Le rock progressif (1969-1976) et la scène indie montréalaise (1997-2021) : influence stylistique et filiation artistique
Résumés
Cet article explore le lien historique entre la scène indie montréalaise des années 2000 et le rock progressif, un genre qui a été très populaire au Québec dans les années 1970. M’inspirant des travaux de Brackett (2016), j’utilise une approche « généalogique » pour étudier l’influence du rock progressif chez les groupes indie montréalais. Un tel lien semble inconcevable de prime abord, l’indie préconisant la simplicité sur le plan de la production et du style (Fonarow, 2006), tandis que le rock progressif est centré sur la virtuosité et la théâtralité (Macan, 1997). Mon analyse révèle toutefois des contradictions dans la manière dont les genres opèrent. Dans la première partie, je retrace l’histoire du rock progressif de la période 1969-1976 dans le but d’expliciter son attrait auprès du public québécois, dans le contexte de la contre-culture. J’explore ensuite la notion de « scène » (Straw, 1991) pour en faire ressortir l’aspect intergénérationnel et établir des liens entre des époques distinctes (Bennett et Rogers, 2016). Enfin, j’explore diverses manifestations de l’influence du rock progressif sur les groupes indie de la période 1997-2021, comme l’illustrent la musique à grand déploiement de Godspeed You! Black Emperor, l’instrumentation élaborée d’Arcade Fire, les structures formelles non-conventionnelles de Malajube ou le post-psychédélisme des Besnard Lakes. En adéquation avec le modèle théorique de Brackett, je montre que ces groupes invoquent certaines conventions du rock progressif comme un ensemble de traits identifiables sans pour autant renier leur appartenance à leur genre d’origine.
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Mots clés :
âge / génération, album concept, archives / rééditions / revival, contre-culture / résistance, DIY / autoproduction / auto-organisation, genre musical, groupe, scènes, stylistique, subcultures, underground / alternative, ville / banlieue / cultures urbaines, catégories / classificationsKeywords:
age / generation, archives / reissues / revival, band, cities / suburbs / urban cultures, concept album, counterculture / resistance, DIY / self-production / self-organization, genre (musical), scenes, stylistics, subcultures, underground / alternative, categories / classificationsGéographique :
Canada, Grande-Bretagne / Great Britain, Montréal, Québec, Royaume-Uni / United KingdomGenre musical :
art / experimental rock, indie / alternative rock / shoegaze, new / no / cold wave / post rock / post punk, psychedelic / acid rock, rock progressif / prog rockPlan
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L’auteur tient à remercier de son appui le Fonds de recherche du Québec – Société et culture.
- 1 Texte original : « now officially cool » [traduction de l’auteur].
- 2 Le terme « indie » demeure difficile à définir en tant que genre musical puisqu’il renvoie à une ga (...)
- 3 Texte original : « dark, apocalyptic » ; « romantic goth-pop » [traduction de l’auteur].
- 4 Texte original : « uncoolness » [traduction de l’auteur].
- 5 Cet article était déjà en rédaction lorsque des allégations d’inconduite sexuelle contre le chanteu (...)
1La scène indie montréalaise a fait l’objet d’une importante couverture médiatique en 2005 à la suite du succès de Funeral, premier album d’Arcade Fire, poussant même le magazine Spin à qualifier le Canada de pays « dorénavant officiellement cool » (Perez, 2005 : 611). Le portrait dressé par ces reportages révèle une vision passablement éclectique du soi-disant « son de Montréal » tel qu’ainsi identifié en 2005, comme en témoignent les divers qualificatifs accolés aux groupes de la scène indie locale2. Pendant qu’en France, Les Inrockuptibles vantaient la « pop rageuse, extatique et baroque » (Siankowski, 2005) de Wolf Parade, des médias américains applaudissaient la musique « sombre, apocalyptique » (Perez, 2005) de Godspeed You ! Black Emperor et la « goth-pop romantique » (Carr, 2005) des Dears3. À travers cet éventail d’influences, un élément clé est passé davantage inaperçu, soit le lien historique entre la scène indépendante montréalaise et le rock progressif, un genre qui a été très populaire au Québec dans les années 1970 mais dont la « non-coolitude » (Sanneh, 2017), comme l’a écrit le New Yorker, semble maintenant faire partie de son identité4. En effet, plusieurs groupes issus de la scène indépendante montréalaise affichent des traits associés au rock progressif, comme l’illustrent la musique à grand déploiement de Godspeed You ! Black Emperor, l’instrumentation élaborée d’Arcade Fire5, les structures formelles non-conventionnelles de Malajube ou le post-psychédélisme des Besnard Lakes. Cependant, dans chacun de ces cas les modalités d’articulation entre le rock progressif britannique des années 1970 et l’indie montréalais varient.
2La tension entre « coolitude » et « non-coolitude » mérite d’être explicitée pour mieux mettre en évidence mon intérêt à étudier le lien entre la scène indie montréalaise des années 2000 et le rock progressif des années 1970. Bien que difficile à définir, la notion de « cool » a généralement été associée à des postures contre-culturelles en opposition aux valeurs dominantes (Ferguson, 2011 : 267). Il s’agit aussi d’un phénomène fluide, à la nature changeante (Goodman & Dretzin, 2001), si bien que ce qui est « cool » pour une génération ne l’est pas nécessairement pour une autre, d’où les perceptions changeantes à l’égard du rock progressif, lui-même issu de la contre-culture. Le « cool » peut aussi se construire à partir d’un assemblage d’éléments qui ne le sont pas mais dont la signification est subvertie dans un geste de résistance, tel qu’exploré par Dick Hebdige (1979 : 56-57) dans ses travaux sur les subcultures. Dès lors, l’idée que des groupes associés à une scène perçue comme « cool » (la scène indie montréalaise des années 2000) affichent des traits associés à un genre qui ne l’est plus (le rock progressif) apparaît comme un élément clé de leur identité. Certes, un tel rapprochement semble inconcevable de prime abord. En tant que genre, l’indie préconise la simplicité sur le plan de la forme musicale, de la production et du style (Fonarow, 2006 : 28), tandis que le rock progressif est souvent perçu comme un genre élitiste, centré sur la virtuosité et la théâtralité (Macan, 1997 : 3). Une étude de la scène indie montréalaise montre toutefois une réalité plus complexe et révèle des contradictions dans la manière dont les genres musicaux opèrent.
- 6 Dans les mots de Michel Foucault, « la généalogie ne prétend pas remonter le temps pour rétablir un (...)
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- 8 Cette idée de Brackett s’appuie sur la notion de citationnalité développée par Jacques Derrida dans (...)
- 9 Texte original : « not merely the present but also the past can be used by individuals to articulat (...)
3Cet article propose de définir les scènes musicales non seulement en fonction de ce qu’elles représentent lorsqu’elles sont actives, mais aussi en tenant compte du lien qu’elles entretiennent avec des pratiques musicales du passé. S’inspirant des travaux de Michel Foucault, David Brackett propose d’utiliser une méthode « généalogique » pour étudier l’histoire des genres musicaux afin de les considérer non pas comme des phénomènes allant de soi mais pour interroger comment ils naissent6. Le but, fait-il valoir, est de se concentrer non pas sur « le quoi, soit ce qui constitue les “contenus” d’une catégorie musicale » mais plutôt sur « le comment, soit la manière dont une idée particulière que l’on se fait d’une catégorie musicale émerge et se stabilise momentanément (si tant est qu’elle le soit), c’est-à-dire en suivant son processus d’adoption graduel au sein d’un large éventail de discours et d’institutions » (2016 : 5-67). Une telle approche permet d’analyser la pertinence d’un genre musical au-delà de sa principale période d’influence pour en étudier les traces dans d’autres contextes ou dans d’autres genres. Mon argument s’inscrit donc dans le prolongement des travaux de Brackett, pour qui les genres musicaux doivent être étudiés non pas comme des entités stables, avec des caractéristiques stylistiques préétablies, mais comme des concepts mouvants, regroupant des musiques capables de participer à un genre tout en citant les conventions d’autres genres (Brackett, 2016 : 11-138). En plus d’invoquer l’aspect citationnel des genres musicaux, mon cadre théorique s’inspire du concept de memoryscape développé par Andy Bennett et Ian Rogers dans leurs travaux sur la mémoire culturelle, et qui désigne la manière dont « non seulement le présent mais aussi le passé peuvent être utilisés par les individus pour exprimer leur sentiment d’appartenance tel que compris à travers un engagement émotionnel avec la musique » (2016 : 989).
