Pierre-Alain Caltot, Vox uatis. Poétique de la prophétie dans la Pharsale de Lucain
Pierre-Alain Caltot, Vox uatis. Poétique de la prophétie dans la Pharsale de Lucain, Paris, Sorbonne Université Presses, Collection « Rome et ses Renaissances », 2024, 482 p.
Texte intégral
1L’ouvrage de P.-A. Caltot, issu d’une thèse de doctorat en Sorbonne soutenue en 2016, est représentatif de l’essor actuel des études lucaniennes en France, dans un paysage dominé jusqu’au début des années 2000 (en simplifiant un peu) par une sorte de confrontation entre une « école italienne » (caractérisée notamment par son « orthodoxie » interprétative dans le sillage de Narducci) et une constellation anglo-saxonne de chercheurs oscillant entre la tendance « déconstructiviste » de Masters et Johnson (un peu en perte de vitesse actuellement) et une approche plus « classique », dans la lignée de Ahl renouvelée par Leigh. Dans ce paysage assez diversifié et en plein renouvellement, l’ouvrage de P.-A. Caltot se distingue par un certain nombre de traits saillants. Au premier abord, il s’inscrit dans la tradition des grandes synthèses thématiques : c’est la première étude d’ensemble sur les prophéties dans la Pharsale depuis la thèse déjà ancienne de Schrempp (Prophezeiung und Rückschau in Lucans « Bellum Civile », 1964), complétée depuis par plusieurs articles de chercheurs divers. Il y a donc dans cet ouvrage toute une dimension de synthèse de la recherche antérieure, qui se traduit, d’une part, par une bibliographie abondante et bien exploitée dans le courant de la démonstration, et d’autre part, par le soin que met l’auteur à poser les concepts fondamentaux et les axes problématiques étape par étape. Pour la plupart des grandes questions abordées (la classification des prophéties, les intrusions du narrateur, la vaticination poétique), ce livre pourra servir utilement de point de départ aux jeunes chercheurs. Mais d’autre part surtout, cette étude renouvelle en profondeur l’approche des prophéties lucaniennes, et par contrecoup, aussi celle de la question du narrateur, puisqu’une des originalités de ce travail est précisément qu’il ne s’en tient pas aux prophéties intradiégétiques stricto sensu, mais envisage toutes les échappées proleptiques du poème, y compris celles du narrateur, en s’efforçant de penser précisément l’articulation entre les unes et les autres. Et il les renouvelle en exploitant de façon à la fois rigoureuse et subtile l’approche de la métapoéticité, dans une perspective certes ouverte par certains travaux antérieurs (on pense notamment à O’Higgins), mais jamais encore poussée à ce degré d’approfondissement ; une démarche qui, il faut le souligner, ne repose pas ici sur des pétitions de principe, mais sur un établissement bien argumenté de la légitimité de cette lecture (en particulier au début de la 3e partie). Enfin, une autre « plus-value » de cet ouvrage est sa dimension stylistique, assez rare dans ce type d’étude : elle s’appuie en effet sur une analyse littéraire très précise et minutieuse des textes, exploitant notamment les ressources de la métrique avec une maîtrise et une justesse forçant l’admiration, et jamais de façon gratuite, mais toujours rapportée à des idées directrices et des enjeux interprétatifs. Là encore, cet ouvrage a valeur de modèle méthodologique.
2Le livre se subdivise en trois parties. Après une dense introduction sur la notion de uates, la première s’intéresse aux prophéties intradiégétiques, c’est-à-dire non seulement aux discours de prophètes et assimilés, mais aussi aux évocations proleptiques ponctuelles dans la bouche de personnages. Cette section se signale par une position claire et utile de catégories opératoires (divination artificielle et divination naturelle, prophéties iliadiques à dominante « pessimiste » et prophéties odysséennes « optimistes »), par une série d’études littéraires très fines des discours de la « triade prophétique » du chant I (Arruns, Figulus, la matrone) et aussi de discours au moins partiellement prophétiques, comme celui du fantôme de Julie (envisagé sous l’angle de la perversion infernale du langage élégiaque), ou encore le motif de la clairvoyance devant la mort, bien illustré par l’étude du cas de Domitius. Même si la structure de cette partie est d’apparence taxinomique, des idées directrices se détachent nettement : apologie d’une « éthique de la prophétie » (cas de Caton), effacement de la divination d’origine olympienne au profit de la mantique infernale, importance de la position « liminale » du prophète, toujours situé sur un « seuil » (entre passé et avenir, entre vie et mort…) ; un concept-clé qui sera un peu le « fil rouge » de cette étude. La deuxième partie aborde de front la question du narrateur lucanien, vaste sujet sur lequel existe certes une bibliographie abondante (à laquelle il faudra ajouter, quand elle sera publiée, la thèse remarquable de Charlotte Tournier soutenue en 2020, que l’auteur n’a pu exploiter), mais que P.