale au xixe siècle : regards croisés de cinq voyageurs français
Résumés
Gaspard Théodore Mollien, Auguste Le Moyne, Élisée Reclus, Charles Saffray et Pierre d’Espagnat ont visité le territoire de l’actuelle Colombie au cours du xixe siècle. Les regards de ces voyageurs se sont posés avec insistance sur la nature fertile et exubérante du pays dans des perspectives différentes, suivant les buts de leurs voyages et leurs intérêts particuliers. Leurs récits témoignent ainsi d’une oscillation entre l’invitation au développement de projets utilitaristes par l’exploitation de la nature et l’éloge de cette même nature « vierge », voire une certaine sensibilité écologique avant l’heure. Notre objectif est donc de croiser les regards de ces voyageurs afin de mettre en relief aussi bien leur approche au sujet de l’environnement qu’ils décrivaient, que la manière dont celle-ci a marqué de son empreinte la texture de leurs récits.
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- 1 Selon Felipe Angulo Jarramillo, certains voyageurs se sont rendus en Amérique principalement dans l (...)
1La chute de l’Empire espagnol a permis une circulation de biens et de personnes en Amérique beaucoup moins restreinte que par le passé. Une panoplie de voyageurs (dont les Français représentaient un nombre considérable) de différents horizons et motivés par divers buts s’y est rendue. Besoin d’enquêter sur la situation politique des nouvelles républiques, d’établir des rapports commerciaux, de placer des manufactures européennes, d’investir dans d’éventuels projets productifs, d’acquérir des matières premières, de faire des prospections des richesses naturelles, de répondre à la demande d’information sur des régions exotiques1, ou encore une simple curiosité, comptent ainsi parmi les motivations des voyageurs européens en Amérique au xixe siècle.
- 2 Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823, 2 tomes, Paris, Arthus Ber (...)
- 3 Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe : paysage de la nature tropicale, Paris, (...)
- 4 Charles Saffray, « Voyage à la Nouvelle-Grenade », Le Tour du Monde. Nouveau journal des voyages, P (...)
- 5 Auguste Le Moyne, Voyages et séjours dans l’Amérique du Sud : la Nouvelle Grenade. Santiago de Cuba (...)
- 6 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, Paris, Charpentier, 1901.
- 7 L’un des enjeux de l’approche écopoétique est, précisément, de mettre en avant le monde naturel à t (...)
- 8 S’il est vrai que l’approche écopoétique se focalise prioritairement sur la littérature contemporai (...)
2La description de la nature américaine était une composante omniprésente, bien qu’à des degrés variables, dans les récits de ces voyageurs. En effet, leurs regards se sont posés avec insistance sur la nature fertile et exubérante de ces contrées dans des perspectives différentes, suivant les buts de leurs voyages et leurs intérêts particuliers. Nous prendrons ainsi appui sur un corpus de cinq récits de voyageurs français ayant visité le territoire de l’actuelle Colombie au cours du xixe siècle. Il s’agit des cinq récits suivants, ici proposés par date ascendante de publication : Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823 (1825)2 ; Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe (1861)3 ; Charles Saffray, « Voyage à la Nouvelle-Grenade », Le Tour du Monde (1872)4 ; Auguste Le Moyne, Voyages et séjours dans l’Amérique du Sud (1880)5 ; et Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade (1901)6. Nous nous intéresserons à la manière dont cette nature, souvent vierge et sauvage, est perçue et représentée par ces visiteurs européens dans leurs ouvrages. Quel type de sensibilité littéraire pouvait éveiller chez eux l’expérience directe7 de cette nature ? La perspective écopoétique, sans tomber dans des anachronismes conceptuels8, pourrait nous offrir des pistes de réflexion pour répondre à cette question. Comme nous le verrons par la suite, leurs récits témoignent d’une oscillation entre l’invitation au développement de projets utilitaristes par l’exploitation de la nature et l’éloge de cette même nature « vierge », voire une certaine sensibilité écologique avant l’heure. Notre but est donc de croiser les regards de ces voyageurs afin de mettre en relief, grâce à quelques bribes de texte, aussi bien leur approche au sujet de l’environnement qu’ils décrivaient, que la manière dont celle-ci a marqué de son empreinte la texture de leurs récits.
Cinq voyageurs, cinq regards et l’évolution des sensibilités au sujet de la nature
3Pour commencer, il nous semble nécessaire de proposer quelques données sur les voyageurs et leurs voyages respectifs suivant un ordre chronologique, données qui fourniront des pistes de compréhension sur leur approche de la nature équatoriale.
- 9 Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823, op. cit., t. 1, p. i-ii.
- 10 Gaspard Théodore Mollien, Mœurs d’Haïti : précédé du naufrage de la Méduse. Présentation de Francis (...)
4Gaspard Théodore Mollien visite le pays en 1823, dans sa première époque de vie indépendante. Dans la préface de son ouvrage, Mollien affirme qu’il voulait suivre les pas d’Alexander von Humboldt dans ses excursions à travers l’Amérique équinoxiale mais, surtout, essayer de comprendre « comment un peuple, dont une partie habite au milieu de solitudes aussi affreuses que celles de l’Afrique, avait adopté et proclamé des principes qui semblaient lui être absolument étrangers9 ». Les raisons du voyage de Mollien en Colombie restent cependant confuses. Agent consulaire, espion ou simple visiteur curieux, son regard était, dans tous les cas et comme l’affirme Francis Arzalier, celui d’un des agents coloniaux du xixe siècle, « occidentaux au regard froid, qui vont entamer bientôt le partage du globe et ne jugent d’une contrée que par le profit que l’on en tirera10 ». En effet, son récit, par essence éloigné d’une vision romantique de la nature américaine, présente plutôt des informations générales sur la Colombie de l’époque.
5Auguste Le Moyne arrive dans le pays en 1828 en tant que vice-consul. Plutôt que le récit d’un voyageur, le texte de Le Moyne se présente en bonne partie comme un recueil mélangeant annotations sociales, historiques, et politiques à des épisodes constitués d’anecdotes et de considérations personnelles, notamment sur la faune et la flore du pays. En effet, Le Moyne était un entomologiste et dessinateur par passion, ce qui s’est reflété dans son récit et dans sa production picturale, qui n’y a vraisemblablement pas été incluse.
- 11 Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe, op. cit., p. i.