- 10 La période 1969-1976 peut être considérée comme la période « classique » du rock progressif britann (...)
4Mon argumentaire se divise en trois parties. Dans la première section, je retrace l’histoire du rock progressif britannique de la période 1969-1976 au Québec et à Montréal dans le but d’expliciter son attrait particulier auprès du public québécois, dans le contexte de l’émergence de la contre-culture à la fin des années 1960 et des transformations esthétiques auxquelles elle a donné lieu. J’explore ensuite la notion de « scène » pour la mettre en relation avec celle de « genre » et en faire ressortir l’aspect intergénérationnel de manière à pouvoir établir des liens entre des époques distinctes. Enfin, je m’appuie sur ces constats dans le but d’explorer différentes manifestations de l’influence persistante du rock progressif sur les groupes indie de la période 1997-202110. Bien que la scène indépendante montréalaise englobe également des artistes associés avec la musique électronique, le folk ou le hip hop, j’ai choisi de limiter mon corpus aux groupes ayant contribué à façonner l’image de Montréal en tant que « nouvelle pépinière du rock indépendant » (Cassivi, 2006 : C3) au milieu des années 2000, sans exclure des projets plus récents s’inscrivant dans la même tradition. La plupart des artistes étudiés ont joui d’une certaine visibilité dans la presse internationale, si bien qu’ils constituent un échantillon représentatif pour analyser la scène locale. Parce qu’ils évoluent dans une mouvance « rock », ces groupes présentent aussi une instrumentation similaire à celle du rock progressif. Enfin, j’ai tenu compte de la présence d’un certain esprit « contre-culturel » dans le choix des groupes étudiés. Bien que le terme ne puisse décrire adéquatement la scène indie actuelle, plusieurs groupes affichent des traits identifiés par Jean-Charles Sirois-Trahan (2016) comme typiques de la contre-culture rock au Québec dans les décennies 1960-1970, tels que la quête d’expérimentation sonore, une esthétique « garage » ou un goût pour le psychédélisme.
Montréal et le rock progressif dans les années 1970
5Dans les années 1970, le Québec a été un des premiers endroits en Amérique du Nord à se passionner pour le rock progressif britannique (Sirois-Trahan, 2016 ; Kelly, 2017). Sous l’impulsion de Kosmos, une petite boîte de production de Québec, Pink Floyd a donné ses premiers concerts dans l’Est du Canada en novembre 1971, d’abord à Montréal puis à Québec (Maltais, 2021). Kosmos a ensuite convaincu Gentle Giant d’effectuer une tournée de trois villes (Rimouski, Montréal et Québec) en octobre 1972, avant d’attirer Genesis à Québec pour son premier concert au Canada en avril 1973, suivi d’une tournée dans l’Est du pays l’automne suivant (Maltais, 2021). À Montréal, cet engouement pour le rock progressif a donné lieu à l’émergence d’une scène progressive locale qui regroupait des noms comme Harmonium, Octobre, Maneige, et bien d’autres.
6Plusieurs hypothèses ont été avancées pour comprendre les raisons exactes derrière la fascination exercée par le rock progressif au Québec dans les années 1970. En 2017, un article du journal Montreal Gazette au sujet de la venue à Montréal de l’ex-bassiste de Pink Floyd, Roger Waters, rappelait les propos du journaliste Juan Rodriguez, qui avait suggéré à l’époque que le rock progressif plaisait particulièrement aux Québécois·e·s en raison de la place accordée à l’orgue, ce qui leur rappelait leur enfance passée dans un milieu catholique (Kelly, 2017). L’article citait également les propos de l’ex-directeur des programmes de la station de radio CHOM-FM, Rob Braide, pour qui la popularité du rock progressif pouvait s’expliquer par les changements sociaux amenés par la Révolution tranquille, ce qui aurait créé un terreau fertile pour l’expérimentation musicale (Kelly, 2017). Cette position rejoint celle exprimée dans la littérature sur la contre-culture au Québec, marquée en outre par le désir de s’opposer à la culture dominante (Sirois-Trahan, 2016 : 55).
- 11 Texte original : « an obvious villain in the struggle to preserve the French language from the inro (...)
7L’attrait du rock progressif auprès du public québécois pourrait aussi être lié à la dualité linguistique entre le français et l’anglais, particulièrement à Montréal. À compter du milieu des années 1970, CHOM est devenue la station FM la plus écoutée dans la métropole, grâce entre autres à une croissance notable de son auditoire francophone (Billboard, 1975 : 70 ; cité dans Straw, 2016 : 161). Cette popularité grandissante auprès des francophones s’explique entre autres par le fait que la station accordait une large place au rock progressif, un genre capable de franchir la barrière linguistique plus facilement en raison d’un « rééquilibrage des rôles entre voix et instruments au bénéfice des seconds » (Leroy, 2010 : 80). Pour Straw, si certains genres musicaux s’appuient en force sur la langue comme vecteur d’expression (le folk, la chanson), d’autres dépendent davantage du style musical, amenant les auditeur·rice·s à afficher des préférences qui ne concordent pas avec leur groupe linguistique (2016 : 160). Dans cette optique, il est possible que le rock progressif britannique, en raison de son intellectualisme assumé et de sa créativité (Straw parle d’« artfulness »), n’apparaissait pas aux yeux des Francophones comme « un ennemi évident dans la lutte pour préserver la langue française devant l’omniprésence de la culture populaire, commerciale (et très souvent américaine) » (2016 : 16211).
- 12 Texte original : « It’s not a hard-rocking city. They [Montrealers] like that artistry » [traductio (...)
8Même le tissu urbain semble avoir contribué à la popularité du rock progressif à Montréal. Selon Will Straw, la présence dans la métropole de quatre grandes universités a contribué à l’émergence de goûts artistiques plus favorables aux musiques de la contre-culture, qu’il associe à la classe moyenne : « Ce n’est pas une ville très, très rock. Ils [les Montréalais·e·s] aiment ce côté artistique », disait-il en 2017 au journal Montreal Gazette pour expliquer la popularité constante du rock progressif à Montréal (Kelly, 201712). Dans son mémoire de maîtrise sur le groupe Harmonium, Guillaume Lessard avance un argument similaire, citant la création en 1967 d’un réseau de collèges publics, les CÉGEPS, pour expliquer en partie la naissance d’un public plus scolarisé au Québec. Puisque tous les programmes incluaient des cours de littérature et de philosophie, les étudiant·e·s ont pu développer une certaine sensibilité pour le rock progressif britannique, avec ses clins d’œil au répertoire classique, aux beaux-arts et à la littérature (2015 : 66).
La relation entre « scène » et « genre »
- 13 Texte original : « that cultural space in which a range of musical practices coexist, interacting w (...)
- 14 Parmi les travaux s’étant penchés sur la scène indépendante montréalaise des années 2000, voir entr (...)
9Il importe ici de tenter de définir la relation entre « scène » et « genre » de façon à mieux situer l’émergence d’une scène progressive locale à Montréal au début des années 1970. Dans un des articles fondateurs sur le concept de « scène », Straw a défini le terme comme « cet espace culturel dans lequel une diversité de pratiques musicales coexistent, interagissant les unes avec les autres à travers une variété de procédés de différentiation, et selon une grande variété de trajectoires de changement et de croisement mutuel » (1991 : 37313). Si cette définition suppose que plusieurs styles musicaux peuvent cohabiter au sein d’une même scène, l’identité de certains genres est parfois liée à leur lieu de production, d’où la notion que certains endroits possèdent un « son » qui leur est propre (Connell & Gibson, 2003 : 93, 99). Certes, ces définitions sont toujours fluides et peu de lieux ont réussi à maintenir un rapport exclusif avec un genre ou un son en particulier même pour une brève période (Connell & Gibson, 2003 : 105). Il n’empêche, le concept de « scène » a donné lieu à une vaste littérature sur les liens entre genres musicaux et localités, entre autres sur la culture rock à Liverpool depuis les Beatles (Cohen, 1991 ; 2017), la scène alternative à Austin (Shank, 1994), la musique country à Nashville (Jensen, 1998) ou la scène « loft jazz » à New York dans les années 1970 (Heller, 201714).
