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Résumé

La place Jemaa El Fna de Marrakech est un symbole qui représente l’identité du Maroc et de la ville rouge. Les activités qu’elle abrite, classées patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO, en font un site prisé par les touristes étrangers et marocains. Après avoir mené observations et entretiens durant plusieurs mois pour suivre les touristes dans leur expérience de la place, nous présentons une analyse socio-anthropologique des activités culturelles et touristiques de cet espace que nous considérons comme syncrétique. Notre argumentation portera sur la nécessité de prendre en compte les rapports dialogiques qui lient entre eux des éléments tels que l’authenticité et sa mise en scène dans une interaction qui dépasse la simple opposition contradictoire.

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Texte intégral

1Centre névralgique de l’ancienne médina, la place Jemaa El Fna est devenue un emblème de Marrakech et du Maroc tout entier, grâce aux activités traditionnelles qu’elle accueille. Elle est présentée comme la dernière place d’expression libre de la culture populaire et orale dans toute l’Afrique du Nord. Les artistes et les touristes s’y côtoient tout au long de l’année laissant percevoir le potentiel de la place pour le tourisme culturel « instance de régulation idéale : le “culturel” ennoblit les pratiques et les destinations et permet d’imaginer des rencontres » (Cousin, 2006a, p. 21).

2La présente étude a été réalisée dans le cadre de notre recherche doctorale portant sur les industries mondialisées. Nous intéressant particulièrement aux exemples de la grande distribution et des consommations alimentaires, nous avons appliqué une méthodologie relevant de la « mosaïque d’étude de cas » (Becker, 1986), qui nous a amené à étudier le cas marocain, par l’entremise d’un programme d’échange européen, afin de procéder à une variation des contextes géo-culturels. C’est donc dans une optique d’induction analytique qu’afin d’affiner nos hypothèses théoriques, nous avons choisi de confronter nos observations effectuées à propos des choix alimentaires dans la grande distribution à d’autres situations de consommation dans des contextes différents. Dès lors, les pratiques touristiques, et spécifiquement celles ayant lieu au sein de la place Jemaa El Fna, se sont avérées être tout à fait propices à cette variation des cas étudiés du fait de leur lien évident avec les phénomènes de mondialisation économique et culturelle (Lazarotti, 2000 ; Coëffé et al, 2007 ; Gay et Violier, 2007).

  • 1 Les chercheurs en sciences sociales s’accordent sur le fait que le lieu touristique est un construi (...)

3Les interprétations opposées des activités de la place la présentent, selon que l’on se place du point de vue des professionnels du tourisme ou de celui des divers chercheurs en sciences sociales, tantôt comme un espace culturel authentique et historique, tantôt comme un lieu patrimonialisé où cette authenticité serait factice (MacCannel, 1989) et relèverait de la mise en scène et de la performance rituelle (Turner, 1987). En effet, comme le note Kurzac-Souali, « les quartiers touristiques de la vieille ville représentent ainsi des espaces privilégiés de cohabitation et de rencontre des étrangers, touristes et résidents, avec les Marocains » (Kurzac-Souali, 2007, p. 64). Dès lors, à partir de ce constat de la cohabitation et de la co-invention de l’espace culturel de Jemaa El Fna en tant que lieu touristique1 par les usages étrangers et domestiques, ne peut-on pas gagner en compréhension en considérant une relation complexe entre pratiques touristiques étrangères, pratiques domestiques et usages locaux de la place ? Autrement dit, ne peut-on pas décrire les relations entre pratiques syncrétiques issues de la mondialisation, qui prennent la forme d’une performance des acteurs à travers la mise en scène de soi à destination des touristes, et les pratiques dites traditionnelles qui ont lieu sur la place autrement que sur le registre de l’opposition et du dualisme ? Et dans cette même logique comment peut-on articuler les différentes représentations de la place, qui pourraient sembler, de prime abord, contradictoires ?

  • 2 Nous reprenons ainsi certaines assertions de la méthodologie de l’entretien non-directif (Michelat, (...)
  • 3 Sur les observations participantes et clandestines, voir notamment, Becker (1985). Par ailleurs, le (...)
  • 4 Sur ces résistances à la situation d’entretien, ainsi que les éventuelles stratégies pour les conto (...)

4Comme durant l’ensemble de notre recherche doctorale, nous avons cherché lors de cette étude de cas, à favoriser une approche socio-anthropologique pragmatique, qui fait la part belle à l’analyse qualitative et inductive du terrain de nos observations. Nous avons voulu porter une attention particulière aux discours des touristes comme des responsables, artistes et professionnels de la place, c’est-à-dire à la reconstruction narrative de leurs actions, de leurs perceptions, de leurs décisions. Notre intérêt s’est ainsi concentré prioritairement sur ces discours et ses « pratiques reconstruites et déclarées » (Poulain, 2002) dans la mesure où celles-ci expriment les imaginaires et les représentations du lieu, de ses activités et de sa gestion2 La plupart de nos observations ont été directes ou participantes, souvent clandestines. Nous avons ainsi suivi les touristes sur le terrain, parmi eux, allant dans les lieux qu’ils fréquentaient, parlant avec leurs interlocuteurs, photographiant ce qu’ils photographiaient, tout cela afin d’avoir un accès immédiat à l’organisation et à l’expérience du flux touristique de la place, du point de vue des visiteurs étrangers et locaux. Ces observations ont ensuite été complétées par une série d’une quarantaine d’entretiens, menés principalement avec des touristes mais aussi des artistes ou vendeurs de la place, des contacts locaux, des résidents étrangers, des membres des services municipaux qui gèrent la place. La plupart de ceux-ci ont été conduits de manière informelle3, en effet, nous avons pu constater que les entretiens sur rendez-vous se heurtaient à de fortes réticences, nombre d’acteurs interrogés ne nous répondant qu’avec parcimonie et retenue4.

  • 5 La photographie dans le cadre d’une recherche socio-anthropologique s’avère un excellent complément (...)
  • 6 Le lien entre pratiques touristiques et production d’images a été largement étudié par de nombreux (...)
  • 7 La demande exprimée aux touristes interrogés portait sur une « sélection de clichés illustrant la v (...)

