Navigation – Plan du site

AccueilTous les numéros19 : 1DossierArticlesSoft Machine, la « Scène de Cante...

Dossier
Articles

Soft Machine, la « Scène de Canterbury » et le rock progressif italien

Concerts, échanges et influences au cours des années 1970
Soft Machine, the Canterbury Scene and Italian Prog Rock. Concerts, Exchanges and Influences in the 1970s
Ruben Marzà et Nicolò Palazzetti
p. 79-104

Résumés

La réception du rock progressif anglais dans la culture musicale italienne constitue un phénomène complexe et multiforme. À partir de la fin des années 1960, le rock progressif anglais connaît un large succès en Italie tandis que des groupes italiens tels que Premiata Forneria Marconi parviennent à s’imposer auprès d’un public international. Dans ce contexte, le rôle joué par les artistes associés à la « scène de Canterbury », dont Robert Wyatt et Soft Machine, est significatif et pourtant largement négligé dans la littérature. Après une présentation générale du rock progressif italien du début des années 1970, cet article aborde la réception de la musique « de Canterbury » en Italie et tente d’en saisir l’influence sur les groupes italiens (tels que Perigeo et Picchio dal Pozzo). Une prééminence est donnée ici à Soft Machine en tant que cas d’étude privilégié du fait de la bonne disponibilité des données historiques portant sur sa réception en Italie, mais également pour l’importance de l’association entre ce groupe et ses origines « canterburiennes », et ce en dépit des changements dans sa formation. L’article se conclut sur un aperçu de la politisation du rock progressif italien, notamment dans la deuxième moitié des années 1970, sans perdre de vue ses rapports avec l’univers de Canterbury.

Haut de page

Texte intégral

Robert WyattAfficher l’image
Crédits : Alessandro Achilli

1Depuis la fin des années 1960, le rock progressif anglais exerce une influence remarquable sur la culture rock en Italie. La « scène de Canterbury », en particulier, semble jouer dans le contexte italien un rôle significatif, et pourtant négligé dans la littérature. Cet article vise à contribuer à combler ce vide : il se propose de comprendre la réception italienne des groupes et musiciens associés à la scène de Canterbury à travers l’analyse de la diffusion de Soft Machine dans la péninsule. L’étude de cette réception prend en considération le contexte historique, culturel et musical de l’époque. Cet article constitue en outre la première étape d’un parcours de recherche plus ample, récemment entamé par les deux auteurs, qui vise non seulement à réévaluer l’héritage artistique et culturel de la scène de Canterbury au-delà de son pays d’origine, mais également à redécouvrir un chapitre relativement moins connu de l’histoire du rock progressif italien. Sur un plan méthodologique, l’article se fonde sur des recherches historiques (y compris à travers la liste et les comptes rendus des concerts des groupes associés à la scène de Canterbury en Italie depuis le début des années 1970), ainsi que sur la reconstruction des réseaux d’échanges et d’influence entre les groupes dits « de Canterbury » et les groupes italiens. La prééminence donnée à Soft Machine en tant que cas d’étude privilégié s’explique par la bonne disponibilité des données historiques sur sa réception en Italie, ainsi qu’à l’importance de l’association entre ce groupe et ses origines « canterburiennes », en dépit des changements dans sa formation et de son évolution stylistique.

2En guise d’observation préliminaire, on notera que la réception italienne de la scène de Canterbury débute progressivement au cours des années 1970 : entre 1972 et 1977, par exemple, le groupe Soft Machine fait une ou deux tournées en Italie chaque année. Cette diffusion s’ajoute à la circulation de différents courants stylistiques et culturels qui animent le cadre complexe et diversifié du rock progressif italien, y compris le psychédélisme, l’improvisation jazz, le minimalisme, la redécouverte de la musique folk, les références à la musique d’avant-garde et la musique électronique. Dans ce contexte, si l’on voulait dresser une liste des groupes italiens de rock progressif marqués par la scène de Canterbury dans les années 1970 ou, plus directement par Soft Machine, on commencerait probablement par Perigeo (formé en 1971), Arti e mestieri (à partir de 1974) et Picchio dal Pozzo (formé à Gênes en 1976).

3Avant d’aborder le cœur de l’article, il convient également de préciser les significations associées à l’expression « scène de Canterbury » afin d’éviter les risques de réification liés à l’usage des étiquettes et des genres en musicologie (Drott, 2013). L’expression « scène de Canterbury » est souvent utilisée dans les médias (comme l’attestent les émissions et les articles de la BBC ou Libération)1 ou par les fans (Bennett, 2002) pour indiquer un ensemble de groupes et de musiciens, principalement anglais, actifs entre la fin des années 1960 et la moitié des années 1970, tels que Soft Machine, Caravan, Nucleus et, plus tard, Hatfield and the North. On peut également citer le groupe Gong, fondé à Paris par l’Australien Daevid Allen, ancien membre fondateur de Soft Machine entre 1967 et 1968, ou encore la figure clé du claviériste Mike Ratledge, qui sera le dernier des membres fondateurs de Soft Machine à quitter le groupe en 1976. Ces groupes de Canterbury sont composés, dans la plupart des cas par d’anciens membres du groupe anglais The Wilde Flowers, actif au milieu des années 1960 et formé, entre autres, par Kevin Ayers, David et Richard Sinclair et Robert Wyatt (pour la plupart originaires du Kent, le Comté de Canterbury). La scène de Canterbury est en outre souvent considérée comme un sous-ensemble de la grande famille du rock progressif britannique. Pourtant, même si les liens stylistiques avec Yes, Genesis ou Emerson Lake & Palmer sont souvent évidents, il est parfois difficile de saisir distinctement les spécificités de la musique de Canterbury, ainsi que d’associer ses racines à la petite ville dans le Kent (Pirenne 2005 ; Leroy, 2014 et 2016)2. Dans l’introduction à un récent volume collectif entièrement consacré à Canterbury, les auteurs essaient de donner quelques points de repère :

  • 3 Sauf mention contraire, toutes les traductions sont de nous.

Pourquoi choisir l’expression « son de Canterbury » […] plutôt que « scène de Canterbury » ? Les deux ont été utilisées de façon interchangeable pour se référer à un style musical précis, dont les racines peuvent se retrouver entre la fin des années 1960 et le début des années 1970 : un style lié à la musique psychédélique, au rock progressif et au jazz-rock, et développé par des groupes comme Caravan et Soft Machine et par des artistes comme Robert Wyatt et Kevin Ayers. Dans le cadre des formes musicales dérivées du rock, le « son de Canterbury » […] montre une prédilection pour l’expérimentation et l’humour, pour les progressions harmoniques rares et pour les allusions jazz (Draganova, Blackman & Bennett, 2021)3.

4Pour Andy Bennett, par ailleurs, le « son de Canterbury » constitue un cas particulier de « mythscape » ou de « scène mythique » : un ensemble plutôt varié de musiciens, chacun avec un rapport différent avec la ville de Canterbury, qui se transforme ensuite en véritable « scène » grâce à l’action rétrospective de ses diffuseurs : « une nouvelle génération de fans a développé un discours sur la musique de Canterbury qui cherche à définir celle-ci comme un style “local” particulier, avec des caractéristiques façonnées par ses musiciens » (Bennett, 2002 : 87).

5Au-delà de la difficulté de structurer la scène ou le son de Canterbury en un système strict et cohérent, on ne peut pas nier pourtant une certaine continuité (biographique et, dans une certaine mesure, stylistique) entre des groupes et artistes comme Soft Machine, Caravan et Robert Wyatt, surtout entre la fin des années 1960 et le début des années 1970. Ces musiciens ont une importance remarquable pour l’histoire du rock des années 1960 et 1970 et connaissent un succès considérable, même en Italie : les tournées de ces artistes y sont assez nombreuses, notamment au milieu des années 1970, comme le démontre non seulement le cas de Soft Machine détaillé plus avant, mais aussi les tournées de groupes plus indirectement liés à l’univers de Canterbury tels que Gong (plusieurs concerts en Italie entre 1974 et 1976) et Henry Cow, si l’on pense notamment par exemple à la collaboration de ce groupe à Rome en juin 1975 avec le « canterburien » Robert Wyatt (qui avait entamé sa carrière solo en 1971). Les échanges avec les groupes italiens sont également importants, comme le prouve la collaboration entre Perigeo et Soft Machine en 1974.

6En vue d’introduire le lecteur au présent répertoire, le tableau 1 ci-dessous montre une chronologie comparée entre la scène progressive italienne et les groupes de Canterbury entre la fin des années 1960 et la moitié des années 1970 : les œuvres accompagnées d’un astérisque sont celles des groupes italiens qui ont eu un contact avec les musiciens ou la scène de Canterbury, ou qui ont subi leur influence. Cette chronologie est assez complète pour ce qui concerne les albums studio ; nous avons cependant décidé d’exclure les albums live et les compilations.

Tableau 1. Chronologie comparée entre la « scène de Canterbury » et le rock progressif italien, 1968-77

Albums studio

Année

Scène de Canterbury

Rock progressif italien (sélection)

1968

Caravan, Caravan

Soft Machine, The Soft Machine

[Fabrizio de André, Tutti morimmo a stento]

1969

Kevin Ayers, Joy of a Toy

Soft Machine, Volume Two

1970

Caravan, If I Could Do It All Over Again, I’d Do It All Over You

Egg, Egg

Gong, Magick Brother

Kevin Ayers, Shooting at the Moon

Nucleus, Elastic Rock et We’ll Talk About It Later 

Soft Machine, Third

Robert Wyatt, The End of an Ear

The Trip, The Trip

1971

Caravan, In the Land of Grey and Pink

Gong, Camembert Electrique

Egg, The Polite Force

Kevin Ayers, Whatevershebringswesing

Nucleus, Solar Plexus

Soft Machine, Fourth

I Giganti, Terra in bocca

New Trolls/Bacalov, Concerto grosso per i New Trolls

Le Orme, Collage

Osanna, L’uomo

1972

Caravan, Waterloo Lily

Gong, Continental Circus

Matching Mole, Matching Mole et Little Red Record

Nucleus, Belladonna

Soft Machine, Fifth

Il Balletto di Bronzo, Ys

Banco del Mutuo Soccorso, Banco del Mutuo Soccorso et Darwin !

