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Vobis Legimus

Judith Rohman, Le Héros et la Déesse. Personnages, stratégies narratives et effets de lecture dans l’Énéide de Virgile

Paris, Les Belles Lettres, Études anciennes, Série latine, 2022
Emmanuelle Raymond-Dufouleur
Référence(s) :

Judith Rohman, Le Héros et la Déesse. Personnages, stratégies narratives et effets de lecture dans l’Énéide de Virgile, Paris, Les Belles Lettres, Études anciennes, Série latine, 2022, 661 p.

Texte intégral

1Judith Rohman (désormais JR) a soutenu sa thèse intitulée « Le statut du personnage dans l’Énéide de Virgile : stratégies narratives et effets de lecture », sous la direction de Sylvie Franchet d’Espèrey en 2013. La reprise d’une thèse en vue de sa publication est un exercice difficile mais JR s’en sort avec les honneurs. Dans son remarquable ouvrage de 661 pages, dont l’excellente facture est à souligner, JR offre une étude de grande envergure sur le statut des personnages dans l’Énéide de Virgile. Dieux et mortels sont ainsi analysés au prisme des théories littéraires modernes sur le pacte de lecture qui met en relation un personnage, un lecteur et un narrateur comme intermédiaire entre les deux autres instances.

2L’introduction (p. 11-44), extrêmement riche et documentée sur les questions narratologiques, pose les différentes problématiques s’agissant des personnages – notamment les dieux – dont le statut était déjà perçu comme complexe par les anciens. Sur la base des nombreuses interprétations critiques de la philologie moderne (Heinze, Hardie, Alvis, Della Corte, Block, Woodworth, Conte, Ricoeur), JR construit une réflexion qui se cristallise en particulier sur le personnage d’Énée dont le statut héroïque a longtemps été controversé. L’approche d’Énée à la fois comme un personnage et un « non-personnage » conduit JR à s’interroger sur le rôle des fata dans l’accomplissement de sa mission. Après avoir évoqué les « effets de lecture », l’auteur propose de retenir la terminologie de V. Jouve (L’Effet-personnage dans le roman, Paris, PUF, 2004) et en particulier les notions d’« effet personnel » et d’« effet-personnage », dont la définition est capitale pour la suite de l’étude : « l’effet-personnel correspond à une lecture de type herméneutique et idéologique, dans laquelle le personnage est envisagé à la fois dans son rôle de personnel du récit, qui fait avancer l’action, et dans son rôle de porteur d’un sens, d’une idéologie que veut transmettre l’auteur ; l’effet-personne, quant à lui, concerne les mécanismes d’identification du lecteur au personnage ou les réactions de sympathie – d’antipathie le cas échéant – suscités par le personnage chez le lecteur » (p. 38).

3La première partie est consacrée à la définition des frontières du personnage (p. 45-231). L’étude des demi-dieux ou assimilés (Latinus, Turnus, Camille) précède celle des personnages appelés à l’héroïsation (Hercule, Énée, Juturne), grâce auxquelles JR conclut à une porosité des contours entre les plans divin et humain. La question de la perméabilité de ces frontières est ensuite déplacée à l’intérieur de chaque groupe de personnages. La définition par JR des différents types d’allégorie lui permet d’évoquer les stratégies textuelles mises en place par l’auctor (allégorie, allégorisation, lecture allégorétique, personnification, métonymie et prosopopée) dont la validité est éprouvée par les notions d’« effet-dieu » (p. 115 et p. 128 sq. avec l’exemple de Mars), d’« effet-personnage » (à propos de Sommeil, Iris, Béroé, Allecto ou encore Apollon ; p. 143-158) et de « personnification » par le biais des métamorphoses de dieux en mortels. Dans le chapitre 3 de la première partie (p. 183 sq.), JR en vient à l’analyse des divinités impliquées dans les destinées humaines. Après avoir évoqué les différentes « figures (virgiliennes) du destin », JR concentre sa réflexion autour de trois points majeurs : les Parques, Fors/Fortuna, et Fatum/fata. La differentia opérée entre Fortuna et fata conduit JR à définir le Fatum comme omniprésent dans le schéma actantiel épique (p. 213) mais également comme élément déterminant dans l’ordre (et les désordres) du récit virgilien (p. 213 sq.).