5Enfin, nous avons utilisé la photographie anthropologique à la fois comme outil de relevé géographique de la place, mais aussi comme un très efficace complément à l’observation (Piette, 1996)5. De plus, nous avons suivi les touristes-photographes6,dans leur quête d’images, identifiant ainsi leurs « scripts photographiques » (Suchar, 1997). Enfin, nous avons mis en place un protocole de récupération d’images réalisées par les touristes eux-mêmes, afin de vérifier le statut de la place Jemaa El Fna dans la visite de Marrakech et les sujets particuliers qui y avaient été photographiés7.

La mise en scène de l’authenticité : patrimonialisation, aménagements et représentations

  • 8 En ce sens, la recherche d’altérité comme justification du voyage a pour racine un certain sentimen (...)
  • 9 Les faits historiques soutenant la communication marketing autour de la place ne sont jamais claire (...)

6La théorie de la quête de l’authenticité, présentée par MacCannell (1989), nous semble devoir être considérée aujourd’hui encore comme ayant un caractère incontournable dans l’étude du phénomène touristique, bien qu’elle n’ait pas toujours fait l’unanimité. Les auteurs qui ont critiqué cette théorie la complètent néanmoins plus qu’ils ne la disqualifient. Ils soulignent notamment la nécessité de prêter une plus grande attention aux pratiques touristiques non-occidentales, ainsi qu’aux processus dialogiques qui lient comportements touristiques et autochtones (Picard, 1992 ; Coëffé et al, 2007). Cependant, elle représente toujours à nos yeux une clé de compréhension fondamentale, en ce qui concerne l’analyse des comportements et des représentations touristiques sur la place Jemaa El Fna. Le touriste occidental en visite au Maroc et à Marrakech vient y chercher un échantillon d’un mode de vie perçu comme traditionnel et inaltéré, en lien avec un orientalisme et une perception de l’exotisme directement héritée du XIXe siècle8 (Staszak, 2006 ; Gauthier, 2008). Il est par ailleurs frappant, à la lecture des guides, revues et sites internet touristiques, de constater, en se plaçant du point de vue du visiteur étranger, combien les informations disponibles à propos de la place Jemaa El Fna sont vagues9.Globalement, la littérature touristique laisse entendre que la place est séculaire et que les activités culturelles qu’elle abrite sont issues d’une tradition unique et immémoriale. Ces descriptions de la place, à travers son caractère historique, traditionnel et localisé, participent à fonder l’image revendiquée d’un espace authentique et préservé qui, en même temps, montre un fort potentiel d’exploitation touristique. La place Jemaa el Fna, avec sa mise en patrimoine au sein d’un espace localisé, est un construit (Barthel, 2004) qui s’est effectué au long d’un processus débuté dans les années 1970, avec plusieurs tentatives visant à spécifier et déterminer de manière rigoureuse la qualité de patrimoine culturel de la place et de ses artistes, et qui ont mené au classement de l’espace culturel de la place comme patrimoine immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2001 et lancé sa mise en ressource. Avec ce processus de patrimonialisation, nous apparaît une tension profonde à travers la contradiction d’une volonté ambivalente de protéger la place tout en voulant la moderniser, une volonté de transformation et simultanément de préservation (Boyer, 2002). Di Méo (2007) en décrit les étapes : la « prise de conscience patrimoniale », qui, dans notre exemple, est marquée par les conférences qui ont eu lieu jusqu’en 2001. Se met ensuite en place le « jeu des acteurs » impliqués, et ici, le Roi Mohammed VI, qui par son discours de janvier 2001 a contribué grandement au lancement du jeu politique et rhétorique du processus. On citera aussi le plan de l’Office National du Tourisme qui s’en suivit ou encore l’activisme de plusieurs associations qui ont milité pour la protection de la place. La « sélection et la justification patrimoniale » sont, pour notre exemple, illustrées par le classement par l’UNESCO en 2001. La « conservation, l’exploitation et le développement du patrimoine » ont, sur Jemaa El Fna, consisté en une série d’aménagements menés depuis les années 1980. On perçoit ici la nature historique du processus d’invention du lieu touristique (Raffestin, 1986).

7Cette politique de protection s’est affirmée dès les années 1970, face à plusieurs projets de construction sur le site, dont il a été parfois difficile de vérifier la véracité, tels que des parkings, immeubles ou fontaines. Dès lors, dans les discours tenus par les acteurs militants pour sa protection, la place est présentée comme un lieu de rencontre, de mixité ayant une valeur historique, favorisant ainsi la mise en place d’un tourisme culturel de bon ton (Picard, 1992 ; Cousin, 2006b ; Simon, 2008). Les géographes ont décrit de manière rigoureuse la politique de développement de la ressource patrimoniale qui accompagne l’objectif de protection (Choplin et Gatin, 2010 ; Gatin, 2008). Les différentes actions menées par les autorités locales telles que l’organisation des évènements culturels comme le Festival International du Film, un festival de danse contemporaine ou des évènements promotionnels, visent à développer le potentiel touristique de la place, et sont soutenues par des discours mettant l’accent sur « la mise en valeur » plutôt que sur le registre de la transformation. Comme le montrent Chopin et Gatin, « l’espace public restructuré pour le tourisme se plie donc à un modèle idéalisé associé aux thèmes de l’hygiène, de l’ordre, de la fonctionnalité et de l’ouverture qui cherche à rompre avec une physionomie et des appropriations spatiales perçues comme incompatibles avec la stratégie nationale de développement » (2010, p. 28). Ces aménagements ont donc été entrepris à partir des années 1990 et ont pris plusieurs formes, toujours dans l’idée de mise en conformité aux critères occidentaux.

8Les équipements urbains de la place ont ainsi été aménagés au fil des années, avec, par exemple, une zone où le revêtement a été refait « spécialement pour recueillir les corps gras (…) au centre de la place à l’emplacement des gargotes de restauration mobile » (Choplin et Gatin, 2010, p. 27). Ce pavage a été accompagné d’une piétonisation partielle de la place ainsi que d’une politique de standardisation des mobiliers urbains et des commerces. En effet, les restaurants ont été invités à harmoniser leurs devantures et terrasses, « en 2005, les vendeurs de jus d’oranges, de fruits secs et d’escargots sur la place Jemaa el Fna ont troqué leurs anciennes charrettes pour des nouvelles structures toutes semblables, sur décision municipale » (Kurzac-Souali, 2007, p. 79), qui reprennent les caractéristiques esthétiques des calèches qui sillonnent la médina.

