- 1 Les « spotlights » de Billboard mettaient l’accent sur un genre ou un lieu en particulier. D’autres (...)
- 2 L’album Redd Hot de Sharon Redd fait son entrée sur les palmarès plus tard au cours de l’été et att (...)
1Le 19 juin 1982, Billboard fait paraître un supplément de magazine (un « spotlight1 ») portant sur un regroupement émergent de musique populaire désigné sous le nom de « musique dance disco » (« disco dance music »). Le magazine comprend une introduction par un collaborateur de Billboard affecté aux musiques noires et dance, Bill Chin, ainsi que des articles des journalistes Radcliffe Joe (chef de section pour les salles de spectacles à New York) et Cary Darling (collaborateur à Los Angeles). La couverture de ce « spotlight » montre une main de femme noire dont les ongles sont soigneusement manucurés, sur le point de claquer des doigts (voir figure 1). L’avant-bras est décoré d’une ligne discontinue rouge et blanche qui évoque les marques de la chaussée, comme une voie urbaine qui mènerait directement à un « clic ». Le mélange de féminité noire « glamour », d’urbanité, de couleurs primaires contrastantes, d’écriture cursive irrégulière et l’expression d’une pratique musicale incorporée (« embodied ») par la représentation d’un claquement de doigts s’associent pour dresser le portrait d’une esthétique émergente au début des années 1980. Quant au titre, qui annonce que le disco-dance c’est « là où le rythme (le “clic”) rencontre la rue » (« Where the Beat [“click”] Meets the Street »), il anticipe un « hit » de l’automne suivant dans les palmarès disco-dance de Billboard — la chanson « Beat the Street », par Sharon Redd2.
Figure 1
2À propos de la musique disco-dance, Chin écrit :
- 3 Texte original : « To be sure, there remains a fundamental tension between rock‘n’roll and disco, b (...)
« Bien sûr, même si une tension fondamentale persiste entre le rock’n’roll et le disco, le terme “musique dance” (“dance music”) – désigné ainsi pour mettre le mot “disco” au rancart – semble plus pertinent que jamais, malgré son côté un peu jargonneux. Il s’agit non pas d’une coexistence due au hasard mais d’une véritable fusion qui n’a rien de fortuit, essentielle à la musique qui fait danser l’Amérique et le monde. Tant les producteur·rices que les publicistes de musique dance confirment l’atmosphère ouverte et expérimentale qui stimule la scène des clubs en cet été 19823. » (Chin, 1982b : DD-2)
- 4 Texte original : « glorious period of cultural miscegenation ». Traduction de Vanessa Blais-Trembla (...)
- 5 Texte original : « YMO’s cover of “Tighten Up” suddenly stages a collision between musical genres, (...)
3Les propos de Chin au sujet de la musique dance comme « véritable fusion » du disco et du rock ainsi que sa description de l’esprit d’expérimentation caractérisant l’été 1982 sont significatifs dans la mesure où ils impliquent une reconfiguration des genres au sein de la musique populaire américaine au début des années 1980. En vertu de cette nouvelle configuration, une coalition de styles en apparence disparates – incluant le disco, le rap, la new wave, le UK Brit funk, la techno-pop, la rétro-pop, et les girl groups – se côtoient dans les classements de vente, à la radio et dans les clubs. À cet effet, Tim Lawrence a récemment décrit cette période comme une « époque bâtarde » (« mongrel era ») (Lawrence, 2016 : xi), tandis que Simon Reynolds y voit une « glorieuse époque de métissage culturel4 » (Reynolds, 2014 [2005] : 465). Ces descriptions convergent avec l’exposé de Jennifer Iverson sur la prestation du groupe japonais Yellow Magic Orchestra (YMO), qui interprète la chanson « Tighten Up » lors de l’émission de télévision Soul Train en 1980 : « La reprise de “Tighten Up” par YMO met en scène une collision soudaine entre des genres musicaux, des continents, des technologies et des groupes raciaux qui étaient pourtant distincts – voire mutuellement exclusifs5. » (Iverson, 2021)
4Le caractère hétérogène des années post-disco est en effet frappant. Avec le recul, on constate à quel point cette hétérogénéité annonce le développement de la pop mainstream des années 1980, et joue un rôle dans l’émergence de genres de musique dance comme le hip-hop et la techno (cette dernière avec son passé hérité du rock européen, de la techno-pop et du disco (Sicko, 2019 [2010] : 49-57). Mais comme cet article tentera de le démontrer, derrière l’amalgame aussi chaotique qu’excitant de genres qui a lieu au cours de cette période, se cachent certainement des traits communs, en particulier au niveau des « composantes » (« components », voir Brackett, 2024 : 27) de ces genres musicaux « pourtant distincts », qu’elles soient musicales ou sonores. Il est d’ailleurs fascinant d’observer quelle perception de ces similitudes avaient les commentateur·rices de l’époque. En menant un examen consciencieux de ces traits, il devient possible de raconter une nouvelle histoire sur la place de la voix des femmes et des jeux de filles dans la musique post-disco – une histoire parallèle aux récits désormais familiers sur la reconversion des boîtes à rythmes, la virtuosité des « turntablists », et sur l’emploi de synthétiseurs bon marché par lesquels on saisit habituellement cette époque.
- 6 Texte original : « failure to coordinate ». Traduction de Vanessa Blais-Tremblay.
5Pour mettre à jour ce récit complémentaire sur la musique post-disco, cet article s’appuie sur des idées et des approches méthodologiques élaborées par David Brackett dans ses travaux sur la théorie des genres musicaux dans les musiques populaires, en particulier dans son livre Categorizing Sound (2016) dont l’introduction est traduite dans le présent numéro. Dans la première partie, j’analyse la manière dont le mélange apparemment disparate de genres musicaux au sein de la musique post-disco a été traité par les divers secteurs de l’industrie musicale. Pour ce faire, je m’appuie sur le travail de Brackett, qui s’inscrit lui-même dans le prolongement des recherches de Franco Fabbri (1982) et Simon Frith (1996), notamment sur ses notions de « niveaux » de genre (Brackett, 2024 : 24-28), d’« échec de la coordination6 » entre différents médias quant à leur utilisation des étiquettes de genre (Brackett, 2024 : 27-28), ainsi que des « constellations » socio-musicales (ou « communautés constellées », voir Brackett, 2024 : 39) qui ont fait leur apparition au fur et à mesure que l’industrie tentait de donner un sens à la musique de cette période d’entre-deux.
- 7 Dans mon propre travail, j’ai fait référence à cet effet constellé du genre en le qualifiant de kal (...)
- 8 Texte original : « question the “self-evident” aspects of a genre that bind together different inst (...)
6Dans la seconde partie, je m’appuierai sur la notion de regroupements provisoires dans le but de réfléchir plus spécifiquement à la manière dont certaines « composantes » (Brackett, 2024 : 27) musicales ou sonores peuvent mener à l’émergence de regroupements incongrus de genres musicaux au sein d’une même étiquette7. Mon propos vise à offrir de nouvelles pistes quant à l’inscription plurielle et simultanée de textes, d’artefacts ou d’objets au sein de différents genres (Derrida, 1986 [1979] : 264) en m’intéressant aux critères de classification des textes, artéfacts ou objets en question. Comme je le souligne dans cet article, des chevauchements se produisent fréquemment dans la phase qui précède la stabilisation d’un genre musical, ce qui permet d’expliquer, au moins partiellement, pourquoi les catégorisations historiques tendent à différer des regroupements de musiques rétroactifs qui associent des textes ensemble sur la base de traits stylistiques communs par exemple (Brackett, 2024 : 21), ou des préférences de certains groupes culturels et sociaux (Haddon, 2020 : 17). Brackett aborde cette question en reprenant la distinction entre les approches « historiciste » et « présentiste » de la catégorisation des genres que l’on trouve dans les travaux de Mikhaïl Bakhtine, qui nous invite à « remettre en question les “acquis” en ce qui concerne les différentes instanciations d’un genre musical au fil du temps8 » (Brackett, 2016 : 5-6). En étudiant le cas de la transition du disco vers la musique dance (en passant par le disco-dance), cet article cherche non seulement à mettre en pratique les théories de Brackett sur les genres musicaux au sein des musiques populaires, mais propose de prêter une oreille plus attentive aux historiographies alternatives qui sont révélées par l’analyse de la fluctuation dans le temps et de l’hétérogénéité des genres musicaux.
- 9 Pour un contrepoids intéressant à l’idée voulant que le disco était d’abord un genre orienté vers l (...)
7Lorsque Chin estime dans son introduction du supplément « spotlight » du magazine Billboard que la musique dance pourrait « mettre le mot disco au rancart », cela nous renvoie à la naissance de la musique dance, notamment la façon dont celle-ci a été accélérée par une série d’attitudes et de réactions négatives envers le disco, répondant à des motivations variées et issues de divers groupes. Par exemple, le slogan « disco sucks » (« le disco est nul ») et la Disco Demolition Night (« Soirée de destruction du disco », organisée par le DJ Steve Dahl au stade Comiskey Park à l’été 1979), se sont en partie nourris de sentiments homophobes, mais aussi d’une image du disco comme musique « élitiste » (Frank, 2007 : 278). L’étiquette « disco » était également rejetée par de nombreux·ses DJs afro-américain·es, qui questionnaient la mainmise de ce genre sur la culture musicale noire. À l’époque, on constate également que l’omniprésence du disco dans la musique populaire américaine génère un certain malaise, et l’idée selon laquelle le disco aurait « vendu son âme » aux grandes maisons de disques est alors répandue (Brackett, 2016 : 288 ; Brewster & Broughton, 2017 [2006] : 201 ; Fikentscher, 2000 : 11). Pour certain·es, le succès du disco s’appuyait dès le départ sur des fondations fragiles car ses méthodes de distribution n’étaient pas compatibles avec le modèle établi par (et pour) l’industrie du rock. Le disco mettait en effet l’accent sur les producteur·rices plutôt que sur les stars, et privilégiait le format single plutôt que l’album (Brewster & Broughton, 2017 [2006] : 201 ; Hesmondhalgh, 1998 : 234-238 ; Straw 1990 : 1649).