Franco Battiato, Fetus

Gruppo d’Alternativa, Ipotesi (*)

Le Orme, Uomo di pezza

Osanna, Palepoli

Raccomandata Ricevuta di Ritorno, Per… un mondo di cristallo

Perigeo, Azimut (*)

Pholas Dactylus, Concerto delle menti

PFM, Storia di un minuto et Per un amico

Alan Sorrenti, Aria

1973

Caravan, For Girls Who Grow Plump in the Night

Gong, Flying Teapot et Angel’s Egg

Kevin Ayers, Bananamour

Nucleus, Labyrinth and Roots

Soft Machine, Six et Seven

[Henry Cow, Legend]

Alphataurus, Alphataurus

Area, Arbeit Macht Frei

Banco del Mutuo Soccorso, Io sono nato libero

Campo di Marte, Campo di marte

Franco Battiato, Sulle corde di Aries

Dedalus, Dedalus (*)

Duello madre, Duello madre (*)

Latte e miele, Papillon

Le Orme, Felona e Sorona

Metamorfosi, Inferno

Perigeo, Abbiamo tutti un blues da piangere (*)

PFM, Photos of Ghosts

Il Rovescio della medaglia, Contaminazione

Semiramis, Dedicato a Frazz

1974

Egg, The Civil Surface

Gong, You

Hatfield and the North, Hatfield and the North

Kevin Ayers, The Confessions of Dr. Dream and Other Stories

Nucleus, Under the Sun

Robert Wyatt, Rock Bottom

[Henry Cow, Unrest]

Alusa Fallux, Intorno alla mia cattiva educazione

Area, Caution Radiation Area

Arti e mestieri, Tilt (*)

Lucio Battisti, Anima latina

Biglietto per l’inferno, Biglietto per l’inferno

Dedalus, Materiale per tre esecutori e nastro magnetico (*)

Quella vecchia locanda, Il tempo della gioia

Perigeo, Genealogia (*)

PFM, L’isola di niente et The World became the world

1975

Caravan, Cunning Stunts

Gilgamesh, Gilgamesh

Hatfield and the North, The Rotters’ Club

Kevin Ayers, Sweet Deceiver

Nucleus, Snakehips Etcetera and Alleycat

Soft Machine, Bundles

Robert Wyatt, Ruth is Stranger Than Richard

[Henry Cow, Desperate Straights et In Praise of Learning]

Arti e mestieri, Giro di valzer per domani (*)

Goblin, Profondo Rosso (musique de film)

Maxophone, Maxophone

Napoli Centrale, Napoli centrale

Perigeo, La valle dei templi (*)

PFM, Chocolate Kings

1976

Caravan, Blind Dog at St. Dunstans

Kevin Ayers, Yes We Have No Mañanas (So Get Your Mañanas Today)

Soft Machine, Softs

Celeste, Principe di un giorno

Perigeo, Non è poi così lontano (*)

Picchio dal Pozzo, Picchio dal pozzo (*)

1977

Nucleus, In Flagrante Delicto

Caravan, Better by Far

Goblin, Suspiria (musique de film)

Gramigna, Gran disordine sotto il cielo

Locanda delle fate, Forse le lucciole non si amano più

Pierrot Lunaire, Godrun

Stormy Six, L’apprendista

  • 4 Même si le public francophone est généralement très averti quant à l’histoire du progressif rock it (...)

7L’article présent s’organise en trois parties. La première partie présente une synthèse des aspects essentiels du rock progressif italien et de son histoire, afin d’introduire le lecteur au contexte italien des années 19704. La deuxième partie, divisée en deux sections, aborde la relation entre la scène de Canterbury et le contexte italien à travers un examen des concerts, des collaborations et des influences. La première section se focalise principalement sur la diffusion de la musique de Soft Machine, tandis que la seconde étudie la réception des groupes de Canterbury au sein d’un petit nombre de groupes italiens de l’époque, dont Perigeo et Picchio dal Pozzo. Par cette focalisation, l’article s’écarte de l’ambition de tracer des lignes d’influence générales, mais il gagne peut-être en pertinence sans pour autant outrepasser les capacités des auteurs en termes de données et d’analyses. Il faut préciser que le nom Soft Machine est utilisé avec prudence, sachant que le groupe a changé de membres au cours des années tout en conservant le même nom. Quant aux rapports entre les groupes italiens et les groupes de Canterbury, notre but est de clarifier ces échanges sur la base de plusieurs données historiques (collaborations avérées, témoignages, comptes rendus de presse et littérature secondaire). Nous espérons que ce travail préliminaire puisse favoriser dans le futur des analyses musicales plus détaillées. La dernière partie de l’article fournit un aperçu de la politisation du rock progressif italien, notamment dans la deuxième moitié des années 1970, sans perdre de vue les rapports avec l’univers de Canterbury, comme dans les cas de Stormy Six, Henry Cow et Gramigna.

Le rock progressif italien : un aperçu

  • 5 Les termes couramment utilisés en italien pour indiquer ce phénomène musical sont rock progressivo (...)
  • 6 Au sein de la riche littérature consacrée aux différentes formes de fandom musical, voir au moins B (...)

8Le rock progressif italien5 constitue pour certains l’un des phénomènes les plus fascinants de la culture italienne des années 1970 (Agostini, 2007 ; Anderton, 2009, 2010 et 2020 ; Barotto & D’Ubaldo, 2006 ; Bratus, 2014 ; Croce, 2020 ; Martin, Neri & Neri, 2013 ; Montgomery, 2018 ; Walker, 2008). Apparu au début de cette décennie, il connaît un large essor au milieu de la décennie. Son déclin est rapide avant 1980, mais un important travail de redécouverte chez les passionnés de rock, les journalistes et les chercheurs lui a ensuite conféré une aura de légende. Par conséquent, une historiographie du rock progressif italien ne peut pas faire l’économie d’une enquête sur sa commémoration posthume, accompagnée par une solide communauté de fans ainsi que par un marché international de collectionneurs, en particulier de disques vinyles6. Dans un article qui retrace l’histoire transnationale du rock progressif paru sur Ondarock, l’un des plus prestigieux webzines italiens consacrés aux musiques actuelles, Marco Sgrignoli et Federico Romagnoli mettent en garde contre la mythification « nationaliste » du prog italien :

Chez nous, le prog est souvent dépeint comme un duel scintillant entre le Royaume-Uni et l’Italie. Dans la perception de plusieurs amateurs de rock, notre pays est le seul à pouvoir rivaliser avec la patrie de Genesis, Yes, King Crimson et Emerson Lake & Palmer. Quelle fierté ! Même ceux qui, somme toute, ne raffolent pas du genre ont du mal à cacher une certaine satisfaction, sachant que même aujourd’hui les collectionneurs japonais pillent les ventes aux enchères et les marchands à la recherche de précieuses reliques de la seule époque où le rock italien […] a apporté une contribution universellement reconnue à tout un genre et à ses développements internationaux. Une belle histoire, certes. Nostalgique, identitaire, réconfortante : le petit et astucieux David italien qui triomphe du puissant Goliath au son de Banco, Orme, PFM et Area (Sgrignoli & Romagnoli, 2019).

9L’histoire du rock progressif italien est entourée d’une aura de légende, mais chaque légende a, pour ainsi dire, un noyau de vérité et un fondement historique. Il est indéniable que, tout le long de la première moitié des années 1970, une atmosphère « progressive » entoure la musique italienne. Des groupes célèbres dans la scène du beat italien (beat italiano) de la fin des années 1960, comme I giganti et New trolls (Tarli, 2007), se tournent brusquement vers le rock progressif au début de la décennie suivante, tandis qu’un certain nombre des groupes progressifs se hissent au sommet des palmarès, comme Le Orme qui remportent les « disques d’or » avec les albums L’uomo di pezza (1972) et Felona e Sorona (1973). L’influence de la vague progressive – surtout dans sa volonté d’expérimentation et de dépassement des frontières entre les différents genres – est aussi évidente dans la culture des auteurs-compositeurs-interprètes, particulièrement palpable en Italie dans les années 1960 et 1970 : dès l’album concept de Fabrizio De André intitulé Tutti morimmo a stento (1968), l’orchestration de Gian Piero Reverberi utilise des sonorités et des rythmes très novateurs par rapport à la chanson italienne de l’époque et l’œuvre a été souvent saluée comme le point de départ du rock progressif italien (Mattioli, 2016). Quelques années plus tard, les premiers albums de Franco Battiato (à commencer par Fetus en 1972 et Pollution en 1973) proposent un mélange entre chanson, musique d’avant-garde et électronique : on remarquera notamment l’emploi du synthétiseur analogique EMC VCS3 qui le rapproche des groupes krautrock de l’époque (on pense par exemple à Tangerine Dream et à Zeit, paru en 1972) ou d’autres musiciens de la scène internationale, comme le claviériste Tim Blake du groupe Gong (et l’album Flying Teapot, paru en 1973). Comme le remarque Battiato lui-même dans un entretien :

J’ai passé des nuits entières, dans le noir, juste moi et le VCS3. Des heures et des heures à sortir des sons de la machine, des heures et des heures de filtres et oscillateurs. Ce fut un voyage, une expérience mystique en tout point comparable au travail sur la méditation que je menais dans ces années-là. Le VCS3 m’a sauvé la vie (Battiato, cité par Mattioli, 2016).

10La recherche du métissage stylistique, l’évocation de pratiques artistiques d’avant-garde et l’engagement politique grandissant vont de pair avec la popularité et la rentabilité économique, entérinant ainsi le succès du prog italien. Il s’agit d’une nouvelle koinè stylistique qui s’insère bien dans les réseaux de cultures sonore et visuelle novatrices qui animent la société italienne de l’époque – du cinéma de Fellini, Antonioni, Leone et Argento aux artistes de l’Arte povera, aux nouvelles formes de théâtre musical (Mattioli, 2016) – et qui auront, par ailleurs, un important succès à l’étranger. Dans le célèbre livre Rocking the Classics, paru en 1997, Edward Macan tente de tracer les caractéristiques du prog italien dans le contexte du prog international. Selon lui, les groupes continentaux, c’est-à-dire, non britanniques, apportent des caractéristiques nationales à l’idiome progressif. Les groupes italiens, en particulier, « ont mis l’accent sur le lyrisme, l’effusion vocale et le mélodrame » (Macan, 1997 : 183), des aspects qui les rendent différents de leurs collègues anglais. Cette description de Macan risque certes de stéréotyper le prog italien, qui devient une sorte d’équivalent d’opéra rock. Il est vrai, cependant, qu’un morceau comme « Impressioni di settembre » du groupe Premiata Forneria Marconi (connue aussi avec l’acronyme PFM), sorti d’abord en tant que single en 1971, est devenu le symbole le plus réussi de la koinè progressive italienne. La pièce, dont le texte fut écrit par le célèbre parolier italien Mogol, est une évocation intimiste et introspective de la nature juste avant l’aurore et commence par des simples accords de guitare acoustique qui accompagnent la voix. La pièce se caractérise par son refrain iconique, confié entièrement aux sonorités, à l’époque presque inouïes, du synthétiseur Moog, utilisé comme une sorte de substitut de la voix. « Impressioni di settembre » contribue fortement au succès de l’album Storia di un minuto, sorti en 1972 et traduit en anglais sous le titre The world became the world en 1974.

11En effet, Premiata Forneria Marconi figure parmi les groupes de rock progressif italien les plus connus sur le plan international (Zoppo, 2006) et il a popularisé la dimension « symphonique », selon Anderton, du prog italien, basée sur la construction de « suites en plusieurs mouvements », l’usage d’« arrangements complexes » et le « mélange entre instruments acoustiques, électriques et électroniques (notamment les nouvelles technologies liées aux synthétiseurs) » (Anderton, 2009 : 103). Après ses débuts sur la scène beat italienne avec le nom Quelli et la brève parenthèse avec le nom Krel, l’arrivée en 1971 du multi-instrumentiste Mauro Pagani (qui provenait d’un autre groupe nommé Dalton) marque la naissance du groupe. Avec les deux premiers albums (Storia di un minuto en 1971 et Per un amico en 1972), PFM obtient un large succès en Italie, mais parvient en outre à émerger sur la scène progressive internationale comme en témoignent les collaborations et les concerts à l’étranger (PFM participe au célèbre Reading Festival en 1973, avec Genesis et Magma), les contrats avec des labels anglais et américains, et un succès qui perdure encore aujourd’hui, notamment au Japon. Le groupe, toujours actif, a connu plusieurs changements dans sa formation ; parmi les membres « historiques », il faut citer au moins le guitariste Franco Mussida, le bassiste Patrick Djivas et le batteur Franz Di Cioccio.

