1La littérature enfantine hébraïque a fait ses premiers pas à l’époque de la Haskala- les Lumières juives en Allemagne. Ce genre littéraire était alors le domaine des hommes. En effet, les premiers récits écrits pour les enfants en hébreu qui composaient les manuels scolaires avaient été rédigés par des pédagogues hommes. Au fil des temps, le nombre de livres destinés aux jeunes lecteurs, qui voient le jour sous la plume des femmes, va croissant. L’on constate même qu’au bout de deux siècles de production, la majorité des écrivains qui se consacrent à la littérature enfantine sont des femmes. Il est impossible de répondre ici à toutes les questions que ce phénomène soulève, mais nous pouvons néanmoins en citer certaines et tracer les grandes lignes de la production littéraire féminine pour les enfants. Ensuite, nous étudierons l’œuvre de Devora Omer – auteur-phare dans le monde de la littérature enfantine. Elle est l’un des auteurs pour enfants les plus populaires et les plus appréciés, ce qui lui a valu de nombreux prix littéraires.
2Nous essayerons de répondre au moins à une question importante : quelle image de la femme ressort de ses romans et quelle est sa place dans la famille et la société hébraïques. Ensuite, nous tenterons de voir si cette conception de la femme pouvait influencer ses choix littéraires, voire son désir d’écrire pour les enfants.
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3Les premières femmes juives qui ont écrit pour les enfants ont imité le langage culturel masculin et ainsi ont su accéder à un domaine jusqu’alors réservé aux hommes. Elles ne sont pas des spécialistes de la littérature enfantine, mais plutôt des femmes cultivées de la génération de la Haskala ainsi que des générations des première et deuxième Aliyot — c’est-à-dire autour des années vingt1. Ces femmes, comme Hemda Ben-Yehuda (1873-1951) n’avaient pas l’hébreu pour langue maternelle. Elles ont exposé dans leurs récits pour enfants des idées didactiques et moralistes et elles s’en sont servi pour délivrer des messages sionistes, comme l’importance de l’éducation hébraïque et la nécessité de l’apprentissage de l’hébreu.
4On peut situer l’étape suivante de la littérature féminine pour enfants au cours de la période 1930-1950 – c’est-à-dire autour de la création de l’État d’Israël. À cette époque, la majorité des ouvrages pour enfants sont produits dans la Palestine britannique qui deviendra plus tard l’État d’Israël. On remarque une hausse importante du nombre d’ouvrages écrits par des femmes. En effet, beaucoup d’entre elles ont publié des histoires dans la presse enfantine, ce qui a ensuite facilité pour certaines la publication de livres. On distingue parmi ces femmes Léa Goldberg (1911-1970), poétesse et écrivain célèbre qui a écrit principalement pour les adultes, Myriam Yalan-Stekelis (1900-1984) et Yemima Tsernovic-Avidar (1909-1998). Cette génération a développé un style d’écriture dont l’objectif était d’établir un pont entre les enfants et le monde des adultes, d’abandonner le ton grave et solennel pour y substituer ce que l’on appelle la « langue des enfants ». Il ne s’agit en aucun cas de copier la façon dont les enfants parlent, mais plutôt de la poétique de la littérature enfantine qui est une tentative textuelle visant à associer le langage des adultes et celui des enfants qui ne partage pas le même savoir linguistique et culturel2.
- 3 Shavit Zohar, « ספרות ילדים עברית », dans Olam Katan, volume 2, 2004, p. 16.
- 4 Cohen Adir, תמורות בספרות ילדים (Tendances dans la littérature enfantine), Éditions ‘ah, Haifa, 198 (...)
- 5 Shilo Dorit, « Le kibboutz raconté aux enfants », dans Yod no 10, Publications Langues O, Paris, 20 (...)