  • 10 L’analyse de la presse économique marocaine témoigne des problèmes de sécurité et de harcèlement de (...)

9Cette tendance à la standardisation caractérise principalement la deuxième catégorie d’aménagements qui concernent les installations commerciales, qu’elles soient installées sur la place ou autour de celle-ci comme les restaurants qui l’encerclent. Ceux-ci ont vu les terrasses panoramiques se multiplier, puis ont harmonisé leurs équipements et modifié leurs pratiques. Une politique spécifique de contrôle de qualité et de fraîcheur a notamment été instaurée afin de préserver l’image de la place et de rassurer les touristes inquiets, comme le montrent nos entretiens. Un large effort d’aménagement a aussi porté sur la gestion de l’espace, son organisation, son contrôle, depuis les années 1990 et particulièrement après le classement, afin de lutter contre l’insécurité de la place (Kurzac-Souali, 2007 ; Choplin et Gatin, 2010) qui a longtemps porté préjudice à la réputation de la ville rouge10.Ainsi, « la restructuration du jardin et des ruelles débouchant sur la place Jemaa el Fna a permis de détruire les bordures d’allées utilisées par les marginaux pour se reposer en journée et derrière lesquelles ils pouvaient dormir la nuit à l’abri des regards des forces de l’ordre public » (Choplin et Gatin, 2010, p. 28).

  • 11 Fine et Haskell Speer (1985) soulignent ce travail narratif accompagnant les étapes de « sacralisat (...)
  • 12 Cette occidentalisation est dénoncée par une partie de la population, et par certaines mouvances ex (...)

10La place a longtemps eu, et encore parfois aujourd’hui, la réputation d’un lieu de débauche, sale, malfamé et anarchique (Gatin, 2008 ; Gauthier, 2010) et c’est pour corriger ces représentations que la gestion de la mendicité, notamment, se fait par le biais d’institutions religieuses hors de l’espace mis en ressource. En complément de ces mesures, une véritable politique logistique a été instaurée, avec des mesures d’ordre esthétique, mais aussi une organisation et un contrôle plus rigoureux de l’espace géographique. La définition d’une aire spécifiquement destinée à chaque type d’activités culturelles ou commerçantes, l’attribution de badges et de numéro d’exploitants à la plupart des acteurs de la place concernés par le commerce alimentaire, un contrat avec une entreprise italienne chargée du nettoyage quotidien ont complété la série d’aménagements qui a suivi la patrimonialisation de la place. Tout ce processus de modifications de l’organisation de Jemaa El Fna s’appuie sur un travail narratif de longue haleine11, de la part de l’ensemble des participants au « jeu des acteurs » (Di Méo, 2007), visant d’une part à justifier une nouvelle politique d’exploitation du site, tout en faisant la promotion de nouvelles représentations de la place comme patrimoine précieux et fragile. Ces discours sont fondateurs du dualisme entre préservation et valorisation économique qui caractérise la gestion de la place, et qui lui donne à première vue ce caractère muséifié que certains déplorent. La place apparaissant comme une ressource touristique importante, l’ambition de son exploitation favorise des transformations présentées par les acteurs concernés comme des « aménagements » qui se font en prenant en considération des attentes et des normes de confort esthétique, logistique et sécuritaire souvent perçues comme d’influence occidentale12. « Une revalorisation en fonction des besoins et des attentes (parfois supposées) des touristes (et des investisseurs) » et qui, comme le montre Kurzac-Souali, « biaise le rapport de l’espace urbain à la population habitante » (2007, p. 80). Parallèlement, la volonté de préserver les pratiques culturelles conduit à la mise en scène de soi-même, à jouer son propre rôle (Staszak, 2006) pour le touriste étranger venu chercher ici cette authenticité exotique pour ne trouver finalement qu’une mise en scène, une « ethnicité reconstruite » (MacCannell, 1989).

L’authenticité à vendre, consommation de la place

  • 13 Staszak décrit comment les représentations de Tahiti sont liées à des images stéréotypées et il ajo (...)
  • 14 Les sélections montraient une forte redondance des sujets mais aussi des cadrages, confirmant les a (...)

11Les représentations de la place comme lieu magique, espace ancestral de mixité culturelle sont en partie issues du processus de patrimonialisation de la place, comme en témoignent les propos tenus par les guides officiels et les touristes étrangers, largement inspirés par les images stéréotypées entretenues par la littérature touristique et la culture populaire occidentale. Or, ce sont ces représentations qui sont le moteur de l’économie touristique de la place, motivant le choix de la destination comme le contenu des visites effectuées sur place, comme le montre bien Simon : « l’image et l’imaginaire occupent une place essentielle dans tout voyage, notamment dans sa forme préliminaire de projet en incarnant la représentation de l’ailleurs dans une image. (…) Lors de la concrétisation physique de son voyage, le touriste part à la recherche des images (…). Ce panel d’images à voir compose un cadre initial avec lequel les guides se doivent de combiner. Les images agissent si puissamment que déroger à leur vue ou à leur visite est problématique » (Simon, 2008, p. 8). L’image photographique prend une place donc tout à fait particulière dans la constitution, le support et la transmission de l’imaginaire touristique, et ce depuis les premiers voyages organisés au XIXe siècle en Angleterre (Miossec, 1977 ; Boyer, 2002). Dans le cas qui nous concerne, nos observations, comme nos entretiens, nous ont très tôt amené à considérer le rôle particulier de la photographie dans l’imaginaire touristique de la place comme dans les pratiques des touristes en visite. L’image y est clairement le bien le plus consommé (Giraud, 2002). Ces clichés que ramèneront les touristes alimenteront ainsi le réservoir de stéréotypes à la racine de l’imaginaire touristique et ici des représentations liées à la place (Andrews, 1989 ; Urry, 1990), et cela est vérifiable que l’on parle avec des touristes étrangers ou domestiques. L’étude des clichés de touristes et de leur discours à propos de leur pratique de la photographie sur la place rend compte de l’importance de ce lieu dans l’imaginaire de la ville et de celle de ces images dans la transmission de ses représentations d’exotisme et d’authenticité. Dans ce qu’expriment touristes étrangers comme domestiques lorsqu’ils parlent de Jemaa El Fna, on retrouve ce critère de « lieu à voir » (Amirou, 1994 ; Boyer, 2002 ; Simon, 2008), où la vue s’avère constitutive du désir même de voyager. L’image photographique peut alors prendre le rôle de témoignage, comme le montrent les clichés de portraits en pied et en décor, signifiant et certifiant la présence physique sur le « lieu à voir », mais aussi de documentation, visant à faire voir. La photographie touristique « documente des lieux, les énumère, comme dans le cas de reportages de voyage et, en même temps, elle renvoie à une pratique de témoignage et d’appropriation, comme dans les portraits de famille. (…) [Elle] vit de cette tension entre la mise en scène des affections (c’est un souvenir et, dans certains cas, elle va constituer un journal intime) et la volonté de consigner des expériences exemplaires afin de faire de son propre voyage un parcours répétable par d’autres touristes » (Dondero, 2008, p. 24). Les visiteurs interrogés ont déjà des images en tête avant même leur visite, et viennent sur le site pour chasser ou récolter les clichés dont ils ont « besoin »13 et il est intéressant de constater que ceux que nous ont fait parvenir des touristes montrent souvent des prises de vues très semblables14.