  • 7 En France le film fut distribué pour la première fois en 1977 avec le titre Les Frissons de l’angoi (...)

12Un autre tube du rock progressif italien fut « Profondo rosso », la pièce d’ouverture de la bande originale du film d’horreur homonyme de Dario Argento, sorti en Italie en 19757. La musique fut composée initialement par le pianiste de jazz italien Giorgio Gaslini, remplacé plus tard par le jeune groupe Goblin. Créé par Claudio Simonetti, Massimo Morante et Fabio Pignatelli, ce groupe devient un point de référence pour les bandes-son des films d’horreur de l’époque, non seulement dans les chefs-d’œuvre d’Argento (Suspiria en 1977, ou encore Ténèbres en 1982), mais aussi dans le montage européen (effectué par Argento lui-même) du film Zombie (1978) de George Romero (Aloisio, 2005 ; Cooper, 2017).

13Particulièrement solide dans la première moitié des années 1970, l’infrastructure économique et culturelle du prog italien – qui se déploie comme un mouvement multiforme et en évolution – bénéficie des revues spécialisées (notamment Ciao 2001, mais aussi Muzak, Gong, Qui Giovani et Super Sound), un réseau de maisons de disques indépendants (Bla Bla, Cramps, Grog, Magma, etc.) et une série de festivals en plein air. Parmi ces festivals, nous citerons au moins le Festival pop de Caracalla en 1970, le Festival di Musica d’Avanguardia e di Nuove Tendenze entre 1971 et 1974 à Viareggio (Toscane) puis Rome et Naples, ainsi que le Festival pop de Villa Pamphili à Rome en 1972 et 1974 (Bisceglie, 2013 ; Montgomery, 2018 : 296-99). Les groupes italiens de rock progressif obtiennent à l’époque un succès honorable à l’étranger (voir Tableau 2). Premiata Forneria Marconi est alors probablement le premier groupe italien à connaître un succès international. Dans le même temps, les maisons de disques anglaises actives sur la scène prog, dont Manticore Records, commencent à engager d’autres groupes italiens, comme Banco del Mutuo Soccorso, qui produisent parfois des versions anglaises de leurs albums. Le Orme, par exemple, publie une leur version anglaise de Felona e Sorona pour Charisma Records (Felona and Sorona, 1974) avec la collaboration de Peter Hammill, membre fondateur du groupe britannique Van der Graaf Generator.

Tableau 2. Collaborations internationales et tournées à l’étranger des groupes italiens de rock progressif, 1971–76

Année

Collaborations internationales de groups associés au prog italien

1971

Premiata Forneria Marconi (PFM) : début à Milan, première partie de Yes pendant la première tournée de ce groupe en Italie 

1972

Le Orme : tournée italienne avec Peter Hammill

1973

PFM : Photos of Ghosts, premier album avec Manticore Records (parole et production de Pete Sinfield) et tournée au Royaume-Uni.

1974

Banco del Mutuo Soccorso : contrat avec Manticore Records

Perigeo : tournée en Italie avec Soft Machine

PFM : en tant que première partie, tournée aux États-Unis avec Santana, Beach Boys et d’autres

Le Orme, Felona and Sorona : version anglaise de Felona e Sorona (1973) avec les paroles de Peter Hammill

1976

PFM : tournée en Angleterre (y inclut un concert à la Royal Albert Hall de Londres à la présence de la Reine mère)

Banco : tournée européenne en tant que première partie de Gentle Giant

14Tout au long des années 1970, la scène progressive anglaise apparaît comme un point de référence pour les groupes italiens. Les groupes anglais sont très populaires en Italie. Emerson Lake & Palmer et Jethro Tull dominent les palmarès italiens (Tarkus, par exemple, arrive au sommet des albums les plus vendus en 1971 et Aqualung en deuxième position la même année), tandis que Gentle Giant et Van Der Graaf Generator connaissent un succès commercial notable8. Dans le même temps, plusieurs groupes italiens jouent en première partie des groupes anglais pendant leurs tournées italiennes ou européennes. On notera en particulier celle de PFM pour Yes à Milan en 1971 ou alors celle, plus tardive, de Banco pour Gentle Giant en 1976. L’analyse des collaborations entre les groupes italiens et anglais montre aussi la présence des artistes associés à Canterbury : Perigeo, par exemple, joue en première partie de Soft Machine lors de la tournée hivernale de ce groupe en 1974.

La « scène de Canterbury » et l’Italie : concerts, échanges et influences

Soft Machine en Italie et les concerts

15Après ce panorama dédié au rock progressif italien, il nous semble important d’explorer la réception de la « scène de Canterbury » en Italie. Le tableau 3 donne un aperçu des tournées en Italie entre 1968 et 1978 de la part des groupes ou des musiciens généralement associés à la « scène de Canterbury », et notamment de Soft Machine.

Tableau 3. Tournées en Italie de Soft Machine et d’autres groupes ou musiciens anglais associés à la « scène de Canterbury »), 1968-19789

Année

Tournées et concerts en Italie 

1968

Soft Machine (concert prévu à Rome, mais finalement annulé)

1971

Soft Machine (concert au Lido de Venise)

1972

Nucleus (2 dates à Rome et Florence)

Soft Machine (9 dates, avec Bolzano, Vérone, Padoue, Gênes, Cardano [Varese], Toscanella [Bologne], Bergamo, Rome au Piper Club)

1973

Soft Machine (tournée hivernale de 11 dates, avec Cossato, Cavallermaggiore [Cuneo], Bologne, Naples, Rome, Florence, Venise, Bergame, Gênes, Mestre, Cardano, et tournée estivale de 8 dates, avec Milan, Ravenne, Santa Margherita Ligure, Rimini, Lignano Sabbiadoro, Ancône, Porto Recanati, San Mauro Mare)

Nucleus (concert à Rome)

1974

Soft Machine (tournée hivernale de 12 dates et à Rome, Gênes, Turin, Treviso et Florence avec le groupe italien Perigeo en première partie ; tournée estivale de 11 dates)

Soft Machine au Festival de Villa Pamphili (Rome) avec Banco del Mutuo Soccorso, Biglietto per l’inferno, Sensation’s Fix, Perigeo.

Gong (Rimini, Santamonica Rock Festival, avec Humble Pie, Mahavishnu Orchestra, Kevin Ayers, Badge, Amon Duul II, Sensation’s Fix, Juri Camisasca et Procession)

1975

Soft Machine (tournée estivale de 14 dates, mais 22 étaient prévues)

Henry Cow, Robert Wyatt, Gong (Rome)

Henry Cow (longue tournée avec au moins 12 dates)

1976

Soft Machine (tournée hivernale de 12 dates, tournée estivale de 22 dates)

Gong (2 dates)

Henry Cow (tournée de 11 dates)

1977

Soft Machine (tournée estivale de 9 dates)

Henry Cow (tournée au printemps de 17 dates, tournée en automne de 13 dates)

1978

Soft Machine (tournée de 9 dates, avec Alan Wakeman, annulée au dernier moment)

National Health (tournée annulée)

Henry Cow (tournée de 10 dates, dont un concert à Milan avec les membres de Stormy Six)

16Par rapport aux groupes anglais les plus célébrés, la réception de la scène de Canterbury en Italie commence plus tardivement. Si nous nous concentrons sur le cas de Soft Machine, nous pouvons observer que le premier concert italien, apparemment isolé, a lieu le 24 septembre 1971 au Lido de Venise, dans le célèbre casino. Wyatt a tout juste quitté le groupe, qui est alors composé du saxophoniste Elton Dean (qui avait participé aux enregistrements de Third et Fourth ainsi qu’au premier album solo de Wyatt, The End of an Ear), du membre fondateur Mike Ratledge, du bassiste Hugh Hopper (qui avait participé même à la réalisation de l’album The Soft Machine en 1968) et du batteur Phil Howard (qui restera avec Soft Machine seulement pour quelques mois).

17Les tournées italiennes de Soft Machine deviennent de plus en plus fréquentes et répandues dans les années suivantes. L’année 1972 marque un tournant. Soft Machine se produit au cours du mois d’avril dans de nombreuses villes, principalement dans le nord du pays (comme à Bolzano, Vérone, Padoue et Gênes), mais également dans la fameuse discothèque Piper à Rome, symbole de la musique beat en Italie. La composition du groupe est similaire à celle du concert vénitien de l’année précédente ; la seule différence concerne Howard, remplacé par le batteur John Marshall. Pensée pour lancer le dernier album du groupe, Fifth, proche des sonorités jazz fusion, cette tournée offre en réalité au public italien la possibilité d’écouter aussi les morceaux des précédents albums du groupe. Sur des blogs de fans en ligne, ainsi que sur YouTube, circulent notamment des enregistrements pirates du concert du 22 avril 1972 au Palazzo dello Sport de Bergame et du concert conclusif du 24 avril au Piper. À travers ces enregistrements, il est possible de déceler, bien qu’avec une certaine prudence due à la nature potentiellement problématique des sources, les programmes de ces événements : dans les deux cas, Soft Machine mêle des morceaux du dernier album du groupe avec des morceaux de Third, notamment « Slightly All The Time » and « Out-Bloody-Rageous » (dans des versions live légèrement différentes par rapport aux versions de l’album studio)10. Dans le cas de l’enregistrement de Bergame, le thème principal P11 de « Out-Bloody-Rageous » commence à 15’29’’, tandis que « Slightly All The Time » émerge à 28’45’’. Dans le cas de Rome, « Slightly All The Time » débute à 7’13’’ et « Out-Bloody-Rageous » autour de 28’50’’. Il faut se rappeler que l’album Third avait été enregistré deux ans auparavant avec la présence de Wyatt.

18Comme le montrent les comptes rendus de l’époque, déjà au cours de 1972, la musique de Soft Machine constitue un point de référence pour les journalistes italiens pour comprendre le style de nouveaux groupes de la péninsule. Dans son compte rendu du Festival de Villa Pamphili, qui se déroule en mai 1972, les journalistes de Ciao 2001 Maurizio Baiata et Marco Ferranti n’hésitent pas à relever l’influence de Soft Machine dans le « jazz viscéral » (Baiata & Ferranti, 1972) du jeune groupe romain Blue Morning, avec sa formation animée notamment par le saxophoniste de jazz Maurizio Gianmarco. Par ailleurs, Baiata arrive à inclure quatre albums de Soft Machine – tous jusqu’à Fifth, sauf Volume Two – dans sa discographie pour les passionnés de rock parue sur Ciao 2001 au cours du mois d’octobre 1972 (« un guide suffisamment complet sur la production de disques à l’international au cours de ces dernières années […]. Avec tout le respect que je dois aux exclus ») (Baiata, 1972). Il s’agit du groupe étranger le plus célébré dans cette liste avec The Mothers of Invention de Frank Zappa (cinq album cités), King Crimson (quatre) et Jefferson Airplane (quatre). On notera aussi dans cette liste la présence d’autres artistes très proches de la scène de Canterbury comme Gong (dans ce cas Baiata mentionne tout simplement Gong et David Allen sans spécifier les noms des albums du groupe), Nucleus (We’ll talk about it later et Elastic Rock) et Wyatt (End of an Ear et Matching Mole, ce dernier avec le groupe homonyme). Par ailleurs, chez d’autres musiciens de l’époque, la musique de Soft Machine commence même à être perçue comme s’éloignant quelque peu du courant dominant du rock progressif britannique, au moins selon l’opinion de l’auteur-compositeur-interprète de l’époque Claudio Rocchi : « Le rock progressif était le contraire de tout ce en quoi je croyais. Tous ces trucs alambiqués, les mesures irrégulières, les rapides changements de mesure… mais quel genre de déchets est-ce ? J’étais intéressé par les choses “étendues”, j’aimais peut-être Soft Machine, mais jamais des groupes tels que Yes » (Rocchi, cité par Mattioli 2016).