5À partir des années soixante, nous discernons des femmes écrivains que l’on peut appeler des écrivains spécialisés dans l’écriture pour les enfants. Citons notamment Devora Omer (née en 1932), Nurith Zarhi (née à 1941), Esther Streit-Wurtzel (née en 1932), Dorit Orgad (née en 1936) ou Galila Ron Feder (née en 1949), chez qui nous remarquons une évolution manifeste de l’énoncé nationaliste vers le privé, une sorte de « normalisation » de la littérature3. Dès lors, les textes qui traitent de sujets propres aux enfants occupent une place majeure dans la production de la littérature enfantine en Israël. Le but était, entre autres, d’aider les enfants dans leur vie quotidienne en leur apportant un outil qui leur permette d’affronter les difficultés de la vie courante4. Dans le cas de Nurith Zarhi, nous voyons même une tendance à briser les mythes répandus jusqu’alors, comme celui du kibboutz, et à produire ainsi une histoire différente de l’histoire nationale5. En revanche, chez Devora Omer le processus de « normalisation » revêt une autre forme. Dans ses romans, et plus particulièrement ses romans historiques, les missions nationales sont présentées sous forme de missions personnelles. Son message principal, le salut et la défense de l’État d’Israël, repose sur les épaules de chacun des citoyens, y compris les plus jeunes.
- 6 Baumgarten Jean, « L’éducation des enfants dans les livres de morale en yiddish (XVIe-XVIIIe siècle (...)
6Quoi qu'il en soit, l’augmentation du nombre de femmes écrivains qui consacrent la quasi-totalité de leurs ouvrages au jeune public constitue un phénomène intéressant. Il semble qu’elles continuent la tradition juive selon laquelle la femme est responsable de l’éducation des enfants dans la famille. Bien évidemment, il ne s’agit pas ici d’une éducation au sens pédagogique du terme, laquelle est confiée aux enseignants à l’école, mais d’une éducation au sein du foyer. En effet, hors des institutions officielles, l’homme reste loin de la vie de l’enfant et la femme garde la place traditionnelle d’une mère devant indiquer aux enfants le droit chemin. Comme il était de coutume depuis des siècles, la femme se voit confier un rôle de plus en plus prépondérant, comme dispensatrice des fondements de l’identité juive et pourvoyeuse d’une multitude de savoirs traditionnels, « La culture que l'on est en devoir d’enseigner aux enfants, repose pour l’essentiel sur les femmes.6 »
7Parallèlement à l’entrée des femmes écrivains dans la littérature enfantine, on constate la sortie des hommes. Ce phénomène n’a rien d’exceptionnel dans le contexte israélien, et on l’observe dans d’autres domaines où les femmes font leur entrée sur le marché du travail. Citons à titre d’exemple l’éducation nationale, autrefois dominée par les hommes et désormais à la charge des femmes.
8Devora Omer est l’une des femmes écrivains les plus populaires et les plus appréciées du public israélien. Ses livres ont connu un énorme succès, ce qui lui a valu de nombreux prix littéraires (notamment le prestigieux prix d’Israël et le prix Hans Christian Andersen pour la littérature enfantine). Les sujets de ses romans sont variés ; ils décrivent la vie quotidienne des enfants en soulignant leurs pensées, leurs doutes, leurs problèmes ainsi que leurs joies. Une partie importante de ses ouvrages est consacrée au genre littéraire du roman historique, dans le but de raconter aux jeunes lecteurs les biographies des hommes et des femmes qui ont consacré leur vie à la nation et au pays.
9Devora Omer n’a jamais voulu cacher ses intentions pédagogiques. Au contraire, enseignante au collège, elle déclare ouvertement sa volonté de continuer de transmettre aux enfants des valeurs moralistes tout en leur enseignant l’histoire. Ceci ressort d’un entretien qu’elle a donné à propos de son roman historique racontant la vie et la mort de la résistante Sara Aharonson :
- 7 Omer Devora, (entretien), Sifrut yeladim venoar, 1990 B, pp. 7-8.
« Lorsque je suis allée avec ma fille aînée au cimetière de Zikhron Yaaqov, la tombe était délaissée. Ma fille m’a demandé pourquoi. Je lui ai répondu que les gens avaient oublié ; que contrairement à elle, ils ne s’y intéressaient pas. Lorsqu’elle entendit que j’avais l’intention d’écrire au sujet de Nili, elle prétendit qu’elle avait assez d’histoire à l’école. Je me souviens encore de cet événement aujourd’hui. C’était l’hiver, ma fille cueillait des feuilles et des chrysanthèmes. Elle orna la tombe en disant avec des larmes aux yeux (d’habitude, elle était cynique) : je veux que Sara sache que l’on se souvient d’elle. Elle était la première critique de mes livres et elle disait : en effet c’est de l’histoire, mais pas comme on nous l’enseigne à l’école7. »
- 8 58.900 exemplaires et 25 rééditions, entre 1980-2008.