4La deuxième partie (p. 233-408) se focalise naturellement sur Énée. Se frayant un chemin entre les théories divergentes sur la caractérisation du personnage, JR revient sur « l’émergence du héros » (p. 240 sq.) et son inscription dans une lignée profondément marquée par le rapport au destin (Anchise et Ascagne) et légitimée par la contiguïté des fata d’Énée et des fata de Rome. Les atermoiements du héros épique et ses différents masques sont alors éclairés à la lumière de la dualité entre sphère privée et sphère publique. Les stratégies de focalisation interne étudiées ensuite par JR permettent une approche du personnage sous les fonctions narratoriales et auctoriales. Les relations d’Énée avec Vénus sa mère étant plus de nature politique qu’affective, le statut ambivalent d’Énée, « mi-homme-mi-dieu » (p. 313), est analysé à l’aune de certaines apparitions de l’ordre de la théophanie tandis que la violence, quasi monstrueuse (p. 336 sq.) à laquelle il cède, est à la fois le signe d’une forme de « circulation de la colère divine » (p. 340) et naturellement aussi l’illustration d’une humanité sauvage qui éloigne le héros de la sympathie du lecteur (voir p. 386 sq. sur le problème de la violence aux livres 10 et 12). La condition d’Énée se lit également dans son rapport à un savoir « plus qu’humain » (p. 348 sq.) et à une ignorance très humaine des destins (p. 340 sq.). Le troisième chapitre de la partie II revient sur les raisons pour lesquelles s’instaure un « système de sympathie contre le héros » (p. 362). Le chant 4 – où l’affect du lecteur se cristallise sur le personnage de Didon (p. 363-376) – ou bien le chant 5 avec l’épisode de l’incendie des vaisseaux, montrent Énée désireux et tenté de se soustraire à sa mission. Ses hésitations et la distance mesurée par JR à l’aune des « héros positifs de l’épopée flavienne » (p. 386) brouillent l’image d’un héros qui ne se révèle pas à la hauteur des destins (p. 372 sq.). Le duel final qui donne à voir le surgissement de l’individualité d’Énée (p. 397) vue au prisme de l’héroïsme iliadique (p. 401) est remis en perspective dans le « cadre d’une ‘propagande assimilative’ pro-augustéenne, qui reconnaîtrait les violences passées – mais nécessaires – liées à la fondation et à la refondation de Rome » (p. 402).

5JR consacre sa troisième partie (p. 409-599) à Junon, divinité alliant « effet-personne » et « effet-dieu » (p. 413-421). Certains jeux étymologiques sur ses différentes appellations (Iuno Iuga, Iuno Saturnia, Iuno saeua) offrent de la déesse, soumise à ses passions (p. 434), une « vision anthropomorphique du personnage agissant et souffrant » (p. 433). JR dessine alors le portrait d’une déesse génératrice de dispersion, de désordre, de discorde et de séparation (p. 429 sq. ; p. 490 sq. ; p. 484 sq.) alors même qu’elle est aussi, paradoxalement, « le moteur et le déclencheur de l’action et la source de la narrativité du texte », ouvrière involontaire de cohésion au sein du récit épique (p. 518). Junon, manœuvrant pour la dislocation des destins par des moyens multiples (une colère pleine de rancœur, une souffrance immuable et de nombreuses stratégies délétères), et ce, malgré son isolement et sa solitude, provoque un désordre et un chaos qui menacent l’ordre du monde établi par Jupiter. La défaite de la déesse et de sa volonté de destruction des fata (p. 480-490), face au synœcisme final, mettent un terme à ses rêves d’une réalité alternative, par exemple s’agissant de la cité de Carthage (p. 532) et d’une Pergama recidiua (p. 514 sq. et p. 588 sq.). En rivale du narrateur, Junon et son monde doxastique sont le reflet d’un idéal épique défendu avec âpreté par la déesse. L’usage de la fortuna par Junon devient alors un moyen de temporisation face au fatum jupitérien et à son immutabilité, dont Énée est le « bras armé » (p. 479-480).

6La lecture de la conclusion peut à elle seule permettre au lecteur de mesurer les enjeux, la pertinence et la clarté de la recherche menée par JR. Dans son bilan, l’auteur revient à la notion d’« effet-personnage » jugée particulièrement féconde pour la lecture de l’Énéide. Le rappel des grands ensembles de stratégies discursives et lectoriales met au jour une réception inédite de l’épopée virgilienne qui offre une dualité entre Junon, très clairement caractérisée par l’« effet-personne » et Énée, l’Élu des destins, pour lequel l’« effet-personne » se trouve amoindri. Selon JR, la sympathie du lecteur se détourne progressivement du héros pour se cristalliser in fine sur Turnus son adversaire.

7À n’en pas douter, voilà une analyse holistique de l’Énéide dont l’originalité repose sur des analyses (lexicales, thématiques, métriques, études des échos intertextuels internes et externes, etc.) particulièrement claires et solides. L’auteur chemine et avance sous la forme de questionnements auxquels l’évaluation des textes et les comparaisons avec la tradition épique apportent un véritable éclairage, tout en reconnaissant, le cas échéant, les situations d’aporie exégétique. L’ouvrage de JR allie l’excellence du fond à une forme extrêmement soignée puisque nous avons constaté la quasi-absence de coquilles sur l’ensemble de l’ouvrage, chose louable s’il en est sur un volume de cette taille. Le lecteur appréciera également – outre la bibliographie hiérarchisée (p. 609-638), un index général fourni (p. 639-545) et un index des passages commentés (p. 647-652) – l’esprit de synthèse de JR à travers les très nombreuses voire quasiment systématiques mises au point à l’issue des différents chapitres et parties de l’ouvrage. Si la plupart des hypothèses présentées appellent l’adhésion du lecteur, le chapitre sur les « faiblesses d’Énée » pourrait être lu avec une certaine circonspection, en particulier s’agissant de la question des oublis du héros et de son côté « tête en l’air » (p. 343).

8D’une haute tenue scientifique et d’une très grande qualité à tous les égards, l’ouvrage de JR mérite d’être salué et chaudement recommandé à tous les amateurs éclairés de Virgile et de son épopée.

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Pour citer cet article

Référence électronique

Emmanuelle Raymond-Dufouleur, « Judith Rohman, Le Héros et la Déesse. Personnages, stratégies narratives et effets de lecture dans l’Énéide de Virgile »Vita Latina [En ligne], 205 | 2025, mis en ligne le 01 février 2025, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/vita/641 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1381b

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