19La popularité italienne de Soft Machine grandit au cours des années suivantes. En 1973, le groupe réalise deux longues tournées. La première, composée d’une dizaine de dates, a lieu en janvier 1973, quelques semaines avant la sortie de l’album Six, et touche aussi le sud de la péninsule avec le concert de Naples du 24 janvier 1973. La seconde, de 8 dates, se déroule en août, peu avant la sortie de Seven, et est centrée sur plusieurs stations balnéaires du pays, notamment de la côte adriatique. Au cours de ces mois, la formation du groupe change souvent : Karl Jenkins (ancien membre de Nucleus) remplace Dean lors de la première tournée, tandis que le bassiste Roy Babbington (lui aussi provenant de Nucleus) remplace Hopper lors de la deuxième. (Il faut remarquer que le groupe Nucleus s’était produit lui aussi en Italie trois fois entre 1972 et 1973.)

  • 12 Les morceaux en question sont « Gesolreut » (Six, Ratledge), « Lefty » (Six, œuvre collective), « R (...)

20Aymeric Leroy nous donne aussi les programmes de ces concerts italiens de Soft Machine de 1973. Le programme du concert à Ancône du 9 août 1973, par exemple, comprend non seulement des morceaux issus du dernier album du groupe (Six), mais aussi plusieurs morceaux inédits de l’album à venir Seven12. La plupart de ces morceaux portent la signature de Jenkins et, par rapport à la tournée italienne de 1972 (qui était relativement plus rétrospective dans ses programmes par la présence de réarrangements de Third), le groupe semble plus enclin, en 1973, à présenter ses morceaux les plus récents.

21En 1974, Soft Machine arrive au faîte de sa popularité en Italie : deux longues tournées sont suivies de la participation à l’important Festival Pop de Villa Pamphili. Il faut signaler que dans la même année, Gong et Kevin Ayers (ancien cofondateur de Soft Machine) se produisent eux aussi à Rimini. La première tournée de Soft Machine de janvier 1974 est particulièrement riche et intéressante. Le groupe, désormais composé par Babbington, Jenkins, Marshall, Ratledge et Allan Holdsworth (ancien membre de Nucleus), se produit dans de nombreuses villes italiennes touchant tout le pays, du nord au sud (dont Palerme et Catane en Sicile, ainsi que Bari et Naples). Plusieurs concerts voient la collaboration de Perigeo. Lors de cette tournée, Soft Machine participe même à l’enregistrement de l’émission télévisée Under 20 pour la chaîne nationale Secondo Programma, diffusée en février 1974. Dans ce cadre, il joue notamment « Hazard Profile Part 1 », qui sortira officiellement l’année suivante sur l’album Bundles. Le présentateur de l’émission – il s’agit probablement de Raffaele Cascone, journaliste de Ciao 2001 – définit Soft Machine comme « un groupe anglais d’avant-garde au sein du pop jazz13 ». Au cours du mois d’août, le groupe revient ensuite en Italie pour l’« habituelle » tournée dans les stations balnéaires de l’Adriatique.

22La participation, le 23 septembre, au Festival de Villa Pamphili marque le sommet des séjours italiens de Soft Machine en 1974 (Eusebi, 1974). Comme le remarque Scott B. Montgomery, ce festival est « le plus grand et le plus mythique de l’ère psychédélique/progressive en Italie, sa propre résonance historique et culturelle rappelle celle de Woodstock aux États-Unis » (Montgomery, 2018 : 299). Dans cette seconde et dernière édition du festival romain, partiellement gâchée par le mauvais temps (Eusebi, 1974), Soft Machine a l’occasion de se produire après de nombreux groupes prog italiens de l’époque, dont Biglietto per l’Inferno (21 septembre), Banco del Mutuo Soccorso (21 septembre) et Perigeo (22 septembre). Mauro Eusebi, auteur du compte rendu pour la revue Super Sound, célèbre la performance de Soft Machine du 23 septembre. Selon ce dernier, les membres du groupe ont bien montré « leur bravoure indiscutable » et ont été probablement les meilleurs musiciens du festival (Eusebi, 1974).

23Le succès italien de Soft Machine, bien que remarquable, n’est certes pas uniforme et l’abandon relativement précoce de Robert Wyatt pèse sur la canonisation du groupe au sein de l’intelligentsia musicale prog, notamment celle plus favorable aux expériences les plus radicales de l’avant-garde progressiste. Quelques semaines après le concert de Soft Machine au festival de Villa Pamphili, la revue Ciao 2001 publie un article monographique sur la figure et la musique de Wyatt, à l’occasion de la parution de Rock Bottom. Après avoir célébré avec un ton presque hagiographique la révolution existentielle et la liberté stylistique de Wyatt (« Le bienheureux devient saint » est le sous-titre de l’article), le critique Manuel Insolera dresse les coordonnées esthétiques et historique de l’« école » de Wyatt :

Robert Wyatt est aussi la personnification d’une école (dommage que le terme soit si inadéquat et si historiquement compromis) de musiciens qui ont la même approche de la réalité : une approche dont le plus petit dénominateur commun est de se reconnaître dans un certain humour désenchanté qui se révèle, dans le champ de la création artistique, comme une véritable force profanatrice : un « esprit » qui est le descendant direct du premier Zappa, et qui est commun à toute une famille de musiciens « freak », de Caravan à Gong, et dont l’axe principal est constitué par le trio Robert Wyatt-Kevin Ayers-Daevid Allen, également connus sous le nom de « frères de la banane ». En fait, la banane exprime pour eux une véritable philosophie existentielle, comme me l’a expliqué Daevid Allen lui-même il y a quelques mois : « La banane est cet objet dont la peau peut nous faire glisser, éliminant du coup notre faux bagage de digne gravité et nous faisant tomber dans le ridicule ». Sans oublier, j’ajoute, que la banane est aussi un symbole lysergique, un symbole sexuel et, enfin, avouons-le, elle est aussi bonne à manger (Insolera, 1974).

24Wyatt est salué ainsi comme le plus digne représentant de l’« école » de Canterbury (dans la citation précédente, Insolera ne mentionne pas directement la ville du Kent, tout comme Soft Machine, mais la référence semble pourtant évidente). Bien que très apprécié par le public et surtout par la critique, le groupe Soft Machine est accusé au contraire par Insolera d’avoir progressivement abandonné, après le départ de son chef de file, la voie révolutionnaire, dadaïste et même ironique qui avait caractérisé ses premières œuvres.

[Wyatt] reste avec Soft Machine dans les premières glorieuses années du dada rebelle, et n’hésite pas à abandonner le groupe lorsqu’il adopte un style musical qui, tout en restant raffiné et avant-gardiste, n’est plus révolutionnaire, au sens de favoriser un choix, la prise de conscience d’une possibilité alternative. Et il s’en va donc, non sans avoir déposé dans ce noyau bien-aimé une dernière perle, colossale, d’adieu : « Moon in June », un hymne mental et liquide qui occupe la troisième face de Third, un album merveilleux, mais déjà stigmatisé par les premières ombres des futurs compromis (Insolera, 1974).

25En 1975, 1976 et 1977, Soft Machine tourne encore régulièrement en Italie. Au printemps 1975 le groupe envisage une très longue tournée de plus de vingt dates (seulement quatorze auront effectivement lieu) et en 1976, il joue plus de trente concerts. Avec le départ de Mike Ratledge, dernier membre fondateur, la formation et le style du groupe sont alors plutôt différents de ceux des origines.

Échanges et influences de Perigeo à Picchio dal Pozzo

26Une analyse des réseaux d’échanges et de réception de la musique de Canterbury parmi les groupes italiens ne peut laisser de côté de trois facteurs essentiels : la prééminence de Soft Machine en Italie en tant que groupe le plus visible et le plus populaire parmi ceux habituellement associés à Canterbury (au moins jusqu’à la moitié des années 1970) ; l’importance accordée dans la presse spécialisée à l’évolution stylistique de ce groupe vers le jazz (surtout marquée par le départ de Wyatt) ; le prestige durable de la figure « isolée » de Wyatt, qui semble rester, même après son départ, le membre le plus célèbre de ce groupe, voire de la « scène de Canterbury » tout court.

27Sur le plan de la recherche, l’étude des premières parties italiennes (gruppi spalla) au cours de ces tournées – après notre étude de la diffusion à travers les concerts, la presse et les disques – est essentielle pour chercher à comprendre les processus d’échange et d’influence. Une recherche, même superficielle, fait tout de suite émerger le nom du groupe Perigeo. Perigeo prend le rôle de première partie pour Soft Machine lors de la tournée hivernale de 1974, notamment au Teatro Brancaccio de Rome (8 janvier), au Teatro Alcione de Gêne (14 janvier), au Palasport de Turin (15 janvier), au Teatro Garibaldi de Trévise (16 janvier) et au Teatro Astoria de Florence (17 janvier). Par ailleurs, comme signalé dans la section précédente, les groupes jouent tous les deux au cours de la même édition du Festival Pop de Villa Pamphili à Rome.

  • 14 Voir le disque de Perigeo, Abbiamo tutti un blues da piangere, RCA, DPSL 10609, 1973.

28L’activité de Perigeo commence à Rome en 1971 : la formation comprend le contrebassiste Giovanni Tommaso, le saxophoniste Claudio Fasoli, le guitariste Tony Sydney, le pianiste Franco D’Andrea et le batteur Bruno Biriaco. Excellents musiciens, ils introduisent en Italie un jazz-rock ambitieux, qui se manifeste surtout dans leur deuxième album, Abbiamo tutti un blues da piangere (1973) : une œuvre très variée, capable de mettre en valeur les capacités techniques et musicales de tous les artistes du groupe. Le dernier morceau, notamment, intitulé « Vento pioggia e sole », long de plus de neuf minutes, constitue une sorte de jam-session avec un profil thématique récurrent : après une ouverture bruitiste, un profil thématique apparaît à 2’15’’ avant des solos improvisés par la guitare, le saxophone ténor et le clavier ; le même profil retourne à 8’40’’ avant la conclusion de la pièce14. La structure de « Vento pioggia e sole » se rapproche de certaines compositions de Soft Machine, surtout après le départ de Wyatt, et donc à partir de l’album Fourth (1971) : des pièces comme « Virtually » emploient une instrumentation rock très élargie (avec contrebasse, saxophone, trombone, cor, flûte et clarinette) dans une perspective proche du jazz, avec une forte composante improvisée.

