Agnès Vareille, Saint Augustin et l’écriture polyphonique : Citations classiques et genèse de la pensée dans la Cité de Dieu
Agnès Vareille, Saint Augustin et l’écriture polyphonique : Citations classiques et genèse de la pensée dans la Cité de Dieu, Paris, Brepols, Collection des Études Augustiniennes, Série « Antiquité » 213, 2023, 464 p.
Texte intégral
1Dans l’introduction de son ouvrage, Agnès Vareille (désormais l’autrice) critique l’approche traditionnelle de la dissection textuelle, qui tend à considérer les citations comme de simples traces de l’origine de la pensée de l’auteur. Elle propose plutôt une lecture contextuelle et naturelle, dans laquelle les citations classiques deviennent des éléments constitutifs d’une polyphonie textuelle. Dès le début, elle souligne l’importance de lire le De ciuitate Dei (DCD dorénavant) dans son contexte initial : une œuvre antipaïenne, à la fois réfutative et apologétique, où les citations servent de véritables armes rhétoriques. L’autrice examine également la présence des citations classiques dans l’ensemble des écrits d’Augustin, notant que ce dernier utilise très peu de citations classiques avant le DCD. C’est précisément le contexte spécifique de cette œuvre, dirigée contre des païens, qui amène l’évêque à exploiter sa connaissance de la culture classique partagée avec ses adversaires.
2L’autrice offre des définitions précises des termes « classique » et « citation » avant de s’engager dans une étude approfondie des emprunts classiques d’Augustin. Elle explique aussi pourquoi l’analyse des citations dans le DCD est particulièrement complexe : il s’agit de maintenir un équilibre entre l’identification des citations et la perception de l’œuvre comme un tout cohérent. Pour relever ce défi, elle emprunte des concepts issus de la narratologie moderne et de l’analyse du discours, comme l’intertextualité, pour comprendre le rôle des citations dans la construction du texte augustinien. Elle montre comment les citations peuvent être perçues comme des voix renforçant les arguments d’Augustin tout en établissant un dialogue avec la culture de ses adversaires. Ce dialogue, essentiel dans le DCD, structure en partie la polyphonie du texte.
3Dans la première partie de son étude, l’autrice explore en détail la manière dont Augustin a lu et relu les œuvres classiques, démontrant comment l’intertextualité oscille entre l’acte personnel de lecture et la fonction rhétorique des textes empruntés. Elle distingue soigneusement les citations explicites des emprunts implicites, bien qu’elle admette que pour le lecteur contemporain d’Augustin cette distinction aurait été moins rigoureuse. Elle affine ensuite ses définitions en distinguant différentes formes d’emprunts, en donnant des exemples tirés du DCD. Elle clarifie également les similitudes et les différences entre les citations classiques et scripturaires dans le DCD, se concentre particulièrement sur les passages où ces deux types de citations apparaissent ensemble et avance l’hypothèse que cette juxtaposition pourrait refléter la construction même de la cité de Dieu. Cependant, elle n’approfondit pas plus l’analyse des similitudes formelles entre ces deux types de citations. Une autre partie de son analyse se concentre sur Augustin en tant que lecteur et sur la manière dont les citations classiques dans le DCD ont été incorporées, qu’elles proviennent soit de lectures récentes soit de la mémoire.
4L’autrice s’intéresse à l’importance de la lecture à haute voix dans la culture antique et à la relation d’Augustin avec cette pratique, ce qui l’amène à revenir au concept d’oralité et de polyphonie dans le DCD. En examinant la (re)lecture d’Augustin, elle jette également les bases pour des recherches futures sur la bibliothèque d’Augustin, comme cela a déjà été fait pour Lactance et Eusèbe de Césarée. L’autrice accorde une attention particulière aux auteurs romains tels que Tite-Live et Salluste. Une analyse philologique approfondie de leur présence dans les écrits d’Augustin, en particulier dans le DCD, montre comment Augustin a intégré ces auteurs dans son œuvre. L’influence de Cicéron, en particulier de son De re publica, occupe une place centrale dans l’ouvrage. L’autrice va jusqu’à proposer que le DCD pourrait être perçu comme une version chrétienne du De re publica. Elle examine également l’influence d’autres œuvres philosophiques et oratoires de Cicéron, offrant ainsi une compréhension plus large de la manière dont Augustin intègre la culture classique dans le DCD.