- 9 Palmah : abréviation hébraïque de « troupes de choc » fut l’unité de combat de la Hagana durant les (...)
10Paru en 1980, aimer jusqu’à la mort figure au panthéon des best-sellers historiques publiés en Israël8. Omer raconte deux ans de la vie de Zohara Levitov, une combattante du Palmah9 de 19 ans, devenue pilote de chasse lors la guerre d’indépendance en 1948. Zohara est amoureuse de Shmulik, lui aussi combattant du Palmah, mort dans un entraînement militaire peu de temps avant qu’il ne quitte le Palmah. Quant à elle, elle périt dans un accident d’avion alors qu’elle n’avait que 21 ans.
11Dans les ouvrages de Devora Omer, l’idée qu’elle se fait de la femme est très claire. Elle est illustrée à travers le personnage de l’héroïne et ceux de ses amies. De même, la grande importance accordée à la mère dont elle décrit en détail le caractère, les tâches ménagères qu’elle accomplit et la place qu’elle occupe dans la vie familiale.
- 10 Omer Devora, לאהוב עד מוות (Aimer jusqu’à la mort), Édition Joseph Sreberk, Tel-Aviv, 1990, p. 6.
- 11 Ibid, p. 6
12Lorsque le lecteur rencontre pour la première fois Zohara Levitov, le personnage principal du roman, elle a à peine dix-neuf ans. Sa description est donnée par son commandant du Palmah, Nehemia, qui nous relate ses pensées à son sujet. La première information qu’il nous donne c’est qu’elle est « rapide et dotée d’une force physique »10. Ensuite, Omer prend la parole et explique au lecteur que même si son héroïne est une combattante bien entraînée, fort courageuse, rapide et dotée d’une force physique11, son apparence n’a rien de masculin. Au contraire, vêtue des habits d’un soldat combattant, donc, vêtue comme un homme, elle n’en reste pas moins féminine et séduisante :
- 12 Pour dire qu’elle avait un très joli nez.
- 13 לאהוב עד מוות (Aimer jusqu’à la mort), p. 6.
« … Elle ne ressemblait pas particulièrement à une combattante dure et expérimentée. C’était une jolie jeune fille aux longues boucles brunes descendant jusqu’aux épaules. Ses yeux au regard rêveur étaient bordés de longs cils. Ses sourcils étaient épais et légèrement éloignés. Ses lèvres étaient minces et son nez en trompette12. Elle portait une chemise d’homme rentrée dans son short. Une ceinture large marquait joliment ses hanches lui donnant une allure douce et féminine. Ses jambes, dans des chaussures, … étaient belles et élancées… elle était si jolie, si épanouie dans toute sa jeunesse13. »
- 14 Ibid, p. 81.
- 15 Ibid, p. 93.
13Il est donc évident que pour l’auteur, il est très important de garder une image très féminisée de Zohara malgré le fait qu’elle s’engage dans une « activité masculine », partir avec les hommes au combat. En effet, tout au long du roman, Omer introduit des descriptions de Zohara faites par différents personnages, comme si elle voulait établir un consensus sur le sujet. Voici le regard de Shmulik : « [tes yeux] me paraissent très bien, dit Shmulik en lançant un regard sur la jeune fille assise à côté de lui, beaux comme toujours. »14 De même, le regard d’un autre homme dans leur compagnie, Haimké : « Qui devais-je choisir ? [pour partir en mission] une fille, belle comme Zohara ou comme Yaël ? »15
- 16 Ibid, p. 76.
- 17 Ibid, p. 45.
14De même, pour amplifier la description favorable du physique de Zohara, Omer ajoute le point de vue d’un soldat britannique. De ce fait, l’auteur montre que la beauté de cette jeune femme, désirée par beaucoup d’hommes (« Beaucoup d’hommes lui faisaient la cour »16, « elle n’a proposé que de l’amitié à ceux qui l’aimaient »17) est appréciée même dans le camp ennemi et que son physique est aussi du goût des Européens. Ainsi, son personnage possède une beauté universelle :
« Oh, mademoiselle, lui souriait le jeune soldat. Dites à votre homme qu’il vaut mieux qu’il se rase avant de vous embrasser…. ces griffures….