29Soft Machine joue régulièrement à Gênes lors de ses tournées italiennes : au moins une fois par an entre 1972 et 1977. Il est fort probable que les futurs membres du groupe Picchio dal Pozzo aient eu la chance d’assister à leurs concerts, à en juger par les éléments stylistiques et esthétiques du groupe (Mattioli, 2016). Picchio dal Pozzo est en effet créé à Gênes en 1976 par Aldo De Scalzi (frère du fondateur des New Trolls), Paolo Griguolo et Andrea Beccari : le nom bizarre pourrait se traduire littéralement par « Le pic du puits », et vient d’un absurde vers de mirliton chanté dans le morceau « Seppia » de leur premier album (Picchio dal Pozzo, sorti en 1976). Mais l’événement principal qui lie Picchio dal Pozzo à la scène de Canterbury est leur voyage à Londres en septembre 1974, où ils assistent au concert du supergroupe Robert Wyatt & Friends au Théâtre royal de Drury Lane15. Le titre de la pièce « Napier », dans l’album Picchio dal Pozzo, est tiré du nom de la rue londonienne où le groupe séjournait, Napier Road. Lors de ce concert, un an après son accident, Wyatt présente son nouvel album, Rock Bottom (1974)16, avec la participation, entre autres, de Mike Oldfield, Julie Tippett (Centipede), Dave Stewart (Hatfield and the North) et Nick Mason (Pink Floyd). La soirée londonienne représente aussi la dernière performance publique de Wyatt, à l’exception d’apparitions ponctuelles en tant qu’invité d’honneur. Au sujet du rapport avec Wyatt et la scène de Canterbury, les membres de Picchio dal Pozzo admettent clairement avoir « consommé plusieurs disques de Hatfield and the North, Henry Cow, National Health et Soft Machine, sans savoir que ceux-ci appartenaient à un “mouvement”17 ».

  • 18 Voir le disque de Picchio dal Pozzo, Picchio dal Pozzo, Grog, GLR 03, 1976.
  • 19 « Il est significatif que le premier disque soit dédié à un père spirituel : Robert Wyatt, ironique (...)
  • 20 À propos de l’importance de Frank Zappa pour la musique de Picchio dal Pozzo, surtout pour leur deu (...)

30L’influence de Rock Bottom et de l’album solo précédent de Wyatt, The End of an Ear (1970), est plutôt évidente dans le premier disque de Picchio dal Pozzo, publié par le label Grog. En matière de style vocal, la référence est claire dès le début de la première piste, « Merta », notamment à partir de la première minute, avec des vocalises simples et presque naïves (basées sur des simples voyelles) qui s’élèvent au-dessus d’un dialogue entre guitare et glockenspiel18. On retrouve ce style vocal, avec des vocalises néanmoins plus riches et complexes, dans la longue pièce « Seppia », par exemple entre 2’45’’ et 6’20’’. Ces pièces font référence au style employé par Wyatt dans « Sea Song » ou « Little Red Riding Hood Hit The Road » (Rock Bottom), respectivement à partir de la quatrième minute et entre 2’28’’ et 2’55’’, ainsi que dans « Las Vegas Tango, Pt. 1 » (The End of an Ear) à partir de 6’40’’. De notre point de vue, par ailleurs, le titre de la pièce « Merta » pourrait bien représenter un hommage à l’Ubu roi d’Alfred Jarry et à son célèbre néologisme « Merdre » : une hypothèse renforcée par l’inspiration pataphysique de Picchio dal Pozzo et de la scène de Canterbury. Les hommages à l’auteur de Rock Bottom deviennent même évidents par la dédicace de l’album Picchio dal Pozzo à Roberto Viatti, un nom de fantaisie qui représente clairement la version italianisée de Robert Wyatt, « père spirituel » de l’album. Comme en témoignent les membres du groupe : « il est significatif que [notre] premier disque soit dédié à un père spirituel : Robert Wyatt, ironiquement italianisé en “Roberto Viatti”19 ». Finalement, le caractère « ironique » de certains passages instrumentaux et textuels renvoie aussi à Frank Zappa, comme dans « Napier », où Picchio dal Pozzo utilise les instruments à vent de façon grotesque et circassienne, notamment entre 0’32’’ et 1’00’’, et puis entre 1’58’’ et 3’00’’. Comme pour le cas de Wyatt, les membres de Picchio dal Pozzo mettent en valeur l’influence de Zappa dans leurs témoignages20.

31Mais Perigeo et Picchio dal Pozzo ne sont que deux exemples au sein d’une plus vaste scène italienne orientée, du moins partiellement, vers Canterbury – même si beaucoup de ces groupes sont restés assez obscurs. Parmi les projets les plus intéressants, selon le guide « encyclopédique » d’Augusto Croce sur le prog italien (visant surtout les collectionneurs de vinyles et les fans) ainsi que les considérations d’autres sources secondaires et de la presse de l’époque, on peut citer : Ipotesi (1972) de Gruppo d’Alternativa, unique album de ce groupe de Milan (Croce, 2020 : 203) ; l’album homonyme du groupe piémontais Dedalus (1973) (Croce, 2020 : 130–2 ; Anderton, 2009 : 103) ; l’album homonyme du groupe romain Blue Morning cité auparavant (Baiata & Ferranti, 1972) ; l’album homonyme de Duello Madre, un groupe de Gênes (Anderton, 2009 : 103 ; Salvatori, 1974) ; Con le orecchie di Eros (1979) d’Orchestra Njervudarov, unique disque de ce groupe milanais, autrement connu sous le nom de Frogs (Croce, 2020 : 297-8) ; Diabolik e i sette nani (1981) de Giuntoli et Meroni (Croce, 2020 : 193). Ces travaux très différents couvrent presque une décennie entière. Il est intéressant de remarquer que, alors que Dedalus propose une fusion jazz-rock proche de Perigeo et Soft Machine post-Robert Wyatt, Gruppo d’Alternativa a été l’un des premiers groupes de rock à inclure un basson dans son instrumentation (en ce sens, il anticipe Henry Cow). Parallèlement, l’Orchestra Njervudarov mélange le jazz-rock avec des influences de Frank Zappa, tandis que l’album du pianiste Massimo Giuntoli et du clarinettiste et saxophoniste Roberto Meroni est instrumental, avec une pièce intitulée de manière significative « I racconti di Canterbury » (« Les Contes de Canterbury »), qui voit la participation de la flûtiste Elena Castiglioni.

32Lorsque l’on s’intéresse aux influences ayant nourri la scène musicale italienne du début des années 1970, il ne faut pas oublier qu’à côté du rock progressif dans sa conception la plus célèbre (celle de Genesis ou de Yes, par exemple), et des artistes de la scène de Canterbury, on voit apparaître l’influence du jazz-rock et du jazz-fusion de Miles Davis ou du groupe Weather Report, ainsi que du free jazz ou encore du jazz modal. L’influence du jazz est bien présente dans la musique de plusieurs groupes de Canterbury, comme Nucleus (Elastic Rock, 1970), Centipede (Septober Energy, 1971), ou Soft Machine (surtout à partir de Fourth, 1971). En ce qui concerne la scène italienne, par ailleurs, l’influence du jazz-rock américain se décèle dans l’œuvre de plusieurs formations : Perigeo qui avait fait la première partie de Weather Report pour leur tournée européenne ; Dedalus et Duello Madre (dans leurs albums éponymes, 1973) ; Area (Arbeit Macht Frei, 1973). Bien évidemment, il est superflu de souligner que le jazz est un phénomène culturel, social et même politique extrêmement riche et diversifié qui n’a pas eu une influence homogène sur les artistes cités. Selon Robert Christgau, « Out-Bloody-Rageous » de Soft Machine, par exemple, semble mélanger aussi bien l’influence du jazz modal de John Coltrane que celle de Terry Riley21.

33Cette coexistence des influences du rock progressif et du jazz-rock est évidente également dans le premier album du groupe turinois Arti e Mestieri, Tilt (1974). L’ensemble se forme en 1974 avec la rencontre entre Furio Chirico (ancien batteur du groupe progressif The Trip), le claviériste Beppe Crovella et quatre membres du groupe Il Sogno di Archimede (le guitariste Gigi Venegoni, le bassiste Marco Gallesi, le violoniste Giovanni Vigliar et le saxophoniste, clarinettiste et percussionniste Arturo Vitale). Tilt est un album presque totalement instrumental, avec seulement deux pièces chantées (« Strips » et « Articolazioni ») : le line-up fait montre d’une instrumentation plutôt diversifiée avec saxophones (soprano et baryton), clarinettes, violon et vibraphone qui s’associent aux timbres des guitares et des claviers. Par ailleurs, la pochette de Tilt, qui rappelle celle de Tubular Bells de Mike Oldfield, montre un entonnoir flottant dans le ciel. Selon Valerio Mattioli, Tilt est « un somptueux croisement entre Mellotrons bucoliques et Soft Machine post-Robert Wyatt » (Mattioli 2016), tandis que leur deuxième album, Giro di Valzer per domani (1975), propose une suite de quinze morceaux « de pop agréable à la Canterbury orientée politiquement » qui semble anticiper, ajoute encore Mattioli, l’univers de Rock in Opposition (Mattioli, 2016).

34Il est donc parfois difficile, en étudiant plusieurs artistes italiens des années 1970, de retracer et de séparer la composante jazz-rock de la composante progressive. Cette difficulté est bien attestée par le bassiste Patrick Djivas : en tant que membre de PFM et de Area, il a fait expérience de deux parcours musicaux assez différents au sein du rock progressif. Dans un entretien relativement récent, Djivas a souligné la complexité du réseau d’influences et la liberté de la scène progressive en Italie.

Le rock progressif ici en Italie n’était pas un genre. Ni avec Area, ni avec PFM, je n’ai jamais perçu l’envie de suivre une tendance particulière. Je suis littéralement tombé amoureux du jazz-rock qui est né dans ces années-là, et j’ai amené cet esprit, fait d’improvisation et de liberté de création, dans les deux groupes. Et, surtout dans l’album Live in the USA [1974], PFM est la parfaite démonstration [de l’union entre] structure (comme dans le progressif européen) et d’improvisation (comme dans le jazz-rock de Miles Davis) (Djivas, cité par Lo Giudice, 2010)

35Il est également intéressant de noter que dans la scène progressive italienne, nous observons un échange fréquent de membres (ainsi que de collaborations) entre les différents groupes, même si le phénomène n’était pas si répandu que dans le cas de la scène de Canterbury (Leroy, 2016). Par exemple, le joueur de basson Leonardo Dosso du Gruppo d’Alternativa rejoindra plus tard Stormy Six, tandis que, comme on l’a déjà mentionné, Patrick Djivas joue et dans Area et dans PFM. De nombreux groupes progressifs italiens, en outre, sont formés par l’union de formations existantes (comme Banco del Mutuo Soccorso ou Arti e Mestieri) ou ont un passé dans la musique beat (comme Stormy Six et Le Orme).

La fin des années 1970 et la politisation du rock progressif italien

36La réception de la musique et des artistes de la scène de Canterbury en Italie est liée, comme nous l’avons remarqué à travers quelques cas d’étude, à l’histoire plus générale du rock progressif italien. Pour conclure cet article et ce panorama, il nous semble nécessaire de suivre l’évolution du rock progressif italien dans la deuxième moitié des années 1970 et de toucher à la question importante de sa politisation.

  • 22 Quant à l’historiographie en langue française sur l’Italie de l’après-guerre et sur les années 1970 (...)