-A. Caltot renouvelle en l’abordant précisément sous l’angle prophétique. Il s’intéresse d’abord à la question des prolepses historiques, dans un excellent chapitre qui se signale, entre autres, par une démonstration très convaincante sur la bataille navale de Marseille comme préfiguration d’Actium, puis à la voix oraculaire du narrateur proprement dit. Les remarques pertinentes abondent dans cette partie, qui est peut-être la plus personnelle et la plus neuve de l’ouvrage : étude du motif de la réticence du narrateur (le tacebo lucanien conçu comme un anti-cano virgilien et un anti-reuocabo), des effets du « destin alternatif », de la « pointe prophétique », de la polyphonie du narrateur à Pharsale (p. 273-274, avec une fine analyse de la recontextualisation d’une citation virgilienne) ; une mention particulière enfin pour l’étude finale, très complète et fouillée, des marqueurs lexicaux de prophétie : adverbes, adjectifs à sens « destinal », participes futurs, imparfait proleptique, effets phoniques et métriques (cadences spondaïques, mots « destinaux » en fin de vers) ; des études de procédés stylistiques toujours reliées à leur effets affectifs, et par là, à leur intérêt interprétatif. Mais l’intérêt ne faiblit pas pour autant dans la troisième partie, à dominante métapoétique. Après une bonne mise au point sur le rapport réflexif entre poète et prophète autour de la notion de uates (bien appuyée notamment sur le rapport contrastif avec Virgile et la prise en compte de l’apport ovidien), l’étude se déploie en trois axes à partir du principe de base de sympathéia entre microcosme et macrocosme : dissolution du cosmos, démembrement des corps, dislocation du vers ; avec des suggestions intéressantes notamment sur les thèmes de la supériorité de la prophétie infernale (déjà esquissé dans la 1ère partie), de l’abolition des frontières entre narrateur et personnage, du discours de la Pythie au chant V comme pastiche de l’oracle delphique (p. 334-336), du retour au chaos sous la forme d’une sorte d’ekpyrosis sans perspective de palingénèse, et du « sublime noir » d’Érictho (une question qui mériterait d’être creusée). Cette partie culmine sur une excellente étude de la « poétique de la rupture », étudiée de façon méticuleuse au niveau stylistique et métrique (démembrement de l’hexamètre, non-coïncidence entre phrase et vers, multiplication des rejets et enjambements, importance de la coupe féminine comme facteur de disharmonie) : un autre sommet de l’ouvrage, qui s’achève sur une belle étude de la bataille de Pharsale comme affirmation accomplie de la poétique de la rupture (avec au passage, des remarques suggestives sur le renversement de l’apologue de Ménénius Agrippa). Définie et illustrée de façon précise et rigoureuse, cette notion de rupture émerge comme une idée forte de l’ouvrage et une caractéristique fondamentale de la poétique lucanienne, à côté de celle de liminalité.
3Au regard de l’importance de l’apport positif de l’ouvrage, les critiques ne peuvent porter que sur des points de détail. On note quelques absences marquantes dans la bibliographie (par exemple, l’excellente thèse de F. D’Alessandro Behr, Feeling History, 2007, qui aborde la question des apostrophes, ou encore les commentaires du chant VII par N. Lanzarone, 2016, et du chant VIII par V. d’Urso, 2019). L’hypothèse de la bataille de Munda comme fin prévue de la Pharsale (p. 325) est certes défendable, mais n’emporte pas la conviction, en raison notamment du risque inévitable d’anticlimax dramatique après Thapsus et la mort de Caton, ainsi que de l’absence de protagoniste marquant côté pompéien. En outre, P.-A. Caltot a tendance à faire un peu trop confiance à l’édition Bourgery (cf. p. 240 et 245) : en VI, 301, la leçon libera legum, qui induit une construction bien difficile, est quasiment intenable ; la bonne leçon est sans aucun doute libera regum, suivie du reste par tous les autres éditeurs ; l’objection idéologique de Bourgery à cette leçon qui revient à traiter de « rois » les empereurs romains est de peu de poids, puisque le pouvoir impérial est à plusieurs reprises qualifié de regnum dans la Pharsale (IV, 692 ; VII, 444, 643). Quant au dolet… semperque dolebit du v. 303, il ne se rapporte probablement pas, quoi qu’en pensent Bourgery et Caltot, à César, mais bien plutôt à la collectivité romaine, incluant le poète et ses lecteurs, comme le comprennent, là encore, quasiment tous les autres traducteurs. Du moins faudrait-il, dans ce cas comme dans le précédent, mentionner et discuter les interprétations concurrentes. En outre, l’auteur aurait pu renforcer son interprétation métapoétique d’Érictho en tirant partie de l’exposé sur les minora fata (VI, 604-624) avec l’aide de Masters 1992, p. 206-208 : la sorcière, qui peut modifier le détail des événements, mais pas les grandes lignes du destin, n’est-elle pas en cela semblable au poète dans son traitement de la matière historique ? Enfin, p. 110, il faudrait préciser que si je traite quelque part la question de l’apostrophe « Tu … Romane » d’Anchise (Aen. VI, 851), c’est pour réfuter l’interprétation selon laquelle elle s’adresserait à Énée, et non pour la cautionner (la n. 297 est très équivoque sur ce point).
4Mais redisons-le : le livre de P.-A. Caltot dans son ensemble s’affirme comme un jalon fondateur de ce qui est en train de ressembler à l’émergence d’une « école lucanienne » française. On lui souhaite de trouver rapidement le rayonnement international qu’il mérite.
Pour citer cet article
Référence électronique
François Ripoll, « Pierre-Alain Caltot, Vox uatis. Poétique de la prophétie dans la Pharsale de Lucain », Vita Latina [En ligne], 205 | 2025, mis en ligne le 01 février 2025, consulté le 15 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/vita/1122 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1381p
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