12Certains visiteurs nous ont même confié avoir voulu sciemment « refaire » une photographie vu chez un ami ou sur internet. Si la photographie a donc un statut à part dans la pratique touristique de la place, elle est aussi consubstantielle de maintes activités qui s’y jouent. Comme le soulignent fort justement Salazar (2009) ou encore Staszak à propos de la Polynésie française (2006), l’image photographique touristique participe au phénomène de mise en scène de l’authenticité autochtone puisque perçue par la population locale comme une source de revenu potentielle, elle encourage à « donner à voir », à jouer son propre rôle, sa propre caricature à une mise en représentation tenant de la performance théâtrale (Schechner, 1977 ; Turner, 1987). En ce sens elle influe alors bien plus sur le moi autochtone que sur celui des touristes (Bruner, 1991). Ce constat est parfaitement transposable à la place Jemaa El Fna, où la pratique photographique banalisée par l’apparition du numérique vient renforcer et entretenir une authenticité factice mise en scène pour les touristes et dans le même temps favoriser des transformations architecturales comme la généralisation des terrasses panoramiques autour de la place.

  • 15 En exemple, on citera l’arracheur de dents qui expose ses outils et ses récoltes dentaires. La vent (...)

13Par bien des aspects, la pratique touristique de la photographie sur la place Jemaa El Fna a généré des modifications qui poussent les touristes à se comporter souvent comme dans un zoo ou lors d’un safari. Les touristes occidentaux surtout, mais aussi certains marocains, passent beaucoup de leur temps sur la place installés aux terrasses panoramiques des cafés. Comme le montre nos entretiens, les visiteurs apprécient et recherchent ces points de vue surélevés, perçus et exprimés comme sécurisants et permettant d’embrasser du regard toute la place (Leroux, 2007). Ces pratiques ont participé à l’essor de ces établissements, et sont liées à la montée d’un nouveau type de harcèlement à travers l’incitation à la consommation photographique. « Ces modes de valorisation, nous dit Kurzac-Souali, tendent à satisfaire plus l’Autre, le visiteur ou le nouvel investisseur, que ceux qui pratiquent la médina pour y vivre » (2007, p. 80) et participent ainsi à entraîner une mise en scène, une reconstruction à visée lucrative d’une identité culturelle imaginaire prompte à se donner en spectacle15.

14Or, si l’on adhère donc en partie à l’idée de la quête d’authenticité, ici déclinée sous le registre de l’exotisme (Gauthier, 2008 et 2010), on se doit de souligner, comme d’autres (Cohen, 1988 ; Giraud, 2002), que la force de cette idée réside surtout dans l’étude du tourisme occidental. À considérer le regard du touriste domestique, on nuancera probablement la validité paradigmatique d’une théorie qui reste autrement d’une rare pertinence. En effet, si sur la place Jemaa El Fna, de nombreuses activités présentées comme traditionnelles et fondatrices de l’aspect culturel du lieu, comme les charmeurs de serpents, les dresseurs de singes ou l’arracheur de dents, s’avèrent être mises en scène et instrumentalisées, on ne peut toutefois s’arrêter à ce constat d’un marketing de l’authenticité factice. La prise en compte du regard inversé domestique (Gillespie, 2006) va alors nous permettre de remettre en perspective cette dénonciation d’une mise en scène et nous autoriser à pousser plus avant la description des rouages d’une théorie complexe de l’authenticité de la place Jemaa El Fna, illustrant ainsi les problématiques nouvelles liées à la prise en compte du tourisme domestique au Maroc, comme le tourisme des non occidentaux en général en ce qui concerne son caractère acculturant (Cohen, 1988) ou au contraire sa solubilité dans une culture non occidentale (Doquet et Evrard, 2008). Ce faisant, nous rejoignons Berriane lorsqu’il décrit « les pratiques touristiques [domestiques] actuelles [comme] l’aboutissement d’une évolution interne où les facteurs exogènes peuvent intervenir également » (Berriane, 1993, p. 139).

L’authenticité par la mise en scène

15La place n’est ainsi pas à l’usage exclusif des touristes occidentaux ou des visiteurs temporaires : géographiquement, elle est très intégrée à la structure urbaine de la vieille médina et constitue un véritable « interface entre médina et quartiers modernes » (Gatin, 2008, p. 8), autant qu’un lieu de passage obligé pour nombre de ses habitants. De ce fait, on observe une vraie dichotomie des activités que l’on trouve sur la place. Celle-ci s’organise notamment autour d’une temporalité marquée et d’une territorialisation des différents acteurs de la place, mais aussi d’une différenciation des clientèles à qui sont destinées ces activités. Au fil des heures, les touristes étrangers, majoritaires au cœur de la journée, baissent en proportion lorsqu’au jour tombant arrivent les conteurs ou les voyantes, et préfèrent se rabattre sur les gargotes restaurants panoramiques qui surplombent le site. Cette temporalité des publics de la place va avec une temporalité de ses activités. En journée, s’y trouvent principalement les dresseurs de singes, les charmeurs de serpents, les vendeuses de tatouages et arracheurs de dents. Des activités qui sont destinées clairement aux visiteurs de passage. Au soir, arrivent les clowns, les voyantes, les jongleurs et les travestis, qui drainent les foules de la médina, formant de larges cercles autour des artistes.