- 12 Voir Ernesto Mächler Tobar, « Un avantage pour des hommes sans peur. El sueño anarquista de Elisée (...)
6Figure scientifique et politique de premier ordre parmi ses contemporains, Élisée Reclus voyage en Colombie dans sa jeunesse, en 1855. Dans la préface de son récit, il exprime clairement les raisons de son voyage : tenter de fonder une exploitation agricole11 au pied de la Sierra Nevada de Santa Marta, sur la côte nord de la Colombie, dont il a eu connaissance grâce aux travaux de Humboldt. Mélange d’entreprise géographique et de voyage de colonisation avec des justifications anthropologiques et ethnographiques, le récit de Reclus se meut ainsi entre deux pôles. D’un côté, il s’agit d’un vrai éloge de la nature tropicale ; d’un autre côté, il reste cependant et inévitablement empreint de la logique de son temps, car cette même richesse naturelle semblerait dépasser les envies et les capacités de l’homme américain12.
7Charles Saffray était un médecin et naturaliste qui aurait séjourné dans le pays entre 1850 et 1860, mais les raisons de son séjour en Colombie demeurent floues. L’étude de la botanique, la recherche de mines, peut-être les deux, seraient à l’origine de son voyage. Dans un style qui combine récit scientifique et chronique journalistique avec quelques touches littéraires, Saffray offre un regard relativement décentré sur les peuples et la nature autochtones, imprégné parfois cependant d’un inévitable air de supériorité civilisée. Ce va-et-vient est manifeste non seulement dans le texte, mais également dans les belles gravures qui l’accompagnaient, mélange d’intérêt scientifique, de célébration de la grandiose nature américaine et d’exotisme.
8Enfin, Pierre d’Espagnat a visité le pays à la toute fin du xixe siècle. Il a montré un vif intérêt pour les régions minières, raison pour laquelle on peut supposer que d’Espagnat était chargé d’une mission économique. Cependant, d’autres versions signalent qu’il s’est rendu dans le pays avec la mission spéciale d’écrire un récit de voyage pour une publication en France. Dans tous les cas, des envolées lyriques, à propos des femmes colombiennes particulièrement, mais aussi de la nature, caractérisent ce récit.
- 13 Plusieurs auteurs mettent en relief ce mouvement de redécouverte de l’Amérique au xixe siècle initi (...)
- 14 Serge Briffaud, « Le temps du paysage. Alexandre de Humboldt et la géohistoire du sentiment de la n (...)
- 15 Anne-Gaëlle Weber, « Alexander von Humboldt : un précurseur de l’écopoétique ? », Loxias, « (Re) le (...)
- 16 Serge Briffaud, « Le temps du paysage. Alexandre de Humboldt et la géohistoire du sentiment de la n (...)
- 17 Voir Alexandre de Humboldt, Cosmos. Essai d’une description physique du Monde. Tome deuxième (tradu (...)
9Ces quelques remarques concernant les voyageurs et leurs récits font déjà ressortir l’alternance d’un regard utilitariste et d’un regard poétique sur la nature équatoriale. Or, comme nous le verrons par la suite, il nous semble que, progressivement, une sensibilité plus prégnante au sujet de la nature se manifeste dans les récits. Mollien, dans les premières décennies du siècle, représenterait en quelque sorte la vision pragmatique ; Pierre d’Espagnat, à la fin du siècle, incarnerait une perspective plus poétique. Pourrait-on donc entrevoir le passage d’une vision instrumentaliste à une représentation plus lyrique de la nature ? En guise d’hypothèse, disons simplement qu’il est vrai que les impératifs de l’époque faisaient de l’Amérique une terre ouverte à la réalisation de projets concrets et pragmatiques, suivant les ambitions des puissances dans la reconfiguration des pouvoirs sur la scène internationale. En même temps, cependant, la redécouverte de l’Amérique au xixe siècle13 a permis un renouveau dans les sensibilités vis-à-vis de la nature. En ce sens, Humboldt, à la tête de ce mouvement de redécouverte et qui avait déjà signalé la « découverte » du continent américain comme l’événement historique le plus déterminant dans l’histoire de la sensibilité humaine14, apparaît comme une référence incontournable. En effet, Humboldt (cité par les cinq voyageurs qui nous concernent) s’est intéressé à « la manière d’accorder la poétique et l’esthétique à la connaissance de la nature15 », d’associer la sphère d’objets extérieurs à la sphère des sentiments, offrant ainsi un regard renouvelé qui réinventait l’Amérique équatoriale, où « le sentiment de la nature est devenu plus vif16 ». Il s’érigera en archétype dans la représentation de la nature américaine et les voyageurs qui lui succéderont dans les explorations de ces contrées seront, à différents degrés et suivant leurs intérêts particuliers, tributaires de cette vision humboldtienne. Or, il ne s’agit pas ici de définir jusqu’à quel point les voyageurs dont il est question ont été imprégnés de sa visée esthétique dans la description de la nature. Dans certains cas, il s’agissait plutôt de prendre appui sur une voix autorisée pour la validation de leurs propos ; dans d’autres cas, on pourrait reconnaître l’éveil d’une sensibilité particulière née d’une observation immédiate et personnelle de la nature, mise en avant par Humboldt lui-même17. Voyons donc à présent comment l’expérience directe de la nature tropicale a pu marquer de son empreinte la matière textuelle de ces récits.
Regards croisés sur la nature équatoriale : la remontée du fleuve Magdalena et les paysages tropicaux
- 18 En Colombie, la navigation à vapeur a été mise en place de manière plus ou moins régulière pendant (...)
- 19 Anne-Gaëlle Weber, « Alexander von Humboldt : un précurseur de l’écopoétique ? », art. cit.
10Suivant leurs itinéraires de voyage, certains topoi traversent, presque systématiquement, les récits des cinq voyageurs. L’un de ces topoi est la description de la remontée du fleuve Magdalena, traversée obligée d’un millier de kilomètres pour tous les voyageurs arrivant sur la côte nord et voulant atteindre l’intérieur du pays et qui pouvait durer jusqu’à trois semaines avant l’arrivée de bateaux à vapeur18. Les impressions des voyageurs sur le paysage sauvage et tropical des marges du fleuve serviront à illustrer l’oscillation dans leurs regards. Il s’agit tantôt d’observations visant à mettre en relief la richesse inexploitée de ces parages, tantôt d’un regard admiratif face à l’altérité d’une nature non policée. Quoi qu’il en soit, et au moins en ce qui concerne le cas concret des cinq voyageurs dont il est question, l’on pourrait deviner une sorte de déplacement d’une perspective manifestement utilitariste vers une sensibilité renouvelée et une représentation autre de la nature, peut-être en accord avec l’optique humboldtienne dans laquelle « l’homme est lui-même une partie de la Nature en même temps qu’il est impressionné par elle19 ».