37Le rock progressif en Italie se développe dans un contexte politique et social aussi débordant que tendu. À cette époque, la société italienne connaît différents mouvements de libération sociale, comme la lutte étudiante et ouvrière dès la fin des années 1960, la prise de conscience des droits des femmes ou les discussions sur la santé mentale qui aboutiront à la réforme du système psychiatrique. L’Italie de l’époque, en équilibre précaire entre les blocs occidental et soviétique, est le pays au sein du Bloc de l’Ouest avec le parti communiste le plus fort – le Parti Communiste Italien dépasse les 33 % de voix aux élections générales italiennes de 1976 ainsi qu’aux élections européennes de 1984. L’Italie est également traumatisée, notamment au cours des années 1970, par une vague de terrorisme politique particulièrement intense de la part de groupes d’extrême droite ainsi que d’extrême gauche, qui débute symboliquement avec l’attentat néofasciste à la Banca Nazionale dell’Agricoltura sur la Piazza Fontana dans le centre de Milan en décembre 1969 (17 morts) et se termine avec l’attentat néofasciste de la gare de Bologne en août 1980 (avec 85 morts, il s’agit de l’attentat le plus meurtrier de l’époque). La période est connue sous le nom des « années de plomb ». Comme le remarque l’historien Éric Vial, « la peur du PCI semble la grande motivation des adeptes de cette « stratégie de la tension », dissidents du MSI [Mouvement social italien] ou éléments incontrôlés des services spéciaux (Vial, 2009 : 50)22. Cette « stratégie de la tension » aspire, comme le souligne Jean-René Larue, « à la fois à déstabiliser l’État et à renforcer le pouvoir en place en soutenant l’unité nationale contre les extrêmes » (Larue, 2018 : § 8).

38La comparaison entre la scène progressive italienne et ses équivalents britanniques, allemands ou français révèle à quel point la connotation sociopolitique est un élément clé, non seulement pour la culture artistique italienne dans son ensemble, mais particulièrement pour le succès des groupes de rock progressif. Même si peu des chansons prog présentent un contenu explicitement engagé (comme celles de Stormy Six, Area ou Gramigna, par exemple), le réseau de festivals et d’événements culturels possédant une orientation politique évidente (en particulier ceux communistes, comme les Fêtes du quotidien l’Unità, organe officiel du PCI) représente un point d’appui important tant pour les groupes italiens que pour les groupes étrangers en tournée en Italie. Gianmario Borio (2013a ; 2013b) a montré les racines communes – basées sur l’engagement, la critique du capitalisme et la recherche d’une alternative – des différentes expériences musicales « de gauche » de l’Italie des années 1960 et 1970, dont la redécouverte de la « musica popolare », le rock progressif, la « musica totale » du musicien jazz Giorgio Gaslini, le théâtre musical d’avant-garde de Luigi Nono. Larue, à son tour, a essayé de montrer les formes de politisation du rock progressif, en étudiant notamment le cas de Stormy Six en Italie (mais aussi de Komintern en France).

Le rock progressif n’est pas une musique exempte de toute violence, bien au contraire. Si cette dernière est moins spectaculaire dans le rock progressif que celle des bandes de « blousons noirs » ou de « Teddy Boys », c’est en grande partie parce qu’elle a su s’inscrire dans le cadre de la loi, même si c’était parfois pour la dénoncer. La violence dans le rock progressif est presque exclusivement une violence politique qui s’est traduite par des prises de positions contestataires contre l’autorité politique dominante, le système capitaliste et les idéologies fascistes (Larue, 2018 : § 1).

39En effet, de nombreux groupes italiens de l’époque font preuve d’un fort engagement social, qui a pu parfois aboutir à un certain militantisme politique (Agostini, 2007 : 402). Même le groupe de rock progressif italien le plus populaire à l’étranger, c’est-à-dire PFM, arrive à susciter la controverse. Soutenu par le DJ Alan Freeman de la BBC Radio 1 ainsi que par le label Manticore Records au Royaume-Uni, le groupe tourne en Europe et aux États-Unis au cours des années 1970. Cependant, PFM est ensuite abandonné par le label américain Asylum en 1976 très probablement en raison du soutien donné par le groupe à l’Organisation de libération de la Palestine et du contenu de l’album Chocolate Kings (1975), ce dernier critiquant le mode de vie et la politique américaines (Anderton, 2009 : 104-5).

  • 23 L’un des auteurs de cet article a largement abordé le thème des rapports complexes entre engagement (...)

40Le texte d’une chanson n’est que l’un des moyens possibles d’exprimer l’engagement politique : comme cela a été le cas quelques années auparavant avec le free jazz, le rock progressif ouvre la voie à de nouvelles manières de concevoir la musique. La déconstruction des formes les plus courantes de la chanson est parfois perçue au sein du rock progressif italien non seulement comme une rupture formelle, mais aussi comme une manière de promouvoir l’engagement politique. Le style progressif devient parfois synonyme d’un engagement politique progressiste (une équation qui, par ailleurs, n’est pas forcément évidente)23. Ce processus convie plusieurs membres des groupes de Canterbury, ainsi que la réception de leur musique. Comme nous l’avons vu auparavant, en octobre 1974, le journaliste Insolera confronte le style musical de Soft Machine post-Wyatt avec le style de Rock Bottom, en soulignant la cohérence de Wyatt. Ce dernier reste fidèle (contrairement de son groupe d’origine) à un langage à la fois avant-gardiste et révolutionnaire, dadaïste et rebelle (Insolera, 1974). En 1973, le journaliste Baiata affirme, à son tour, l’ambition culturelle et politique dans les choix de liberté stylistique de l’album Abbiamo tutti un blues da piangere de Perigeo :

  • 24 Maurizio Baiata, Notes d’accompagnement, in Perigeo, Abbiamo tutti un blues da piangere, RCA (DPSL (...)

La musique ne se limite plus à la contemplation idiote d’elle-même, elle est progression et exploration, rêve et cauchemar, une réalité en constante évolution […]. C’est le problème de la coexistence du jazz et du rock. De fausses théories historicistes nous portent à croire qu’il n’y a pas de corrélation entre les deux matrices [jazz et rock], que l’union est utopique : Perigeo a réussi à dissoudre [ces théories] avec la tangibilité d’un langage désormais universel24.

  • 25 Aymeric Leroy, « Henry Cow », http://www.calyx-canterbury.fr [consulté le 10 avril 2022]. Voir auss (...)
  • 26 En plus de Stormy Six et Henry Cow, les formations principales de Rock In Opposition sont Samlas Ma (...)

41Dans l’étude des rapports entre politique et rock progressif, le cas de Stormy Six est particulièrement intéressant (Larue, 2018). Il représente un exemple de groupe italien fortement engagé qui monte sur la scène progressive après une carrière orientée vers le pop-folk – le début de la formation remonte à 1965 – et qui fait montre d’une remarquable ouverture vers le contexte international. Il faut remarquer, par ailleurs, que Stormy Six développe une relation solide avec Henry Cow, une formation particulièrement radicale et expérimentale du point de vue musical et politique (Cutler & Piekut, 2013 ; Piekut, 2019). Henry Cow connut des rapports relativement étroits avec les musiciens de la scène de Canterbury : comme le remarque Leroy, « tous les membres d’Henry Cow ont été impliqués dans des collaborations avec des groupes et des artistes de Canterbury à un moment ou à un autre25 » et, au printemps 1975, ils participent à trois concerts à Londres, Paris et Rome avec Wyatt. En 1978, Henry Cow et Stormy Six font partie des membres fondateurs de Rock In Opposition, un « mouvement » lancé à Londres par un concert-événement puis organisé ensuite en collectif, qui cherche à s’affranchir des grands labels et de leurs politiques commerciales26. La deuxième édition du festival Rock In Opposition se tient à Milan au Teatro dell’Elfo au printemps 1979.

42Sur le plan artistique, les œuvres de Stormy Six de la seconde moitié des années 1970 font la part belle à l’engagement social. Un biglietto del tram (1975), par exemple, présente un contenu ouvertement politique qui célèbre la Résistance italienne au cours de la Seconde guerre mondiale, comme en témoignent les titres mêmes des pièces « Stalingrado » (référence à la bataille homonyme), « La fabbrica » (« L’usine », qui fait référence aux premières grèves contre le régime de Mussolini au printemps 1943), « Arrivano gli Americani » (« L’arrivée des Américains » dans l’Italie du Sud) et « 8 settembre » (« 8 septembre [1943] », date de la proclamation de l’armistice de Cassibile). Les albums L’apprendista (1977) et Macchina Maccheronica (1980), bien plus proches, sur le plan musical, du rock progressif, offrent ensuite à Stormy Six un succès international. Plusieurs membres se sont succédé au fil des décennies, mais pendant la période couvrant les deux premiers festivals de Rock In Opposition (1978 et 1979), les musiciens stables du groupe sont Franco Fabbri et Umberto Fiori (guitares et voix), Tommaso Leddi (guitare et violon), Pino Martini (basse) et Salvatore Garau (batterie).

43Le groupe milanais Gramigna est sans doute moins connu comparé aux autres formations étudiées ici, mais il offre également un bon exemple d’entrelacement entre rock progressif et contenu politique, tout en montrant une prédilection pour la scène de Canterbury ainsi que pour Rock in Opposition (Mattioli, 2016). Le premier et seul album de Gramigna, Gran disordine sotto il cielo (« Grand désordre sous le ciel ») est publié en 1977 par le label Ultima Spiaggia : une période de déclin pour le rock progressif du point de vue commercial, mais dans le même temps cruciale pour son ouverture forte aux formes d’engagement politique – comme le démontre le cas de Stormy Six. La formation de Gramigna est plutôt singulière. L’emploi d’une voix féminine principale (Françoise Godard), du violon (Alberto Mompellio), du hautbois (Mario Arcari) et du basson (Dino Mariani), aux côtés de la voix d’Umberto Calice, des guitares (Maurizio Martelli), de la basse (Raoul Scacchi) et de la batterie (Mario Ultre), rappelle le line-up de Henry Cow. Mais si le style vocal et musical de Gramigna, en dépit de la richesse de l’instrumentation, n’ajoute rien de neuf dans un panorama progressif en déclin, la thématique sociale et politique est bien plus explicite, et la composante textuelle des chansons acquiert une importance décisive. Gran disordine sotto il cielo, en effet, constitue un album concept dédié au féminisme, et qui raconte l’histoire d’une Alice contemporaine confrontée aux problèmes et aux discriminations sexuelles de la société de l’époque à travers la métaphore ironique d’un voyage au « pays des merveilles ». Dans plusieurs morceaux, comme « Alice e le regine », la voix de Françoise Godard est au service du texte, qui doit être véhiculé de façon extrêmement claire. Cet aspect distingue Gramigna de leurs homologues britanniques, Henry Cow, chez lesquels le style vocal grotesque et dadaïste constitue souvent un élément expressif fondamental : dans « War », au début de l’album In Praise of Learning (1975), par exemple, la voix caricaturale de Dagmar Krause (qui répond à la question « Tell how war appeared on earth » avec un non-sens) semble bien plus importante que le contenu du texte chanté.