— Ah, ça… Il m’aime, c’est tout.
- Cela ne m’étonne pas ; répondit le soldat en regardant la jeune fille séduisante, moi aussi à sa place je vous aurais aimée. »18
15Toutefois, Omer souligne que Zohara n’est pas consciente de son physique avantageux :
« … Mais Zohara n’a pas senti les yeux d’Ami fixés sur elle. Comme si elle ne savait pas qu’elle était la seule fille ici [dans une compagnie d’hommes] et en plus une fille impressionnante19. »
16De plus, l’auteur va jusqu’à affirmer que Zohara était même mécontente de son physique et qu’elle aurait voulu le changer :
« Son nez ne lui a pas plu, il aurait pu être mieux s’il n’était pas en trompette et épais. Elle essayait d’en changer la forme en appuyant avec ses doigts. Elle était prête également à changer ses yeux gris et étroits avec les grands yeux verts de Yaël. Elle aurait bien voulu aussi la tresse de Yaël »20.
17Pourquoi donc ce contraste entre l’image de Zohara chez les hommes qui l’entourent et l’image qu’elle a d’elle-même. On peut avancer que, pour Omer, il est important que son héroïne réponde à trois caractéristiques formant ainsi un personnage d’allure idéale : avoir l’apparence d’une combattante – malgré le fait que c’est une femme, elle est égale aux hommes ; avoir la beauté féminine pour équilibrer l’image masculine et, finalement, effacer la conscience de soi.
18On dirait que l’auteur fait un effort considérable pour donner à ses lecteurs l’image exemplaire d’une jeune femme séduisante qui remplit sans difficulté son rôle de combattante, ou bien d’une combattante qui tient à rester une femme séduisante. Le troisième élément, décrivant Zohara comme inconsciente de son physique avantageux, lui attribue également une grandeur d’âme et une modestie qui renforcent son image extérieure sublimée. En effet, chez Omer, il est difficile de détacher la description de l’extérieur de celle de l’intérieur. La première sert la deuxième et ensemble elles créent une femme à la fois belle et vertueuse, une héroïne pour ainsi dire sans défaut.
19En dehors du rôle de la femme et de son devoir de rester charmante, même au moment du départ au combat, Omer évoque d’autres fonctions majeures de la femme. La plupart d’entre elles sont incarnées par la mère (ou la grand-mère). Nous avons relevé trois catégories de caractéristiques féminines :
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La femme au foyer : la mère et la grand-mère travaillent sans cesse à la maison, notamment dans la cuisine. Elles prennent soin de tout le monde. Nombreuses sont les scènes de travaux ménagers et les descriptions de la propreté de la maison. La mère en est la seule responsable.
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L’inquiétude : entre deux tâches ménagères, la mère est constamment inquiète pour Zohara et son frère, une inquiétude obsessionnelle qui dérange Zohara.
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Le sacrifice : toutes les femmes dans le roman ont sacrifié quelque chose. La mère a laissé derrière elle une vie confortable en Europe pour affronter des difficultés et s’exposer aux dangers afin de construire le pays. En général les femmes se consacrent à la réalisation des objectifs nationaux au détriment de leurs aspirations personnelles et elles en paient le prix.
20Au fil de notre lecture, nous repérons ces trois catégories chez Zohara, mais seulement lorsqu’elle a un compagnon. En effet, le message d’Omer est que tant que son héroïne reste une adolescente, rien ne l’empêche d’être libre, mais le jour où elle se trouve liée à un homme, elle éprouve automatiquement des sentiments maternels et protecteurs et reproduit le comportement de sa propre mère.
21Dans le roman Aimer jusqu’à la mort, Devora Omer voulait raconter à ses jeunes lecteurs la vie d’une femme. Une femme combattante, courageuse, la première pilote de l’armée de l’air israélienne, mais qui reste, aux yeux de l’auteur, une « femme ». Une lecture approfondie de ce roman historique à succès montre que l’image de la femme qui en ressort correspond à la conception que l’auteur a de la femme parfaite. En effet, l’héroïne principale, Zohara, est décrite comme une fille qui est l’égale des garçons par son aptitude au combat sans se départir pour autant de ses qualités proprement féminines, à savoir une grande beauté et la volonté de se plier aux tâches ménagères traditionnellement considérées comme incombant à la gent féminine.