- 20 Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823, op. cit., t. 1, p. 24.
11Commençons par Gaspard Théodore Mollien qui, comme nous l’avons dit, porte un regard plutôt utilitariste sur la nature. Pour lui, il s’agit d’une nature désordonnée, peu policée, en bonne partie à cause de la négligence des gens locaux. Ainsi s’exprime Mollien au début de son périple : « La nature de ces contrées est belle pour ceux qui en aiment le désordre et la parure sauvage20. » Il faudra noter, par ailleurs, un trait caractéristique du récit de Mollien, partagé avec celui de Pierre d’Espagnat comme nous le verrons par la suite : la comparaison de la nature équatoriale en Amérique et en Afrique. En effet, l’aspect des contrées qu’il traverse transporte le voyageur vers un temps révolu, celui de son séjour en Afrique. À la vue du Magdalena, raconte le voyageur :
- 21 Ibid., p. 25, 29-30.
Quelquefois j’aurais été tenté de croire que je voyageais encore sur ce continent […]. Nous voyagions entre les rives verdoyantes d’un fleuve qui, aussi large que le Sénégal, m’offrit bien d’autres traits de ressemblance avec lui ; l’état inculte de ses bords, la solitude des forêts qui les couvrent, la chaleur qui s’y fait sentir […] me transportaient en Afrique21.
La nature sauvage, dans laquelle l’homme semblerait se fondre au lieu d’imposer sa mainmise, serait donc une marque distinctive de la zone équatoriale pour Mollien. De ce fait, l’opposition entre civilisation et nature hostile et sauvage, incarnée par le fleuve lui-même, est soulignée par le voyageur à la fin de sa navigation :
- 22 Ibid., p. 67-68.
Si la vie de l’homme ne court pas de dangers, en revanche il ne goûte pas un moment de repos : le long de ce fleuve, une multitude d’insectes lui font une guerre cruelle ; les moustiques, près de la mer ; plus haut, de petites mouches, les gegens, le couvrent de piqûres cuisantes ; entre-t-il enfin dans une région plus fraîche encore ? les tabanos, mouches extrêmement grosses, boivent son sang. Veut-on se baigner ? on craint d’être dévoré par les caïmans ; descend-on à terre ? on a souvent à y redouter le venin des serpens. Rien n’est donc plus affreux qu’un voyage sur la Magdaléna : rarement même la vue y est réjouie ; car les bords fertiles de ce fleuve, qui devraient être couverts de cacaotiers, de cannes à sucre, de café, de coton, d’indigo, de tabac ; ces bords, qui devraient offrir au voyageur altéré tous les fruits délicieux des tropiques, qui devraient briller de tant de fleurs éclatantes, sont hérissés de buissons, de liane et d’épines, d’où s’élancent des cocotiers et des palmiers22.
Figure 1 : « Vue de la Magdalena ».
Image extraite de Voyage dans la République de Colombia en 1823, tome 1 (1825) de Gaspard Théodore Mollien.
Bibliothèque nationale de Colombie.
- 23 Schoentjes propose quatre « tensions », pouvant se recouper, pour approcher les œuvres depuis une p (...)
- 24 Pierre Boizette, Xavier Garnier, Alice Lefilleul et Silvia Riva, « Écopoétiques décoloniales », Lit (...)
12Un jeu de « tensions23 » est manifeste dans cet extrait, où le chaos de la nature l’emporte sur l’action civilisatrice de l’homme : ce sont des bataillons d’insectes et de bêtes sauvages qui chassent l’homme des bords du fleuve ; ce sont des lianes et des épines qui « enlaidissent » ses marges, au lieu de cultures profitables qui devraient « réjouir » la vue. Pour le reste, il faudra souligner la persistance du regard colonial dans son souci de mettre en ordre la nature indomptée24 au profit de projets d’extractivisme.
- 25 Auguste Le Moyne, Voyages et séjours dans l’Amérique du Sud, op. cit., p. 25.
- 26 Ibid., p. 24.
- 27 Ibid., p. 84.
13Peu de temps après Mollien, Auguste Le Moyne entamera lui aussi la remontée du fleuve. À la différence de ce dernier, il se félicite d’avoir vécu cette lente et fatigante navigation, dans des « bateaux forts incommodes et en affrontant […] des fatigues et des dangers », car elle lui a permis de contempler avec soin les contrées traversées « dans son état presque primitif », ainsi que les mœurs de leurs habitants, souvent « d’hommes à demi sauvages25 ». Or, la lente et épuisante expérience directe du fleuve et de sa nature environnante confirmera pour ce voyageur, à l’image de Mollien, la victoire de la nature sauvage sur l’emprise de l’homme. Le Moyne (qui avait voyagé en 1828 mais qui a publié son récit seulement en 1880) affirme lapidairement : « aucune transformation appréciable ne s’est produite jusqu’à présent […] dans les œuvres de la nature par l’intervention du travail de l’homme26. » Cependant, le regard utilitariste du voyageur sera nuancé par sa curiosité et sensibilité envers cette nature équatoriale d’une « magnificence sauvage et un désordre enchanteur27 », qui rend possible un foisonnement de vie qui émerveille le voyageur. Le Moyne décrit ainsi l’un des marécages qu’il traverse dans la remontée du fleuve :
- 28 Ibid., p. 74-75.
Une quantité d’animaux, faisant leur domaine de l’étrange et sauvage solitude au milieu de laquelle nous nous trouvions, en interrompaient par intervalle le silence de leurs cris perçants ou rauques : des aras, des perruches vertes ou azur, des oiseaux à plumages éclatants, des iguanes à la chair délicate, des hideux caïmans étendus la gueule béante, des canards au plumage métallique, des insectes ailés en nombre incalculable aux élytres brillant de couleur de l’or […]. En définitive, tout ce que je viens d’essayer de décrire concourait à imprimer aux tableaux qui se déroulaient devant moi une physionomie particulière qui ne peut se retrouver que dans d’autres régions tropicales, où la chaleur combinée avec l’humidité des marécages devient la source intarissable d’une fécondité sans bornes28.
