- 1 Le présent dossier de la revue Yod s’inscrit dans le cadre du projet de recherche LJTRAD financé pa (...)
1Les articles réunis dans ce numéro abordent sous des angles variés le rôle historique, social et culturel de la traduction en yiddish ou du yiddish. Ils couvrent des disciplines variées : histoire culturelle et littéraire, traductologie, études folkloriques… Les territoires et les périodes concernés sont aussi nombreux : de la vaste zone d’Europe centrale et orientale, berceau de la culture yiddish moderne, jusqu’au monde éclaté du hassidisme contemporain dont les centres sont aux États-Unis, en Israël, en Belgique, en Angleterre, au Canada en passant par l’Union soviétique ou l’État d’Israël à la veille de sa création. Les études ici réunies mettent bien en lumière le paradoxe d’une langue minoritaire, souvent méprisée, qui, sous l’effet des migrations de la diaspora et des secousses historiques des derniers siècles, a constamment été obligée de se réinventer au contact et par le truchement d’autres langues. Toujours placé dans une situation de cohabitation avec d’autres langues, pris dans des logiques nationales et religieuses contradictoires, le yiddish a souvent donné à la traduction un sens conjointement politique, social et esthétique.
- 2 Terpitz, 2020.
- 3 Gal-Ed & Varkhusova, 2024.
2Ce dossier s’inscrit ainsi dans la suite de recherches récentes, telles les monographies collectives sur ce sujet publiées par Olaf Terpitz2 ou encore par Efrat Gal-Ed et Daria Varkhushova3. Les articles paraissent dans l’ordre chronologique des cas de traductions qu’ils analysent.
3Michael Lukin se penche sur le cas spécifique d’un chant populaire utilisant successivement, strophe après strophe, les versets hébraïques du psaume 118 suivis de leur traduction (ou paraphrase) en yiddish et en russe. Convoquant un vaste corpus de chants comparables, par leur multilinguisme, – depuis les témoignages manuscrits du yiddish ancien jusqu’aux chants non juifs multilingues d’Europe orientale –, il propose l’hypothèse d’une fonction essentiellement poétique de la juxtaposition des langues dans cette tradition populaire juive.
4Arnaud Bikard offre une analyse des fonctions de la traduction littéraire vers le yiddish dans la seconde moitié du xixe siècle. Il insiste sur l’importance des traductions dans le développement non seulement d’un répertoire littéraire moderne élargi, mais aussi de nouveaux modes d’écriture pour une langue à prédominance orale. S’appuyant sur l’exemple d’ouvrages d’Harriet Beecher Stowe, de Jules Verne et de Léon Pinsker traduits par Ayzik Meyer Dik (1807/14[?]-1893) et Sholem Yankev Abramovitsh (Mendele Moykher Sforim, 1836-1917), il illustre à la fois la variété des normes traductives employées et la remarquable créativité que permet la traduction à une époque de transition littéraire accélérée.
5Tal Hever-Chybowki offre une présentation systématique de l’œuvre de Yoysef Meyer Yavets (1832-1914), prolifique traducteur de la Mishna et du Talmud, proposant le portrait original d’un traducteur religieux à une époque de rapide sécularisation. Il analyse les logiques éditoriales et intellectuelles ayant présidé à la publication, pour la première fois à une si vaste échelle, de textes jusqu’alors réservés à l’élite rabbinique.
6Alexander Frenkel analyse le corpus des histoires pour enfants de Sholem Aleichem (1859-1916) dans leur double incarnation yiddish et russe. Il offre une réflexion sur la variation des frontières de cette catégorie de nouvelles destinées aux jeunes lecteurs, du vivant de l’écrivain et après sa mort, en fonction des langues concernées et donc du lectorat envisagé à différentes époques.
7Gennady Estraikh présente les logiques historiques et politiques ayant présidé à la traduction des auteurs yiddish américains en russe tout au long de l’époque soviétique. Montrant le sort contrasté d’auteurs méconnus (Ayzik Platner, Leon Chanukoff) ou plus centraux (Avrom Reisen, Sholem Asch, Joseph Opatoshu) en fonction de leurs circonstances biographiques et de leurs positions idéologiques, il met en évidence l’existence de positionnements contradictoires de la part de l’élite culturelle de langue yiddish et des responsables soviétiques de l’édition en langue russe.
8Naomi Brenner offre l’histoire détaillée du cas unique de la traduction du yiddish vers l’hébreu du roman feuilleton populaire Sabina publié avant-guerre à Varsovie dans les colonnes du journal Haynt et traduit / adapté / plagié sous le titre Aviva pour le compte d’un éditeur de romans populaires hébraïques de Tel Aviv en Palestine juste avant la création de l’État d’Israël. Donnant lieu à un procès, dont les tenants et les aboutissants sont présentés en détail, cette traduction permet de réfléchir sur des problèmes aussi variés que la question du droit d’auteur dans le roman populaire, la circulation et les manipulations des textes non canoniques, le statut et le devenir de la culture yiddish en Israël après la Shoah.
9Enfin Lily Kahn et Sonia Yampolskaya étudient la traduction yiddish d’une série romanesque pour la jeunesse très populaire dans le monde hassidique contemporain : 23 sous un même toit de Ruth Rappoport. Tenant compte de l’original hébreu et de la traduction anglaise, elles soulignent la liberté particulière de la traduction yiddish, montrant de claires tendances à la « domestication » des thèmes et situations évoqués à l’intention d’un lectorat à la religiosité stricte (sur le modèle du hassidisme Satmar) mais mettant également en avant la formation émotionnelle et celle de l’imaginaire personnel des jeunes lectrices et lecteurs.
10Notre souhait, par le présent dossier, est de contribuer au développement de ce champ de recherche particulièrement prometteur.