- 10 Les « pools » de disques avaient d’abord pour but de faciliter la distribution d’albums pour les am (...)
8Le ralentissement économique connu en 1979 par l’industrie de la musique populaire aux États-Unis (Straw, 1990 : 198-199) et la baisse de popularité du disco ont contraint les travailleur·ses de l’industrie de la musique disco-dance à trouver de nouvelles méthodes de travail. Le mode de fonctionnement des « pools » de disques disco a par exemple été modifié10. Ainsi, après 1979, les pools disco ont commencé à travailler avec d’autres genres musicaux, ce qui a notamment mené à l’apparition d’un « pool rock ». Dans le supplément de Billboard sur la musique dance, Radcliffe Joe décrivait ainsi un pool rock basé à New York :
- 11 Texte original : « Since its inception, [the pool’s] orientation has been to “new wave” music, and (...)
« Depuis ses débuts, [le pool a été] orienté vers la musique “new wave”, et son bulletin bimensuel sert avant tout à sentir le pouls de la rue vis-à-vis de la musique rock qui n’est pas considérée comme du AOR [album-oriented rock]. Le pool travaille également en étroite collaboration avec les pools disco traditionnels à travers le pays, les approvisionnant avec son bulletin et tentant d’influencer leur opinion sur les nouvelles tendances en musique dance11. » (Joe, 1982 : DD-9)
9Ce changement d’orientation sur le plan du genre musical dans les pools de disques à la fin des années 1970 a donc en partie facilité la « fusion » applaudie par Chin entre les genres musicaux post-disco. De nouveaux genres ont également joué un rôle important dans cette transition, selon Chin, qui cite entre autres les artistes britanniques noirs Junior Giscombe, Linx, Imagination et Central Line, ainsi que la techno-pop associée au courant britannique connu sous le nom de New Romantic, en particulier la chanson « Don’t You Want Me » du groupe The Human League (Chin, 1982b : DD-2).
10Ce mélange des genres combiné à une incertitude sur l’ère post-disco au sein des industries musicales a vraisemblablement contribué à ce que Brackett (s’inspirant de Frith) décrit comme un « échec de la coordination » entre les différents secteurs de l’industrie musicale en ce qui concerne les étiquettes de genres à utiliser (Brackett, 2016 : 11). Cet échec de coordination s’observe dans quatre secteurs principaux : les classements de vente, la radio, les pistes de danse et les magasins de disques. Le fonctionnement de ces secteurs est d’autant plus complexe qu’ils sont tous liés entre eux. Comme le souligne Brackett, la métaphore des « poupées russes » (selon laquelle les poupées s’emboîtent les unes dans les autres) ne fonctionne pas pour décrire les différentes échelles de genre musical puisqu’elle ne rend pas compte de leur complexité, des possibles glissements de sens, ou de la manière avec laquelle les différents niveaux interagissent les uns avec les autres (Brackett, 2016 : 326) – ce que j’aborderai vers la fin de cette section.
- 12 Voir les palmarès « Hot Dance/Disco », Billboard, 20 décembre 1986, p. 30 ; et « Hot Dance Music », (...)
11Même si le « spotlight » de Billboard de l’été 1982 pouvait laisser croire à un mouvement vers la création d’une nouvelle catégorie disco-dance, il aura fallu attendre jusqu’en 1987 pour voir Billboard abandonner le terme « disco » au profit du mot « dance » dans ses palmarès. Il s’agit ici d’une preuve éloquente d’« échec de coordination » concernant l’usage de niveaux de genre à l’intérieur d’une même publication. Autrement dit, alors que des commentateurs comme Chin suggèrent l’emploi du terme « dance », « malgré son côté un peu jargonneux », Billboard conserve le mot « disco » dans ses palmarès, facilitant ainsi la transition vers un palmarès appelé « Disco/Dance Top 80 ». Comme l’observe Brackett, la présence en 1982 de classements des ventes « disco » dans des publications aussi influentes que Billboard est significative dans la mesure où ceux-ci agissent comme des « lieux symboliques » (« symbolic sites ») témoignant d’une « adhésion de masse » à la stabilisation d’un genre musical en particulier (Brackett, 2016 : 285). Dans ce cas précis, il semblerait que la « mort [totale] du disco » n’ait donc pas fait l’unanimité en 1979, et qu’elle se soit plutôt étirée entre 1979 et 198712.
- 13 Voir à nouveau Brackett, Categorizing Sound, en particulier la discussion sur le R&B, p. 235-279.
- 14 Sans véritable équivalent en français, le « break » désigne généralement un interlude instrumental (...)
12N’empêche, un regard attentif sur les palmarès de Billboard de la fin de l’année du « disco sucks » (1979) dévoile des changements dans ce qui semble relever de la catégorie « disco ». D’un côté, une grande partie des pages publicitaires du dernier numéro de Billboard de la décennie (édition du 22 décembre 1979) sont consacrées à la « reine du disco » Donna Summer, tandis que la liste des « meilleurs singles de l’année » offre une vision du disco tel qu’il se présente dans l’imaginaire mainstream – tant aujourd’hui que dans sa forme la plus popularisée à l’époque – avec deux chansons de Summer, des morceaux de Chic et des Village People, le célèbre « I Will Survive » de Gloria Gaynor, ainsi que des chansons disco d’artistes blancs comme Rod Stewart (« Do Ya Think I’m Sexy ») et Blondie (« Heart of Glass »). Le Top 100 Disco contient toutefois des titres que nous pourrions qualifier a posteriori d’intrus stylistiques, incluant deux chansons du genre émergent qu’était alors le rap – « Rapper’s Delight » (Sugar Hill Gang) et « Rap-O Clap-O » (Joe Bataan) – ainsi que la chanson new wave « Money » (The Flying Lizards). Ceci suggère un certain relâchement dans l’intégrité stylistique du classement disco vers une plus grande diversité de musiques noires et de musiques dansantes qui annonce le virage vers la dance trois ans plus tard13. Même s’ils s’écartent en apparence du disco, ces trois titres figurent aux côtés de « Deputy of Love » (Don Armando), « Second Time Around/In the Socket » (Shalamar), « Don’t Let Go » (Isaac Hayes), « Wear It Out » (Stargard) et « No More Tears » (Donna Summer et Barbara Streisand), beaucoup plus typiques du genre. Dans ce lot, la chanson du duo Summer-Streisand et celle d’Isaac Hayes prennent quelques libertés avec les conventions stylistiques du disco : la première commence comme une ballade au tempo lent, et la seconde alterne entre un arrangement relativement chargé (avec une section rythmique, des cordes, des chœurs et des cuivres) et d’autres passages plus minimalistes. Dans le cas de la chanson de Hayes, la présence de passages plus dépouillés, dont le « break14 », où l’on n’entend que la voix, des claquements de mains et une batterie, méritent une analyse approfondie.
- 15 Texte original : « wait through a lot of strings and singing to get to the good part of the record (...)
- 16 Les sections dépouillées dans la reprise d’Isaac Hayes constituent également une réinterprétation d (...)
- 17 L’expression « merry-go-round » associée à DJ Kool Herc désigne une technique dérivée du disco qui (...)
13Les passages plus sobres de « Don’t Let Go » sont significatifs à plusieurs titres. En premier lieu, ceux-ci corroborent pleinement les propos de DJ Kool Herc au sujet de la popularité des « break beats » (ou « B-beats ») à l’époque. En effet, en remettant ce titre dans son contexte historique, on ne peut que se rappeler ce que disait Kool Herc quant à l’attente que devaient subir les danseur·ses : « avant d’en arriver à la meilleure partie du disque, il fallait d’abord écouter plein de passages avec des cordes et du chant15 » (cité dans Ford Jr., 2012 [1978]). Cette remarque nous permet d’établir un lien indirect entre ce qui était considéré comme du disco dans les classements de la fin de l’année 1979, et l’émergence du rap. Deuxièmement, par son alternance entre une instrumentation riche et d’autres passages plus minimalistes, la chanson « Don’t Let Go » se situe au carrefour du disco plus « classique », avec ses parties « de cordes et de chant », et des préférences esthétiques de la nouvelle musique dance qui se profile à l’horizon. D’ailleurs, même les passages les plus richement orchestrés (donc avec les cordes) présentent des ostinatos répétés, joués staccato. Quant à la basse, son jeu saccadé et percussif (« slap ») résulte en un timbre plus strident dont l’effet spectaculaire est décuplé lorsqu’elle disparaît entièrement, provoquant un effet de vide sonore dans le morceau16. Sans aller jusqu’à faire de « Don’t Let Go » une chanson rap, il nous faut constater que ce tube d’Isaac Hayes semble occuper plus d’un territoire stylistique, à une époque où le palmarès disco se fragmentait pour donner naissance à la musique dance (et éventuellement à la pop, au rap et aux sous-genres de la dance). Pour le dire plus précisément, le type d’espace sonore minimaliste recherché par cette chanson – avec ses timbres secs et son absence de « luxuriance » – semble déjà appeler l’utilisation de « break beats », – c’est-à-dire des passages de chansons pouvant être collés ensemble (comme dans la technique du « merry-go-round » de DJ Kool Herc17). Des espaces qui, comme nous le verront plus loin, laissent une grande place à la danse ou aux improvisations vocales – avec ce côté plus tranchant, abrasif qui allait jouer un rôle important dans les descriptions de la nouvelle musique dance.