- 29 La viande d’iguane est consommée encore aujourd’hui dans certaines régions du pays et, comme le sig (...)
- 30 En ce sens, on pourrait évoquer les propos de Briffaud au sujet de l’approche humboldtienne de la d (...)
Cette nature certes « sauvage et étrange », où l’entremise de l’homme fait défaut, n’est cependant pas dépourvue d’une beauté particulière aux yeux du voyageur. L’ouïe (« cris perçants ou rauques »), même le goût (« des iguanes à la chair délicate29 »), et surtout la vue, avec la profusion des couleurs, se délectent devant le spectacle de la nature : perruches vertes ou azur, oiseaux à plumages éclatants ou métalliques, insectes ailés aux élytres brillants de la couleur de l’or… Cette nature aux couleurs multiples s’assimile, en définitive, à un tableau30 vivant, propre aux profuses régions tropicales.
- 31 Charles Saffray, « Voyage à la Nouvelle-Grenade », art. cit., p. 82.
- 32 Ibid., p. 108, 95.
14L’oscillation entre un sincère enthousiasme pour la nature tropicale « exubérante de vie », pour « les forêts impénétrables, les fruits délicieux, les plantes étonnantes31 », et sa prédilection pour l’exploitation se verra également reflétée dans le récit de Charles Saffray. Remarquons que dans ses observations, Saffray affiche son approche nécessitant une expérience directe de la nature, par opposition aux « conteurs de voyages, […] ceux qui voyagent sans sortir de leur cabinet32 ». Tout au long de son voyage, Saffray fera de nombreuses observations qui pourraient s’assimiler à un inventaire de la nature équatoriale en vue de sa maîtrise ; cependant, le ton de son récit se caractérisera également par un émerveillement profond devant la nature tropicale. De cette façon, la lenteur de la navigation sur le fleuve est aussi mise en valeur par Saffray, mais dans une attitude que l’on pourrait qualifier de beaucoup plus contemplative que celle de Le Moyne :
- 33 Ibid., p. 108.
Quelque lente que soit la navigation sur la Magdalena, on serait tenté de vouloir la ralentir encore pour mieux jouir des beautés du paysage dont l’aspect change continuellement. Chaque heure apporte des sensations nouvelles, chaque détour du fleuve ménage une surprise33.
La perception directe de la nature équatoriale éveille chez le voyageur une écriture qui mène le lecteur à voir et à sentir ce monde tropical dans sa dimension concrète, dans sa beauté sauvage. Saffray décrit ainsi l’un des canaux du fleuve :
- 34 Ibid., p. 102.
Le paysage de cet endroit est l’un des plus beaux qu’il soit donné de contempler. Imaginez une vaste plaine bornée au loin par des collines bleuâtres, couverte d’une forêt lumineuse, coupée par un large cours d’eau qui s’égare à la recherche d’une pente en forme des îles de bambous, des plages de sable, des lacs miroitants ; le ciel, d’un bleu profond, répercuté par l’eau transparente ; çà et là un vieil arbre chargé de parasites dont le robuste branchage est chargé tout à coup par un vol d’échassiers du blanc plumage ; là-bas, dans les roseaux, des aigrettes, des flamands, volant, chassant, s’ébattant sur l’onde, ou immobiles sur une patte, le cou replié, la tête sous l’aile, dormant en plein soleil ; ici, dans les herbes et les plantes aquatiques, des canards au plumage métallique, des poules d’eau dont les ailes déployées portent un croissant d’or sur fond pourpre. Le soleil torride est au zénith ; un cri rauque interrompt à de longs intervalles le silence imposant de la solitude ; tout est en harmonie dans cette nature vierge et sauvage, pleine de poésie grandiose et d’émouvantes splendeurs34.
Figure 2 : « Passage du Dique. – Dessin de A. de Neuville d’après un croquis de l’auteur ».
Le Tour du Monde. Nouveau journal des voyages, 2e semestre de 1872, p. 97.
Source : gallica.bnf.fr/BnF.
- 35 Serge Briffaud, « Le temps du paysage. Alexandre de Humboldt et la géohistoire du sentiment de la n (...)
15La description de Saffray peut également se comparer à un tableau, dont l’harmonie et la poésie sont données par le caractère grandiose de la nature qui impressionne les sens du voyageur : le silence saisissant de la nature, le foisonnement de vie et, encore, des couleurs du monde végétal, aquatique et animal (forêt lumineuse, lacs miroitants, oiseaux du blanc plumage…) en sont la preuve. Pour le reste, l’emploi de quelques ressources stylistiques rend encore plus vivant cet extrait, comme si la force de l’expression trouvait sa source dans la nature elle-même35. En l’occurrence, les allitérations (chargé, branchage, échassiers) et les assonances (flamands, volant, chassant) donnent une sonorité particulière à la description de ce paysage tropical.
- 36 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, op. cit., p. 10.
16À l’instar de Saffray, Pierre d’Espagnat s’extasie à la vue de « ce fleuve de métal sur le vert vigoureux des prairies », ce « Nil de fertilité large et puissant comme un bras de mer36 ». D’Espagnat entame, admiratif, la remontée par la pensée, avant même de le faire physiquement :
- 37 Ibid., p. 10.
À le contempler si paisible et si colossal à trois cent quarante lieues du rocher aérien où suinte sa première gouttelette, on évoque, avec un peu d’inquiétude respectueuse, les étendues qu’il traverse, on pressent, derrière les lointains fermés, la succession de ces zones différentes, si sauvages et si grandes que l’homme ne les a pas toutes parcourues […]37.
- 38 Ce contraste pourrait renvoyer à l’idée de « nature spectaculaire », susceptible d’être saisie par (...)
La conjonction de la sphère des objets extérieurs et la sphère des sentiments pourrait bien être illustrée par cet extrait. En effet, la contemplation du fleuve en aval, de cette puissante masse métallique d’eau, fait naître chez le voyageur un sentiment de respect mêlé à une sensation d’effroi devant l’inconnu deviné en amont38. Au demeurant, l’utilisation à quatre reprises de l’adverbe si ne fait qu’accentuer cette impression contrastée : le calme intense et l’immensité qui s’offrent aux yeux du voyageur ne sont que l’annonce de la succession de vastes espaces de nature sauvage encore méconnus et donc pleins de mystères.