10La notion de « scène » apparaît donc comme complémentaire à celle de « genre » puisqu’elle permet d’aborder, en se concentrant sur un lieu précis, les relations entre les genres musicaux et la manière dont ils se transforment avec le temps. La naissance d’une scène de rock progressif à Montréal au début des années 1970 s’inscrit d’ailleurs dans le contexte plus large d’un intérêt accru pour les musiques expérimentales de la contre-culture à l’époque. Les travaux d’Éric Fillion (2016 ; 2019) sur le Quatuor de jazz libre du Québec (parfois appelé « Jazz libre ») identifient le groupe de free jazz comme « le moteur de la contre-culture d’ici » (2016 : 26) à la fin des années 1960. En parallèle, divers courants de musique rock contestataire ont vu le jour, tel qu’exploré dans un essai de Jean-Charles Sirois-Trahan (2016), qui mentionne le rock garage des Sinners, les expérimentations psychédéliques de Robert Charlebois et Louise Forestier (incluant L’Osstidcho) et l’album Jaune de Jean-Pierre Ferland, dont la production luxuriante et la deuxième face en continu préfiguraient les concepts complexes du rock progressif. Paru en 1971, l’album éponyme du groupe Vos Voisins, que Sirois-Trahan définit comme du « hard rock psychédélique » (2016 : 75), annonçait lui aussi une esthétique progressive, entre autres avec l’utilisation d’une métrique irrégulière sur la chanson « Le 3/4 de l’archevêque ».
- 15 Il est intéressant de noter que les institutions d’enseignement supérieur ont également contribué à (...)
11Ces courants n’évoluaient pas en silo mais étaient en dialogue avec les musiques d’ailleurs. Un certain virage s’est notamment opéré à compter de 1972 avec des groupes s’appropriant plus directement les codes du rock progressif britannique, avec des pièces longues, des rythmes complexes et des mélodies parfois inspirées du jazz ou du classique (Sirois-Trahan, 2016 : 95). Comme en Angleterre, plusieurs de ces groupes sont nés dans des institutions d’enseignement. Par exemple, les origines d’Harmonium sont liées à l’Université de Montréal, où le guitariste Michel Normandeau étudiait lorsqu’il a fait la rencontre de Serge Fiori en 1973, pour ensuite être rejoints par le bassiste Louis Valois (Lessard, 2015 : 43). Deux des membres fondateurs d’Octobre, le chanteur Pierre Flynn et le bassiste Mario Légaré, étudiaient pour leur part au Cégep Saint-Laurent lorsqu’ils ont formé le groupe (Houle, 2015). L’histoire de Maneige est elle aussi liée à des institutions d’enseignement puisque l’ensemble de ses membres fondateurs provenaient du Conservatoire de musique de Montréal ou de l’École de musique Vincent-d’Indy lors de la naissance du groupe en 1972 (Thérien et d’Amours, 1992 : 31415).
12Ces formations ont pu jouir d’une certaine visibilité en assurant la première partie de certains des groupes de rock progressif britanniques les plus en vue lors de leur passage à Montréal ou à Québec. Octobre a joué en première partie de King Crimson en 1973 avant de conclure une entente avec la maison de disques Columbia ; Maneige a joué avant Soft Machine à Montréal en 1974 et aurait paraît-il « volé le show » (Thérien & d’Amours, 1992 : 314) avant d’être recruté par l’étiquette Harvest, qui comptait alors Pink Floyd dans ses rangs. Quant à Harmonium, même si cette formation n’a lancé que trois albums, c’est sans conteste celle qui s’est démarquée le plus au sein de la scène du rock progressif québécois (Lessard, 2015 : 2-3). Pour Sirois-Trahan, Harmonium représente « l’exemple même d’une grande musicalité et d’un discours ésotérique » (2016 : 95-96), notamment dans son album L’Heptade (1976) et son concept basé sur les « sept niveaux de conscience ». La formation a même accompagné Supertramp lors d’une tournée européenne à l’automne 1977, en plus de voir son album Si on avait besoin d’une cinquième saison (1975) être classé au 36e rang du classement des 50 meilleurs albums de rock progressif de tous les temps, selon le magazine Rolling Stone (Dolan et al., 2015).
- 16 Texte original : « a footnote in most rock histories » [traduction de l’auteur].
13Bien sûr, la scène progressive du milieu des années 1970 reste d’un poids relatif lorsqu’on la replace dans le contexte de l’ensemble des musiques de la contre-culture au Québec. Sirois-Trahan lui-même y consacre à peine plus d’une page dans son exploration de toute cette période. À compter de 1978, la plupart de ces groupes, y compris Harmonium, s’étaient déjà dissous ou ne créaient plus de musique pouvant être considérée comme du rock progressif, ayant évolué vers une esthétique plus commerciale dans le cas d’Octobre, ou davantage orientée vers le jazz fusion dans le cas de Maneige. Comme ailleurs, le phénomène peut s’expliquer en partie par l’émergence du punk, qui, en tant que subculture liée à l’héritage du rock, s’est en quelque sorte présentée en opposition au rock progressif et à sa théâtralité – reléguant le genre, comme le suggère Kevin Holm-Hudson, à « une note de bas de page dans la plupart des histoires du rock » (2002 : 216). Sirois-Trahan y voit lui aussi un lien avec un essoufflement des valeurs contre-culturelles au Québec à l’aube des années 1980, tandis que la jeunesse la plus underground délaisse la culture hippie pour se tourner vers le cynisme et l’ironie exprimés par le punk et bientôt la new wave (2016 : 97). Fillion fait le même constat dans son livre sur l’histoire du Quatuor de Jazz libre, évoquant la musique-action du groupe dont les fondements théoriques « sont certainement désuets dans le Québec des années 1980 » (2019 : 176).
Une historiographie de scènes musicales alternatives
14L’émergence d’une scène indie rock à Montréal a fait couler beaucoup d’encre depuis une vingtaine d’années. Dans les médias américains, la plupart de ces comptes rendus tendent à décrire la scène locale comme un phénomène isolé, comme si celle-ci était dépourvue de passé musical (voir Bendersky, 2005 ; Carr, 2005 ; Perez, 2005 ; Wenzel, 2005). Or, selon Martin Lussier, le succès d’Arcade Fire se doit d’être examiné en rapport avec l’ensemble des « musiques émergentes », qu’il décrit comme « une communauté sans identité propre » (2011a : 17) au caractère hétérogène et fluide. S’appuyant sur les écrits de Prigogine et Stengers sur l’histoire des sciences (1979 ; 1992), Lussier identifie le « buzz Montréal » de 2005 non pas comme une rupture mais comme un état – une « bifurcation » – dans une continuité historico-artistique, produisant ainsi une différence entre l’avant et l’après à la manière d’un point de repère qui permet d’organiser le rapport entre le passé et le futur (2011a : 298-300). Quant à l’expression « le son de Montréal », Lussier la décrit avant tout comme une « fantasy », un raccourci qui permet de lier ensemble des éléments hétérogènes, mais toujours de façon rétroactive (2011a : 291-293).
- 17 Texte original : « although the range of sonic possibilities for any given genre is quite large at (...)
- 18 Ma conception du rapport entre « genre » et « étiquette » trouve écho dans les travaux de John Frow (...)
15Pour Lussier, la notion d’« étiquette » joue un rôle crucial dans la constitution d’une catégorie comme celle désignée sous le terme « musiques émergentes », peut-être même davantage que celle de « genre ». Selon l’auteur, la mention « musiques émergentes » constitue d’ailleurs le seul point commun partagé par l’ensemble des artistes réunis sous cette appellation, qui autrement réfère à une vaste diversité de sons et de styles musicaux (2011b : 120). Pour Lussier, l’existence de plusieurs synonymes tels qu’« indépendant », « relève », « local » ou « alternatif » (nous pourrions aussi y ajouter « indie ») constitue d’ailleurs une preuve du caractère fluide et hétérogène du terme (2011b : 114). S’il est vrai que l’étiquette permet d’affirmer ou de consolider l’identité d’une catégorie en lui conférant une certaine stabilité, cela n’exclut pas que ses acteurs puissent entretenir en même temps une affinité de sons. Comme le souligne Brackett, « bien que l’éventail des possibilités sonores d’un genre musical à un moment donné puisse être très large, il n’est pas non plus infini » (2016 : 317). Certes, la notion d’étiquette est parfois réductrice en ce sens qu’elle permet de conceptualiser un phénomène complexe en lui donnant un nom, mais elle se manifeste également dans le caractère tangible de ses éléments constitutifs sous la forme de traits stylistiques communs ou par un bassin d’influences partagées18.