14Nous voyons donc que la transformation du disco en musique dance est un phénomène qui comporte de multiples facettes, même si l’on s’en tient uniquement aux classements. Si les places des « Top Singles of the Year » continuent d’être dévolues à un type de disco qui domine encore aujourd’hui l’imaginaire mainstream (Chic, The Village People, Gaynor), le palmarès du 22 décembre 1979 (décrétant ce qui était populaire à ce moment précis) nous montre que la musique disco s’aventurait dans de nouvelles directions stylistiques, sans pour autant changer de dénomination. D’ailleurs, le titre exact du classement accolait les deux mots – Disco/Dance – de manière à refléter cette ambivalence. Ce n’est que beaucoup plus tard, dans les années 1980, que le changement définitif de dénomination de ce genre musical sera acté.
- 18 Texte original : « the station that started disco radio on its meteoric climb », traduction de Brun (...)
- 19 Texte original : « several steps to dissociate itself from disco and modify its format », traductio (...)
- 20 Pour certain·e·s, l’abandon graduel du mot « disco » était une décision de l’industrie de la musiqu (...)
15La transformation du disco telle qu’on l’observe dans le palmarès de Billboard n’est qu’un niveau du système multiforme de transformation du genre, qui incluait également la radio, les pistes de danse et les magasins de disques. En effet, au moment où le palmarès disco de décembre 1979 laissait apercevoir des transformations sonores dans ce que l’on considère alors comme du disco (transition vers le rap, arrangements dance plus minimalistes, new wave), les discours de l’époque au sujet de la radio font également état d’un assouplissement dans la définition du disco. Dans le même numéro de Billboard évoqué plus haut (22 décembre 1979), des commentateurs notent un désintérêt des stations de radio pour le disco. À New York, par exemple, la station de radio WKTU-FM (« la station ayant initié l’ascension fulgurante de la radio disco18 ») semblait prendre « des mesures pour se dissocier du disco et modifier son format19 », allant jusqu’à abandonner complètement le mot « disco » (Hall, 1979 : 3020). De la même manière, des stations de Detroit, Indianapolis, Miami et de la Nouvelle-Orléans avaient elles aussi apparemment rejeté le disco au profit d’un format Top 40, tandis qu’un peu partout aux États-Unis, des stations étaient incitées à abandonner graduellement le mot « disco » et à introduire « du rock dansant et des ballades » (« dance rock and ballads ») (Hall, 1979 : 54). Cependant, contrairement à ce qui se passait dans les charts (et que l’on peut observer dans le supplément de Billboard de 1982), les radios n’adoptaient pas le mot « dance » pour remplacer le disco, révélant un nouvel « échec de coordination » des étiquettes de genre. En 1979, le nouveau directeur des programmes de WKTU-FM, Paul Zarcone, parlait quant à lui d’un nouveau format appelé « urbain contemporain progressif » (« progressive urban contemporary », appelé ci-après PUC), soulignant le désir de la station de s’éloigner des « longues pistes disco » (« long disco cuts ») – mixs sur vinyles 33 tours, pour se concentrer sur les singles en 45 tours (Hall, 1979 : 30, 54).
- 21 Texte original : « encompassed a broad range of musical forms », traduction de Bruno Coulombe.
16Deux constats s’imposent à la lumière de ces observations. En effet, non seulement observe-t-on un « échec de coordination » entre deux contextes (la musique PUC remplace le disco à la radio, mais pas dans les classements de Billboard), mais les changements provoqués par l’émergence de la catégorie PUC sur les ondes pointent simultanément vers deux directions assez différentes. D’un côté, la transition du disco vers le Top 40 semble suggérer que le disco – du moins à la radio – s’était transformé en ce que nous considérerions aujourd’hui comme de la pop mainstream, notamment avec le rôle des singles 45 tours. De l’autre, comme le décrit Will Straw, le format PUC nait d’un effort de recherche sur la musique jouée dans les clubs rock et disco et celle qui se vend en magasin, une catégorie qui valorise les titres qui ont le vent en poupe et les sorties récentes. Selon Straw, les listes de lecture de ces stations offraient par conséquent « un large éventail de styles musicaux21 », parmi lesquels la musique noire américaine, la new wave et des disques de groupes de post-punk britanniques en importation (Straw, 1990 : 282-285). Le format PUC peut à la fois être lu comme le signe d’un nouvel éclectisme pop ou la source de genres comme le rap et la musique dance.
- 22 Par exemple, la chanson « Cavern » (1983) du groupe no wave américain Liquid Liquid connaissait bea (...)
- 23 Texte original : « target an audience defined on non-racial terms », traduction de Bruno Coulombe.
- 24 Pour en savoir davantage sur le caractère multiculturel des formats radiophoniques aux États-Unis d (...)
- 25 Texte original : « Racism is too light a word to use » ; « Black radio is more willing to play rock (...)
17Parmi les deux nouveaux formats radiophoniques qui ont émergé du disco (le Top 40 et le PUC), le PUC occupe une place particulièrement significative dans la transformation des classifications musicales aux États-Unis au début des années 1980, notamment en matière d’identités de race. Ainsi, le désintérêt pour le disco et sa reclassification progressive en musique dance à partir du début des années 1980 sont concomitants de ce que Brackett identifie comme un changement majeur dans les classements du Billboard pour la musique noire à l’époque. À peine une semaine après la parution du « spotlight » de juin 1982, le classement afro-américain change de nom, passant de « Soul » (une dénomination qu’il portait depuis 13 ans) à « noir » (« Black »). Billboard et ses journalistes, y compris le chef de rubrique de la musique noire Nelson George, justifient alors ce changement en soulignant la diversité de la musique noire : la musique noire ne pouvant se réduire à la soul, « Soul » était donc un nom de catégorie trop réducteur (Brackett, 2016 : 293-294). C’est ici que le format radiophonique PUC joue un rôle significatif. En effet, bien qu’il ait pris naissance dans des stations de radio dont l’auditoire historique était majoritairement noir, le format était présenté en 1979 comme un espace « non-fondé sur la race » (« race neutral »), conçu pour diffuser des musiques nouvelles et audacieuses que les jeunes écoutaient ou sur lesquelles ils·elles dansaient dans les clubs – de la musique produite tant par des artistes blanc·hes que noir·es22. À New York, l’objectif principal de Zarcone avec le format PUC était de « cibler un public qui ne serait pas défini selon des critères raciaux23 » (Hall, 1979 : 30, 54). Le PUC représentait donc un cas unique parmi l’ensemble des formats radiophoniques en raison de sa mixité raciale (Brackett, 2016 : 296-297). En outre, il était contemporain de la programmation mixte d’un DJ comme The Electrifying Mojo (Charles Johnson) à Ann Arbor, au Michigan (Sicko, 2019 [2010] : 98-99 ; Albiez, 2005 : 131), figure célèbre des développements de la techno des débuts, dans les années 198024. La naissance de la radio PUC constitue donc un exemple probant de ce que Brackett définit comme la construction d’une nouvelle identité constellée autour d’un regroupement musical (Brackett, 2016 : 22). La mixité raciale de la musique PUC à la radio contrastait par ailleurs avec les stations de type AOR, qui à l’époque ne jouaient pas de musique noire. À ce sujet, Tom Silverman (de la compagnie Tommy Boy Records) avait remarqué : « Racisme est un euphémisme dans ce cas » et « les radios noires sont davantage prêtes à diffuser du rock que les radios AOR. Cependant, les blancs écoutent de plus en plus les stations urbaines contemporaines. La radio urbaine contemporaine est la radio progressive des années 198025 » (Darling, 1982 : DD-21, c’est l’autrice qui souligne).
- 26 Texte original : « the urban contemporary format was a threat to black radio » ; « affect black rad (...)
18D’une certaine façon, l’émergence du format PUC sur les ondes radiophoniques fait écho aux propos de Chin cités plus haut qui présentent la musique dance comme une « véritable fusion » des genres des années 1980. De plus, comme c’est le cas avec les genres en général, les nouveaux genres musicaux correspondent à un phénomène à la fois social et musical. Ainsi, la « tension fondamentale » observée par Chin entre le rock’n’roll et le disco ne se résume vraisemblablement pas à une rivalité entre le rock et la pop, mais touche également les oppositions blanc/racisé et macho/femme. Malgré cela, son optimisme quant à la possibilité d’une « fusion véritable » entre les nouvelles catégories dance et PUC relève un peu de l’utopie, notamment en ce qui concerne la capacité de ces genres à séduire aussi bien un auditoire noir que blanc. Lors d’un congrès de la Black Musical Association en juin 1982, certains directeurs de programmation noirs se demandaient par exemple si « le format urbain contemporain constituait une menace pour la radio noire » et s’il pourrait « affecter l’engagement de la radio noire à agir comme une radio de service public auprès de l’auditoire noir26 ». Le président du Black Radio Advisory Council faisait également état d’un décalage : tandis que les stations noires diffusaient de la musique blanche, l’inverse n’était pas vrai. Cependant, d’autres acteur·rices, parmi lesquels des DJs noirs de la Nouvelle-Orléans et d’Atlanta, justifiaient leur décision de diffuser de la musique blanche en raison de la popularité dont elle jouissait auprès d’un auditoire plus jeune (pour qui l’identité raciale des artistes comptait moins), mais aussi parce qu’ils y voyaient un moyen d’obtenir et de conserver une popularité auprès des publics mainstream (George, 1982 : 27).