- 39 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, op. cit., p. 33-34.
17Puis, en remontant le fleuve et à l’image de certains de ses devanciers, le voyageur regrettera la rapidité de la navigation l’empêchant d’avoir un regard plus posé, plus détaillé, sur celui-ci et sa nature : « Hélas ! le merveilleux des récits descriptifs s’atténue avec les progrès de la locomotion et les possibilités croissantes de contrôle39. » Malgré tout, d’Espagnat aura l’occasion de louer la profusion de vie sauvage qui surgit aux marges du fleuve, notamment la puissance, la somptuosité et l’harmonieuse densité végétale qui y règnent :
- 40 Ibid., p. 29.
Vers Sogamoso, l’on pénètre enfin au sein des plus somptueux empires que puisse offrir la nature vierge. Fourmillement de bambous bottelés comme des faisceaux de licteurs, magnificences d’arbres et trames serrées de lianes, rideaux feuillus remplissant les interstices des futaies, tout cela jaillit sans effort de la terre exubérante40.
- 41 Ibid., p. 3.
- 42 Ibid., p. 29.
- 43 Ibid., p. 29.
Or, comme nous l’avons annoncé, ces paysages tropicaux des marges du fleuve évoquent chez d’Espagnat son séjour dans l’Afrique équatoriale. Cependant, aux yeux du voyageur, la nature américaine trouvera toujours des échos favorables au détriment de l’africaine. Pour ce voyageur, « la masse oppressante de[s] verdures41 » de l’Afrique équatoriale, ses « excès de végétation, aux cataractes de feuillage », sont porteurs d’« une note spéciale de désespérance sans limites42 », absente pourtant dans la nature tropicale colombienne. Pour lui, les jungles africaines « étaient plus étouffantes […] plus sombres, plus pesantes », et même le ciel « ne rayonnait que lassitude et souffrance43 ». Au contraire, dans les forêts magdaléniennes, affirmait d’Espagnat,
- 44 Ibid., p. 29-30.
je ne sais quoi de plus gracieux, de plus aéré, vous repose d’une puissance végétale à peu près pareille […], l’on trouve plus de diversité, de gaité à ces entassements de feuillages. Ils forment moins muraille ; ils offrent des reculs, des avenues charmantes, de fuites d’ombre et de rayons dans des profondeurs engageantes. On ne les voit pas s’écrouler en cascades monotones sur des lieues et des lieues […] Et surtout, leurs nuances sont vives, claires44.
- 45 Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe, op. cit., p. 241.
- 46 Ibid., p. 303-304.
- 47 Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu […], op. cit., p. 31. En ce sens, Ferreti affirme que Reclus « gar (...)
Des cinq voyageurs, Élisée Reclus a été le seul à ne pas entreprendre la remontée du fleuve Magdalena. Il est resté cantonné à la côte nord du pays suivant, rappelons-le, son projet de colonisation agricole sur les versants de la Sierra Nevada de Santa Marta, grand massif montagneux isolé de la cordillère des Andes. Après tout, l’environnement de cet endroit est semblable sur plusieurs points aux plaines du fleuve Magdalena et Reclus ne cessera de l’admirer, en stimulant même la pratique du tourisme écologique avant l’heure : « Quand donc les touristes et les amants de la nature se feront-ils un devoir d’aller admirer ces régions de l’Amérique tropicale ?45 » Or, même s’il est vrai qu’à maintes reprises Reclus fait l’éloge de la nature tropicale, il ne faudrait pas non plus perdre de vue la volonté de sa domestication : « Certainement la nature vierge est belle, mais elle est d’une tristesse infinie : ce qu’il lui faut pour la rendre joyeuse, c’est la fécondité, c’est la parure de champs et de villages que lui donneront les travailleurs46 », affirme le voyageur à la fin de son récit. Reclus, homme de son temps, prône ainsi l’exploitation des ressources naturelles dans le but de « garantir à l’humanité des conditions de vies meilleures et un bonheur accru pour le plus grand nombre47 ».
- 48 L’idée de maintenir la beauté de la nature en l’exploitant en même temps est aisément identifiable (...)
18Cependant, peut-être à l’image de Humboldt, il cherche à concilier la beauté de cette nature sauvage et l’action de l’homme sur elle48, et le Nouveau Monde apparaît, à ses yeux, comme le lieu idéal pour amorcer cette réconciliation :
- 49 Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe […], op. cit., p. i-ii.
Aujourd’hui l’homme promène son niveau sur les plaines et les montagnes de la vieille Europe ; il se croit de taille à lutter victorieusement contre la nature et veut la transformer à son image en régularisant les forces impétueuses de la terre mais il ne comprend pas cette nature qu’il cherche à dompter ; il la vulgarise, il l’enlaidit […] Aussi quelle joie pour l’Européen de pouvoir admirer une terre jeune encore et puissamment fécondée par les caresses brûlantes du soleil49 !
- 50 Ibid., p. 25-26.
Pour le reste, la nature équatoriale en elle-même, les forêts tropicales plus précisément, cet « océan de feuillage », ce « Niagara de verdure50 », inviteraient à cette union solidaire :
- 51 Ibid., p. 24-25.
Dans la zone torride, l’arbre n’existe pour ainsi dire pas. Il a perdu son individualité dans la vie de l’ensemble […]. Tordus [les arbres] les uns autour des autres, noués dans tous les sens par des cordages de lianes, à demi cachés par les plantes parasites qui les étreignent et qui boivent leur sève, ils semblent ne pas avoir d’existence propre51.
- 52 Ibid., p. 27.
En même temps, cette bigarrure, absente dans les « forêts calmes et symétriques52 » de l’Europe, produit chez le voyageur, à l’image de Pierre d’Espagnat, un certain effroi, une sensation de respect :
- 53 Ibid., p. 26, 27.
Il est impossible de ne pas ressentir une étrange commotion physique quand on laisse derrière soi l’atmosphère chaude et lumineuse pour pénétrer sous l’ombre moite, humide, solennelle d’une forêt vierge. […] Les cimes [des arbres] sont plus hautes et plus touffues, la couleur des feuilles et des fleurs est plus variée, les parfums sont plus acres et plus violents, le mystère de la forêt est plus redoutable, et ce n’est pas le repos, c’est l’effroi qu’on respire sous ces ténébreux ombrages53.