  • 16 La darija est le dialecte arabe utilisé presque exclusivement à l’oral au Maroc.
  • 17 Le terme harqua désigne le cercle de spectateurs qui va entourer le conteur et participer activemen (...)
  • 18 Les gnawas sont membres d’une confrérie pratiquant des rites qui comportent des chants et des trans (...)

16En empruntant le schéma de la dichotomie jour/nuit des régimes de l’imaginaire (Durand, 1998), cette temporalité qui rythme la place, comme les activités de loisirs traditionnels marocains tels que les moussems (Berriane, 1989) nous apparaît comme un élément majeur de la constitution de l’imaginaire du site. Nos entretiens, comme la littérature touristique, montrent d’ailleurs clairement que cette évolution de la place, au fil de la journée puis de la soirée, marque le discours des voyageurs. Nombre des artistes qui se produisent en soirée, au moment où la place s’anime le plus, ont pour clientèle une majorité écrasante de marocains. Le théâtre de rue, les spectacles de travestis, les conteurs ne sont compréhensibles qu’à condition de maîtriser la darija16 et ses subtilités. Quand bien même certains touristes observent ou donnent la pièce pour prendre une photo, ils ne peuvent accéder à la harqua17 à proprement parler, et sont relégués hors du jeu. Ce sont ces activités, largement « réservées » à l’usage des arabophones, qui constituent un îlot d’authentiques activités traditionnelles, hors de portée des touristes étrangers, à l’inverse des spectacles de gnawas18 et des charmeurs de serpents par exemple. Les touristes, dès lors qu’ils ne peuvent accéder à ce contenu culturel de la place, n’en perçoivent et consomment que l’esthétique.

  • 19 Avec cette authenticité nourrie par sa propre mise en scène, nous rejoignons Coëffé, qui présente l (...)

17Cette prise en compte de la dualité des publics et des activités qui leur sont destinées nous permet de mettre en lumière la coexistence dialogique au sein de cet espace géographique d’activités reconstruites à visée touristique et d’activités traditionnelles hors de portée des touristes, dont seules les réinterprétations sont mises à dispositions des visiteurs étrangers. Ces deux types d’activités pourraient apparaître opposables de prime abord, toutefois, l’observation autorise à pousser plus loin l’analyse de cette relation entre authenticité et mise en scène et à questionner le caractère strict de cette opposition. En considérant le rôle économique des touristes qui suscitent cette reconstruction de l’identité culturelle de la place, et de fait participent à la perpétuation d’activités traditionnelles préservées, on peut avancer que les activités traditionnelles s’épanouissent finalement au sein même de leur propre caricature, et que leur pérennité dépend, en partie au moins, d’un public touristique auquel elles ne sont pas directement destinées19. Les activités à but lucratif et touristiques dépendent en retour de ces activités traditionnelles pour garantir l’image de la place et son attractivité. Cette authenticité par la mise en scène dessine dans ce rapport à la fois antagoniste et réciproquement nécessaire qui l’articule, ce que Morin nomme une association dialogique (1990) de termes à la fois contradictoires et tributaires l’un de l’autre.

L’authenticité anxiogène

18Dès lors, cette dialogique qui autorise, comme l’ont montré plusieurs auteurs (Picard, 1992 ; Coëffé et al, 2007), à décrire de manière plus appropriée l’articulation entre la mise en tourisme et ses conséquences chez les acteurs autochtones, peut nous permettre, de la même manière de mieux comprendre les différentes représentations de la place.

19Ainsi, la question de la quête de l’authenticité peut en effet être retournée à la fois au touriste domestique comme aux résidents locaux. Cette intérêt pour l’authenticité de la place et sa protection face à un danger supposé est au cœur de l’imaginaire local, et peut être mis en évidence à la lumière de certains propos exprimant un rapport anxiogène à la place, à l’évolution de ses activités. Si les caractéristiques de Jemaa El Fna qui fondent son image d’espace culturel provoquent souvent la fascination chez ses visiteurs domestiques ou étrangers, il apparaît que celles-ci peuvent non moins régulièrement générer une certaine répulsion.

  • 20 On constate qu’auparavant « dénigrées par le Protectorat puis par les élites locales, les médinas s (...)

20Dans le cas des acteurs locaux, s’il est convenu par tous que le développement touristique de la place est une ressource importante de la ville, cette mise en tourisme angoisse tout de même de nombreux acteurs de la médina. Sur le registre de « l’invasion », les rachats de ryads dans les quartiers de la médina autour de la place sont dénoncés par la presse20 qui s’inquiète des phénomènes de gentrification des quartiers populaires de la vieille ville. Nos entretiens laissent apparaître de telles angoisses de « voir les européens s’installer » et « faire des travaux », « boire de l’alcool », « de ne pas respecter la décence ». Cette crainte de la perversion et de la déculturation sur le thème de l’invasion témoigne du rapport anxiogène que certains habitants peuvent avoir avec les activités de la place. Celles-ci sont aussi perçues de manière négative pour d’autres raisons, les travaux de Gatin et Choplin (2010) font référence à la réputation peu entraînante que Jemaa El Fna a longtemps eu aux yeux de certains marocains qui la décrivent comme un lieu anarchique et archaïque, un contre-modèle pour certains urbanistes marocains.

  • 21 Bennani-Chraïbi décrit fort justement ce rapport mêlé de fascination et de répulsion à propos des j (...)