Conclusion

44Dans cet article, nous avons tenté de fournir un aperçu de la réception de la scène de Canterbury en Italie, tout en l’intégrant au sein de l’histoire du rock progressif italien au cours des années 1970. Nous nous sommes focalisés notamment sur le cas de Soft Machine, ainsi que sur plusieurs groupes italiens de l’époque (Picchio dal Pozzo, Perigeo, mais aussi Arti e Mestieri e Gramigna). Cet article vise à constituer un premier pas vers une étude plus ample de ce contexte de réception et plusieurs questions restent ouvertes. L’une d’entre elles, fondamentale, et toujours irrésolue, concerne la définition des limites de la scène de Canterbury, c’est-à-dire celle qui entoure la distinction d’un style homogène (de départ) et retrace un modèle cohérent de réception. En vue d’y répondre, néanmoins, il importe de laisser de côté la notion même de réception d’un modèle et de s’intéresser davantage au réseau plus vaste d’influences, d’échanges et de transfert culturel qui se déploie à cette époque. La fluidité de la circulation culturelle implique également l’abandon des distinctions parfois trop strictes qui ont été légion dans les études sur la musique prog : ces études ont souvent divisé les différentes traditions musicales sur la base des frontières nationales tout en donnant une prééminence excessive à la scène anglaise. Cette fluidité n’exclut pas pour autant une démarche analytique plus fine qui puisse identifier, dans des recherches futures, des points de convergence au niveau stylistique et poétique entre la musique des groupes associés à Canterbury et les groupes italiens. À travers cet article, nous avons tenté d’entamer cette piste de recherche, en espérant qu’elle puisse favoriser l’émergence de travaux plus ciblés, capables d’enrichir ce contexte d’investigation. Il conviendrait en outre dans le futur d’aborder d’autres points, comme la centralité des composantes sociopolitiques au sein du rock progressif italien, notamment dans ses rapports avec le contexte international, ainsi que le rôle performatif et actif des communautés de fans dans l’interprétation et la reconstruction historiographique de la scène musicale progressive et ses influences après la fin de son premier « âge d’or » des années 1970. Enfin, l’étude approfondie du rock progressif italien, autour et au-delà de l’influence de Canterbury, pourrait nous aider à mieux comprendre le paysage sonore, culturel et politique des années 1970, une période aussi fascinante que contradictoire de l’histoire italienne.

Haut de page

Bibliographie

AGOSTINI Roberto (2007), «The Italian Canzone and the Sanremo Festival: change and continuity in Italian mainstream pop of the 1960s», Popular Music, vol. 26, n° 3, p. 389-408.

ALOISIO Giovanni (2005), Goblin. La musica, la paura, il fenomeno, Rome, Un mondo a parte, 240 p.

ANDERTON Chris (2009), «“Full-grown from the head of Jupiter?” : lay discourses and Italian progressive rock», in KURKELA Vesa & VÄKEVÄ Lauri (dir.), De-Canonizing Music History, Newcastle upon Tyne, Cambridge Scholars Publishing, p. 97-112.

ANDERTON Chris (2010), «A many-headed beast: progressive rock as a European meta-genre», Popular Music, vol. 29, n° 3, p. 417-435.

ANDERTON Chris (2020), «Introduction to the Special Issue on Progressive Rock», Rock Music Studies, vol. 7, n° 1, p. 1-7.

ATTAL Fréderic (2004), Histoire de l’Italie de 1943 à nos jours, Paris, Armand Colin, 416 p.

BAIATA Maurizio (1972), « Una discografia consigliata », Ciao 2001, n39 et 21, 1er octobre et 15 octobre, version numérique, https://digilander.libero.it/ciao.2001/mat_r_discografia_baiata.htm [consulté le 10 avril 2022].

BAIATA Maurizio & FERRANTI Maurizio (1972), « Festival di Villa Pamphili. Verifica dei complessi (e del loro pubblico) », Ciao 2001, n24, 18 juin, version numérique, https://digilander.libero.it/ciao.2001/mat_a_villa_pamphili.htm [consulté le 10 avril 2022].

BARNES Mike (2020), A New Day Yesterday. UK Progressive Rock & the 1970s, Londres, Omnibus, 616 p.

BAROTTO Paolo & D’UBALDO Marco (2006), Rock Progressivo Italiano. The Complete Discography, Milan, Mediane, 200 p.

BENNETT Andy (2002), «Music, media and urban mythscapes: a study of the ‘Canterbury Sound’», Media, Culture & Society, vol. 24, no 1, p. 87-100.

BENNETT Lucy (2012), «Patterns of Listening through Social Media: Online Fan Engagement with the Live Music Experience», Social Semiotics, vol. 22, no 5, p. 545-557.

BENZECRY Claudio (2011), The Opera Fanatic. Ethnography of an Obsession, Chicago: University of Chicago Press, 256 p.

BISCEGLIE Anna (2013), Da Caracalla a Villa Pamphili. Il prof a Roma sull’onda di Woodstock, Milan, Aerostella, 187 p.

BORIO Gianmario (2013), «Music as plea for political action: the presence of musicians in Italian protest movements around 1968», in KUTSCHE Beate & NORTON Barley (dir.), Music and Protest in 1968, Cambridge, Cambridge University Press, p. 29-45.

BORIO Gianmario (2013a), « Avant-gardes musicales et contre-culture : la place de la musique dans le mouvement de 1968 », AUBERT Jean-Paul, MILAN Serge & TRUBERT Jean-François, Avant-gardes : Frontières, Mouvements, vol. 1, Le Vallier, Delatour, p. 131-154.

BORIO Gianmario (2013b), «Key Questions of Antagonist Music-Making: A View from Italy», in ADLINGTON Robert (dir.), Red Strains. Music and Communism outside the Communist Bloc, Oxford, Oxford University Press/British Academy, Proceedings of the British Academy vol. 185, p. 173-189.

BRATUS Alessandro (2014), «In the Court of a Foreign King: 1970s Italian Progressive Rock in the UK», in FABBRI Franco & PLASTINO Goffredo (dir.), Made in Italy, Studies in Popular Music, New York, Routledge, p. 172-84.

BURNS Robert G. H. (2018), Experiencing Progressive Rock. A Listener’s Companion, Lanham, Rowman & Littlefield, 182 p.

CAPORALETTI Vincenzo (2022), « Analyse de Out-Bloody-Rageous », Volume ! La revue des musiques populaires, à paraître

CAVICCHI Daniel (2011), Listening and Longing : Music Lovers in the Age of Barnum, Middletown, Wesleyan University Press, 280 p.

COOPER, L. Andrew (2017), Dario Argento, Champaign, IL, University of Illinois Press, 200 p.

COVACH John (2007), «The Hippie Aesthetic: Cultural Positioning and Musical Ambition in Early Progressive Rock», in Composition and Experimentation in British Rock 1966-1976, Philomusica Online; repris dans The Ashgate Library of Essays on Popular Music: Rock, Mark Spicer (dir.), Ashgate publishing, 2012, p. 65-75.

COVACH John & BOONE Graeme M. (dir.) (1997), Understanding Rock. Essays in Musical Analysis, Oxford University Press, 219 p.

CROCE Augusto (2020), ItalianProg. La guida completa alla musica progressiva italiana degli anni Settanta, Torrazza Piemonte, CreateSpace Independent Publishing Platform, 558 p.

CUTLER Chris & PIEKUT Benjamin (2013), «The Multiple Politics of Henry Cow», in ADLINGTON Robert (dir.), Red Strains. Music and Communism outside the Communist Bloc, Oxford, Oxford University Press/British Academy, Proceedings of the British Academy vol. 185, p. 43-53.

DRAGANOVA Asia, BLACKMAN Shane & BENNETT Andy (2021), «Introduction and Leitmotifs», in The Canterbury Sound in Popular Music: Scene, Identity and Myth, Bingley, Emerald Publishing Limited, p. 1-8.

DROTT Eric (2013), «The End(s) of Genre», Journal of Music Theory, vol. 57, no 1, p. 1-45.

EUSEBI Mauro (1974), « Villa Pamphili. Il festival », Super Sound, no 38, 30 septembre, version numérique, http://stampamusicale.altervista.org/Villa.pdf [consulté le 10 avril 2022).

GONIN Philippe (2017), Robert Wyatt, Rock Bottom, Rouen, Densité, 84 p.

HEGARTY Paul & HALLIWELL Martin (2011), Beyond and Before. Progressive Rock since the 1960s, Londres, The Continuum International Publishing Group, 318 p.

INSOLERA Manuel (1974), « Robert Wyatt. Il beato diventa santo », Ciao 2001, no 41, 13 octobre, version numérique, https://www.disco-robertwyatt.com/images/Robert/interviews/Ciao2001-1974/index.htm [consulté le 10 avril 2022].

JOSEPHSON Nors S. (1992), «Bach Meets Liszt: Traditional Formal Structures and Performance Practices in Progressive Rock», The Musical Quarterly, vol. 76, n° 1, p. 67-92.

KOTARBA Joe & VANNINI Phillip (2009), Understanding Society through Popular Music, New York, Routledge, 172 p.

KEISTER Jay & SMITH Jeremy L. (2008), «Musical Ambition. Cultural Accreditation and the Nasty Side of Progressive Rock», Popular Music, vol. 27, n° 3, p. 433-455.

LARUE Jean-René (2018), « Rock progressif et violence politique : illustrations en Italie et en France avec les groupes Stormy Six et Komintern », Criminocorpus, vol. 11, version numérique, https://doi.org/10.4000/criminocorpus.3965 [consulté le 10 avril 2022].

LAZAR Marc (2009, dir.), L’Italie contemporaine de 1945 à nos jours, Paris, Fayard, 576 p.

LE GUERN Philippe, « “No Matter What They Do, They Can Never Let You Down…”. Entre esthétique et politique : sociologie des fans, un bilan critique », Réseaux. Communication, technologie, société no. 153 (2009), pp. 19–54.

LE GUERN Philippe (2002, dir.), Les cultes médiatiques. Culture fan et œuvres cultes, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2002, 240 p.

LEROY Aymeric (2014), Rock progressif, Marseille, Le mot et le reste, 456 p.

LEROY Aymeric (2016), L’école de Canterbury, Marseille, Le mot et le reste, 736 p.

LETTIERI Carmela (2008), L’Italie contemporaine. Manuel de civilisation, Paris, Ellipses, 312 p.

LO GIUDICE Marco (2010), « PFM. Messaggeri della Buona Novella », Ondarock, version numérique en ligne : https://www.ondarock.it/interviste/pfm.htm [consulté le 18 octobre 2021)

MACAN Edward (1997), Rocking the Classics. English Progressive Rock and the Counterculture, Oxford, Oxford University Press, 290 p.

MARTIN John N., NERI Michele & NERI Sandro (2013), Il libro del prog italiano, Florence, Giunti, 240 p.

MASI Leonardo (2018), «La letterarietà del progressive rock italiano», XXIII Congresso dell’Associazione Nazionale dei Professori di Italiano, Università per Stranieri, Sienne, Włochy, 5-8.09.2018, p. 97-104.

MATTIOLI Valerio (2016), Storia segreta della musica italiana, Milan, Baldini e Castoldi, livre en format électronique.

MONTGOMERY Scott B. (2018), «Italian Progressive Rock as Indigenous Psychedelia», Rock Music Studies, vol. 5, no. 3, p. 291-307.

De NY Louis (2015), Le petit monde du rock progressif italien : une discographie amoureuse, Rosières-en-Haye, Camion Blanc.

De NY Louis (2018), Plongée au cœur du rock progressif italien : le théâtre des émotions, Rosières-en-Haye, Camion Blanc.

PALAZZETTI Nicolò (2016), « The Bartók Myth. Fascism, Modernism and Resistance in Italian Musical Culture », International Review of the Aesthetics and Sociology of Music, vol. 47, no. 2, p. 289-314.

PALAZZETTI Nicolò (2021), Béla Bartók in Italy. The Politics of Myth-Making, Woodbridge, UK, The Boydell Press, 320 p.