Devant le spectacle de la nature tropicale, la sphère des objets extérieurs et la sphère des sentiments s’entrecroisent à nouveau. Or, ici il ne s’agit plus simplement de divagations, corps et âme sont effectivement engagés dans le ressenti de la nature. Il y a une vraie « commotion physique », un éveil des sens, dans le passage d’une atmosphère dégagée et lumineuse à un obscur enclos végétal : le corps ressent l’humidité, l’on perçoit des couleurs plus vives et variées, l’on sent des odeurs plus incisives. En même temps, l’esprit est bouleversé par cette nature tropicale sauvage, aussi bien solennelle que mystérieuse.
Les lieux de la nature sous le signe de l’anticipation
- 54 Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu, op. cit., p. 190.
- 55 Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823, op. cit., t. 2, 1825, p. 1 (...)
- 56 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, op. cit., p. 48.
- 57 Julien Defraeye et Élise Lepage, « Présentation », art. cit., p. 7.
- 58 Voir le collectif ZoneZadir, « Pour une écopoétique transculturelle : introduction », Littérature, (...)
19Comme l’affirme Pierre Schoentjes, « les lieux de la nature demeurent toujours des lieux qui demandent qu’on en fasse l’expérience54 ». Ainsi, l’expérience concrète et directe de la nature équatoriale américaine a incontestablement marqué de son empreinte les récits de ces voyageurs. Tous, à différents degrés, ont été séduits par cette nature sauvage renfermant aussi bien de la beauté pour les uns que des richesses à exploiter pour les autres, ou mieux encore, les deux en même temps. À ce titre, la remontée de ce fleuve tropical est certes un sujet itératif dans les récits de voyage sur la Colombie au xixe siècle, mais d’autres topoi également présents seraient aussi susceptibles d’être envisagés sous un angle écopoétique. En l’occurrence, les impressions des paysages de la cordillère des Andes, où l’on passe « dans le même jour du climat brûlant des côtes de l’Afrique centrale aux régions glacées de la Laponie55 », ces panoramas « à étouffer l’haleine d’un Humboldt56 » ; ou encore et toujours la volonté persistante d’inventorier la riche nature équatoriale vierge, vouée à être domestiquée et intégrée dans les circuits mondiaux au profit du progrès. En ce sens, s’il est vrai que l’approche écopoétique se concentre sur les formes de représentation littéraire de la nature, il faudra rappeler aussi qu’« elle ne se départ jamais du monde, du réel et de ses contraintes et impératifs57 ». L’écopoétique peut donc favoriser l’émergence de réflexions, voire susciter des actions concrètes, vis-à-vis des lieux de la nature fragilisés par les pratiques humaines ; autrement dit, elle peut certes stimuler l’adhésion symbolique à des espaces naturels et aux autres, mais elle peut aussi encourager à engager des combats effectifs pour les lieux58. Ainsi, ces récits du xixe siècle peuvent se lire comme des indicateurs d’un moment donné anticipant des réalités concrètes présentes qui affectent le fragile équilibre non seulement d’un lieu précis mais, in extenso, de tout l’écosystème planétaire. Concluons, justement, avec cet extrait assez parlant du récit de Pierre d’Espagnat, lors de son passage par une région minière du pays :
- 59 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, op. cit., p. 179.
Aspect sinistre et miséreux dont le centre des placers fournit l’expression définitive. Toutes ces molles formes rondes, tous ces ballonnements de gazon saupoudrés de cailloux blancs et sous lesquels dorment des fortunes, demeurent dégarnis, sans un arbuste, sans une plante, comme si l’or frappait de la même stérilité la glèbe et les âmes humaines. Demain pourtant, les moniteurs arriveront de la Mersey ou de la Savern, et de cette Colombie Pétrée ils arriveront à faire, génie malfaisant à peine croyable, quelque chose de plus aride et de plus maudit encore, un désert, ce n’est pas assez dire, une surface affreuse et étrange qui ne sera plus que le grand linceul de roche nue, de roche torride noircie par la pluie et le soleil, supportant, entassés dessus, d’autres amoncellements de pierres errantes. Sans doute, plus tard, avec sa clémence souveraine et l’aide des âges, le temps refera tout cela, y étendra de l’humus et y sèmera des graines. Que d’années, en tout cas, il lui faudra pour rendre son aspect d’aujourd’hui à la grande nappe de porphyre cachée sous nos pieds et qu’on va dépouiller dans quelques jours ou quelques mois – qui sera alors toute salie et horrible à voir sans une fente où se blottissent serpent ni lézard, sans un vautour même, innombrable ruine qui déjà s’avance…59.
Le triomphe du minéral sur le végétal et l’animal est finement énoncé par le voyageur, triomphe qui implique une sinistre misère, une aridité affreuse, sale et maudite ; en d’autres termes, c’est le triomphe de la mort sur la vie, tarie sous un « linceul de roche nue » : plus d’arbuste, plus de plante, plus de serpent, plus de lézard, plus de vautour. Et cette emprise stérile du minéral est, somme toute, causée par l’homme qui, frappé par la fièvre de l’or au plus profond de son âme et à la recherche de fortunes, engendre avec ses machines son propre anéantissement, sa propre ruine. Néanmoins, l’œuvre de la nature, « avec sa clémence souveraine », avec le temps comme allié, fait renaître une note d’espoir. Le temps long de la nature n’est pas le temps court et souvent irréfléchi de l’homme. Il reste à espérer que la voix prémonitoire de ces voyageurs du passé, sensibles chacun à sa façon à l’expérience directe de la nature, puisse produire des échos dans notre présent pour nous pousser à conjurer la perte de notre environnement, ou pour le moins, à la ralentir.
Notes
1 Selon Felipe Angulo Jarramillo, certains voyageurs se sont rendus en Amérique principalement dans l’intention de répondre à cette demande d’information sur des régions exotiques aux yeux des Européens, répandue par des publications telles que Le Magasin pittoresque ou Le Tour du Monde, qui mêlaient le rapport scientifique au récit littéraire et journalistique (voir Felipe Angulo Jaramillo, « Viajeros franceses del siglo 19 en Colombia. Un balance bibliográfico », Boletín AFEHC, no 31, 2007 [En ligne] URL : https://www.afehc-historia-centroamericana.org/index_action_fi_aff_id_1649.html [consulté le 17/07/2024]).