21Ce rapport anxiogène aux activités de la place est décelable de manière comparable chez les visiteurs étrangers qui décrivent un lieu trop touristique et « laissent entendre que cette activité lui aurait fait perdre toute son authenticité, aussi bien d’un point de vue paysager qu’en termes de rapports entretenus avec la population locale. Le tourisme de masse serait un facteur de corruption de cette population qu’il aurait même contaminée » (Leroux, 2007, p. 11). De nombreux entretiens ont fait valoir ce rapport de fascination/répulsion21, chez les touristes occidentaux qui parlent de la saleté de la place, de la gêne occasionnée par la promiscuité lors des activités nocturnes. Le harcèlement des touristes par des enfants mendiants ou par les « pointeurs », ces hommes qui profitent de la foule pour venir se frotter au dos de jeunes hommes ou femmes, la peur des pick-pockets sont mis en avant pour expliquer cette crainte que beaucoup de sujets ont exprimé en décrivant leur expérience. Les angoisses alimentaires quant à la qualité des produits, notamment dans les gargotes restaurants arrivent ensuite, les craintes liées à l’eau, aux jus de fruits, aux maladies et à l’hygiène sont aussi souvent exprimées. Si la littérature touristique n’y fait guère référence pour préserver l’image de marque de Jemaa El Fna, les travaux de Gauthier (2010) permettent de constater une certaine pérennité de cet aspect anxiogène depuis les premiers voyageurs du XIXe siècle, malgré les aménagements de la place. Comme il le montre, les voyageurs occidentaux, de la même manière que certains touristes aujourd’hui, faisaient déjà référence à l’aspect étouffant et dangereux que pouvait revêtir la place, tout en associant ces termes à des valeurs d’exotisme présentées comme positives. On peut donc avancer que la répulsion justifie autant que la fascination le choix de destination, et que le touriste cherche, dans une certaine mesure, à voir ce qui l’angoissera ou le confortera dans son sentiment de supériorité (Boyer, 2002 ; Leroux, 2007). La relation entre fascination et répulsion nous semble dès lors pouvoir dépasser la simple opposition, dans la mesure où les deux termes semblent s’opposer autant qu’ils se complètent pour fonder l’imaginaire de l’authenticité et de l’exotisme dans une relation dialogique et complexe.

Conclusion

22Nos observations des activités culturelles et touristiques de la place Jemaa El Fna, de son usage tant par les visiteurs étrangers que par ses acteurs domestiques, ainsi que nos entretiens et conversations avec l’ensemble de ceux-ci, nous ont permis de mettre plusieurs phénomènes en évidence en ce qui concerne les modalités de sa mise en tourisme, leurs conséquences au niveau local comme les représentations qui lui sont associées.

  • 22 Selon un griot que nous avons rencontré, il ne resterait plus qu’une demi-douzaine de conteurs fréq (...)

23Tout d’abord, sur le plan des activités qui y sont abritées, il nous semble qu’il faille considérer la place autrement que seulement comme un espace de mise en scène d’une authenticité factice (MacCannell, 1989). En effet, à la lumière de certaines constations telles que la dichotomie jour/nuit qui caractérisent la répartition de ses activités, les nombreux aménagements de l’ordre du « néo-traditionalisme » (Graburn, 1983) ou l’intériorisation par les autochtones de la récolte photographique touristique ; et à la suite de Picard (1992) ou de Coëffé (2007, 2008), il apparaît que son fonctionnement soit fort mieux décrit par une approche dialogique. Celle-ci permet ainsi de comprendre les performances des acteurs tels que les gnawas, les charmeurs de serpents ou les arracheurs de dents comme une réinterprétation syncrétique d’une tradition fantasmée par la perception occidentale, notamment, ainsi mise à portée d’un public touristique étranger. D’autre part, il apparaît à l’observation que de nombreuses activités culturelles traditionnelles comme les contes des griots s’avèrent tirer bénéfice et protection de la fréquentation touristique et des mises en scène qu’elle occasionne. Il convient cependant de nuancer quelque peu ce constat en ce qui concerne le cas particulier des conteurs. En effet, malgré la volonté de l’UNESCO de préserver ce patrimoine à travers, notamment, l’organisation et le financement d’activités pédagogiques en milieu scolaire, les griots de Jemaa El Fna voient leur nombre diminuer d’années en années. Ils doivent faire face à la difficulté de susciter de nouvelles vocations pour un métier qui se transmet oralement et à la concurrence de la télévision et des nouvelles technologies qui captent une large partie de leur public traditionnel. Toutefois, ils s’évertuent à perpétuer leur art sur la place ou lors de certaines manifestations culturelles qui leur sont dédiées sous l’impulsion de l’UNESCO comme d’autres organismes tels que l’Institut Français de Marrakech22.

24Les activités culturelles de la place se caractérisent ainsi par l’aspect dialogique de leur organisation physique et administrative, de leur clientèle, de leur temporalité. On avancera alors l’idée que si la place est le théâtre de la mise en scène d’une « fausse authenticité » reconstruite, marketée et instrumentalisée, elle est dans le même temps l’espace d’expression d’une tradition bien concrète, mise à disposition de la majorité des étrangers par sa réinterprétation sous la forme d’une performance d’ordre théâtrale, et dépendante de la présence touristique. Une authenticité et sa mise en scène qui, en somme, se nourrissent l’une de l’autre, pour générer de nouvelles pratiques syncrétiques. La perspective complexe permet donc ainsi de dépasser une vision simplificatrice de l’anthropologie du tourisme polarisée autour de ses dualismes traditionnels que sont les oppositions visiteurs/hôtes ou authenticité/mise en scène. Dans le même temps, cette perspective complexe et dialogique permet de mieux comprendre les représentations qui sont associées à la place Jemaa El Fna, et d’articuler dans un ensemble cohérent des imaginaires qui pourraient, de prime abord, sembler en stricte opposition. Ainsi, plutôt que de considérer les images liées à certains aspects perçus comme répulsifs, et décrits dans les récits de voyage du XIXe siècle ou dans les propos des touristes contemporains, sous le registre de la représentation négative ; et inversement, les propos dénotant une certaine fascination pour le caractère traditionnel de la place sous le registre de la perception positive, l’observation nous autorise à comprendre ces deux types de représentations au sein d’un lien complexe qui articule ensemble les catégories de fascination et de répulsion dans une relation dialogique participant largement à l’attrait renouvelé de la place et à la puissance de sa représentation dans l’imaginaire touristique. Finalement, la compréhension complexe de la mise en tourisme de la place Jemaa El Fna, permet de développer une analyse de la mondialisation qui dépasse la simple dénonciation de ses aspects uniformisants (Brunel, 2006). Dès lors, on privilégiera une description des industries mondialisées telles que celle du tourisme comme forces de différenciations culturelles (Warnier, 1999) et d’hybridations (Coëffé et al, 2007), en ce sens que celles-ci altèrent, uniformisent, muséifient et mettent en scène certaines pratiques culturelles autant qu’elles en préservent, nourrissent, modifient ou génèrent de nouvelles. « De ce point de vue, le tourisme peut apparaître d’abord comme un opérateur d’hybridation. Non seulement les acteurs de la sphère touristique sont capables d’actualiser, reformuler, combiner les éléments en leur donnant une nouvelle forme qui permet bien souvent de maintenir des éléments de culture moribonds, mais ils peuvent aussi rendre possible la diversification des espaces-temps dans l’organisation sociale des “sociétés locales” » (Coëffé, 2007, p. 95). Rejoignant ainsi les socio-anthropologues de l’alimentation (Fischler, 1990 ; Poulain, 2002), Coëffé et Violier utilisent l’exemple de McDonald’s comme illustration de « la dialogique de l’uniformisation et de la différenciation qui affecte la mondialisation » (Coëffé et Violier, 2008, p. 10). C’est de cette convergence entre études touristiques et sociologie de l’alimentation que nous tirons la cohérence de nos différents choix de terrains pour l’application, dans notre travail doctoral, d’une méthodologie comparative d’études de cas variés. Aussi, rejoignant Castoriadis (1975) en ce qui concerne l’imaginaire, Fischler (1990) ou Poulain (2002) pour l’alimentation, ou Picard (1992) et Coëffé (et al, 2007) pour le tourisme, et qu’il s’agisse de pratiques culturelles ou de représentations, que l’on considère les conteurs de Jemaa El Fna ou encore les techniques et les habitudes culinaires marocaines, il nous semble que les phénomènes issus de leur confrontation à des industries mondialisées, telles que le tourisme culturel ou la grande distribution, gagnent toujours à être analysés et décrits sous une perspective dialogique qui n’élude pas les complexités naturelles des cultures humaines et s’écarte des simplifications réductrices (Morin, 1990).