- 19 Texte original : « collective creativity » [traduction de Vanessa Blais-Tremblay].
- 20 Texte original : « new cultural alliances do not form on a blank slate; rather they inherit the par (...)
- 21 Une scène musicale ne se définit d’ailleurs pas uniquement par un son ou un style en particulier, m (...)
16Sans remettre en question la thèse de Lussier sur le caractère hétérogène du « son de Montréal », je propose d’adopter une approche généalogique pour mieux cerner le réseau d’influences, tant présentes que passées, qui s’y rencontrent. Car même s’il est difficile à définir et qu’il ne saurait englober l’ensemble des groupes et artistes actifs sur la scène indépendante montréalaise, le « son de Montréal » témoigne quand même d’une certaine familiarité de style partagée par différents acteurs au même moment. Ici encore, les mêmes concepts se croisent : celui de « genre », davantage socio-musicologique et que Brackett décrit comme le résultat d’une « créativité collective19 » et d’un dialogue (conscient ou non) entre des artistes d’horizons divers (2016 : 14-15) ; et celui de « scène », davantage sociologique mais exprimant lui aussi l’idée de dialogue entre des communautés diverses, qu’elles soient contemporaines ou non. C’est d’ailleurs l’argument développé par Chris Connell et John Gibson, pour qui les « scènes » locales se développent en dialogue avec les facteurs qui les entourent, qu’ils soient physiques, sociaux, politiques ou historiques : « les nouvelles alliances culturelles ne naissent pas à partir d’une trame vierge mais héritent plutôt d’un ensemble de circonstances, de traditions et de relations sociales qui leur ont été transmises par les générations précédentes de producteurs culturels et de consommateurs » (2003 : 14 ; voir aussi Cohen 1991 : 34220). En effet, Montréal a un riche passé en tant que terreau fertile pour les musiques dites « marginales ». À la fin des années 1970, peu après la vague progressive, la ville a vu naître une scène punk locale avec des groupes comme The 222s, The Chromosomes et The Normals et des clubs comme Le 364, rue St-Paul Ouest et Le Cargo, suivie d’une scène new wave avec des noms comme Men Without Hats et Rational Youth (Cimon & Cliche, 2011 ; Cimon, 2016). Même si ces scènes sont distinctes les unes des autres, elles doivent être considérées comme faisant partie de la même histoire puisqu’elles aident à comprendre les facteurs qui contribuent à l’émergence d’une scène, que ce soit en matière d’infrastructure, de réseaux préexistants facilitant les contacts ou encore du type d’auditoire auquel ces différents genres s’adressent21.
- 22 Texte original : « is trans-temporally inscribed in local cultural memory as a more intangible disc (...)
17Dans leurs travaux sur les scènes musicales et la notion de memoryscape, Andy Bennett et Ian Rogers affirment que la perception d’une scène « s’inscrit de façon trans-temporelle dans la mémoire culturelle locale en tant que discours davantage intangible, réunissant des moments du passé conservés dans le corps des individus et sporadiquement transposés sur le paysage urbain » (2016 : 9822). Ce phénomène prend plusieurs formes et se caractérise notamment par le transfert de connaissances et de souvenirs entre différentes générations de participant·e·s dans la scène, ou par l’accès à divers documents d’archives (enregistrements de concerts, rééditions d’albums « classiques », reformation de groupes après des années d’absence, entrevues) qui permettent d’ancrer l’expérience individuelle actuelle dans un passé collectif parfois réel, parfois imaginé, mais agissant dans les deux cas comme point d’articulation. Dans un article consacré au groupe Karkwa, le magazine L’actualité a décrit leur musique comme faisant vivre « le même genre de trip que le rock progressif des années 1970 » (Mercier, 2011). Le chanteur de Karkwa, Louis-Jean Cormier, a d’ailleurs plus tard collaboré avec Serge Fiori pour un spectacle du Cirque Éloize mettant en vedette la musique d’Harmonium, créant ainsi un pont entre les deux générations de musiciens pourtant séparés d’une trentaine d’années. La réédition d’albums progressifs québécois des années 1970 a également joué un rôle clé dans l’éducation musicale du chanteur-batteur Pierre-Luc Gratton, du groupe Population II, comme il l’a confié au quotidien Le Devoir : « Avec la résurgence du vinyle il y a une douzaine d’années, on s’est mis à réécouter tous ces bons vieux groupes québécois, Sloche, Octobre, en essayant de comprendre comment ils fabriquaient leurs sons. » (Renaud, 2020)
- 23 Même si la question va au-delà du cadre du présent article, l’utilisation d’une approche généalogiq (...)
18Bien entendu, la scène indépendante montréalaise ne se définit pas uniquement par son rapport avec le rock progressif. À priori, il est plus facile d’envisager une filiation entre la scène indie et son équivalent punk à la fin des années 1970, les deux genres étant liés par un désir de renouer avec une esthétique plus simple et austère sur le plan de la production (Fonarow, 2006 : 68). La scène new wave du début des années 1980 à Montréal a elle aussi été citée comme une importante source d’inspiration pour la scène indie des années 2000, notamment parce que certaines compagnies de disques indépendantes ont été créées à cette époque, jetant ainsi les bases d’un nouvel écosystème musical dans la métropole (Cimon, 2016 ; Kelly, 2016). À l’inverse, l’influence du rock progressif des années 1970 semble s’exercer davantage sur le plan du style plutôt que sur le plan des valeurs ou des attitudes, permettant ainsi de mettre en lumière le caractère instable des genres musicaux, dont les frontières poreuses impliquent souvent une redéfinition des termes en fonction des époques, malgré des traits stylistiques parfois similaires (Brackett, 2016 : 223).
Rock progressif, post-rock et scène indie montréalaise
- 24 Texte original : « neo-classical rock » [traduction de l’auteur].
19La plupart des comptes rendus de la scène indie montréalaise publiés dans les médias internationaux en 2005 remontent à la naissance du groupe Godspeed You ! Black Emperor au milieu des années 1990 pour en expliquer l’origine (voir en particulier Carr, 2005 ; Perez, 2005). Les membres du groupe ont en effet joué un rôle clé dans l’émergence de la scène locale en fondant des salles de spectacles comme la Casa del Popolo et La Sala Rossa de même que le studio Hotel2Tango, où Arcade Fire a enregistré son album Funeral en 2004. Godspeed You ! Black Emperor a aussi été le premier groupe de la scène indie montréalaise des années 2000 à jouir d’un rayonnement à l’échelle internationale, entre autres après la décision du réalisateur britannique Danny Boyle (Trainspotting) d’inclure un extrait de la pièce « East Hastings » dans son film 28 Days Later. En 2002, le quotidien britannique The Guardian a décrit la musique du groupe comme du « rock néo-classique » en raison de son utilisation d’instruments à cordes (Empire, 200224).
- 25 Texte original : « using rock instrumentation for non-rock purposes, using guitars as facilitators (...)
- 26 Texte original : « a restoration of grandeur, beauty, and intensity to what had retreated into a fl (...)
- 27 Texte original : « overlap between prog and punk aesthetics » [traduction de l’auteur].
- 28 Texte original : « overly dry » [traduction de l’auteur].