2 Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823, 2 tomes, Paris, Arthus Bertrand Libraire, 1824.
3 Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe : paysage de la nature tropicale, Paris, Hachette, 1861.
4 Charles Saffray, « Voyage à la Nouvelle-Grenade », Le Tour du Monde. Nouveau journal des voyages, Paris, Librairie Hachette, 2e semestre de 1872.
5 Auguste Le Moyne, Voyages et séjours dans l’Amérique du Sud : la Nouvelle Grenade. Santiago de Cuba, la Jamaïque et l’isthme de Panama, tome 1, Paris, A. Quantin, Imprimeur-Éditeur, 1880.
6 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, Paris, Charpentier, 1901.
7 L’un des enjeux de l’approche écopoétique est, précisément, de mettre en avant le monde naturel à travers la littérature en le rapprochant des expériences concrètes et directes (voir Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Marseille, Wildproject, « Tête nue », 2015, p. 28).
8 S’il est vrai que l’approche écopoétique se focalise prioritairement sur la littérature contemporaine, elle « ne s’y cantonne toutefois pas : la démarche permet en effet de revisiter de manière originale un corpus ancien et contribue ainsi à proposer une histoire de la littérature sinon alternative du moins complémentaire » (Pierre Schoentjes, « Perspectives écopoétiques : écologie et écriture », Histoire de la recherche contemporaine, « La théorie littéraire en questionS », tome X, no 1, 2021 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.4000/hrc.5749 [consulté le 17/07/2024]).
9 Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823, op. cit., t. 1, p. i-ii.
10 Gaspard Théodore Mollien, Mœurs d’Haïti : précédé du naufrage de la Méduse. Présentation de Francis Arzalier, Paris, L’Harmattan, 2006, p. xxiv.
11 Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe, op. cit., p. i.
12 Voir Ernesto Mächler Tobar, « Un avantage pour des hommes sans peur. El sueño anarquista de Elisée Reclus en el caribe colombiano », America. Cahiers du CRICCAL, no 35, 2006, p. 75-85 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.3406/ameri.2006.1784.
13 Plusieurs auteurs mettent en relief ce mouvement de redécouverte de l’Amérique au xixe siècle initié par Alexander von Humboldt. Voir par exemple l’ouvrage de Michel Bertrand et Laurent Vidal, À la Redécouverte des Amériques : les voyageurs européens au siècle des indépendances, Toulouse, Presses universitaires du Midi, 2002 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.4000/books.pumi.18986. Antoine Ventura parle également d’une « deuxième découverte » caractérisée par une soif de connaissances et la volonté de maîtrise de la nature (voir Antoine Ventura, « Viajeros y naturalistas (Europa-América) o cómo viajar sin precauciones por un tema torrentoso », ELOHI, no 9, 2016, p. 70 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.4000/elohi.981).
14 Serge Briffaud, « Le temps du paysage. Alexandre de Humboldt et la géohistoire du sentiment de la nature », dans Géographies plurielles. Les sciences géographiques au moment de l’émergence des sciences humaines (1750-1850), Hélène Blais et Isabelle Laboulais (dir.), Paris, L’Harmattan, « Histoire des Sciences humaines », 2006, p. 10 [En ligne] URL : https://shs.hal.science/halshs-00923868 [consulté le 17/07/2024].
15 Anne-Gaëlle Weber, « Alexander von Humboldt : un précurseur de l’écopoétique ? », Loxias, « (Re) lectures écocritiques : l’histoire littéraire européenne à l’épreuve de la question environnementale », no 52, 2016 [En ligne] URL : https://epi-revel.univ-cotedazur.fr/publication/item/5843 [consulté le 17/07/2024].
16 Serge Briffaud, « Le temps du paysage. Alexandre de Humboldt et la géohistoire du sentiment de la nature », dans Géographies plurielles, op. cit., p. 12.
17 Voir Alexandre de Humboldt, Cosmos. Essai d’une description physique du Monde. Tome deuxième (traduit par Ch. Galusky), Paris, Gide et J. Baudry éditeurs, 1855, p. 64 [En ligne] URL : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k73656d/f82.item [consulté le 17/07/2024].
18 En Colombie, la navigation à vapeur a été mise en place de manière plus ou moins régulière pendant la deuxième moitié du xixe siècle. À l’époque du voyage de Mollien et de Le Moyne, il fallait en effet remonter le fleuve dans des embarcations très rudimentaires, poussées à contrecourant à force de bras par les bogas, habitants métis, noirs et indiens des rives du fleuve, les seuls à se prêter à cette rude tâche. Pour leur part, Saffray et Pierre d’Espagnat ont effectué la remontée du fleuve (en partie ou intégralement) dans des bateaux à vapeur.
19 Anne-Gaëlle Weber, « Alexander von Humboldt : un précurseur de l’écopoétique ? », art. cit.
20 Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823, op. cit., t. 1, p. 24.
21 Ibid., p. 25, 29-30.
22 Ibid., p. 67-68.
23 Schoentjes propose quatre « tensions », pouvant se recouper, pour approcher les œuvres depuis une perspective écopoétique : sauvagerie/civilisation, esthétique/utilitaire, concret/imagination et ordre/chaos. Voir Julien Defraeye et Élise Lepage, « Présentation », Études littéraires, « Approches écopoétiques des littératures française et québécoise de l’extrême contemporain », vol. 48, no 3, 2019, p. 12 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.7202/1061856ar [consulté le 17/07/2024].
24 Pierre Boizette, Xavier Garnier, Alice Lefilleul et Silvia Riva, « Écopoétiques décoloniales », Littérature, 2021/1, no 201, 2021, p. 67 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.3917/litt.201.0066 [consulté le 17/07/2024].
25 Auguste Le Moyne, Voyages et séjours dans l’Amérique du Sud, op. cit., p. 25.
26 Ibid., p. 24.
27 Ibid., p. 84.
28 Ibid., p. 74-75.
29 La viande d’iguane est consommée encore aujourd’hui dans certaines régions du pays et, comme le signale Le Moyne qui assurément a dû y goûter, elle est réputée pour sa délicatesse.