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Notes

1 Les chercheurs en sciences sociales s’accordent sur le fait que le lieu touristique est un construit (Raffestin, 1986 ; Knafou, 1991 ; Coëffé et Violier, 2008). Ainsi, si « l’invention du lieu touristique commence par un détournement de l’utilisation traditionnelle du territoire dont (…) la signification change » (Knafou, 1991, p.16), celle-ci nécessite simultanément la passation d’un « contrat tacite entre société locale et société globale » (Ibid, p.19) qui autorise dès lors à parler de co-invention.

2 Nous reprenons ainsi certaines assertions de la méthodologie de l’entretien non-directif (Michelat, 1975 ; Duchesne, 1996).

3 Sur les observations participantes et clandestines, voir notamment, Becker (1985). Par ailleurs, les travaux de Wacquant (2000) restent, pour nous, une influence fondamentale. Sur les entretiens informels, nous citerons le plaidoyer méthodologique de Pétonnet (1982), les indications d’Olivier de Sardan (1995) qui en fait un des outils d’imprégnation ou encore les travaux de Bruneteaux et Lanzarini (1998). Plus récemment, Le Velly (2007) y a recours lors d’une enquête sur les démonstrateurs de foire. Citons encore l’exemple de Dujarier, qui parle « d’observation dialoguante » (2008 : 18).

4 Sur ces résistances à la situation d’entretien, ainsi que les éventuelles stratégies pour les contourner voir Blanchet, 1989 ; Pinçon et Pinçon-Charlot, 1991 ; Chamboredon et al, 1994 ; Demazière, 2008.

5 La photographie dans le cadre d’une recherche socio-anthropologique s’avère un excellent complément à la prise de notes et limite la « déperdition des détails » qui intervient lors des simplifications liées au processus d’écriture scientifique de la description (Piette, 1996). Toutefois, il est clair qu’elle ne saurait en aucun cas l’annuler puisque les choix « techniques, culturels, sociaux et esthétiques » (Conord, 2002) amènent au même titre à opérer une sélection du réel.

6 Le lien entre pratiques touristiques et production d’images a été largement étudié par de nombreux auteurs, qu’il s’agisse d’analyser la convergence entre pratiques de voyage et types de photographies touristiques (Dondero, 2007), de souligner le rapprochement entre photo touristique et photo de famille (Bourdieu et al, 1965), de comprendre la photographie touristique comme outil d’enregistrement par la capture d’images (Picard et Robinson, 2009), comme outil de mémorisation et d’attestation de présence (Sontag, 1978), comme production de matériaux stéréotypés alimentant un circuit fermé de représentation (Urry, 1990), ou encore d’interroger l’impact local de la pratique photographique (Staszak, 2006 ; Salazar, 2009) et réciproquement l’influence du regard autochtone sur celle-ci (Chalfen, 1979 ; Gillespie, 2006).

7 La demande exprimée aux touristes interrogés portait sur une « sélection de clichés illustrant la visite de Marrakech et ce qui avait paru frappant ». Nous avons reçu 52 clichés, dont 23 ayant un lien direct avec la place. Les 19 personnes ayant répondu ont fourni au moins une photographie de la place ou y ont fait allusion dans leurs commentaires. Si elle n’y correspond pas totalement, cette méthodologie s’inspire largement de la « photo elicitation » (Harper, 2002).

8 En ce sens, la recherche d’altérité comme justification du voyage a pour racine un certain sentiment de nostalgie (Raffestin, 1986, p.12).

9 Les faits historiques soutenant la communication marketing autour de la place ne sont jamais clairement établis. « Les origines de la place Jemaa El Fna sont obscures et remontent loin dans le temps, se confondant avec l’histoire même de la ville. Les textes historiques y font référence, sans la nommer, depuis la fondation de Marrakech. » (Skounti et Tebbaa, 2006, p. 25). Si la traduction du nom de la place la plus généralement avancée est « la place de l’assemblée des morts », en référence aux exécutions qui y avaient lieu, d’autres traductions sont souvent proposées. Sur ce point voir notamment Gauthier, 2010.

10 L’analyse de la presse économique marocaine témoigne des problèmes de sécurité et de harcèlement des touristes (L’Économiste, Édition N° 227 du 25/04/1996, « Touristes à Marrakech : harcèlement, coups de poing et indifférence », et édition N° 253 du 07/11/1996, « Marrakech renoue avec ses touristes »). Gatin précise : « Pour les autorités, il est progressivement devenu inconcevable de servir aux visiteurs et aux médias du monde entier une image de pauvreté et d’insécurité. De ce fait, de nombreuses patrouilles de policiers (visibles ou en civil) circulent jour et nuit pour assurer la sécurité des touristes. Les comportements de ventes ont aussi été réglementés pour limiter au maximum les nuisances pour les touristes. De ce fait, la place Jemaa el Fna qui apparaissait aux yeux des acteurs culturels comme un espace de liberté est progressivement devenue un espace surveillé et très contrôlé » (Gatin, 2008, p. 13). En ce sens nombre des aménagements, qui ont eu lieu sur la place après son classement par l’UNESCO, participent plus d’une logique de « remise en tourisme » (Knafou, 1996, p.4).