20Le style musical de Godspeed You! Black Emperor est généralement associé avec l’étiquette « post-rock », un sous-genre de l’indie, que le critique Simon Reynolds a défini comme une musique « utilisant une instrumentation rock dans un objectif différent, utilisant les guitares comme facilitateurs de textures et de timbres plutôt que pour des riffs ou des power chords » (1994 : 2825). Pour Ryan Hibbett, le post-rock a apporté une nouvelle esthétique à la musique indie, soit « un retour de la grandeur, de la beauté et de l’intensité dans ce qui était devenu une forme d’expression plus linéaire et davantage tournée vers elle-même » (2005 : 6526). L’utilisation d’une section de cordes chez des groupes comme Godspeed You ! Black Emperor ou les Islandais de Sigur Rós marque d’ailleurs une certaine rupture par rapport à l’esthétique plus minimaliste de l’indie rock, selon Hibbett (2005 : 65). Dans les faits, le post-rock partage plusieurs traits stylistiques avec le rock progressif, que ce soit en raison de ses formes chansonnières non-conventionnelles, son côté épique (avec des pièces qui franchissent souvent la barre des dix ou même des 20 minutes) et le fait qu’il s’appuie en majorité sur une musique instrumentale. Dans son ouvrage Fearless : The Making of Post-Rock, Jeanette Leech décrit d’ailleurs le post-rock comme une sorte de « chevauchement entre l’esthétique prog et punk » (2017 : 8927). Elle note aussi la manière dont la musique tend à être décrite d’une manière souvent « exagérément aride28 » qui vire parfois à l’obsession envers le type de métrique utilisée (2017 : 9), un refrain bien connu dans les cercles de rock progressif.
- 29 Texte original : « almost prog » [traduction de l’auteur].
21Même si Godspeed You ! Black Emperor préfère se considérer comme étant issu de la mouvance punk-rock en raison de ses valeurs et de son refus d’adhérer à certaines pratiques commerciales de l’industrie en matière de promotion (Leech, 2016 : 308), la formation est consciente que sa musique peut également être interprétée en fonction d’un certain héritage progressif, particulièrement au Québec où le style a été très populaire dans les années 1970. Dans un documentaire sur la scène montréalaise réalisé en 2012, le bassiste Mauro Pezzente notait à quel point la formation ne semblait pas tout à fait à sa place dans la scène montréalaise à ses débuts, étant donné qu’elle était « presque prog » (Gélinas, 201229), témoignant implicitement d’une certaine méfiance dans les milieux indie envers le rock progressif. Sur le plan musical, cette influence progressive se traduit notamment par des pièces longues, des arrangements orchestraux élaborés et l’utilisation de puissants crescendos. Et même si la musique du groupe demeure moins axée sur la virtuosité par rapport à ce qui est généralement anticipé de la part d’un groupe progressif, Godspeed You ! Black Emperor peut tout de même surprendre son auditoire avec une métrique irrégulière, comme dans la section en 7/8 de la pièce « Providence », d’une durée de près de 30 minutes, issue de son premier album F# A# ∞ (1997).
22La présence de traits stylistiques associés au rock progressif dans la musique de Godspeed You ! Black Emperor évoque deux aspects liés à la fois à l’idée de genre et de scène. D’abord, elle met en lumière la notion d’hybridité stylistique de la musique indie, qui se subdivise en multiples sous-catégories (grunge, emo, post-rock, shoegaze, etc.), dont les caractéristiques varient. Ainsi, même si l’indie se définit par une certaine simplicité, avec souvent une alternance couplet-refrain et des chansons adoptant le format pop de trois minutes (Fonarow, 2006 : 42), ce modèle n’est pas généralisé. Comme le note Brackett, un texte musical peut participer à un genre même si son appartenance y apparaît instable (2016 : 3). Par ailleurs, l’influence progressive chez un groupe comme Godspeed You ! Black Emperor renvoie au caractère « trans-temporel » des scènes musicales, tel que discuté par Bennett et Rogers (2016). Elle permet aussi d’entrevoir une certaine affinité historique entre la vague de groupes progressifs montréalais des années 1970 et la scène indie des années 2000, dont Godspeed You ! Black Emperor fut l’un des précurseurs, même si cette affinité s’articule d’une manière plus ou moins consciente. Au final, les groupes de la scène indépendante montréalaise maintiennent leur appartenance au genre indie de par leur désir de s’inscrire en marge des grands courants de musiques populaires et leurs valeurs d’autonomie et d’indépendance (la plupart sont représentés par de petites compagnies de disques), même s’ils en défient parfois les conventions stylistiques.
Une influence persistante et diversifiée
23L’influence du rock progressif sur la scène indie montréalaise devient encore plus évidente lorsque considérée en fonction de la définition du genre offerte par Jerry Lucky. Dans son livre The Progressive Rock Files, Lucky identifie neuf caractéristiques musicales typiques du rock progressif, incluant des chansons généralement longues, mais structurées, rarement improvisées ; un mélange de passages forts et de passages doux, avec des crescendos musicaux qui contribuent aux variations de dynamiques dans les arrangements ; des compositions en plusieurs mouvements pouvant inclure ou non le rappel d’un thème musical ; ainsi qu’un mélange d’instruments acoustiques, électriques et électroniques jouant chacun un rôle vital pour exprimer l’émotion des compositions, qui contiennent souvent plus d’une atmosphère (1998 : 120-121 ; cité dans Holm-Hudson, 2002 : 3). En plus de Godspeed You ! Black Emperor, plusieurs groupes indie montréalais actifs depuis le début des années 2000 ont expérimenté avec des pièces plus longues, certaines franchissant la barre des huit minutes, comme « Lights Off » des Dears (de l’album Missiles, 2008) ; ou « Vertigo (If It’s a Crime) » du groupe Islands, une pièce de 12 minutes issue de l’album Arm’s Way (2008). Certaines de ces chansons contiennent parfois des sections contrastantes ayant peu de ressemblances entre elles, comme « Je voulais te dire » du groupe Plants and Animals, de l’album Waltzed In from the Rumbling (2016), qui débute doucement au piano avant de se transformer en un duel de guitares. Plusieurs formations montréalaises ont aussi eu recours à un Mellotron, un clavier capable de simuler un accompagnement orchestral, un autre des traits identifiés par Jerry Lucky. C’est le cas des Dears et des Besnard Lakes, et plus récemment de Fuudge, un groupe francophone combinant des éléments de grunge, de rock psychédélique et des influences de Genesis et Pink Floyd. Le mélange d’instruments acoustiques, électriques et électroniques constitue aussi un trait récurrent chez plusieurs groupes dont les chansons contiennent souvent plus d’une atmosphère, comme « Le crabe » de Malajube (de l’album Trompe-l’œil, 2006), une mini-épopée de cinq minutes qui alterne entre sections électriques et acoustiques. L’utilisation de métriques irrégulières fait aussi partie de l’arsenal de traits associés au rock progressif qu’il est possible d’identifier chez les groupes indie montréalais. Ainsi, la pièce « Luscious Life » de Patrick Watson (de l’album Close to Paradise, 2006) est en 7/8, tandis que Jacquemort a utilisé une métrique en 5/4 dans sa chanson « Brise-glace », du mini-album Dent de lait (2007).
- 30 Sans être un album concept, Funeral d’Arcade Fire témoigne lui aussi d’un intérêt pour les formes p (...)
- 31 Le groupe montréalais a cité deux influences principales pour expliquer cette idée d’un album qui s (...)
24L’influence du rock progressif sur la scène indie montréalaise se manifeste aussi par l’utilisation de concepts pour lier ensemble un groupe de chansons. En 2010, Arcade Fire a fait paraître son album The Suburbs, lauréat du prix Grammy pour le disque de l’année. Inspiré par l’enfance du chanteur-guitariste Win Butler (et de son frère Will) dans une banlieue de Houston, l’album prend la forme d’un cycle de chansons où chaque titre propose un regard différent sur la promesse déchue du rêve américain telle qu’illustrée par la vie en banlieue. The Suburbs révèle d’ailleurs un intérêt évident pour les structures à grand déploiement à la fois musicales et propres à l’urbanité, notamment parce que la première chanson est répétée à la fin de l’album dans une forme modifiée, tandis que les paroles sont remplies de références aux centres commerciaux, aux autoroutes souterraines et à l’étalement urbain, révélant ainsi le thème central30. Godspeed You ! Black Emperor a lui aussi expérimenté avec la forme programmatique. Le sixième album du groupe, Luciferian Towers (2017), est composé de deux longues compositions divisées en trois parties chacune, et de deux pièces plus courtes, dont l’une reprend la mélodie de la première pièce mais dans une forme plus atmosphérique. En 2021, The Besnard Lakes ont par ailleurs lancé un album double d’une durée de plus de 70 minutes, The Besnard Lakes Are the Last of the Great Thunderstorm Warnings, présenté comme une suite en quatre mouvements répartis sur les quatre faces du disque en format vinyle31.