5Dans la deuxième partie de son étude, l’autrice s’intéresse au DCD comme dialogue, en analysant le rôle que jouent les citations dans les interactions d’Augustin avec ses lecteurs. Étant donné que le DCD est une œuvre à visée apologétique, cet « autre » interlocuteur est souvent païen. Elle situe cette analyse dans un contexte de dialogue réel, en particulier à travers les échanges épistolaires entre Augustin et ses contemporains comme Marcellinus et Volusianus. L’autrice montre que le DCD a été rédigé à la fois comme une défense contre les païens et comme un soutien rhétorique pour les chrétiens, formant ainsi une structure de communication triangulaire. Elle poursuit en étudiant « le travail » de la citation, c’est-à-dire les différentes étapes de son incorporation et sa typologie. Un aperçu détaillé des fonctions rhétoriques des citations (captatrices, réfutatives, révélatrices, etc.) complète cette partie. L’autrice applique ensuite cette typologie aux citations de Virgile, l’un des auteurs les plus cités dans le DCD, offrant une étude précise de leur utilisation.
6Dans la troisième partie de son livre, l’autrice se concentre sur l’ordre du texte et ce qu’il apporte à la polyphonie de l’œuvre. Elle examine d’abord le rôle de la structure dans le DCD, soulignant que celle-ci est souvent interrompue par des emprunts, des citations et des digressions qui, bien qu’enrichissant le texte, rompent la linéarité de l’argumentation. Une analyse approfondie des livres 1 et 2 révèle que ces sections ne suivent pas une structure argumentaire classique mais sont traversées par de nombreuses digressions. Dans la rédaction précipitée du livre 3, l’autrice voit une stratégie argumentative claire : cette accélération ne permet pas d’inclure de longues citations commentées, mais conduit parfois à de brèves références sans plus de développement. L’autrice accorde également une attention particulière à l’utilisation des jeux de mots et de l’ironie, montrant comment ces procédés renforcent l’argumentation augustinienne. Elle explore également la stratégie rhétorique d’Augustin, qui consiste à rendre l’argumentation complexe pour confronter le lecteur à des « abysses logiques ». Elle illustre cette stratégie en analysant deux passages dans le DCD où Augustin critique la raison païenne, à savoir le viol de Lucrèce et les théâtres romains.
7Enfin, le traitement des œuvres de Varron par Augustin reçoit une analyse détaillée. L’autrice étudie comment Augustin traite des différentes sectes philosophiques présentées par Varron, les qualifiant toutes de « malades ». Elle approfondit notamment la question de la philosophie tripartite, telle que présentée par Varron, et la manière dont Augustin l’utilise pour appuyer son argumentation. Le dernier chapitre de l’ouvrage est consacré à l’étude de l’œuvre la plus citée dans le DCD : le De re publica de Cicéron. L’autrice analyse comment Augustin utilise les personnages de Cicéron pour démontrer que la république n’a jamais vraiment existé, faute de justice, un élément essentiel à sa constitution.
8La présence des annexes à la fin du livre est surprenante, car elles n'ont jamais été mentionnées auparavant et ce, malgré le fait qu'elles auraient été utiles au lecteur pour garder une vue d'ensemble lorsque les analyses deviennent un peu plus difficiles à suivre. Dans ces annexes, quatre aperçus sont donnés : un de toutes les citations classiques présentes dans le DCD, un second des auteurs cités dans l’œuvre d’Augustin, un troisième avec les citations classiques dans ses autres écrits et enfin, un des trois œuvres classiques citées dans le DCD qui ne sont pas préservées (Histoires de Salluste, Hortensius de Cicéron et Antiquités de Varron).
9L'ouvrage d’Agnès Vareille est une combinaison de littérature, de philologie et parfois de philosophie. Alors que le titre suggère initialement une étude philologique approfondie des citations dans le DCD, il devient rapidement clair que l'accent est mis sur une interprétation littéraire générale de la culture classique, qui se manifeste parfois à travers l'utilisation de citations. Vers la fin du livre, les citations et l'idée de polyphonie sont de moins en moins abordées, jusqu'à ne plus apparaître du tout. Cela rend parfois la structure globale de l'ouvrage difficile à suivre. Cependant, il fournit un bon aperçu des citations classiques et des différentes manières dont Augustin les utilise dans le DCD. Avec cette étude, l’autrice a enrichi les recherches existantes sur la relation d'Augustin avec l'Antiquité classique et la culture qu'il partageait avec les païens de son époque.
Pour citer cet article
Référence électronique
Lode Moens, « Agnès Vareille, Saint Augustin et l’écriture polyphonique : Citations classiques et genèse de la pensée dans la Cité de Dieu », Vita Latina [En ligne], 205 | 2025, mis en ligne le 01 février 2025, consulté le 07 octobre 2026. URL : http://journals.openedition.org/vita/837 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1381h
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