11 Fine et Haskell Speer (1985) soulignent ce travail narratif accompagnant les étapes de « sacralisation du lieu » (MacCannell, 1989), en se focalisant sur la performance narrative et rhétorique des guides touristiques.

12 Cette occidentalisation est dénoncée par une partie de la population, et par certaines mouvances extrémistes (Le Monde, « Pour les djihadistes salafistes, Marrakech est symbole de débauche : entretien avec Lhoussain Azergui », Édition en ligne du 29/04/11).

13 Staszak décrit comment les représentations de Tahiti sont liées à des images stéréotypées et il ajoute : « la production d’images, sur place, ne se fait pas sans médiation : c’est en fonction des images qu’ils ont dans l’œil ou la tête que le photographe et le peintre choisissent et composent les scènes qu’ils figurent » (Staszak, 2006, p. 91). Voir aussi Urry, 1990 ou Boyer, 2002.

14 Les sélections montraient une forte redondance des sujets mais aussi des cadrages, confirmant les arguments avancés par certains auteurs sur le caractère prédéfini et stéréotypé de certaines prises de vue (Urry, 1990 ; Boyer, 2002 ; Staszak, 2006 ; Simon, 2008).

15 En exemple, on citera l’arracheur de dents qui expose ses outils et ses récoltes dentaires. La vente de clichés souvenirs constituent l’essentiel de ses revenus, et il explique clairement être là pour exploiter la quête touristique d’images (Arrif, 2006), celle d’une authenticité et d’un exotisme perçus sur le mode dévalorisant et mêlant avec force attraction, fascination, dégoût et répulsion

16 La darija est le dialecte arabe utilisé presque exclusivement à l’oral au Maroc.

17 Le terme harqua désigne le cercle de spectateurs qui va entourer le conteur et participer activement et financièrement à l’évolution de l’histoire racontée par le griot. Voir Berriane, 1989.

18 Les gnawas sont membres d’une confrérie pratiquant des rites qui comportent des chants et des transes. Ces répertoires sont réinterprétés, sur la place, dans des versions syncrétiques à destination des touristes étrangers et marocains. On peut comparer ce phénomène à ceux décrits par Picard (1992) ou Coëffé (2007) à Bali et Hawaï. « La danse mise en scène dans l’univers du tourisme est irréductible à l’ensemble du répertoire local (…). Il ne s’agit pas pour autant d’un marché de dupes car le temps de l’expérience touristique, court par définition, ne permet pas aux touristes de détenir les codes les plus sophistiqués qui rendent possible la lecture et surtout la compréhension des subtilités “locales”» (Coëffé et Violier, 2008, p.9).

19 Avec cette authenticité nourrie par sa propre mise en scène, nous rejoignons Coëffé, qui présente l’espace du tourisme comme un « refuge incubateur » de formes de pratiques culturelles nouvelles et syncrétiques (2007, p.93). Plus encore, nous souscrivons à sa vision d’un espace touristique assurant une certaine protection pour des pratiques qui « auraient sans doute disparu sans leur réactivation/réappropriation » (2008, p.9).

20 On constate qu’auparavant « dénigrées par le Protectorat puis par les élites locales, les médinas sont désormais convoitées et réinvesties par des Occidentaux fascinés par ces décors dépaysants » (Kurzac-Souali, 2008, p. 65). Voir aussi L’Économiste, Édition N° 985 du 29/03/2001, « Les chasseurs de ryads s’activent à Marrakech » ; L’Économiste, Édition N° 997 du 16/04/2001, « Marrakech : ruée des investisseurs dans l’ancienne médina ». Sur ce phénomène et son analyse par le concept de moment de lieu, voir aussi Équipe MIT, 2005.

21 Bennani-Chraïbi décrit fort justement ce rapport mêlé de fascination et de répulsion à propos des jeunes marocains et égyptiens en contact avec des populations touristiques (Bennani Chraïbi, 2008). Boyer lui aussi, insiste sur cette recherche du spectacle de peuples « dont l’allure, les coutumes, les pratiques sont objet à la fois d’attirance et de répulsion. » (2002, p. 400).

22 Selon un griot que nous avons rencontré, il ne resterait plus qu’une demi-douzaine de conteurs fréquentant plus ou moins régulièrement la place aujourd’hui, quand on en trouvait encore une vingtaine dans les années 1970 qui s’y produisaient alors quotidiennement en matinée et en soirée. À ce titre, l’UNESCO, qui ne finance pas directement les griots, contrairement à ce que l’on entend souvent dire dans la médina, ne semble guère pouvoir enrayer le déclin progressif de la pratique.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Thibault Danteur, « L’authenticité par la mise en scène. Analyse dialogique des activités touristiques et culturelles de la place Jemaa El Fna et de leurs représentations », Via [En ligne], 1 | 2012, mis en ligne le 16 mars 2012, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/viatourism/1291 ; DOI : https://doi.org/10.4000/viatourism.1291

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Auteur

Thibault Danteur

Doctorant en sociologie, Université Paul Valéry, Montpellier III, LERSEM (IRSA-CRI. Travaillant, dans le cadre d’une thèse de sociologie, sur l’industrie de la grande distribution et son impact sur les représentations et l’imaginaire des cultures où elle est installée, à travers l’exemple du fait alimentaire, ses recherches, menées durant vingt-quatre mois au Maroc après avoir été entamées en France et aux États-Unis, suivent une méthodologie qualitative et socio-anthropologique. Son travail s’enracine dans les champs de la sociologie économique, de l’alimentation, de l’imaginaire et des représentations sociales. Sa thèse analyse les interactions complexes qui se lient entre distribution mondialisée et environnement local tant sur le plan économique que culturel, ce qui l’a amené à s’intéresser au tourisme comme élément fondamental du phénomène de mondialisation économique et culturelle au Maroc.

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Droits d’auteur

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