25Il est intéressant ici d’aborder le rapport entre la scène indie montréalaise des années 2000 et le rock progressif des années 1970 sous l’angle de la filiation artistique plutôt que celui de l’influence directe. Concept dérivé de la biologie, la notion de filiation suggère un lien de continuité par-delà la rupture chronologique entre des artistes et un héritage plus ou moins éloigné dans le temps. Le concept a notamment été abordé en histoire de l’art et en littérature pour étudier les liens entre des artistes et leurs maîtres, ou encore la façon dont certain·e·s artistes se réclament d’une école, d’un style ou d’une époque en particulier (Baxandall, 1985 ; Le Borgne, 2012 ; Prioux & Santin, 2017). À la différence toutefois du rapport biologique qui unit un enfant à ses parents, l’idée de filiation artistique privilégie la notion de libre choix à celle d’un certain déterminisme génétique puisque l’artiste désigne son père, comme l’écrit Françoise Le Borgne en abordant le thème de la filiation dans le champ littéraire : « en se plaçant sous l’autorité de textes investis d’un pouvoir fondateur ou en refusant cette autorité, en revendiquant l’héritage de pères vénérés ou en rejetant leur tutelle, chaque auteur se positionne dans le champ littéraire de son temps, réaffirme des choix, des refus et une certaine conception de la valeur en littérature » (2012 : 12). Dès lors, la notion de filiation se perçoit comme une adoption par laquelle des groupes indie, par exemple, se réfèrent au passé pour mieux s’affirmer dans le présent.
- 32 Texte original : « collective reference point » [traduction de l’auteur].
26Pour Le Borgne, un des enjeux fondamentaux de la filiation est « la consécration d’une ascendance permettant de distinguer le bon grain de l’ivraie, bon et mauvais genre » (2012 : 12). La filiation artistique apparaît donc comme un outil de légitimation par lequel un·e artiste se positionne comme l’héritier·ère d’une tradition passée. Cet argument rejoint celui de Simon Reynolds, pour qui la nostalgie est une des caractéristiques principales de la culture populaire d’aujourd’hui. Pour Reynolds, le goût est devenu une forme d’affichage social (« social display ») dans le champ de la musique rock, avec pour résultat que les groupes, au même titre que les individus, sélectionnent leurs influences afin de créer une impression favorable ou pour faire leur place sur l’échiquier de ce qui est considéré comme « hip » (2011 : 141). Le rock garage du Velvet Underground et le folk psychédélique des Byrds sont ainsi devenus des influences incontournables dans l’indie rock, agissant comme un « point de référence collectif » (Straw, 1991 : 378 ; voir aussi Bannister, 2006 : 7732). Du point de vue de la communauté indie, il y a donc quelque chose de « cool » à s’abreuver aux musiques du passé, ce qui permet de résoudre en partie la tension entre « coolitude » et « non-coolitude » évoquée en introduction. En effet, en s’inspirant de certains traits du rock progressif (chansons longues, structures complexes, albums concepts), les groupes issus de la scène montréalaise participent à la tradition indie en se construisant leur propre panthéon de héros, tout en évitant les aspects les plus ostentatoires (la virtuosité, l’extravagance, les effets tape-à-l’œil) qui mettraient en danger leur « coolitude » indie.
- 33 Texte original : « associations of texts whose criteria of similarity may vary according to the use (...)
- 34 Texte original : « wholes characterized by relations of exteriority » [traduction de Vanessa Blais- (...)
27J’ai volontairement choisi des exemples étalés sur une longue période, de 1997 à 2021, pour montrer à quel point l’influence du rock progressif s’inscrit comme un élément durable dans la scène indie montréalaise. Bien sûr, un genre musical ne se résume jamais à ses caractéristiques sonores, si bien que la présence d’un Mellotron ou le recours à un concept pour lier ensemble les chansons d’un album ne suffit pas pour qualifier un groupe de « progressif », surtout si on se replace dans le contexte des années 1970. À l’époque, le genre était d’abord associé à son désir de combiner l’énergie du rock avec la monumentalité de la musique classique et à ses concepts hérités de la science-fiction, de la mythologie et de la littérature fantastique (Macan, 1997 : 2), tandis que la musique indie s’articule autour de thématiques plus personnelles comme la nostalgie et l’enfance (Fonarow, 2006 : 44). Mais cela n’exclut pas que les deux genres puissent avoir des points en commun. Selon Brackett, les genres musicaux opèrent non pas comme des groupements statiques, avec des caractéristiques musicales vérifiables empiriquement, mais comme des « associations de textes dont les critères de similarité peuvent varier en fonction des usages qui sont faits des étiquettes de genre » (2016 : 3-433). Brackett évoque aussi la notion d’agencement, ou d’assemblage, que le philosophe Manuel DeLanda définit comme des ensembles « caractérisés par des relations d’extériorité » (DeLanda, 2006 : 13 ; cité dans Brackett, 2016 : 1034). Pour DeLanda, dont la théorie s’inspire en partie des travaux de Gilles Deleuze (voir Deleuze, 1986 ; Deleuze & Guattari, 1972-1980), les propriétés des composantes d’un agencement ne suffisent jamais à expliquer le type de relations qu’on y retrouve, si bien qu’il est impossible de réduire un ensemble à la somme de ses parties (2006 : 9, 13-14). En outre, la notion d’agencement suggère toujours une autonomie des composantes, qui peuvent ainsi se détacher et s’arrimer à un autre assemblage où ils agiront de façon différente (2006 : 14).
- 35 Texte original : « may also participate in other genres at the same time, or in the past or the fut (...)
- 36 Cette idée évoque implicitement le concept de « communautés constellées » (« constellated communiti (...)
28La notion d’assemblage permet donc de concevoir les genres non pas comme des ensembles fermés, aux propriétés exclusives, mais plutôt constitués d’éléments possédant eux-mêmes un certain degré d’autonomie, et capables de participer à plus d’un ensemble à la fois. Pour Brackett, il s’ensuit que les composantes (qu’elles soient musicales, sociales, matérielles, expressives, etc.) susceptibles de caractériser un genre à un moment donné « peuvent également participer à d’autres genres musicaux au même moment, ou encore dans le passé ou le futur » (2016 : 1035). En cela, la pensée de Brackett rejoint celle de Franco Fabbri, qui admet qu’une chanson ou un album puisse se situer à l’intersection de deux ou plusieurs genres, et ainsi appartenir à chacun d’eux au même moment (1980 : 52). Pour Brackett, les travaux de Fabbri mettent en lumière l’aspect relationnel des genres et le fait qu’ils existent en conversation les uns avec les autres. On pourrait citer ici les travaux de l’anthropologue Karin Barber, pour qui les genres opèrent dans un système à l’intérieur duquel les textes sont en constant dialogue entre eux, selon un principe de différence et de similitude (2007 : 43). Certes, les genres musicaux répondent à certaines règles mais celles-ci ne sont jamais totalement prescriptives et acquièrent leur signification uniquement dans la mesure où l’auditoire les reconnaît et les accepte comme telles36. Et c’est justement de cette façon qu’il faut aborder la démarche de ces groupes indie montréalais, qui invoquent certaines conventions du rock progressif non pas comme un modèle généralisé mais comme un ensemble de traits identifiables pour les auditeur·rice·s dans la mesure où ceux·celles-ci peuvent les situer dans leur contexte d’origine (Brackett, 2016 : 13).
Conclusion
29L’objectif de cet article était d’explorer le rapport entre le rock progressif des années 1970 et la scène indie montréalaise des années 2000. Cette filiation est d’abord historique : non seulement les groupes progressifs britanniques furent extrêmement populaires au Québec, mais des dizaines de groupes (dont plusieurs basés à Montréal) y enregistrèrent des albums (Sirois-Trahan, 2016). Cette scène progressive ne constitue pas un phénomène isolé et se doit d’être considérée comme faisant partie d’un continuum de genres dits « marginaux » ayant marqué l’histoire musicale du Québec, des premières expérimentations du Quatuor de jazz libre du Québec (Fillion, 2016 ; 2019) jusqu’aux « musiques émergentes » des années 2000 (Lussier, 2011). Ces différentes scènes se nourrissent les unes les autres par le biais d’un transfert de connaissances et de souvenirs entre les générations qui permet d’ancrer l’expérience individuelle dans un certain passé collectif agissant comme un point d’articulation (Bennett & Rogers, 2016). C’est ce qui permet, par exemple, à l’auteur Bruno Roy de faire un lien entre l’esprit de désinvolture et d’improvisation qui prévalait à la création de L’Osstidcho et l’énergie de groupes comme Arcade Fire et Wolf Parade et qui montre, selon lui, « que la jeunesse a, génération après génération, les mêmes réflexes » (2008 : 182). Mais cette filiation est aussi stylistique, résultant en l’apparition de certaines conventions associées au rock progressif (le goût pour les arrangements élaborés, des structures chansonnières non-conventionnelles, l’utilisation de concepts pour unir plusieurs chansons entre elles, etc.) dans un contexte de musique indie, selon des principes de citation et d’itération (Brackett, 2016).