- 27 Texte original : « taped TV themes and commercials, Hare Krishna chants, Siouxsie and the Banshees, (...)
- 28 Texte original : « integration of certain forms of New Wave [i.e. rock] music within the musical re (...)
- 29 Texte original : « a more general fragmentation within the discotheque industry, and of growing lev (...)
19Vu depuis le présent, l’éclectisme cultivé par les classements de disco à la fin de 1979 et son remplacement à la radio par les formats Top 40 et PUC pourraient laisser penser que l’industrie musicale avait un train de retard sur ce qui se passait sur les pistes de danse. Des ouvrages récents sur l’histoire du disco, comme ceux de Peter Shapiro et Tim Lawrence, suggèrent par exemple que les clubs new-yorkais avaient déjà opéré une certaine « fusion » entre le rock et le disco bien avant la parution de l’article de Chin en juin 1982. Autrement dit, la musique diffusée dans les clubs disco n’a jamais tout à fait correspondu à la version plus mainstream du genre – ou, dans les mots de Brackett, son aspect « rétroactivement homogénéisé ». Comme en témoignent la diversité des playlists jouées par des DJs comme Dany Johnson ou François Kevorkian, les salles et les clubs de New York, qu’il s’agisse du CBGB ou du Tier 3, représentaient des espaces hybrides en matière de genres musicaux (Lawrence, 2016 ; Shapiro, 2008 [2005]). La constitution de playlists hétéroclites pour faire danser les publics s’est poursuivie au-delà des années plus fastes du disco jusque dans les années 1980. Les soirées organisées par Afrika Bambaataa étaient célèbres pour le mélange éclectique de styles et de genres qu’on y entendait, et qui pouvait parfois associer « des génériques d’émissions de télévision et des pubs pré-enregistrées, des chants Hare Krishna, du Siouxsie and the Banshees, The Flying Lizards, et même du Gary Numan27 » (Brewster & Broughton, 2014 [2006] : 244). En ce qui concerne la présence de rock et de new wave sur les pistes de danse disco, Straw note qu’en 1979, « l’intégration de certaines formes de musique new wave [c’est-à-dire rock] dans le répertoire musical des clubs de danse était devenu une pratique courante28 », signe selon lui d’« une fragmentation généralisée dans l’univers des discothèques ainsi que d’un éclectisme croissant dans les listes de lecture des discothèques elles-mêmes29 » (Straw, 1990 : 225).
- 30 Texte original : « dance-oriented music » ; « more traditional disco fare », traduction de Bruno Co (...)
- 31 Texte original : « The word disco has no more meaning as far as I’m concerned » ; « Disco is not al (...)
20Cet éclectisme du disco sur les pistes de danse se laissait également percevoir en dehors de New York, y compris dans les années précédant la publication du supplément estival de 1982 du Billboard sur la musique disco-dance. En décembre 1979, par exemple, Scott Tuchman, directeur musical d’un club de Scottsdale, en Arizona, confiait à Billboard passer de la « musique dansante », notamment les Talking Heads, Blondie, les B-52s, Hall and Oates et Ian Dury, aux côtés de titres « disco plus classiques30 » comme Chic, Debbie Jacobs et Deniece Williams. « En ce qui me concerne, le mot disco n’a plus aucun sens », confiait-il alors à Billboard. « La musique dansante ne se résume pas qu’au disco. La musique dansante, c’est aussi du rock, du R&B, du disco, du jazz. C’est ce que je choisis de passer – de la musique dansante31. » (Senia, 1979 : 56) Le rejet manifesté par Tuchman à l’encontre du disco, alors même qu’il se trouve aux antipodes du cosmopolitisme new-yorkais, rappelle étrangement les propos de Chin (comme nous le verrons). Tuchman manifeste tout autant d’empressement à rejeter l’étiquette « disco » en affirmant que le mot n’a « plus aucun sens », même s’il est clair que le mot n’a pas totalement perdu son sens, puisqu’il l’emploie lui-même pour décrire la musique qui passe dans son club (Chic, Debbie Jacobs, Deniece Williams). Tuchman adhère donc à deux conceptions simultanées du disco : le « disco » comme style musical récent, distinct et encore populaire auprès de ses clients, et le « disco » comme phénomène de masse ayant dominé la culture mainstream aux États-Unis dans les années 1970, désormais passé de mode.
- 32 Texte original : « an opportunity » ; « reform the traditions of disco entirely to free it of formu (...)
- 33 Texte original : « My main musical influences are extremely remote from disco » ; « We’re discoveri (...)
21Bien que les dancefloors du disco aient depuis longtemps cultivé une forme d’éclectisme, le ton employé par Billboard dans son supplément de 1982 laisse entendre que cette diversité, à défaut d’être nouvelle, représente quelque chose de neuf par rapport aux années précédentes. Lors d’une interview réalisée pour le supplément de juin 1982, Billboard déduit des propos de Kevorkian que celui-ci voit là « une occasion » de « réformer entièrement les traditions du disco afin de libérer la musique des formules et des conventions et ainsi bâtir quelque chose qui serait davantage axé sur le progrès32 ». Le journal rapporte ensuite les propos suivants de Kevorkian : « Mes plus grandes influences musicales sont très éloignées du disco » et « nous sommes en train de découvrir tout un pan de la musique rock que les amateurs de disco ne connaissent pas – il y a même des albums cultes de Joy Division et Magazine qui sont très proches de disques comme “Weekend” et “Free Man”33 » (Chin, 1982d : DD-23). De même, au début des années 1980, le DJ John « Jellybean » Benitez mélangeait déjà les genres d’une chanson à l’autre dans ses playlists au lieu d’articuler des séquences de chansons relevant d’un genre précis (Chin, 1982d : DD-18). Quant à Chin, en plus d’y voir une « occasion » pour le disco de se diversifier, il note la popularité de certains morceaux new wave dans les clubs noirs de New York et auprès de la « clientèle latino » (1982d : DD-9). Chin et les autres contributeurs au supplément donnent comme exemples la chanson « Bostich » du duo synthpop suisse Yello (1981), qui connait une certaine popularité dans les clubs noirs et les « pools » (Chin, 1982b : DD-20), mais aussi le remix du morceau « Roman Gods » (1981) du groupe de garage-rock américain The Fleshtones, ou encore les morceaux du groupe de rock américain The Go-Go’s (Darling, 1982 : DD-21).
22De bien des manières, le tout constitue donc une complexe intrication d’échecs de coordination. En sa qualité de critique et de fan, Chin perçoit l’éclectisme des dancefloors comme l’occasion de se « libérer des formules [disco] » et ce, même si les DJ Kevorkian et Benitez – deux DJs disco – avaient toujours manifesté des goûts éclectiques proches du rock, et que les historien·nes du disco ont identifié une tradition bien plus longue d’impureté stylistique dans les clubs (Lawrence, 2016 ; Shapiro, [2005] 2008). En fait, le spectre du « disco » tel qu’il est compris dans son acception courante et mainstream – c’est-à-dire la veine pas exactement éclectique, mais plutôt incarnée par Chic, Donna Summer ou les Bee Gees, semble se cacher dans le sous-texte. Ainsi, l’empressement de Chin à présenter la musique disco-dance comme une chose nouvelle, libérée des « formules et conventions », semble en réalité lié au désintérêt pour le disco mainstream et son enchevêtrement contradictoire de tabous (le disco vu comme à la fois capitaliste, gay, féminin, trop noir, trop latino, trop blanc) et la « stigmatisation » du genre à la fin des années 1970 (Frank, 2007 : 278).
- 34 Texte original : « Warner Bros. didn’t put out a 12-inch on Tom Tom Club’s “Genius of Love”, yet th (...)
- 35 Texte original : « rooted in the success of rap in 12-inch form » ; « initial release of “Mama Used (...)
