Sophie Van der Meeren, « Entrer en philosophie » : la fonction psychagogique des premiers Dialogues d’Augustin
Sophie Van der Meeren, « Entrer en philosophie » : la fonction psychagogique des premiers Dialogues d’Augustin, Paris, Institut d’Études Augustiniennes, Collection des Études Augustiniennes, Série Antiquité 212, 2023, 491 p.
Texte intégral
1Les travaux de Sophie Van der Meeren sont principalement consacrés aux modes de discours philosophiques dans l’Antiquité (cf. son Exhortation à la philosophie. Le dossier grec : Aristote, Paris, Belles Lettres, 2011). Le présent ouvrage, « Entrer en philosophie » : la fonction psychagogique des premiers Dialogues d’Augustin, concerne un auteur latin tardif, Augustin, et paraît dans la collection française qui lui est consacrée. Il se veut – et est – la première enquête de grande ampleur sur la « facture dialogale » des Dialogues de Cassiciacum, lesquels furent composés par cet auteur – au lendemain de sa conversion – à l’automne 386, dans la villa d’un ami, située près de Milan, où il séjourna avec un groupe de proches et de disciples jusqu’au printemps 387. Il s’agit du Contra Academicos, du De Beata uita et du De ordine.
2En introduction, l’auteur (désormais A.) souligne le « dispositif psychagogique qui anime ces Dialogues ». Le terme de psychagogie est défini au « sens moderne du mot » (p. 20) ; emprunté à P. Rabbow (‘Seelenführung’ ; ‘Seelenleitung’) et à P. Hadot à sa suite, il désigne un « vaste ensemble de procédés dirigés vers le progrès spirituel des interlocuteurs » ; la psychagogie comporte une série de méthodes dont la majeure partie ressortit aux dialogues et aux échanges ; ainsi, dans les Dialogues de Cassiciacum, le protagoniste Augustin « conduit ses interlocuteurs vers une élévation spirituelle et cognitive ». L’A. revient ensuite sur certaines quaestiones uexatae relatives à ces dialogues : la position spirituelle d’Augustin à l’époque, la question de l’« historicité » des dialogues, etc.
3Deux présupposés théoriques guident l’ouvrage : d’une part, s’inspirant des travaux de P. Hadot, l’A. considère qu’Augustin s’inscrit par ces Dialogues dans une tradition de la philosophique ancienne qui fait de la pratique dialogique un « exercice spirituel » ; d’autre part, elle vise à souligner l’« association étroite de la forme et du fond ». Les contenus philosophiques sont ainsi considérés à travers l’analyse des stratégies littéraires, rhétoriques et pédagogiques mises en place par Augustin et les autres protagonistes. L’A. convoque pour ce faire les instruments empruntés à divers champs disciplinaires (histoire littéraire, linguistique conversationnelle…).
4Ce livre, d’une présentation impeccable (les coquilles y sont très rares, on relèvera p. 11, entrare à corriger en intrare), met en relation la mise en scène avec les fonctions philosophiques du Dialogue. L’A. montre avec raison que l’enjeu fondamental de la psychagogie dans ces Dialogues « scéniques » est la recherche et la découverte de la vérité. Ce livre s’inscrit dans le sillage d’études, de monographies et d’éditions de textes, renouvelant ces dernières décennies l’approche des Dialogues de Cassiciacum ; on songe aux travaux de J. Doignon en 1989, ou plus récemment à ceux de C. Conybeare ou d’E. Kenyon, après ceux de Th. Fuhrer et G. Catapano, entre autres.
5Le plan suivi par l’ouvrage est thématique et dynamique : il se compose de dix chapitres répartis en quatre parties.
6La Première partie est consacrée aux « questions herméneutiques » et établit un status quaestionis sur le dialogue chez saint Augustin ; y sont distingués le Dialogue comme genre, le dialogisme et la pratique de la philosophie que constituent les « entretiens » de Cassiciacum eux-mêmes.