PIEKUT Benjamin (2019), Henry Cow: The World is a Problem, Durham, NC, Duke University Press, 512 p.

PIRENNE Christophe (2005), Le rock progressif anglais, Paris, Honoré Champion, 354 p.

PIRENNE Christophe (2007), «Utopia as a form of protest : the case of progressive rock», in JACOBSHAGEN Arnold & LENIGER Markus (dir.), Rebellische Musik: Gesellschaftlicher Protest und kultureller Wandel um 1968, Bergheim, Verlag Dohr, p. 139-145.

SALVATORI Dario (1974), « Duello Madre. Una musica per vivere insieme », Ciao 2001, no 6, 6 février, version numérique, https://digilander.libero.it/ciao.2001/mat_a_duello_madre.htm [consulté le 10 avril 2022].

SCHNEIDER Grégory (2016), « Le style Canterbury. “Une époque où les choses tordues pouvaient payer” », Libération, 19 décembre, version numérique en ligne : https://www.liberation.fr/musique/2016/12/19/le-style-canterbury-une-epoque-ou-les-choses-tordues-pouvaient-payer_1536331/ [consulté le 10 avril 2022].

SGRIGNOLI Marco & ROMAGNOLI Federico (2019), «L’altro prog. 151 dischi dall’Islanda all’Indonesia », Ondarock, en ligne : https://www.ondarock.it/speciali/progdalmondo.htm [consulté le 18 octobre 2021).

TARLI Tiziano (2007), Beat italiano. Dai capelloni a « Bandiera gialla », Rome, Castelvecchi, 285 p.

VIAL Éric (2009), « L’héritage du fascisme, l’antifascisme, l’anticommunisme et la démocratie », in LAZAR Marc (dir.), L’Italie contemporaine de 1945 à nos jours, Paris, Fayard, 2009, p. 43-53.

WALKER Greg (2008), «Selling England (and Italy) by the Pound: Performing National Identity in the First Phase of Progressive Rock: Jethro Tull, King Crimson, and PFM», in PFISTER Manfred & HERTEL Ralf (dir.), Performing National Identity. Anglo-Italian Transaction, Amsterdam, Brill Rodopi, p. 287-306.

ZOPPO Donato (2006), Premiata Forneria Marconi. 1971-2006, 35 anni di rock immaginifico, Rome, Editori Riuniti, 285 p.

Haut de page

Notes

1 BBC Kent, « Canterbury Scene », 2009, en ligne : https://www.bbc.co.uk/kent/entertainment/canterbury_scene/ [consulté le 10 avril 2022]. Voir aussi Schneider, 2016.

2 Pour un aperçu de la question en langue française, les auteurs ne peuvent que suggérer également la lecture des autres textes dans ce même numéro.

3 Sauf mention contraire, toutes les traductions sont de nous.

4 Même si le public francophone est généralement très averti quant à l’histoire du progressif rock italien, peu de publications sont encore disponibles en français sur le sujet (De Ny, 2015 et 2018)

5 Les termes couramment utilisés en italien pour indiquer ce phénomène musical sont rock progressivo italiano ou prog italiano. On remarquera qu’au début des années 1970, on utilise encore le terme pop italiano, sans identifier de caractéristiques stylistiques univoques. L’usage de ce terme est lié aux noms de festivals italiens de l’époque dans lesquels le nouveau « genre » s’affirme, tels que le Festival pop de Caracalla en 1970 et le Festival pop de Villa Pamphili en 1972 et 1974.

6 Au sein de la riche littérature consacrée aux différentes formes de fandom musical, voir au moins Bennett, 2002 ; Bennett, 2012 ; Benzecry, 2011 ; Cavicchi, 2011 ; Le Guern, 2002 et 2009.

7 En France le film fut distribué pour la première fois en 1977 avec le titre Les Frissons de l’angoisse.

8 Hit Parade Italia, « Top Album Annuali [1971, 1972, 1973] », https://www.hitparadeitalia.it/hp_yenda/lpe1971.htm, https://www.hitparadeitalia.it/hp_yenda/lpe1972.htm, https://www.hitparadeitalia.it/hp_yenda/lpe1973.htm [consulté le 10 avril 2022].

9 Aymeric Leroy, « Soft Machine. Chronologie », https://www.calyx-canterbury.fr/softmachine/index.html [consulté le 10 avril 2022], « Gong. Chronologie », https://www.calyx-canterbury.fr/gong/index.html [consulté le 10 avril 2022], « Nucleus. Chronologie », http://www.calyx-canterbury.fr/bands/chrono/nucleus.html [consulté le 10 avril 2022] et « Henry Cow. Chronologie », https://www.calyx-canterbury.fr/bands/chrono/henrycow.html [consulté le 10 avril 2022] ; Vernon Fitch, « The Soft Machine. A Chronology 1966 to 1984 », http://pinkfloydarchives.com/SM/SMdates.htm [consulté le 10 avril 2022]

10 « Soft Machine. Live in Bergamo, 1972 », https://www.youtube.com/watch?v=Td36kGX9SaE [consulté le 10 avril 2022]; « Soft Machine. Live at Piper Club Roma, 1972 », https://www.youtube.com/watch?v=tSjoFVMb7Js [consulté le 10 avril 2022].

11 Nous suivons la terminologie fournie par Caporaletti dans son analyse musicale de la pièce (Caporaletti, 2022).

12 Les morceaux en question sont « Gesolreut » (Six, Ratledge), « Lefty » (Six, œuvre collective), « Riff II » (Six, Jenkins), « Stanley Stamp’s Gibbon Album (for B.O.) » (Six, Ratledge), « The Soft Weed Factor » (Six, Jenkins), « Block » (Seven, Jenkins), « Day’s Eye » (Seven, Ratledge), « Down the Road » (Seven, Jenkins), « Nettle Bed » (Seven, Jenkins), « Penny Hitch » (Seven, Jenkins). Voir Aymeric Leroy, « Soft Machine. Chronologie », https://www.calyx-canterbury.fr/softmachine/index.html [consulté le 10 avril 2022].

13 « Soft Machine live on RAI 1974 », https://www.youtube.com/watch?v=GbpCytikAEM [consulté le 10 avril 2022].

14 Voir le disque de Perigeo, Abbiamo tutti un blues da piangere, RCA, DPSL 10609, 1973.

15 Picchio dal Pozzo, La scuola di Canterbury, http://www.arkitetto.it/pdp2014/pdpita/storie/canterbury.html [consulté le 10 avril 2022].

16 Voir l’étude de Philippe Gonin consacré à cet album (Gonin, 2017).

17 Picchio dal Pozzo, La scuola di Canterbury, http://www.arkitetto.it/pdp2014/pdpita/storie/canterbury.html [consulté le 10 avril 2022].

18 Voir le disque de Picchio dal Pozzo, Picchio dal Pozzo, Grog, GLR 03, 1976.

19 « Il est significatif que le premier disque soit dédié à un père spirituel : Robert Wyatt, ironiquement italianisé “Roberto Viatti” » (Picchio Dal Pozzo, La scuola di Canterbury, http://www.arkitetto.it/pdp2014/pdpita/storie/canterbury.html [consulté le 10 avril 2022]).

20 À propos de l’importance de Frank Zappa pour la musique de Picchio dal Pozzo, surtout pour leur deuxième album Abbiamo tutti i suoi problemi (1980), voir le site de Picchio dal Pozzo : Picchio dal Pozzo, La scuola di Frank Zappa, http://www.arkitetto.it/pdp2014/pdpita/storie/zappa.html [consulté le 10 avril 2022].

21 Robert Christgau, « Soft Machine. Consumer Guide Reviews », https://www.robertchristgau.com/get_artist.php?id=1277&name=Soft+Machine [consulté le 10 avril 2022].

22 Quant à l’historiographie en langue française sur l’Italie de l’après-guerre et sur les années 1970, voir les ouvrages de Attal (2004), Lazar (2009) et Lettieri (2008).

23 L’un des auteurs de cet article a largement abordé le thème des rapports complexes entre engagement politique et avant-garde artistique dans son analyse de la réception politique du compositeur Béla Bartók en Italie pendant le fascisme et l’après-guerre (Palazzetti, 2016), en touchant aussi, même si brièvement, la question du rock progressif (Palazzetti, 2021 : 224).

24 Maurizio Baiata, Notes d’accompagnement, in Perigeo, Abbiamo tutti un blues da piangere, RCA (DPSL 10609), 1973, https://mauriziobaiata.com/2011/10/30/perigeo-mie-note-di-copertina-dellalbum-abbiamo-tutti-un-blues-da-piangere/[consulté le 10 avril 2022].

25 Aymeric Leroy, « Henry Cow », http://www.calyx-canterbury.fr [consulté le 10 avril 2022]. Voir aussi Leroy, 2016.

26 En plus de Stormy Six et Henry Cow, les formations principales de Rock In Opposition sont Samlas Mammas Manna (Suède), Univers Zero (Belgique) et Étron Fou Leloublan (France).

Haut de page

Pour citer cet article

Référence papier

Ruben Marzà et Nicolò Palazzetti, « Soft Machine, la « Scène de Canterbury » et le rock progressif italien »Volume !, 19 : 1 | 2022, 79-104.

Référence électronique

Ruben Marzà et Nicolò Palazzetti, « Soft Machine, la « Scène de Canterbury » et le rock progressif italien »Volume ! [En ligne], 19 : 1 | 2022, mis en ligne le 01 janvier 2025, consulté le 21 juillet 2026. URL : http://journals.openedition.org/volume/9949 ; DOI : https://doi.org/10.4000/volume.9949

Haut de page

Auteurs

Ruben Marzà

Ruben Marzà est docteur en philosophie et musicologie auprès des universités de Florence et Strasbourg. Ses recherches portent sur la musique d’avant-garde italienne du XXe  siècle, et notamment sur ses liens avec la poésie, le théâtre et les arts plastiques. Il a participé à plusieurs conférences en Italie et en Europe et publié des traductions dans la revue italienne spécialisée De Musica. Saxophoniste professionnel, il a remporté plusieurs prix de concours, en tant que soliste et avec son quatuor de saxophones ; il a joué en Italie et dans plusieurs pays européens.

Nicolò Palazzetti

Nicolò Palazzetti est chercheur en musicologie et histoire du théâtre à l’université de Rome « La Sapienza ». Par ailleurs, il codirige le groupe de recherche Musique et intermédialité dans le cyberespace au sein de l'Institut CREAA de l'université de Strasbourg. Il s'occupe actuellement des communautés de fans à l'ère numérique, notamment dans le domaine de l'opéra, avec un financement Marie Skłodowska-Curie de la part de la Commission Européenne. Ses domaines de recherche incluent l'histoire et l'analyse de la musique au vingtième siècle, Béla Bartók, le rock progressif italien, l'histoire de l'opéra et la sociologie de la musique. Après avoir terminé son doctorat à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales de Paris en 2017, il a travaillé en tant qu'enseignant et chercheur à l'université de Birmingham et à l'université de Strasbourg. Il est auteur de la monographie Béla Bartók in Italy. The Politics of Myth-Making (The Boydell Press, 2021), ainsi que de plusieurs articles dans de revues internationales avec comité de lecture.

Haut de page

Droits d’auteur

CC-BY-NC-ND-4.0

Le texte seul est utilisable sous licence CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.

Haut de page
Rechercher dans OpenEdition Search

Vous allez être redirigé vers OpenEdition Search