23Les disquaires sont le dernier volet qu’il nous reste à analyser dans notre examen de « l’échec de coordination » qui a touché la dénomination du genre disco au moment de sa transition vers la dance. À l’époque, il semble que les disques de la catégorie disco-dance, du moins à New York, circulaient de la façon suivante : les clubs font tourner les disques ; les stations de radio se basent sur ce qui joue dans les clubs pour mettre au point leurs listes de lecture ; et les fans achètent les disques qu’ils·elles ont entendu dans les clubs (par exemple, le Paradise Garage) et à la radio (Chin, 1982b : DD-8, DD-23). Un des éléments notables en ce qui a trait aux ventes de disques, du moins dans le supplément de Billboard sur la musique dance, est l’accent mis sur les vinyles de 12 pouces (33 tours). Il y a là une contradiction entre ce que le disco était en train de devenir à la radio (qui mettait l’accent sur le « rock dansant et les ballades » du Top 40 et la PUC en format singles – 7 pouces ou 45 tours) et ce qui intéressait le public (qui était en fait un vestige de l’époque disco, le mix 12 pouces). Comme le notait alors l’éditeur du Dance Music Report de Billboard, Tom Silverman : « Warner Bros. n’a pas sorti de format 12 pouces pour “Genius of Love” de Tom Tom Club, et pourtant la version 12 pouces en importation s’est apparemment vendue à 100 000 copies34. » (Darling, 1982, DD-21) Chin en inférait que le succès des disques 12 pouces auprès du public noir en particulier « découlait du succès du rap en format 12 pouces » et de la décision de Polygram de lancer la « première version de “Mama Used to Say” [Junior Giscombe] en 12 pouces uniquement35 » (Chin, 1982b : DD-20). Parmi les autres disques 12 pouces demandés on retrouvait (du moins à New York) : « Don’t Stop Your Love » de Booker T, « Keep On » de D Train, « A Night to Remember » de Shalamar ainsi que The Human League et Imagination, deux groupes britanniques cités par Chin pour leur rôle important dans la transition du disco vers la dance (Chin, 1982c : DD-10).
24L’analyse des différents secteurs de l’industrie de la musique ayant vécu la transition du disco vers la dance permet d’identifier un certain nombre d’« échecs de coordination ». Ceux-ci touchent notamment aux divers noms utilisés pour désigner cette transition dans les discours, les classements, la radio, les pistes de danse et les magasins de disques – mais aussi la façon dont ces différents contextes sont parcourus par des perspectives historiques divergentes, comme le montrent les descriptions de l’éclectisme intrinsèque du disco émises depuis aujourd’hui. De plus, l’analyse de ces différents contextes nous permet d’entrevoir les différentes trajectoires potentielles s’offrant à la musique post-disco. Avec le recul, nous pouvons décrire quelques-unes de ces possibilités : un mouvement implicite du disco vers les succès dance dans les classements de vente ; un mouvement du disco vers le Top 40 et la pop mainstream à la radio ; et un accent mis sur les mix de 12 pouces dans les magasins de disques, lequel suggère une tendance vers les genres favorisant cette durée tels que le rap et les nouveaux genres de musique dance, sans oublier la tradition du 12 pouces disco. L’émergence de la musique dance (ou de la « musique disco-dance », comme on tentait alors de la nommer) est par ailleurs significative car elle illustre un changement fondamental dans le paysage de la musique populaire américaine à la fin du xxe siècle. Loin de se résumer à un nouvel ensemble de traits musicaux stylistiques ou à un échange de disques entre deux ou plusieurs genres, la musique dance se présentait plutôt comme une solution à la « tension fondamentale » entre deux entités historiques socio-musicales (le rock et le disco) tout en permettant d’aller au-delà du stigmate du disco.
25Pour en revenir à Brackett et à son analyse des niveaux de genre, il importe aussi de prendre en considération le type de relations hiérarchiques qui existent entre ces différents secteurs (les charts, la radio, etc.). De la même façon que la musique savante occidentale existe en tant que sous-élément de la musique occidentale (Brackett, 2016 : 9), la « musique dance » forme un ensemble suffisamment large pour englober les divers exemples discutés dans cet article – allant de la musique la plus populaire au sommet des palmarès jusqu’aux goûts de niche représentés par les disques de 12 pouces. Comme le montre l’exemple de ce directeur musical de club de Scottsdale, cette analyse pose également la question de possibles divergences entre les catégories selon que celles-ci désignent un genre reconnu (le « disco »), ou alors qu’elles sont utilisées dans les classements de ventes, les formats radiophoniques ou pour qualifier une soirée dans un club (« disco night »). Comme le montre cette étude de cas de la musique disco-dance, le maintien et la persistance du nom « disco » révèle un legs implicite. Tandis que le palmarès disco de 1979 est si éclectique qu’il en perd presque toute signification, et qu’il ne renvoie plus à aucun « style » particulier de disco, il signale tout de même la relation généalogique qui lie un genre à celui qui lui succède, en vertu de laquelle les traces du disco peuvent varier d’une chanson à l’autre – que ce soit une ligne de basse (« Rapper’s Delight »), un passage d’une chanson disco (« No More Tears ») ou une réinterprétation ironique ou amusante d’un classique du R&B (« Money »).
26Cette « nouvelle fusion » décrite par Chin dans son introduction au supplément de Billboard sur la musique disco-dance peut donc être en partie attribuée à divers facteurs : un désaveu du disco dans le public, un certain rattrapage de l’industrie musicale sur la scène avant-gardiste des clubs de New York, une reconfiguration des relations entre le genre musical et l’identité dans les musiques populaires américaines (avec les nouveaux formats noir, AOR et PUC), l’émergence du « pool » rock facilitant la promotion de disques new wave auprès des DJs et des clubs (stimulant du même coup les ventes de singles sur vinyle 12 pouces), ainsi que l’absence de vedettes du disco et son indifférence relative pour la notion d’authenticité (Hesmondhalgh, 1998 : 238), points d’achoppement avec le fonctionnement de l’industrie musicale et en particulier du rock. On peut également voir dans cette jonction entre le disco et la dance le point de départ de la musique pop mainstream, le hip-hop et les sous-genres de musique dance qui allaient poindre plus tard. Mais avant de se pencher sur l’avenir de la catégorisation en musiques populaires, la section qui suit s’intéresse à cette période de transition en se penchant sur les regroupements provisoires (et souvent inhabituels) de textes musicaux que font émerger les discours de Billboard. Ces regroupements de chansons agrégées par les critiques et les musicien·nes, s’ils ne sont pas encore des genres, n’en sont pas moins significatifs en ce qu’ils mettent en lumière certaines composantes musicales tissant par la même occasion un récit assez différent de l’histoire des musiques populaires telle qu’on la raconte habituellement. En analysant ces regroupements, on pourra construire des liens avec la section précédente consacrée aux différents vecteurs de diffusion de la musique. En effet, le portrait dressé par les classements des chansons qui s’apparentent, de près ou de loin, au disco dans Billboard, présente parfois de fortes différences avec les regroupements de chansons catégorisées comme telles à la radio.
27Dans le cas de la musique disco-dance, on peut identifier deux caractéristiques structurelles en matière d’arrangements musicaux qui donnent une certaine cohérence à ces regroupements provisoires, tout en contestant l’idée que cette musique soit « bâtarde » (Lawrence, 2016) ou tout simplement « métissée » (Reynolds, 2014 [2005]). Rétrospectivement, il est vrai que la période disco-dance peut nous apparaître comme une « véritable fusion » entre les catégories distinctes du disco, de la new wave et des musiques noire et blanche. Mais on retrouve également des traits communs sur le plan sonore ; plus précisément, les critiques ont identifié de tels traits communs pour conceptualiser ce moment de transition dans l’histoire des musiques populaires. Ces deux caractéristiques structurelles sont : a) des textures minimalistes, une approche de l’arrangement par « strates » et l’utilisation de coupures (« breaks ») rythmiques ; et b) des indices de sociabilité musicale, des jeux de jeunes filles et une esthétique ludique, qui émergent de l’espace musical créé par le premier élément (les strates et les « breaks »). Ainsi s’amorce une histoire parallèle de la musique dance qui met l’accent sur des centres d’intérêts esthétiques minorés, s’inscrivant dans des généalogies ante-rock de la musique noire et les jeux des jeunes filles.
- 36 Texte original : « sophistication that people can get into », traduction de Bruno Coulombe.
- 37 Texte original : « not so la-di-da [as disco] with a slight rock edge » ; « coarser rhythm ». Tradu (...)
- 38 « La-di-da » est une expression de langue anglaise souvent utilisée pour décrire des objets sophist (...)
28Les propos tenus en juin 1982 par le producteur et auteur-compositeur Darryl Payne nous montrent l’importance de la première caractéristique structurelle des arrangements musicaux de la nouvelle musique disco-dance. Connu pour son travail sur des chansons comme « Thanks to You » de Sinnamon (numéro un au classement dance/disco le 16 juin 1982) et « Beat the Street » de Sharon Redd (le single évoqué, par coïncidence ou non, en couverture du supplément de Billboard), Payne s’enthousiasmait alors pour les morceaux « dépouillés » (« empty ») mais porteurs d’une « sophistication capable de plaire aux gens36 ». Il donnait en exemple les chansons « Forget Me Nots » de Patrice Rushen et « Don’t Make Me Wait » des Peech Boys. Toujours à cette époque, DJ Rivera décrivait le nouveau son disco-dance en parlant d’une musique « pas tellement la-di-da [comme le disco] avec un léger côté rock » et un « rythme plus abrasif37 » (Chin, 1982d : DD-1838). Autrement dit, tandis que les premiers albums disco se caractérisaient par des arrangements orchestraux luxuriants de type « la-di-da » (« des cordes et du chant »), la musique disco-dance du début des années 1980 affichait des timbres « plus bruts » (« coarser »), un côté électronique plus prononcé, des textures minimalistes et une sophistication dépouillée (« empty sophistication »).
- 39 J’utilise les termes « vertical » et « horizontal » dans un sens différent à celui qui est générale (...)
- 40 Texte original : « interest in percussive electronic sounds and a “definite speeding up of the temp (...)