- 37 Texte original : « the very essence of punk rock : the notion that a band needs only be relevant to (...)
30La question du « son de Montréal », comme ont tenté de le décrire les médias en 2005, demeure complexe. Pour Lussier, la scène indie montréalaise se définit d’abord par son hétérogénéité et ce n’est qu’à posteriori qu’il est possible de l’appréhender pour en identifier les ressemblances (2011 : 291). Mais cette hétérogénéité n’est pas incompatible avec la recherche d’influences communes, comme celle plus directe du rock progressif britannique des années 1970 ou celle héritée plus largement de l’esprit d’expérimentation des musiques contre-culturelles. Cette influence est parfois subtile, comme lorsque surgit le puissant motif d’orgue au début de la chanson « Intervention » d’Arcade Fire, de leur album Neon Bible (2007) ; ou plus évidente, lorsque Fuudge conclut ses concerts par une reprise en français de « 21st Century Schizoid Man » de King Crimson. N’empêche, cette filiation n’est souvent pas admise ouvertement par les groupes eux-mêmes. En 2021, lorsqu’ils ont fait paraître leur sixième album, qui se conclut avec une composition de 18 minutes, The Besnard Lakes l’ont présenté comme honorant, malgré toute sa grandeur, « l’essence même du punk rock : l’idée qu’un groupe n’a besoin que d’être pertinent envers lui-même » (Besnard Lakes, 202137). Évidemment, comme le souligne Holly Kruse, l’idée que la musique indie puise ses racines dans l’attitude « fais-le toi-même » du punk a toujours été un élément crucial du genre (2003 : 11), et il n’y a rien d’étonnant à ce qu’un groupe préfère mettre l’accent sur cet élément plutôt que d’admettre une quelconque influence du rock progressif. Sauf que les genres musicaux ne sont pas monolithiques : ils partagent des propriétés et interagissent avec les autres de façon parfois contradictoire, résultant en de nouveaux assemblages. Même si cette filiation peut surprendre, le rock progressif fait partie d’un éventail d’options dont se réclament les groupes indie montréalais sans pour autant renier leur appartenance à l’indie en tant que genre. Ce faisant, ces groupes contribuent non seulement à la reconnaissance du rock progressif mais font aussi écho aux traditions ayant contribué à façonner l’identité musicale de Montréal depuis 50 ans.
Notes
1 Texte original : « now officially cool » [traduction de l’auteur].
2 Le terme « indie » demeure difficile à définir en tant que genre musical puisqu’il renvoie à une gamme de pratiques qui apparaissent souvent contradictoires. Dans son sens le plus littéral, « indie » est une contraction du mot « indépendant » et réfère à un mode de production et de distribution d’albums en marge du réseau des grandes compagnies de disques, souvent appelées majors. Le terme a pris une connotation différente dans les années 1980 de manière à référer plus à un genre, ou à un « paquet de sous-genres » (Reynolds, 2005 : 391) (texte original : « gaggle of subgenres » [traduction de l’auteur]). Le statut du rock indie s’est complexifié depuis les années 1990 avec le succès commercial de groupes comme Blur et Arctic Monkeys.
3 Texte original : « dark, apocalyptic » ; « romantic goth-pop » [traduction de l’auteur].
4 Texte original : « uncoolness » [traduction de l’auteur].
5 Cet article était déjà en rédaction lorsque des allégations d’inconduite sexuelle contre le chanteur d’Arcade Fire, Win Butler, ont fait surface dans les médias en 2022. Même si j’aborde ici la musique du groupe en citant quelques exemples de leur discographie, je ne banalise en aucun cas la situation et je tiens à exprimer ma solidarité envers les victimes. Ma thèse de doctorat traitera d’ailleurs des enjeux de violences sexuelles au sein de la scène indie montréalaise, mais il ne m’apparaissait pas approprié d’en discuter dans le cadre de cet article. Pour des comptes-rendus médiatiques sur les allégations visant Win Butler, voir Mark Hogan (2022), « Arcade Fire’s Win Butler Accused of Sexual Misconduct by Multiple Women ; Frontman Responds », Pitchfork, 27 août, en ligne : https://pitchfork.com/news/arcade-fires-win-butler-accused-of-sexual-misconduct-by-multiple-women-frontman-responds/ ; Léa Carrier (2022), « Win Butler visé par des allégations d’inconduite sexuelle », La Presse, 27 août, en ligne : https://www.lapresse.ca/arts/celebrites/2022-08-27/arcade-fire/win-butler-vise-par-des-allegations-d-inconduite-sexuelle.php ; et Mark Hogan (2022), « Fifth Person Details Arcade Fire Frontman Win Butler’s Allegedly “Manipulative, Toxic” Behavior », Pitchfork, 22 novembre, en ligne : https://pitchfork.com/news/fifth-person-details-arcade-fire-frontman-win-butlers-allegedly-manipulative-toxic-behavior/.
6 Dans les mots de Michel Foucault, « la généalogie ne prétend pas remonter le temps pour rétablir une grande continuité par-delà la dispersion de l’oubli… c’est au contraire maintenir ce qui s’est passé dans la dispersion qui lui est propre : c’est repérer les accidents, les infimes déviations – ou au contraire les retournements complets – les erreurs, les fautes d’appréciation, les mauvais calculs qui ont donné naissance à ce qui existe et vaut pour nous » (1971 : 152).
7 Texte original : « Rather than focusing on what constitutes the contents of a musical category, the emphasis here falls on how a particular idea of a category emerges and stabilizes momentarily (if at all) in the course of being accepted across a range of discourses and institutions. » [traduction de Vanessa Blais-Tremblay, italiques dans l’original]
8 Cette idée de Brackett s’appuie sur la notion de citationnalité développée par Jacques Derrida dans son essai « Signature, événement, contexte » (1972). Pour Derrida, une des premières conditions permettant à un langage parlé (ou tout autre système de signes) de fonctionner est le fait que son identité doit en permettre la reconnaissance, la répétition et l’imitation dans d’autres contextes que celui d’origine (1972 : 392).
9 Texte original : « not merely the present but also the past can be used by individuals to articulate their sense of place as understood through emotional investment in music » [traduction de l’auteur].
10 La période 1969-1976 peut être considérée comme la période « classique » du rock progressif britannique, selon Edward Macan, qui identifie la sortie de l’album In the Court of the Crimson King de King Crimson en 1969 comme marquant l’émergence du style progressif « mature » (1997 : 11). Il note également une certaine cassure en 1976, date à laquelle le genre s’est fragmenté en sous-genres plus commerciaux (1997 : 179). Pour ce qui est de la scène indie montréalaise, même si 2005 représente l’année de sa reconnaissance dans les médias internationaux, la parution du premier album de Godspeed You ! Black Emperor en 1997 m’apparaît comme un moment clé. J’ai étendu ma période d’étude jusqu’en 2021 pour tenir compte de l’arrivée de nouveaux groupes sur la scène comme Fuudge et Population II, qui s’inspirent eux aussi du rock progressif.
11 Texte original : « an obvious villain in the struggle to preserve the French language from the inroads of popular, commercial (and usually American) culture » [traduction de l’auteur].
12 Texte original : « It’s not a hard-rocking city. They [Montrealers] like that artistry » [traduction de l’auteur].
13 Texte original : « that cultural space in which a range of musical practices coexist, interacting with each other within a variety of processes of differentiation, and according to widely varying trajectories of change and cross-fertilization » [traduction de l’auteur].