7La Deuxième partie, qui explore les « enjeux et finalités de la psychagogie », à savoir la recherche et la découverte de la vérité, est plus thématique ; le premier de ces chapitres reprend une belle formule d’H.-I. Marrou : « une vérité acquise, une âme capable de la recevoir », comme étant le double fruit attendu par Augustin de l’exercitatio animi.
8La Troisième partie, cœur de l’ouvrage et intitulée « Societas disserentium », étudie en particulier les « scénographies » (chap. 6) et les « règles de la conversation » (chap. 7).
9La Quatrième partie (« Transformations et transpositions ») est consacrée aux dynamismes induits par le dialogue : d’abord les transformations qui affectent l’éthos des protagonistes (chap. 9 : « La psychagogie en acte »), puis la question de la présence de l’intériorité (l’« espace intérieur »), comme de la transcendance dans la scénographie, toutes deux constituant une sorte de « hors champ ».
10Les spécificités de chacun des trois Dialogues sont successivement étudiées. Ainsi, le De beata uita met l’accent sur la dimension eudémoniste de la recherche de la vérité ; l’A. formule des remarques fort pertinentes sur le « banquet » qu’y offre Augustin, en soulignant la subversion de la tradition élitiste du dialogue littéraire classique (p. 244-245). La culture classique de l’A. et sa connaissance de la philosophie grecque et de la tradition platonicienne en particulier lui font porter sur ces Dialogues de Cassiciacum un regard souvent neuf (ainsi, p. 259, n. 548, le mouvement du serviteur en De ordine II, 6, 18 est rapproché de l’anecdote concernant Diogène le cynique rapportée par Diogène Laërce VI, 39). Elle montre aussi une attention constante aux modèles rhétoriques (p. 166 sq.) : il en va ainsi des développements sur la controversia (p. 185), sur la sermocinatio, sur le modèle judiciaire des partes à l’œuvre dans le Contra Academicos et le De ordine et de l’analyse fine du « petit drame autour de l’exclusus amator » (p. 369 sq.).
11Dans sa conclusion, l’A. souligne les différences de ces Dialogues avec le modèle platonicien, où l’interlocution suffit à la découverte de la vérité (p. 131).
12Au terme d’un ouvrage dense et bien écrit, très clair et très bien documenté, pourvu de deux indices (scripturaire et locorum), l’A. retrace l’apport du « moment Cassiciacum » dans la lignée historique du dialogue antique : lieu d’une pratique philosophique où se manifeste le souci de soi (l’espace intérieur) et le souci de l’autre, dans l’espace de la conversation, en l’occurrence même, des autres, qu’il s’agit de « faire entrer de tout leur être dans la philosophie ». À partir de ce moment d’équilibre particulier, l’A. fait l’hypothèse que le dialogue empruntera ensuite chez Augustin deux voies qui se distingueront : quand Augustin parle « avec Dieu » (Soliloques, Confessions) ou lorsqu’il parle « de Dieu » (De immortalitate animae, De magistro…) (p. 435). Ce « moment » ne manifeste donc pas la fin du dialogue antique, comme cela a pu être récemment soutenu, mais marque une étape importante de son évolution. Il relève aussi de la « conversion » des genres.
13Il s’agit là sans conteste d’un ouvrage important pour les études augustiniennes, qui offre une nouvelle clé de lecture des Dialogues de Cassiciacum, en les situant dans la perspective de la psychagogie antique.
Pour citer cet article
Référence électronique
Anne-Isabelle Bouton-Touboulic, « Sophie Van der Meeren, « Entrer en philosophie » : la fonction psychagogique des premiers Dialogues d’Augustin », Vita Latina [En ligne], 205 | 2025, mis en ligne le 01 février 2025, consulté le 07 août 2026. URL : http://journals.openedition.org/vita/993 ; DOI : https://doi.org/10.4000/1381l
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