29Les commentaires de Payne au sujet du « dépouillement sophistiqué » peuvent évoquer la manière dont la musique dance se déploie comme un seul assemblage affectif, suivant un développement non-téléologique à travers une série d’idées musicales répétées (ostinati) et diverses apparitions de timbres (des claquements de mains, des clics, de soudaines effusions de synthétiseur, etc.). L’impression produite est celle d’un groove répétitif qui retient les auditeur·rices et les danseur·euses « captif·ves » (« held »). On peut y voir peut-être une des raisons pour lesquelles la musique dance a intéressé la critique : on la voyait comme un anti-langage, un anti-récit voire même une anti-idée par opposition au rock (pour un point de vue critique de cette conception, voir Perevedentseva, 2022 : 21-25). Cette technique visant à prolonger la danse et l’émotion en étirant la durée des morceaux puise ses origines à la fois dans le disco (Dyer, 1979) et dans les musiques noires des époques précédentes. Il suffit de penser à James Brown et à sa conception innovante de la structure de ses morceaux : en suspendant l’alternance couplet-refrain et en jouant avec les couches ou les « strates » d’ostinati, il donnait naissance à un arc dramatique plutôt vertical qu’horizontal39. En revanche, contrairement au disco et à James Brown, la musique disco-dance ne propose qu’un affect minimaliste dans son approche de l’instrumentation (avec l’absence de cuivres et d’instruments orchestraux). En outre, comme l’ont noté les producteurs mentionnés plus haut, la musique disco-dance cultive un « intérêt pour les sons percussifs électroniques et une “accélération marquée du tempo40” » (Chin, 1982b : DD-8).
30En évoquant Isaac Hayes dans la première partie de cet article, j’ai noté à quel point ce type de dépouillement ou de minimalisme a joué un rôle structurel crucial pour le développement du rap et du hip-hop. Dans ces musiques, l’étirement du « break » permettait d’ouvrir un espace pour du rap ou de la danse improvisée. On peut d’ailleurs voir à l’œuvre dans le rap le même type de regroupement provisoire éclectique rencontré avec le genre disco-dance. Dans un article paru en décembre 1979 et intitulé « Les disques rap inondent le marché new-yorkais » (« Rapping Records Flooding Stores in N.Y. Market »), Nelson George lie ensemble une série de chansons qui semblent faire bon ménage aujourd’hui. Ainsi, des titres rap traditionnels comme « Rapper’s Delight » (Sugar Hill Gang), « King Tim III » (Fatback Band), « Rap-O Clap-O » (Joe Bataan) et « To the Beat Y’All » (Lady B) figurent aux côtés de figures plus improbables comme Ian Dury, The Flying Lizards et Linton Kwesi Johnson. Ensemble, ils forment un regroupement provisoire appelé « musique non-chantée » (« non-singing material »), et George justifie l’inclusion de Dury dans la liste par sa popularité dans les discothèques noires grâce à ses chansons « Reasons to Be Cheerful » et « Hit Me with Your Rhythm Stick » (George, 1979 : 37, 53). Nous pourrions ajouter à cette liste de proto-rap le couplet de la chanson « Favourite Shirts (Boy Meets Girl) » du groupe britannique Haircut 100 (1981) – « Feel the rhyme / Take the time / Go fighting to the top » – ainsi que « Rapture » de Blondie (également parue en 1981) et « Wheel Me Out » du duo originaire de Detroit Was (Not Was) (1980). Ces éléments sont notamment associés en vertu du type de performance vocale (ou des samples de celle-ci) qu’on y entend, une voix à la fois non-chantée et de style détaché (« deadpan »). Or il n’est pas inintéressant de remarquer que, dans ses travaux sur la musique techno, Albiez (s’appuyant sur les écrits de Kodwo Eshun) associe ce type de performance vocale au « chant blanc, dénué de passion et d’âme » (« white, passion-less, soul-less vocals ») de Kraftwerk et Gary Numan. Il y voit d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles le mot « soul » (qui semble désigner la corporalité ou l’identité noire) a été, à tort, effacé de l’histoire de la techno (Albiez, 2005 : 137). Pourtant, comme nous le voyons dans le discours qui émergeait alors sur le rap, l’engouement pour un style de chant parlé (« rapping ») et plutôt détaché était partagé par plusieurs artistes tant noirs que blancs, tant au niveau de la performance que de la réception.
31Cependant, dans le cas de la musique disco-dance, le dépouillement du « break » n’avait pas pour seule fonction d’offrir un vide devant être comblé par du rap (ou « non-chanté »). Originaire du quartier South Bronx de New York, le groupe ESG a joué un rôle important dans l’émergence du genre disco-dance grâce à sa popularité dans des clubs rock, au Paradise Garage, et auprès de divers groupes démographiques (Chin, 1982b : DD-8 ; Lawrence, 2016 : 213). Dans un entretien avec le magazine The New Yorker en février 2018, la chanteuse d’ESG, Renee Scroggins, expliquait que l’approche compositionnelle du groupe dérivait de son amour pour les « breaks » rythmiques de James Brown :
- 41 Texte original : « When James Brown took it to the bridge, he cut all the horns. It was just that g (...)
- 42 Scroggins fait probablement référence aux « breaks » de batterie dans la musique de James Brown plu (...)
« Lorsque James Brown arrivait au pont (“bridge”), il coupait tous les cuivres. Il ne restait que cette énorme basse et la batterie, qu’il laissait s’éclater pendant un moment. Alors je me suis dit “si on pouvait seulement prendre le bridge et en faire une chanson, ce serait incroyable41 !” » (Scroggins in Trammell, 201842)
- 43 Texte original : « a minimalist form of funk, with simple but fresh bass lines and percussion [that (...)
32À l’époque, le DJ Bill Bahlman, de la maison de disque 99 Records, expliquait à Billboard que la musique d’ESG était « une forme minimaliste de funk, avec des lignes de basse simples mais rafraîchissantes et des percussions qui soulèvent la foule ». Il constatait également à quel point « les DJ aiment travailler avec des matériaux simples de façon à pouvoir improviser par-dessus43 » (Chin, 1982b : DD-8, c’est l’auteure qui souligne). Par conséquent, les « breaks » rythmiques à la James Brown et la notion de « dépouillement sophistiqué » ne séduisaient pas uniquement les premiers artistes hip-hop et les DJs (ce qui est bien documenté), mais une coalition plus vaste de musicien·nes, y compris des groupes live dont le son était basé sur la guitare comme ESG (Reynolds, 2014 [2005] : 480-481) ou des groupes comme Bush Tetras (par exemple, leur chanson « You Can’t Be Funky »).
33Cela montre bien que certains traits stylistiques se retrouvaient à la fois dans le rap, la new wave et la musique dance – notamment l’importance des superpositions de fragments rythmiques à la James Brown, le recours à une vaste gamme de percussions, des éléments sonores qui apparaissent et disparaissent (les interventions d’arpégiateur, une fonction présente sur certains synthétiseurs), des voix « non-chantées » et une volonté de créer de l’espace au sein des chansons, soit pour le laisser comme tel et faire entendre une sorte de dépouillement sophistiqué, soit pour le combler par de l’improvisation. Malgré l’apparente diversité au sein du genre disco-dance, il est possible de concevoir ces titres comme un agrégat provisoire si l’on se base sur ces éléments sonores qui préfigurent leur nouvelle fonction de musique « pour danser ».
- 44 Dans ses travaux sur la techno, Sicko fait allusion à l’idée que l’absence d’une telle socialisatio (...)
34Si la section précédente se fixait pour objectif de montrer les atouts musicaux du minimalisme pour la musique disco-dance (par son travail sur des strates de textures, les styles vocaux non-chantés et le dépouillement), on s’intéressera ici aux éléments qui sont venus remplir cet espace sonore. Mon argument est que cette approche musicale minimaliste permettait un type de sociabilité qui est une autre caractéristique de la musique disco-dance, c’est-à-dire fonctionnant comme marqueur de ce regroupement provisoire de genre. Pour en revenir brièvement à James Brown, non seulement a-t-il établi un modèle permettant de jouer avec les couches d’ostinati, de déconstruire les structures de la chanson pop et de libérer de l’espace dans la musique, mais ses interjections vocales faisaient souvent appel à la participation du public. En effet, ses paroles désignaient explicitement la vie sociale du dancefloor et les types de mouvements qui y étaient encouragés, comme lorsqu’il invitait le public à « taper des mains et frapper du pied » (« clap your hands and stomp your feet ») dans sa chanson « Give It Up or Turn It a Loose » (1970). On retrouve fréquemment ce type d’apostrophes dans la musique disco-dance, en dépit de l’apparente diversité du genre. En voici quelques exemples : dans la chanson « Genius of Love » de Tom Tom Club et son « Steppin’ in a rhythm to a-Kurtis Blow / Who needs to think when your feet just go ? » (« Sautant sur un rythme à la Kurtis Blow / Qui a besoin de penser quand tes pieds se font aller ? ») ; le question-réponse (call and response) dans la chanson « Planet Rock » d’Afrika Bambaataa ; Jerky B et son « Just clap your hands everybody / Everybody clap your hands » ; ou encore ESG et leur invitation plus indirecte à occuper l’espace pendant le « break » de batterie de la chanson « Moody », introduite par la phrase « Like this ! » (« Comme ça ! »). En somme, ces paroles agissent comme des signifiants de l’idée de fête ou de socialisation, sommant le public de participer à la performance avec son corps et/ou avec sa voix44.
- 45 Tim Lawrence, communication personnelle, décembre 2020.