14 Parmi les travaux s’étant penchés sur la scène indépendante montréalaise des années 2000, voir entre autres William Bedford (2015) « “Montreal Might Eat its Young but Montreal Won’t Break Us Down” : The Co-Production of Place, Space and Independent Music in Mile End, 1995-2015 », Journal of Urban Cultural Studies, vol. 2, no 3, p. 335-345 ; Thomas A. Cummins-Russell & Norma M. Rantisi (2012), « Networks and Place in Montreal’s Independent Music Industry », The Canadian Geographer, vol. 56, no 1, p. 80-97 ; Margalida Amengual Garí (2017), Arcade Fire et le paradoxe de l’indie : de la scène montréalaise à la reconnaissance internationale, mémoire de maîtrise, Université de Montréal ; Catherine Gingras (2019), L’identité montréalaise et la scène musicale indépendante locale (1995-2013) : des représentations à l’expérience du territoire, thèse de doctorat, Université du Québec, Institut national de la recherche scientifique ; Martin Lussier (2011), Les musiques émergentes : le devenir ensemble, Québec, Éditions Nota Bene ; François Mouillot (2018) Distribution Ambiances Magnétiques Etcetera and Constellation Records : DIY Record Labels and the Montreal Experimental Scene, thèse de doctorat, Université McGill ; et Geoff Stahl (2007), « Musicmaking in the City : Making Sense of the Montreal Scene », Beiträge zur Popularmusikforschung : Sound and the City – Populäre Musik im urbanen Kontext, vol. 35, p. 141-159.
15 Il est intéressant de noter que les institutions d’enseignement supérieur ont également contribué à l’effervescence créative autour de la scène indie rock montréalaise. Selon Thomas A. Cummins-Russell et Norma M. Rantisi, les universités jouent un rôle d’incubateur puisqu’elles « attirent plusieurs étudiants qui constituent à la fois un nouveau public ainsi qu’une source de talent pour l’industrie musicale » (2012 : 89) (texte original : « attract many young people to the city who represent both a new audience and a source of talent for the music industry » [traduction de l’auteur]). Par exemple, des universités comme Concordia et McGill ont attiré des jeunes de l’extérieur du Québec et du Canada qui ont ensuite formé leurs propres groupes, comme les membres de la formation Ought (trois Américains et un Australien) qui se sont connus au printemps 2012 durant les manifestations étudiantes contre la hausse des droits de scolarité (Simpson, 2015).
16 Texte original : « a footnote in most rock histories » [traduction de l’auteur].
17 Texte original : « although the range of sonic possibilities for any given genre is quite large at a particular moment, it is not infinite » [traduction de Vanessa Blais-Tremblay].
18 Ma conception du rapport entre « genre » et « étiquette » trouve écho dans les travaux de John Frow. Selon Frow, tout système de classification est à la fois conceptuel, en ce sens qu’il organise une réalité abstraite, et matériel, puisqu’il se manifeste aussi dans la réalité des objets à classer (2006 : 12 ; voir aussi Bowker & Star, 1999). Sur la notion d’étiquette appliquée aux musiques du monde, voir Jocelyne Guilbault (1993 ; 1997).
19 Texte original : « collective creativity » [traduction de Vanessa Blais-Tremblay].
20 Texte original : « new cultural alliances do not form on a blank slate; rather they inherit the particular set of circumstances, traditions and social relations of older generations of cultural producers and consumers » [traduction de l’auteur].
21 Une scène musicale ne se définit d’ailleurs pas uniquement par un son ou un style en particulier, mais réfère à l’ensemble des facteurs et institutions qui permettent d’en maintenir et stabiliser l’identité sur un territoire donné malgré une multiplicité de pratiques, que ce soit à travers ses lieux de production et d’enregistrement, ses salles de spectacles, ses lieux de rencontre, ses institutions politiques et culturelles, ou encore par le travail d’alliance entre ses acteurs (voir à ce sujet Straw, 1991 ; 2004). Sur l’importance du travail d’alliance dans le but d’assurer la permanence de la scène musicale émergente de Montréal, voir Lussier (2014).
22 Texte original : « is trans-temporally inscribed in local cultural memory as a more intangible discourse, incorporating moments from the past that are corporally retained by individuals and sporadically transposed onto the urban landscape » [traduction de l’auteur].
23 Même si la question va au-delà du cadre du présent article, l’utilisation d’une approche généalogique pour étudier les scènes musicales pourrait permettre d’en interroger la spécificité. Dans ses travaux sur la culture musicale de Liverpool depuis les années 1960, Sara Cohen identifie une série de tendances ayant contribué à la construction d’un son distinctif pour la ville, comme l’absence d’influences reggae de même qu’un goût notable pour le psychédélisme et une prévalence de groupes pop-rock mettant l’accent sur la mélodie (2017 : 45). Une telle définition permet ainsi d’établir une connexion historique entre des noms comme The Beatles, Echo & the Bunnymen ou The Lightning Seeds, par exemple. Manchester a elle aussi vu naître plusieurs mouvements indie, chacun ayant hérité des traditions de ses prédécesseurs. The Smiths ont émergé du monde post-punk de Joy Division mais y ont ajouté une sensibilité pop, influençant plus tard des groupes comme Oasis, tandis que The Stones Roses et Happy Mondays ont combiné le rock des années 1960 à des rythmes dansants, faisant écho à la culture des clubs de la ville, célèbre pour sa scène rave (Robb, 2010).
24 Texte original : « neo-classical rock » [traduction de l’auteur].
25 Texte original : « using rock instrumentation for non-rock purposes, using guitars as facilitators of textures and timbres rather than riffs and power chords » [traduction de l’auteur].
26 Texte original : « a restoration of grandeur, beauty, and intensity to what had retreated into a flatter, more self-reflexive form of expression » [traduction de l’auteur].
27 Texte original : « overlap between prog and punk aesthetics » [traduction de l’auteur].
28 Texte original : « overly dry » [traduction de l’auteur].
29 Texte original : « almost prog » [traduction de l’auteur].
30 Sans être un album concept, Funeral d’Arcade Fire témoigne lui aussi d’un intérêt pour les formes programmatiques. Ainsi, quatre chansons sur dix sont coiffées du titre « Neighborhood », avec chacune leur propre sous-titre, créant ainsi une impression de continuité sur l’album. L’instrumentation va aussi au-delà des conventions rock, avec des arrangements de cordes sur plusieurs titres.
31 Le groupe montréalais a cité deux influences principales pour expliquer cette idée d’un album qui s’écouterait comme une seule longue pièce : The Dark Side of the Moon de Pink Floyd, paru en 1973 et bâti autour d’une thématique spécifique, quoiqu’abstraite (Holm-Hudson, 2002 : 100) ; et Lazer Guided Melodies, premier album du groupe de space-rock britannique Spiritualized, et dont les 12 pièces sont réparties en quatre sous-groupes représentés par une couleur différente (Besnard Lakes, 2021).
32 Texte original : « collective reference point » [traduction de l’auteur].
33 Texte original : « associations of texts whose criteria of similarity may vary according to the uses to which the genre labels are put » [traduction de Vanessa Blais-Tremblay].
34 Texte original : « wholes characterized by relations of exteriority » [traduction de Vanessa Blais-Tremblay, italiques dans l’original].
35 Texte original : « may also participate in other genres at the same time, or in the past or the future » [traduction de Vanessa Blais-Tremblay].
36 Cette idée évoque implicitement le concept de « communautés constellées » (« constellated communities ») telle qu’élaborée par Rick Altman dans ses travaux sur les genres au cinéma. Pour Altman, un des principes de base selon lequel les films de genre opèrent est le fait que leurs règles et conventions doivent être connues de l’auditoire, qui accepte alors de « jouer le jeu » voulu par les créateurs du film et d’en retirer un certain plaisir, ce que l’auteur nomme le « plaisir générique » (« generic pleasure ») (1999 : 157-161).
37 Texte original : « the very essence of punk rock : the notion that a band needs only be relevant to itself » [traduction de l’auteur].
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Référence papier
Bruno Coulombe, « Le rock progressif (1969-1976) et la scène indie montréalaise (1997-2021) : influence stylistique et filiation artistique », Volume !, 20 : 2 | 2023, 187-209.
Référence électronique
Bruno Coulombe, « Le rock progressif (1969-1976) et la scène indie montréalaise (1997-2021) : influence stylistique et filiation artistique », Volume ! [En ligne], 20 : 2 | 2023, mis en ligne le 01 janvier 2026, consulté le 05 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/volume/12024 ; DOI : https://doi.org/10.4000/volume.12024
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