30 En ce sens, on pourrait évoquer les propos de Briffaud au sujet de l’approche humboldtienne de la description de la nature alliant représentation artistique et scientifique : « De fait, pour Humboldt, les moyens de l’art et de la science sont nécessairement, sinon identiques, au moins analogues – et il est à ce titre significatif que le savant allemand recourent [sic] en permanence au terme de “tableaux” pour désigner la forme prise par la représentation scientifique elle-même. » Serge Briffaud, « Le temps du paysage. Alexandre de Humboldt et la géohistoire du sentiment de la nature », dans Géographies plurielles, op. cit., p. 21.
31 Charles Saffray, « Voyage à la Nouvelle-Grenade », art. cit., p. 82.
32 Ibid., p. 108, 95.
33 Ibid., p. 108.
34 Ibid., p. 102.
35 Serge Briffaud, « Le temps du paysage. Alexandre de Humboldt et la géohistoire du sentiment de la nature », dans Géographies plurielles, op. cit., p. 9.
36 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, op. cit., p. 10.
37 Ibid., p. 10.
38 Ce contraste pourrait renvoyer à l’idée de « nature spectaculaire », susceptible d’être saisie par la vue, « celle des romantiques, [qui] pouvait provoquer des sentiments allant de l’effroi au sublime », en opposition à la « nature sauvage » qui demande « un certain effort physique pour en faire l’expérience de plus près. » Voir Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu […], op. cit., p. 31.
39 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, op. cit., p. 33-34.
40 Ibid., p. 29.
41 Ibid., p. 3.
42 Ibid., p. 29.
43 Ibid., p. 29.
44 Ibid., p. 29-30.
45 Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe, op. cit., p. 241.
46 Ibid., p. 303-304.
47 Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu […], op. cit., p. 31. En ce sens, Ferreti affirme que Reclus « gardera toujours une certaine confiance envers l’utopie tropicale consistant en la possibilité d’exploiter de nouvelles terres pour en finir avec la faim » (voir Federico Ferreti, « L’Amérique : “une nouvelle Europe” ? Imaginaires nationaux, migrations et mélanges en Amérique du Sud dans la géographie d’Élisée Reclus (1865-1905) », dans Ils ont fait les Amériques, Laurent Dornel, Michèle Guicharnaud-Tollis, Michael Parsons et Jean-Yves Puyo (dir.), Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2012, p. 320.
48 L’idée de maintenir la beauté de la nature en l’exploitant en même temps est aisément identifiable chez Reclus. En l’occurrence, dans un article paru en 1866, Reclus affirmait que « le beau et l’utile peuvent s’allier de la manière la plus complète », et que les hommes de tous horizons pouvaient bien tirer profit de la nature nourricière, aussi bien au niveau spirituel que matériel, tout en l’exploitant harmonieusement : « Que le savant examine les nuages ou les pierres, les plantes ou les insectes, ou bien encore qu’il étudie les lois générales du globe, il découvre toujours et partout des merveilles imprévues ; l’artiste, en quête de beaux paysages, a les yeux et l’esprit en fête perpétuelle ; l’industriel qui cherche à mettre en œuvre les produits de la terre ne cesse de voir autour de lui des richesses non encore utilisées. » (Élisée Reclus, « Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes », Écologie & politique, 2018/1, no°56, 2018, p. 161-178 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.3917/ecopo1.056.0161 [consulté le 17/07/2024]).
49 Élisée Reclus, Voyage à la Sierra Nevada de Sainte-Marthe […], op. cit., p. i-ii.
50 Ibid., p. 25-26.
51 Ibid., p. 24-25.
52 Ibid., p. 27.
53 Ibid., p. 26, 27.
54 Pierre Schoentjes, Ce qui a lieu, op. cit., p. 190.
55 Gaspard Théodore Mollien, Voyage dans la république de Colombia en 1823, op. cit., t. 2, 1825, p. 155.
56 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, op. cit., p. 48.
57 Julien Defraeye et Élise Lepage, « Présentation », art. cit., p. 7.
58 Voir le collectif ZoneZadir, « Pour une écopoétique transculturelle : introduction », Littérature, 2021/1, no 201, 2021, p. 10-23 [En ligne] DOI : https://doi.org/10.3917/litt.201.0010[consulté le 17/07/2024]. Alain Suberchicot signale justement ces enjeux soulevés par l’écopoétique, enjeux qui renforceraient l’idée du passage d’une perspective instrumentale de la nature à une sensibilité littéraire envers celle-ci annonçant l’avènement d’une prise de conscience écologique : « si les littératures de l’environnement et de l’écologie sont marquées par le temps, car, en effet, la spécialisation croît à mesure que l’histoire humaine se déroule, allant du sentiment de la nature à l’inquiétude que sa fragilité peut susciter, elles sont aussi une invitation à s’associer à un lieu. […] Ces littératures sont une forme d’adhésion à l’espace, qu’il soit l’espace de la terre, ou l’espace social qui en général l’habite. Elles sont habitat, elles sont présence au monde, et elles sont relation à l’autre » (Alain Suberchicot, Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée, Paris, Honoré Champion, 2012, p. 249-250).
59 Pierre d’Espagnat, Souvenirs de la Nouvelle-Grenade, op. cit., p. 179.
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|---|---|
| Titre | Figure 1 : « Vue de la Magdalena ». |
| Légende | Image extraite de Voyage dans la République de Colombia en 1823, tome 1 (1825) de Gaspard Théodore Mollien. |
| Crédits | Bibliothèque nationale de Colombie. |
| URL | http://journals.openedition.org/viatica/docannexe/image/5319/img-1.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 98k |
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| Titre | Figure 2 : « Passage du Dique. – Dessin de A. de Neuville d’après un croquis de l’auteur ». |
| Légende | Le Tour du Monde. Nouveau journal des voyages, 2e semestre de 1872, p. 97. |
| Crédits | Source : gallica.bnf.fr/BnF. |
| URL | http://journals.openedition.org/viatica/docannexe/image/5319/img-2.jpg |
| Fichier | image/jpeg, 238k |
Pour citer cet article
Référence électronique
Daniel López, « La nature de l’Amérique équatoriale au xixe siècle : regards croisés de cinq voyageurs français », Viatica [En ligne], HS 8 | 2025, mis en ligne le 16 juillet 2025, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/viatica/5319 ; DOI : https://doi.org/10.4000/14jtu
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