- 46 Texte original : « remained a strong force » ; « [reshaping] its image into a fusion of other music (...)
- 47 Texte original : « [Classic] hits from the 1950s through the 1970s became worthwhile sources of mat (...)
35On peut relier ces paroles qui invitent à la danse et à la sociabilité dans la musique disco-dance avec ce que dit l’ethnomusicologue Kyra Gaunt de la disparition des jeux de filles (« girls’ games ») de la mise-en-récit de l’histoire du hip-hop. En effet, la transition du disco à la dance s’est accompagnée par un regain d’intérêt non seulement pour le son de Motown, qui avait longtemps constitué un lieu commun (« core soup ») de la scène party-dance45, mais aussi pour les chansons des compositeur·rices du Brill Building et d’autres musiques populaires américaines plus anciennes. On peut constater ce regain d’intérêt dans la production de medleys combinant des succès populaires issus des décennies précédentes (Butler, 2003). En décembre 1980, par exemple, le DJ disco et auteur Barry Lederer notait dans les pages de Billboard à quel point le disco « demeurait une force puissante » cette année-là tout en « [remodelant] son image en tant que fusion d’autres styles musicaux46 ». Ce remodelage a permis que des « tubes [classiques] des années 1950 à 1970 [puissent devenir] des sources précieuses auxquelles les artistes et les producteurs pouvaient s’abreuver47 ». Il donnait entre autres l’exemple de Scott Allan en 1979 avec sa nouvelle version de la chanson « I Think We’re Alone Now », à l’origine interprétée par Tommy James & The Shondells (1967), combinée ici avec un des classiques de l’époque du Brill Building, soit le succès « Will You Still Love Me Tomorrow » (1960) des Shirelles.
36C’est également le cas pour les autres chansons mentionnées par Lederer :
Tableau 1
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Chanson et artiste
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Date
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Artiste de la nouvelle version
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Date
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« Don’t Let Go » - Roy Hamilton
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1958
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Isaac Hayes
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1979
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« Money » - Barrett Strong
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1959
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Flying Lizards
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1979
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« Dance to the Music » - Sly & The Family Stone
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1967
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Telex
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1980
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« Move on Up » - Curtis Mayfield
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1970
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Destination/DJ Elton Farokh Ahi
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1979
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« I Heard it Through the Grapevine » - Gladys Knight & The Pips (et plus tard Marvin Gaye)
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1966 and 1968
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P’zzazz/Mike Pace
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1980
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« If You Could Read My Mind » - Gordon Lightfoot
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1970
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Viola Wills
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1980
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|
« Up on the Roof » - The Drifters
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1962
|
Viola Wills
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1980
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« Sing, Sing, Sing » - Louis Prima/Benny Goodman
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1935
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Charlie Calello Orchestra
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1979
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- 48 La liste suivante trouvée sur le site Ministry of Sound inclut la version du Charlie Calello Orches (...)
37La dernière chanson (celle du Charlie Calello Orchestra) se distingue particulièrement des autres, non seulement à cause de la date de l’enregistrement original (1935) mais aussi pour l’aspect novateur de la version de 1979. En effet, non seulement la chanson a-t-elle atteint le palmarès Disco Top 100 à l’automne 1979 mais elle aurait aussi été diffusée par Levan au Paradise Garage48. Parmi les autres succès dance de l’époque pouvant être qualifiés de quasi-reprises, on notera deux versions de la chanson « Where Did Our Love Go » des Supremes parues en 1981 : une par Amii Steward et l’autre par le groupe Soft Cell, celle-ci combinée avec une autre chanson plus ancienne, soit « Tainted Love », enregistrée à l’origine par Gloria Jones en 1965.
- 49 Texte original : « girls’ narratives of abject devotion », traduction de Bruno Coulombe.
38Alors que ces réarrangements de « succès classiques » provenant majoritairement des « longues années 1960 » ne constituent pas un revival en tant que tel – surtout si l’on prend en compte l’intérêt de longue date de la scène club new-yorkaise pour les musiques associées à la communauté noire – ces chansons de Motown et du Brill Building offrent une étonnante conjonction avec l’esthétique « pas tant la-di-da » du début des années 1980 évoquée par Rivera, ainsi qu’avec la sociabilité sonore offerte par la musique disco-dance. En effet, les chansons interprétées par des proto-divas telles que Jones, Knight, The Shirelles et The Supremes sont pleines de drames et de désirs – Jacqueline Warwick les qualifie de « récits féminins de dévotion totale49 » (Warwick, 2013 : 16) – ce qui n’est pas sans rappeler l’esthétique « la-di-da ». Dans les versions originales, cette dimension est amplifiée par les arrangements orchestraux (plus particulièrement les arrangements et les productions signés Luther Dixon ou Holland-Dozier-Holland), qui font montre d’une ambition et d’une sophistication a priori opposée aux « breaks » dépouillés et minimalistes d’ESG ou de Patrice Rushen. Et pourtant, on constate bien une forme de conjonction entre les invitations à la danse des musiques pré-rock comme celle de James Brown, les chansons des années 1960 listées dans le tableau ci-haut et leur relecture au début des années 1980. Selon Warwick (2013), les chansons de conseil (« advice songs ») sont caractéristiques du répertoire des Girl Groups. Les arrangements vocaux font souvent la part belle aux questions-réponses, les choristes se chargeant d’imiter l’ambiance d’une bande « d’amies d’école ». Le recours aux percussions corporelles comme les tapements de main ou les claquements de doigts sont fréquents. Se pourrait-il alors que l’on assiste dans l’esthétique ludique de la musique disco-dance à un retour de la sociabilité de la musique pré-rock et des Girl Groups ? Pourrait-on alors affirmer que la nouvelle musique dance des années 1980 a peut-être autant à voir avec une sociabilité historiquement noire (celle des Girl Groups) et une pratique musicale incarnée (« embodied ») qu’avec les nouveaux synthétiseurs, les sons électroniques granuleux et un minimalisme épars ? C’est en tout cas ce que l’on peut conclure en étudiant attentivement les agrégats provisoires de genre (comme celui du tableau ci-dessus) ou en s’intéressant aux indices de sociabilité musicale dans la musique disco-dance en général.
39À la lueur de ces conclusions, le claquement de doigt placé en couverture du supplément de Billboard annonçant la transition du disco vers la musique dance nous apparait sous un autre jour : elle semble s’inscrire dans ce même continuum de pratique musicale (féminine) noire. Ce claquement vernis de rouge est certes « la-di-da » mais il déploie un degré de sophistication minimal. Il convient ici de noter que dans la musique disco-dance du début des années 1980, les percussions corporelles (incluant les tapements de mains – claps – et les claquements – clicks) constituent une importante couche de timbre (ou « strate »), qu’elles soient produites par le corps ou imitées par le Roland TR-808. S’intéressant à la pratique musicale incarnée dans le cadre de ses recherches sur l’importance des jeux de jeunes filles afro-américaines dans l’histoire du hip-hop, Gaunt note que :
- 50 Texte original : « Embodied music-making played a central role in social music during slavery and c (...)
« La pratique musicale incarnée a joué un rôle central dans la musique sociale à l’époque de l’esclavage et continue de jouer un rôle pour exprimer l’expérience sociale dans les communautés noires aujourd’hui. Par exemple : improviser des rimes sur des sujets d’actualité, donner des instructions pour la danse et jouer avec son corps les percussions qui accompagnent les chants en vers – des éléments clairement liés, dans le son et l’attitude, aux formes de “beat-boxing” et de rimes propres à la culture hip-hop50. » (Gaunt, 2006 : 23)
- 51 Texte original : « Why didn’t double-dutch become the fifth element, complementing the four element (...)
40Gaunt ajoute que le jeu de saut à la corde « Double Dutch » fut si important pour la culture hip-hop à ses débuts qu’en 1982, la première tournée organisée pour promouvoir la culture hip-hop en Europe mettait en vedette The Double Dutch Girls aux côtés d’Afrika Bambaataa, Fab 5 Freddy, Rammellzee, Grandmaster D.ST and The Infinity Rappers, de « breakdancers » et d’artistes-graffiteurs. Gaunt pose alors la question : « Pourquoi le “Double Dutch” n’est-il pas devenu le cinquième élément, complétant les quatre éléments du hip-hop, soit le rap, le graffiti, le “breakdance” et la platine vinyle ? Pourquoi pas le saut à la corde51 ? » (Gaunt, 2006 : 112-113) En partant de ce que nous savons de la musique disco-dance, on pourrait peut-être contribuer à l’histoire féministe du hip-hop que retrace Gaunt, en mettant en évidence le lien de continuité qui existe entre la tradition consistant à « donner des instructions pour la danse » – que l’on retrouve à la fois dans la musique féminine noire ou celle de de James Brown – et les claquements (synthétiques) que l’on peut entendre sur plusieurs chansons dance du début des années 1980. La façon dont les tapements de main de style Motown appuient ou décalent l’accent sur les temps 2 et 4 sur la caisse claire de Brown, ou les claps « féminins » (« girly ») dans la musique disco-dance des années 1980, semblent conforter l’argument de Gaunt quant à la centralité d’une pratique musicale collective – associée à la féminité jeune et noire – dans la palette sonore ou les couches musicales (« strata ») des débuts du hip-hop et des musiques dance transitoires. Parmi les exemples, on notera les clicks synthétiques dans les chansons « Beat the Street » (Sharon Redd) et « Genius of Love » (Tom Tom Club), de même que ceux plus ou moins frêles de « Rap-O Clap-O » (Joe Bataan) et « Don’t Stop Your Love » (Booker T). Si le corps en tant qu’instrument « de musique » (music-making body) représente un élément central de la musique disco-dance, ne peut-on alors pas esquisser une histoire qui relie cette pratique musicale collective et incarnée (« les instructions pour la danse ») depuis ses origines dans la tradition R&B associée aux musiques noires jusqu’à la musique disco-dance du début des années 1980 ?
- 52 Jennifer Iverson, « TR-808: Race, Groove, and Drum Machines », University of Chicago News, 10 févri (...)
41Les chansons-clé de la transition du disco vers la musique dance méritent d’être analysées à la lumière de ces observations. Par exemple, « Genius of Love » (un des succès de l’époque en format vinyle de 12 pouces) contient une myriade de citations musicales associées aux traditions noires, dont le nom de James Brown prononcé quatre fois de suite. Lorsqu’on les lit avec la perspective de Gaunt, les paroles « Steppin’ in a rhythm to a-Kurtis Blow / Who needs to think when your feet just go ? » (« On saute sur un rythme à la Kurtis Blow / À quoi bon réfléchir, laisse tes pieds aller ? ») évoquent autant une ritournelle accompagnant une partie de saut à la corde qu’un proto-rap. De la même façon, « Double Dutch Bus » de Frankie Smith possède plusieurs des caractéristiques que j’ai relevées dans cette section, même s’il ne s’agit pas d’un Girl Group. En effet, la chanson combine les claquements typiques du 808 ; les appels à la sociabilité et à la participation (« Gimme a “ho” if you got your funky bus fare » (« Donnez-moi un “ho” si vous avez votre ticket d’autobus funky ») ; une espièglerie dans des paroles parfois dénuées de sens qui n’est pas sans rappeler une comptine (« Fee fi fo fum / Well I’ll be darn, here it comes » (« Fee fi fo fum / Je veux bien être pendu, voilà que ça s’en vient ») ; un style vocal avec un soupçon d’ironie new wave rappelant le côté loufoque de Fred Schneider des B-52s ; de même que l’argot « de la rue ». Le vidéoclip de la chanson est tout aussi révélateur et s’avère en parfaite adéquation avec les idées de Gaunt puisqu’il montre des adolescentes sautant à la corde ainsi que des enfants et des jeunes adultes tapant des mains selon le rythme dicté par le 808. De plus, les préréglages « bébêtes, artificiels et plastiques » (« hokey, artificial, and plastic ») du 808 contribuent au côté ludique de l’ensemble sans non plus attirer toute l’attention sur eux52.
42Pour pousser la question plus loin : existe-t-il des convergences entre la musique pré-rock des années 1960 associée aux personnes noires (et spécifiquement aux filles) et son quasi-revival dans les ventes dance du début des années 1980 ? La ressemblance musicale est de fait frappante entre « Come Away » d’ESG (une chanson alors actuelle par un nouveau groupe new wave) et « Where Did Our Love Go ? » d’Amii Stewart (une reprise disco-dance) : dans les deux chansons, le rythme typique du disco où les quatre temps sont accentués (le « four-on-the-floor ») laisse place à un rythme de marche trépidante, répartissant dans l’espace la dimension corporelle des quatre notes noires depuis le sol jusque dans la zone médiane où se jouent les tapements de mains, la caisse claire et les toms. De fait, les deux chansons distillent la même rigueur militaire sous-jacente dans le four-on-the-floor typique nous invitant à danser comme des majorettes sur la piste de danse. Ces jeux de filles ne se limitent d’ailleurs pas aux reprises de chansons des années 1960, au rap, à la new wave ou aux invitations à danser dans les « breaks » ; les timbres de voix et les arrangements vocaux eux-mêmes se raccrochent de différentes façons à la lignée des « girl groups ». Dans « Behind the Groove » de Teena Marie (1980), les choristes (ou la « bande de jeunes filles ») ne se contentent pas de soutenir (émotionnellement) la chanteuse principale, leurs « shoops » rappellent la chanson de conseil « It’s In His Kiss » de Betty Everett (1964) tout en préfigurant « Shoop » de Salt‘N’Pepa (1993). Quant à Stacy Lattishaw, dont la chanson « Dynamite » a fait belle figure dans les charts disco-dance à l’été 1980, sa voix anticipe les timbres de jeunes filles (Pecknold, 2016) d’artistes pop blanches comme Madonna et Cindy Lauper, qui allaient connaître beaucoup de succès dans les catégories dance et mainstream aux États-Unis dans les années 1980.
43Ainsi, lorsqu’on se penche sur les traits qui apparentent des chansons qui semblent pourtant s’inscrire dans des genres différents, on en vient à voir la transition disco-dance comme une forme de « constellation », une entité formée de regroupements provisoire révélateurs, plutôt que le strict reflet d’une dissipation du genre (qu’elle soit qualifiée de bâtarde, de « métissée » ou autre). De surcroît, lorsqu’on adopte une écoute historiquement informée, trouver Lady B et les Flying Lizards au sein d’une même constellation paraît moins incongru. De même, en prêtant attention aux propos des DJs de l’époque, et en tendant l’oreille à la « sophistication dépouillée » au cœur de la transition disco-dance, nous sommes plus aptes à saisir les effets possibles de ces superpositions de textures, et plus particulièrement l’espace musical et collectif qu’elles libèrent et qui peut être investi par les sons de jeux de jeunes filles.
- 53 Texte original : « least documented periods in dance music history », traduction de Cyrille Rivalla (...)
44Selon l’historien de la techno Dan Sicko, la transition du disco à la musique dance entre la fin des années 1970 et le début des années 1980 constitue l’une des « périodes les moins documentées de la dance music53 » (Sicko, 2019 [2010] : 49). De façon générale, les auteur·rices qui s’y sont intéressé·es, comme Lawrence et Reynolds, ont mis en lumière sa résistance aux principes du genre. S’appuyant sur des idées développées par Brackett, cet article a cherché à interroger cette apparente « indiscipline générique » en utilisant des méthodes analytiques qui considèrent les niveaux de genre, les divers secteurs dans lesquels les étiquettes de genre étaient utilisées, le caractère instable des dénominations de genre, l’effet de constellation généré par les catégorisations provisoires des journalistes (comme George avec son regroupement « non-chanté »), ainsi que les points communs entre des genres musicaux supposément différents mais qui trouvent une résonance dans la sociabilité qu’offre la nouvelle catégorie appelée musique « dance ». Malgré son côté éclectique, la musique dance du début des années 1980 possédait un certain nombre de caractéristiques, tant sur le plan du son que de l’ambiance, qui en faisait un tout cohérent – dont plusieurs semblent d’ailleurs avoir été saisies par l’image en couverture du supplément de Billboard. En effet, la nouvelle musique dance a conservé des éléments du disco considérés comme « la-di-da », ce qu’illustre le doigt au vernis rouge avec son glamour élégant. Malgré la disparition des arrangements de cordes et des cuivres, la musique dance a su préserver une part de spectacle, une féminité affirmée en même temps qu’un côté « petite fille ».
45L’image retenue par Billboard pour son supplément ne se contente pas de féminiser un genre nouveau : elle reflète diverses observations faites dans cet article. L’image symbolise la sociabilité corporelle et vocale de la « rue » telle qu’on le retrouve dans différents phénomènes : le question-réponse, les claquements de doigts, la musicalité incarnée des jeux de jeunes filles, une culture du jeu qui s’appuie notamment sur l’utilisation de voix amusantes, mais aussi la mobilisation du corps dans la pratique musicale. En prêtant une attention particulière au moment où un genre émerge et en écoutant ses « banalités oubliées » (« forgotten trivialities »), et en s’attardant dans la zone d’incertitude qui existe entre les lectures historiciste et présentiste d’un genre musical, nous pouvons entreprendre ce que Brackett, s’inspirant de Foucault, appelle une « généalogie » des genres de musique populaire, laquelle permet d’analyser les « les conditions qui rendent possible un événement historique sans passer sous silence les particularités du présent qui en motivent l’étude » (Brackett, 2024 : 23). Cette approche met également en lumière les propriétés relationnelles des genres (Fabbri, 1982 : 60 ; Brackett, 2016 : 8). Ainsi, bien que des genres supposément différents puissent être apparentés par des traits musicaux, il est possible de les distinguer en fonction de ce qu’ils ne sont pas, sur le plan musical comme social (par exemple, le fait que la new wave ait été séparée de ses voisins rap et dance tient en partie à son caractère blanc). Même si les histoires de la musique dance au début des années 1980 se focalisent souvent sur la chute du disco, l’importance des innovations technologiques (la reconversion des boîtes à rythmes, la virtuosité aux platines, les synthétiseurs soi-disant bas-de-gamme) ou l’influence « cool » de l’Eurodisco et de la techno-pop britannique, on peut en proposer un autre récit. En mettant l’accent sur le minimalisme, la sociabilité et les jeux de jeunes filles, nous voyons apparaître une forte continuité entre l’esthétique des musiques noires depuis la période pré-rock et la musique urbaine contemporaine progressive, dans la nouvelle musique dance et jusqu’à la pop des années 1980. Ainsi, nous pouvons être à l’écoute des historiographies alternatives qui essaient de s’exprimer dans le fatras des structures du genre musical.